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L'ÉNIGME DE MERLIN
Albus jura en lâchant sa plume dans un geste rageur.
Il contempla, profondément las, le tas de rouleaux de parchemins étalés sur la table à manger de Liam. Lui-même était à bout. Il somnolait sur sa chaise, la tête posée sur ses propres feuilles remplies de gribouillis.
Cela faisait plus de deux semaines qu'ils travaillent, sans interruption sur l'énigme de Merlin. La colocation entre Liam, Albus et Rose devenait suffocante. Pour leur permettre de travailler en paix, Rose passait son temps dans la chambre de Liam. Celui-ci lui avait d'ailleurs installé la télévision et Rose découvrait, avec curiosité, les médias moldus. Cependant, la jeune femme supportait mal d'être enfermée jour après jour. Scorpius la rejoignait tous les soirs, faisant l'aller-retour entre l'appartement de Liam et le Chemin de Traverse. Albus se permettait une pause lorsqu'il rentrait et écoutait son installation chez Barjow et Beurk avec cette folle de Mordred. Scorpius terminait, à chaque fois, son compte-rendu par les menaces de Merlin par l'intermédiaire de la femme au feu. Merlin le pressait pour sa mission et il devenait de plus en plus difficile pour Scorpius de trouver des excuses.
Mais Albus n'arrivait pas à se concentrer sur autre chose que sur les lettres qu'il avait enfin pu retrouver. Tant qu'il n'avait pas résolu ce mystère, il ne pouvait réfléchir à rien d'autre. Dans son esprit fin et acéré, Albus s'était imaginé percer le secret du Saint-Graal en quelques heures. Au fil des jours, il se rendit compte de sa naïveté.
Albus s'était montré consciencieux pour une fois. Il ne s'était pas précipité. Liam était passé à son appartement pour récupérer toutes les notes de Lewis. Il les avait étalés sur la table et avait refait du café. Albus avait repris la première série de lettres, celles de la stèle au Département des Mystère, dans la salle du Saint-Graal. Il les avait recopiés sur un parchemin, en lettres majuscules, à l'encre noire, du bout de sa plume. Ensuite, il avait noté celles qu'il avait découvert.
D, OUOSVAVVN, M
AMOUR
COURAGE
— Tu as remarqué l'espace entre le D et le M? dit Liam en lisant par-dessus l'épaule d'Albus.
— Oui, ça ne m'a pas échappé.
— Lewis en parle dans ses notes?
— Non, il était affilié au cerveau de Merlin mais il n'avait pas la permission de se lancer dans la résolution de l'énigme. Je sais qu'il a communiqué avec quelques langues-de-plomb de ce département lorsqu'ils ont étudié la Grotte de Merlin mais il n'en parle jamais, dit Albus en désignant le tas de feuillets.
— Y a plus qu'à s'y mettre, soupira Liam en s'asseyant à côté de lui.
Il était évident que l'énigme de Merlin était une anagramme. Albus passa les premières heures à tester les possibilités, barrant, raturant rageusement de nombreux paragraphes. Il tenta d'assembler des bouts de mots, de rassembler les voyelles, les regrouper dans des mots probables ou les plus courants. Hélas, Merlin n'était pas un homme ordinaire et rien ne marchait.
Liam aussi commença à perdre patience. Au bout de trois jours, il lâcha un juron et farfouilla dans ses affaires pour revenir avec une curieuse brique grise, plate et allongée.
— Qu'est-ce que c'est? demanda Albus en le voyant déposer la brique sur la table, au milieu des feuilles volantes.
— Un mac.
Albus l'observa ouvrir la boîte. Il perçut une curieuse petite musique et Liam se mit à pianoter sur des touches noires.
— Tu comptes faire quoi avec ce machin? demanda encore Albus, très sceptique.
— Demander à google.
— Quoi? lâcha Albus, croyant que Liam venait d'éternuer.
— Google est notre ami, il trouvera bien la situation.
— Tu crois vraiment qu'une invention moldue va réussir à percer l'un des plus grands mystères de l'humanité?
— Il m'a bien aidé à tout découvrir sur le monde des sorciers…
Albus leva les yeux aux ciel et se remit au travail. Il percevait les tapes rapides des doigts de Liam sur son clavier qui se faisait de plus en plus pressés et forts.
— Alors? Tu trouves quelque chose?
— Non! s'écria Liam, furieux. Rien! Zéro! Nada! À chaque fois que je rentre les lettres dans la barre de recherches, ça me fait erreur!
— Peut-être parce que ce sont des lettres magiques…
Liam lui lança un regard noir, un mélange de colère, de profonde lassitude et d'impatience. Il referma, d'un coup sec, le clapet de sa boîte grise et le repoussa loin devant lui, sur la table.
Le lendemain, après que Rose ait pris son petit déjeuner avec eux pour ensuite retourner dans la chambre, Liam et Albus se remirent au travail. Ils travaillèrent en pure perte sur le code. Albus avait envie de déchirer tous les rouleaux de parchemin devant lui. Liam baragouinait des jurons sur Merlin en se demandant pourquoi ce vieux fou n'avait tout simplement pas laissé une carte avec une grosse flèche rouge sur l'endroit où se trouvait le Saint-Graal.
— Merlin aimait beaucoup les énigmes, commenta Albus, à bout de nerf aussi.
— Énigme à la con! répliqua Liam.
Albus était d'accord mais il ne répondit rien. Il ratura une phrase fabriquée avec les lettres: "Rognures amadoua mou". Cela ne voulait rien dire et en plus il lui restait des lettres.
— On pourrait demander l'aide d'Hugo, hasarda Liam.
— Hors de question! dit Albus en raturant frénétiquement le mot "rongeurs".
— Pourquoi? C'est un surdoué.
— Parce qu'il nous a déjà ridiculisé avec la langue des elfes. Il n'est pas question qu'Hugo nous sorte que ce n'est pas la bonne lang…
Comme figé, Albus interrompit son mouvement. Il réfléchit et les engrenages de son esprit se mirent en marche. Il fixa les lettres de l"Amour et le Courage.
— Quel idiot…, lâcha-t'il en rejetant la tête en arrière.
— Quoi? Tu as trouvé? s'exclama Liam en tirant sa feuille vers lui.
— Non…
Il passa ses mains sur son visage, par-dessous ses lunettes et se mit à éclater de rire. Cela faisait des jours, des semaines et il avait commis une erreur si stupide qu'il en riait.
— Qu'est-ce que tu as? commença à s'énerver Liam.
— On est débile, soupira Albus. Merlin ne parlait pas Anglais quand il a construit cette énigme… En tout cas pas l'Anglais moderne.
— T'es en train de dire qu'on a pas les bons mots?
— Les bonnes lettres, corrigea Albus. N'oublie pas qu'on n'a pas vu, de nos propre yeux, les lettres sur les deux autres stèles. On nous les a communiquées de manière très hasardeuse d'ailleurs. Dumbledore nous a dit que c'était l'amour et Godric a dit à Rose que c'était le courage. Je pense que les termes sont bons, j'en suis même sûr. Mais pas dans la bonne langue.
Le visage de Liam s'éclairait à mesure qu'Albus lui expliquait son raisonnement.
— D'accord, admit Liam. Mais ils parlaient quelle langue à cette époque?
— Bonne question. Je sais que la langue commune des sorciers était le langage runique. Mais c'est elle ne se compose pas de lettres, ce sont plus des idéogrammes.
Tandis qu'Albus parlait, Liam tira à nouveau son ordinateur et pianota sur les touches, les sourcils froncés.
— Si j'en crois Wikipédia, la légende de Merlin se situerait entre -450 et le début du Haut Moyen-Âge. À l'époque, en Bretagne, ils parlaient tous l'Ancien Saxon…
Liam demeura pensif. Puis, il se saisit du tas des carnets de Lewis empilés sur un coin de table et il se mit à les feuilleter avec frénésie.
— Qu'est-ce que tu fais? demanda Albus.
— Je me souviens d'avoir lu ce mot dans les notes de Lewis. Aide-moi, dit-il en lui tendant la moitié de la pile.
— C'était où? Tu te souviens?
— Je crois que c'était dans le chapitre où il parlait des chevaliers de la Table Ronde.
Ils passèrent une bonne heure, la tête baissée sur les pages et l'écriture en pattes de mouche de Lewis. Finalement, Liam poussa un cri de joie et se leva de sa chaise pour s'approcher d'Albus.
— C'est là! dit-il en pointant son doigt sur le paragraphe.
"L'un des objectifs de Merlin était de rassembler le peuple des moldus et celui des sorciers. Après avoir participé activement à la montée sur le trône de l'un de ses disciples: le Roi Arthur, et l'avoir aidé à l'élaboration de sa Table Ronde avec ses chevaliers, Merlin a voulu véhiculer l'idée que n'importe qui, issu de n'importe quelle classe sociale, puisse avoir accès au savoir. Dans l'idée de faire disparaître le fossé entre moldus et sorciers, Merlin inventa une nouvelle langue qui représente la liaison des deux mondes. Il reprit le langage runique (phonétique) en le mêlant à l'Ancien Saxon des moldus pour créer une langue universelle: le Haut Runique."
— Le Haut Runique…, répéta Albus, un peu perdu.
— Tu connais cette langue? demanda Liam.
— Pas le moins du monde, soupira le sorcier. On est mal barré.
Liam s'éloigna de la table. Avec la pile des carnets et de notes de Lewis, il avait aussi rapporté une série de bouquins poussiéreux. Il les parcourut rapidement et en sortit un plus épais que les autres.
— Lewis avait un dictionnaire! dit-il en montrant la couverture de cuivre et les lettres dorés de l'ouvrage.
Il le tendit à Albus qui l'ouvrit immédiatement. Il chercha la traduction des mots Courage et Amour, sous le regard impatient de Liam qui suivait le moindre de ses mouvements.
— J'ai trouvé! s'exclama Albus en se saisissant de sa plume. Amour se traduit par...Gaestiand… et Courage…(il feuilleta quelque page et suivit du doigt les mots qui défilait sous ses yeux)... Courage, c'est Hortican.
— Super! dit Liam en acquiesçant. Et maintenant, il faut résoudre l'anagramme en Haut Runique, c'est ça?
— Ouais…, dit Albus un peu désespéré.
— On avait déjà du mal en anglais moderne... , fit remarquer Liam.
Les deux hommes contemplèrent la montagne de parchemins raturés, chiffonnés, de rage et de frustration. Ils comprirent que ces innombrables heures à travailler sur cette anagramme n'avaient été qu'un pure perte. Et maintenant, ils leur fallait résoudre une énigme dans une langue ancienne dont ils ne connaissaient rien. Albus sentit la fatigue l'envahir. Il était découragé. Il fixa les mots qu'il venait d'écrire sur un nouveau parchemin en pensant aux prochains jours de labeur qui l'attendait.
Tandis qu'il commençait à abandonner, vaincu par un savoir au-dessus de ses compétences, Liam rassembla soudain tout ce qu'il avait déjà fait. Les bras chargés de papiers, il se dirigea vers la cuisine et les jeta en vrac dans sa poubelle.
— Ce n'est pas grave! dit-il en revenant, le regard un peu fatigué mais déterminé. On vient de trouver une piste. On a les bonnes lettres. Alors même si on ne connait rien de cette langue, on ne désespère pas! Il ne nous reste plus qu'à…(il prit les livres de Lewis, plus épais les uns que les autres)...apprendre cette langue et ensuite on résout cette putain d'énigme!
Albus sourit. La tâche était monstrueuse mais il admirait le courage et la détermination de son petit-ami. Il acquiesça, prit une pile de parchemins, encra sa plume et ouvrit le dictionnaire de Lewis.
— Au travail! opina Albus.
— Ou alors…, continua Liam avec une voix beaucoup moins héroïque. On appelle Hugo et on lui demande de l'aide.
Albus suspendit sa plume dans les airs en dévisageant Liam. Le policier le regardait avait un air prudent, s'attendant à une nouvelle crise de colère. Le sorcier était partagé. Sa fierté lui hurlait de continuer à travailler d'arrache-pied, quitte à prendre des mois ou des années à apprendre cette foutue langue perdue. Mais une autre voix, sans doute celle de la raison, lui souffla que ce temps, il ne l'avait pas. Vaincu, Albus posa sa plume sur la table, avec un profond soupir.
— D'accord, je lui envoie un hibou.
OoO
Hugo arriva le lendemain avec tout un attirail électronique qui dépassait complètement son cousin et sa soeur. Albus avait été vague dans son message. Toujours sous serment, il avait seulement convié, d'urgence, Hugo à venir les rejoindre, en lui conseillant de brûler le message par après.
Une fois arrivé, Hugo était tombé sur sa soeur dont le ventre commençait de plus en plus à s'arrondir. Il lui avait d'abord fait remarquer qu'elle avait "vachement" grossi avant de se prendre un énorme coup de poêle sur la tête. Hugo l'avait esquivé, par habitude. Par après beaucoup plus sérieux, il s'était réjoui de devenir tonton et il lui avait rapporté toutes les insultes journalières de leur père sur le compte de Scorpius.
Hugo n'était pas au courant de la prophétie et Albus comprit que personne n'avait pris le temps de le lui expliquer. Il découvrit l'air gêné de sa cousine lorsque son petit frère s'extasia sur son ventre, un peu gonflé et en s'imaginant apprendre plein de bêtises au futur nourrisson. Il ne savait pas et Rose préférait qu'il en soit ainsi.
— Bon! s'exclama-t'il en se tournant vers Liam et Albus. Je m'installe où?
Ils congédièrent Rose dans sa chambre et celle-ci pesta contre les trois hommes. Cloîtré dans un espace limité, avec pour seule occupation une télévision et les livres de Liam n'améliorait pas son humeur déjà très tendue par les absences de Scorpius. Elle avait plusieurs fois confié à son cousin qu'elle redoutait ses escapades en ne sachant s'il lui reviendrait vivant ou non. Albus avait peur lui aussi car si eux, passaient leur temps à se cacher en essayant de résoudre l'anagramme la plus compliquée de l'histoire de la cryptographie, Scorpius, lui, était en première ligne. Même si ce n'était pas lui qui avait eu l'idée de cette infiltration, il se sentait responsable du danger qu'encourait, jour après jour, son meilleur ami. Au fond, Scorpius était le plus courageux d'entre eux.
Tandis que Liam faisait un petit topo à Hugo en lui expliquant leur problème, Albus préparait du thé. Il eut le faible écho de la voix de Liam qui parlait du Haut Runique et des bruits de casseroles que faisait le matériel d'Hugo. Quand il revint en faisant voler la théière avec les tasses dans les airs, Hugo et Liam étaient déjà installés derrière l'écran d'ordinateur du petit génie.
— File-moi le bouquin, dit Hugo en tendant la main tout en tapant sur son propre clavier.
Liam s'exécuta sans poser de questions. Pour une fois, Hugo avait perdu son air nonchalant et farceur. Il avait l'air plus concentré que jamais. Il posa le livre à plat, à côté de sa machine et il sortit sa baguette de sa poche.
— Qu'est-ce que tu vas faire? demanda Albus, intrigué.
— Chut! répondit Hugo. J'ai besoin de toute ma concentration.
Albus se vexa un peu d'être ainsi rabroué mais il obéit. Il servit le thé et s'assit en face d'Hugo et Liam. Hugo pointa sa baguette sur la couverture en cuir et marmonna des formules qui étaient totalement inconnues d'Albus. Ses incantations durèrent une bonne dizaine de minutes. Liam leva les yeux vers Albus en l'interrogeant du regard et Albus haussa des épaules pour signifier qu'il ne comprenait rien lui-même. Au bout d'un moment, une longue rangée de lettres sortit de la couverture du livre, guidée par la baguette d'Hugo. Il la guida jusqu'à sa machine et les lettres glissèrent à travers la paroi métallique de l'appareil.
— Voilà, dit Hugo en retrouvant son sourire. 'Y a plus qu'à attendre.
— Attendre quoi? demanda Liam.
— J'suis en train de transférer tout le contenu du dico dans mon ordinateur. Par contre, plus le bouquin est épais et plus ça va prendre du temps.
— Tu es en train de nous dire que ton ordinateur est en train d'apprendre à parler le Haut Runique?
— Ouais…, répondit Hugo comme si c'était tout à fait normal.
— Et ça va prendre combien de temps pour transférer tout ça? demanda Liam en désignant le filament de lettres qui continuait à voler vers la machine.
Hugo jaugea d'épaisseur du livre avec une petite moue.
— Dix minutes, grosso modo…
— Terrifiant…, murmura Albus.
Albus était presque irrité du talent d'Hugo. Il sortait à peine de Poudlard et le petit farceur de la famille était capable de prouesses qui les dépassaient tous. Albus s'était souvent senti comme le plus doué en magie jusqu'à ce que la précocité de son cousin n'émerge au grand jour dès l'âge de ces cinq ans. Et le pire, c'est qu'il n'en retirait aucun orgueil, contrairement à Albus. Hugo était le genre de personne à se contenter du plaisir qu'il ressentait à créer, inventer ou innover. Il n'était animé que par la passion de la recherche et non à la puissance du savoir. Au fond, les seules fois où il montrait un peu d'ambition, c'étaient pour façonner des blagues, des farces et des tours à sa soeur ou au reste de sa famille. Avec le temps, Albus avait compris que c'était la seule manière pour Hugo d'exprimer son amour pour les membres de sa famille.
Pendant les dix minutes d'attente, Hugo parla de ses recherches sur le sang de Liam.
— Je n'ai absolument rien trouvé…, dit-il en râlant.
— Rien du tout? s'étonna Albus en buvant une gorgée de thé.
— Rien de rien. J'ai tout testé: araignée géante, centaure, licorne, sirène, dragon, elfe de maison… je vous dis pas ce que j'ai dû dépenser sur le marché noir pour obtenir le sang de chacune de ces créatures. Mais rien de rien. J'ai même testé sur des scroutt à pétard. Que dalle!
— C'est quoi des scouts à pétard? demanda Liam avec angoisse.
— Tu ne veux pas le savoir, dit Albus. Donc, tu n'as rien découvert?
— Si...j'ai découvert quelque chose. J'ai testé un truc… Bon, d'un point de vue éthique, ce n'est pas le mieux à faire… Mais, j'ai eu l'idée de combiner tous les adns des échantillons de sang que j'ai réussi à collecter.
— C'est quoi les Adns? demanda Albus.
— Tu ne veux pas le savoir, répondit Liam sur le même ton.
Albus lui adressa une grimace et Hugo eut un petit ricanement étrange en voyant les deux hommes.
— Ah...les premières amours, commenta Hugo.
— De quoi tu parles?! rétorqua Albus, piqué au vif. Tu n'es jamais sorti avec personne.
Hugo eut alors une réaction étrange. Au lieu d'envoyer une boutade à son cousin ou de prendre son air blasé habituel sur des préoccupations autres que ses recherches, Hugo Weasley devint soudain cramoisi. Cette belle teinte cramoisie était typique de sa famille. Il l'avait déjà remarqué chez son Oncle lorsqu'il était embarrassé ou en colère; ou chez Rose lorsqu'elle était gênée au plus haut point. Mais jamais encore il ne l'avait vu chez Hugo.
Aussitôt, Albus retrouva ses vieux instincts. Il ressentit immédiatement le besoin de parler à Lily de son nouveau potin. Il ne s'était plus senti ainsi depuis des années. Cette sensation fut éphémère mais puissante, et pendant un court instant, Albus eut l'impression d'être de retour à Poudlard, à discuter pendant des heures avec sa petite soeur sur les histoires d'amour des autres.
— Et donc? les interrompit Liam dans leurs rêveries pour les ramener à la raison de ses étranges facultés.
— Oui, se reprit Hugo en reprenant une teinte de peau normale. J'ai combiné le sang et là...j'ai eu une correspondance.
— Avec quoi? demanda encore Liam.
— Avec tout! C'est ça qui est étrange. Tu es compatible avec la symbiose du sang de toutes les créatures magiques. Enfin, celles que j'ai pu acheter.
— Ce qui veut dire? interrogea Albus, un peu perdu.
— Je vois qu'une seule explication, répondit Hugo. Il existe un génome commun à toutes les créatures magiques et Liam a un lien avec lui.
— Super! s'exclama Liam avec sarcasme. Et ça correspond à quoi ce génome magique?
— Aucune idée. C'est un peu comme le chaînon manquant de l'évolution moldue.
— Génial! Parfait! Donc l'un de mes ancêtres serait une sorte de Yéti bizarre palmé…
— Non, dit Albus. Le Yéti est une créature magique qui vit dans les Alpes.
— Le Yéti existe?
— C'est prêt, les avertit Hugo soudain concentré face à son écran.
En une fraction de seconde, Liam et Albus oublièrent leur discussion pour se concentrer sur l'ordinateur d'Hugo. La fine rangée de lettres avait disparu et le livre avait retrouvé sa normalité d'antan. En contemplant l'écran, Albus se sentit complètement perdu. Il ne vit qu'un défilement de chiffres qui n'avait aucun sens.
— Et maintenant? demanda Liam tout aussi perdu qu'Albus (ce qui le rassura).
— Maintenant, je demande à ma bête de traiter les données. Je suis en train de configurer un programme pour résoudre l'anagramme.
Cela prit quelques minutes à Hugo avec une longue phase de pianotages sur son clavier et de soupirs concentrés. Liam et Albus n'osait émettre aucun commentaire en admirant le petit génie à l'oeuvre. Au bout d'un moment, il arrêta de taper et actionna une unique touche dans un geste solennel.
Albus retint son souffle. L'ordinateur émit un "bip" strident et les trois hommes avancèrent, en même temps, leurs visages près de l'écran.
— Il n'y a qu'une possibilité, dit Hugo dans un souffle.
Albus plissa les yeux par-dessous ses lunettes rondes et lut la phrase qui s'était affichée en grand sur l'écran.
"SDOON HUNGES WARDIAVONT CAMIANN"
— Sdoon...hunges...wardiavont...camiann…, lut difficilement Liam. Ok, je ne comprends rien du tout. C'est du Haut Runique, ça?
— Oui, tu as la traduction juste en dessous, indiqua Hugo.
— Les pierres qui se trouvent non loin de Camiann, lut Albus à haute voix.
— Par contre, le dico n'a pas su traduire Camiann, s'excusa Hugo.
— Il faut que tu partes, Hugo, dit soudain Albus en se tournant vers lui.
— Quoi?
Hugo avait l'air d'un petit garçon capricieux. Il était boudeur et ne comprenait pas l'air soudain sévère et dur que lui adressait son cousin. Mais Albus avait une bonne raison de lui demander de quitter la pièce. La traduction l'avait mis sur la voie, il savait ce que cela signifiait. Il savait où se trouvait le Saint-Graal.
— Hugo, je suis désolé, surtout que tu viens de nous économiser des mois de boulot. Mais...si je parle devant toi, je meurs. Liam t'expliquera après.
Après une série de plaintes et de soupirs colériques, Hugo se décida enfin à rejoindre sa soeur dans la chambre de Liam, comme un enfant puni pour une bêtise. Dès que la porte se referma, Albus se mit à parcourir la pièce en rassemblant ses affaires. Il était dans un tel état de frénésie que ses mains tremblaient tandis qu'il mettait son manteau et fourrait sa baguette dans sa poche.
— Qu'est-ce qui se passe? demanda Liam qui observa son manège. Tu as trouvé? Tu sais où il est?
— Camiann! On dit aussi Camlann. C'est Salisbury! dit Albus en se tournant vers lui.
— Salisbury…, répéta Liam. C'est la ville où le roi Arthur est mort.
— Oui... et c'est aussi la ville qui se trouve jusqu'à côté de…
— Stonehengen! s'exclama Liam en écarquillant les yeux. C'est ça! C'est le Saint-Graal.
Albus acquiesça tout en partant dans tous les sens. Son excitation le faisait marcher au quatre coins de la pièce sans véritable but. Liam se saisit de sa propre veste et Albus s'immobilisa.
— Attends, dit-il. Tu vas où, là?
— Je t'accompagne.
— Non, attends, dit encore Albus. J'irai plus vite en transplanant.
— Si tu crois que je vais t'attendre ici, bien gentiment, pendant que tu pars chercher le Saint-Graal, tu te fourres le doigt dans l'oeil mais profond, dit Liam avec un petit ricanement.
— Liam, écoute…
— Non, c'est toi qui m'écoutes. Je me suis farci des jours...,non, des semaines à résoudre cette anagramme de merde. Il est hors de question que tu y ailles sans moi.
Albus fut tenté de le repousser une nouvelle fois. Mais lorsque son regard plongea dans le sien, il perdit tout combativité. Liam méritait le droit de l'accompagner. C'était aussi sa quête car il y avait participé depuis de début, l'épaulant dans chaque étape de sa résolution. Avec un soupir résigné, Albus acquiesça et Liam se saisit de ses clés de voiture.
— En partant maintenant, dit-il avec un sourire triomphant. On y sera avant la nuit.
OoO
À travers la vitre de la voiture, Albus distingua la silhouette majestueuse des cromlechs qui s'érigeaient devant eux. Liam s'était garé dans l'herbe, peu après la route principale et Albus sortit du véhicule en claquant la portière derrière lui. Malgré la chaleur ambiante de cette soirée d'été, un frisson glacé lui donna la chair de poule tandis qu'il contemplait le site mégalithique.
Le site touristique était désert. Dans le ciel, les couleurs du soir parsemaient le bleu sombre de la nuit. L'air était lourd, annonciateur d'un autre orage et l'herbe, rendue sèche à cause de la canicule, craquait sous leurs semelles.
— On y est, dit Liam aussi excité que son compagnon.
— Qu'est-ce qu'on cherche? demanda Liam en s'approchant du cercle intérieur.
— J'en sais rien…, dit Albus en touchant l'une des pierres du bout des doigts.
Ils se mirent à explorer les lieux avec minutie. Albus était persuadé que Merlin avait laissé un indice, une marque, d'autres lettres peut-être, quelque chose qui leur permettrait de trouver la source primale. Le sorcier s'occupa de l'enceinte extérieure tandis que Liam vadrouillait en son centre, tâtant le sol sous son talon pour découvrir une trappe secrète. Albus tournait autour des menhirs comme une abeille sur une fleur. Il laissait traîner sa main sur la pierre des Menhirs en franchissant plusieurs fois leur fente, comme des portes qui auraient pu déclencher une magie endormie.
Avec du recul, il était persuadé que des langues-de-plomb avaient dû passer énormément de temps à étudier le site. Après tout, Gelbero était au courant des sources et de l'importance du Saint-Graal. Il avait du mal à savoir s'il savait réellement que la véritable source de la magie se trouvait à Stonehenge. Mais les paroles de Dumbledore résonnaient encore en lui lorsque l'ancien directeur lui avait révélé que la source au Ministère n'était qu'une source artificielle, un point créé, transvaser à Londres pour permettre à tous les sorciers civilisés de pouvoir capter sa magie sans difficulté.
Comment les sources étaient-elles créées? Scorpius avait donné des éléments de réponse avec sa propre expérience, de ce qu'il avait vu chez Galaad: un cercle de petits dolmens, de pierres blanches et noires. C'était de l'ancienne magie, un art qui s'était perdu depuis des siècles et pourtant un homme avait réussi à le comprendre et à le reproduire. Comment? Comment les langues-de-plombs, lors de la construction du Ministère de la Magie, avaient-ils réussi à faire jaillir une nouvelle source aussi puissante que celle de Stonehenge?
La nuit commençait à tomber. Albus commença à désespérer lorsqu'il fut distrait par Liam qui poussa soudain un cri de surprise. Il le rejoignit rapidement, le coeur battant.
— Tu as trouvé quelque…
Les mots moururent dans sa gorge lorsqu'il découvrit, face à eux, un grand menhir qui avait jailli du sol comme une plante grimpante. Il mesurait cinq bons mètres et fendait le ciel, telle une épée de Damocles suspendue dans les airs.
— J'ai touché une des pierres et ce machin est sorti du sol! expliqua Liam, se remettant du choc.
Comme hypnotisé, Albus s'approcha de la pierre et tendit la main pour le toucher. Aussitôt, la roche se mit à hurler.
Le cri surnaturel fut si brusque qu'Albus et Liam firent un bond en arrière, avec une telle vigueur qu'ils manquèrent de tomber dans l'herbe. Ils fixèrent le menhir, abasourdis. Jamais de sa vie, Albus n'avait entendu un tel son. Un bourdonnement curieux vibra l'air dans ce cri informe et les autres pierres se mirent à chanter à l'unisson.
Le bruit était agressif. Liam secoua violemment la tête et Albus tentait désespérément de se concentrer sur un son unique dans ce vacarme assourdissant. Mais il ne fit que s'accentuer, toujours plus fort, toujours plus puissant, montant crescendo dans un son aigu insupportable. Dans la panique, Albus se demanda s'ils n'étaient pas pris dans les défenses magiques des pierres, comme si Liam avait accidentellement actionné une alarme. Il pensa à sa particularité, à son immunité magique. Il se posait mille questions, pris de terreur et encerclé par le bruit des dolmens qui venaient de tous les côtés, transperçant leurs tympans et leurs martelant le crâne.
Dans un geste désespéré, Albus courut vers le grand menhir de pierre et le toucha. Aussitôt, tout s'arrêta. Un silence de mort suivit son toucher et les deux hommes se contemplèrent, sans comprendre, le souffle haletant et le coeur battant.
Soudain, la terre sous leurs pieds se mit à se fendiller. Un tremblement les secoua et le sol se désagrégea. Liam comprit le premier ce qui se passait. Il hurla le nom d'Albus en tendant la main vers lui pour le tirer en arrière. Mais il était déjà trop tard. Les deux hommes sombrèrent dans le gouffre qui s'était ouvert sous eux. Ils tombèrent à toute vitesse dans les ténèbres. En tombant, Albus vit un bout du ciel étoilé et le grand dolmen qui les avait précipités sous terre, le narguant de sa toute puissance.
Mais Albus n'avait pas dit son dernier mot.
— ARRESTO MOMENTUM! hurla-t'il en pointant sa baguette vers le sol qui se rapprochait dangereusement d'eux.
Le corps d'Albus ralentit dans sa chute. Mais pas celui de Liam. Albus se rendit compte avec horreur que son sort ne pouvait pas marcher sur lui.
— LIAM! cria-t'il en tendant sa main vers lui.
Heureusement, Liam était tout près de lui et il avait des réflexes assez agiles et rapide pour réagir vite. Albus eut juste le temps d'attraper son bras et de le porter de toutes ses forces en espérant que son sort soit assez puissant pour ne plus accélérer leur chute. Le cri d'horreur qu'avait poussé le policier en tombant se tut et ils s'écrasèrent sur le sol dur de la pierre avec cependant beaucoup moins de violence que le laissait présager leur plongeon dans le vide.
Albus fut le premier à se relever. Il répara ses lunettes brisée, sous le choc, d'une simple formule magique. Puis, avant même de se concentrer sur l'endroit où ils avaient atteri, il se précipita sur la silhouette de Liam toujours allongée dans le noir.
— Liam! Ça va? demanda-t'il en le secouant légèrement.
Liam poussa un grognement à la limite du gémissement de douleur. Il se redressa lentement et frotta son bras en grimaçant.
— Je vais bien, répondit-il. C'était quoi ça?
Il leva la tête. Trente mètres plus haut, ils apercevaient l'éclat timide de la lune qui les rassura quelque peu. Ils étaient au fond d'un trou mais au moins, la terre ne s'était pas refermée sur eux.
— Je crois que c'était un mécanisme de défense. Seuls des sorciers peuvent actionner le sort d'entrée. Comme tu es un moldu, même spécial, les pierres n'ont pas dû apprécier ta présence.
— Sympa, commenta-t'il. Tu m'étonnes que pleins de gens disparaissent sur ces sites. Ils ont dû tous finir écrabouiller sous dix tonnes de terre. Où est-ce qu'on est?
— Je ne sais pas. Attends. Lumos maxima!
Les deux hommes demeurèrent sans voix devant le lieu qui se dévoilait au gré de la lumière étincelante de la baguette d'Albus. Ils se retrouvaient dans une immense antichambre de pierre. Plus Albus chassait les ténèbres et plus ils distinguaient les grandes ombres noires qui tapissaient le sol et les murs. D'énormes corps disproportionnés étaient échoués dans la salle. Les membres solidifiés se mêlaient à la roche, produisant des sortes de grandes statues. Albus éclaira le crâne énorme d'un humain dont l'orbite, à lui seul, faisait sa taille. La tête de roche était tournée vers le ciel et la mâchoire entrouverte semblait pousser un hurlement d'agonie. Liam s'approcha du buste d'un autre corps. Il le suivit un moment avant de s'arrêter sur la tête casquée et de son bras tendu devant lui, soutenant une sorte d'autel de pierre.
— Ce sont des géants, dit Albus en éclairant d'autres corps.
Il trouva une inscription gravée grossièrement dans la pierre, juste derrière le corps d'un géant encastré dans l'une des parois. Il reconnut immédiatement les runes qu'il avait traduites dans l'antichambre de la source de Poudlard.
— "Les porteurs de magie". Je vois, murmura-t'il. Merlin s'est servi des géants pour créer cette source.
— Mais ils sont tous morts! s'exclama Liam en désignant l'enchevêtrement de carcasses de pierres. Ils sont comme pétrifiés.
— Les géants sont fascinés par la magie, expliqua Albus. Ils ont peut-être trahi les sorciers en essayant de s'emparer de la source. Et ils en ont payé le prix. Je crois qu'ils en sont devenus les gardiens. C'est sûrement leurs cris qu'on a entendus à la surface.
— Et quoi? Ce sont des géants qui ont transporté la nouvelle source au ministère?
— Peut-être…
Albus mesurait le poids de cette stupéfiante découverte. Il était ébahi par tous ces corps pétrifiés dans la roche. Il se laissa rêver en imaginant les géants porter les dolmens sacrés sur leur dos pour faire jaillir la source à cet endroit précis. Le spectacle devait être magnifique. Il délaissa les corps pour se concentrer sur le centre de l'immense pièce. La baguette éclaira l'autel dans le creux de l'énorme main d'un des géants.
L'autel était circulaire et entouré par plusieurs statues de pierre. Celles-ci étaient moins grandes que celles des géants. Leurs proportions évoquaient beaucoup plus celles des hommes mais ils étaient beaucoup plus grands d'un bon mètre. En les admirant à la lumière de sa baguette, Albus se rendit compte qu'ils étaient parfaits. Leurs traits de visage, leurs membres, leurs muscles, ils étaient d'une beauté époustouflante. Et tous regardaient un point central, à leurs pieds.
Albus et Liam suivirent leur regard. Ils contemplèrent un grand bassin mais ils furent déçus de constater qu'il était vide. Il n'y avait que du vide, dont même le sort d'Albus n'arrivait pas à en éclairer le fond. Leurs yeux se perdirent dans ces ténèbres sans vie.
— C'est ça, la source? demanda Liam d'une petite voix.
Albus ne répondit pas. Ces ténèbres le mettaient mal à l'aise, comme si cela n'avait pas de sens, qu'il ne devait pas en être ainsi. Au fond de lui, il eut la puissante certitude qu'il y aurait dû y avoir de la vie dans ce trou, qu'elle aurait dû jaillir dans toute sa puissance et sa magnificence. Comme celle de Poudlard et comme celle de la grotte de Merlin. Mais celle-ci, à leurs pieds, était éteinte depuis bien longtemps.
— Elle est morte depuis longtemps, murmura Albus qui comprenait enfin.
— Quoi? s'exclama Liam. Tout ça pour ça? Comment c'est possible?
— Tu l'as dit toi-même. Nous l'avons déplacée… Il n'y a plus de magie ici depuis très longtemps. Le Saint-Graal...il est au Ministère maintenant, derrière la porte close, gardée farouchement par la Langue-d'or.
Liam jura, frustré, avec l'impression d'avoir perdu leur temps dans la quête d'une chimère. Mais Albus contemplait toujours le fond obscur et à la grande surprise de Liam, il se mit à sourire, les yeux brillants.
— Qu'est-ce qui te prend? demanda Liam en le regardant.
— Elle est éteinte, rit-il doucement.
— Tu peux m'expliquer en quoi c'est une bonne nouvelle?
— Tu ne comprends pas? Merlin cherche le Saint-Graal, comme nous. Mais on est arrivé les premiers et il ne sait pas que la source est éteinte, contrairement à nous.
Il serra plus fort sa baguette en ne pouvant plus s'empêcher de sourire.
— On a enfin l'avantage sur lui!
