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LES PIONS S'AVANCENT


— Bien, tout le monde est là. On peut commencer.

Albus dévisagea tour à tour chaque visage. Ils étaient tous présents dans le petit salon de Liam, assis sur des chaises ou des canapés. Scorpius et Rose étaient installés sur le canapé et se serraient la main comme si tout risquait de les séparer à nouveau. Lily était assise sur l'accoudoir, près de sa cousine et Hugo grignotait un paquet de chips sur une des chaises autour de la table du salon. Liam était sur une chaise lui aussi, jambes et bras croisés, le regard fixé sur Albus, debout au milieu de ce petit cercle restreint.

Ils n'avaient pas encore convié les parents. Albus estimait qu'il était encore trop tôt pour les mêler à toute l'histoire et aux révélations qu'il venait de découvrir. Dans sa tête, il prévoyait déjà une plus grosse réunion avec les "anciens", une sorte de rassemblement de guerre pour combattre l'ennemi le plus intelligent et le plus coriace qu'ils aient eu à rencontrer. Mais l'heure n'était pas encore venue. Il avait rassemblé autour de lui les personnes qui lui inspiraient le plus confiance pour trouver une solution à un problème urgent: la menace qui pesait sur Rose Weasley.

— J'ai briefé Liam pour qu'il puisse répondre à toutes vos questions à ma place. Je suis désolé de rester silencieux la plupart du temps mais vous aurez compris que ma fonction ne me permet pas de vous parler librement.

Tous acquiescèrent solennellement et Albus se rassit sur la chaise à côté de Liam. Un lourd silence suivit sa réaction. Albus était nerveux sans vraiment savoir pourquoi. Au fond de lui, il redoutait les décisions qu'ils avaient à prendre dans l'urgence.

Hugo fit le premier à rompre le silence (hormis ses bruits de mastication).

— Vous avez trouvé le Saint-Graal?

— Oui, répondit Liam à la place d'Albus.

— Et?

— C'était à Stonehenge. Mais la source qui s'y trouve est éteinte.

— Sans blague?! s'étonna Hugo avec une lueur de déception dans le regard. Dommage.

— Comment ça, éteinte?! intervint Scorpius.

Liam regarda Albus qui acquiesça pour le rassurer. Le policier s'avança sur sa chaise, les coudes sur ses genoux et les doigts croisés.

— Le portrait de Dumbledore nous avait expliqué que la source du Saint-Graal avait été "déplacée" au Ministère pour permettre aux sorciers qui habitaient les grandes villes moldues de mieux capter sa magie.

— Comment ont-ils fait pour déplacer une source? demanda Lily.

Liam prit le temps de réfléchir.

— C'est compliqué et on n'a pas tous les détails. Mais il se peut qu'ils aient "bouché" celle de Stonehenge et qu'ils se soient servis de géants pour déplacer des pierres à l'endroit où a été construit le Ministère. Selon toute probabilité, la porte close au Département des Mystères mènerait aux fondations de l'édifice et alimenterait toutes les sources des grandes familles de sorciers.

— Les géants?! s'extasia Hugo. Carrément?

— On a retrouvé des corps pétrifiés de géants.

— Il mesurait combien? demanda encore Hugo. On dit que les premiers géants mesuraient plus de vingt mètres.

Le policier secoua la tête pour chercher la réponse, hésitant.

— Mouais...ils faisaient plutôt trente mètres, ceux-là.

— Waouh!

— Et si on revenait au sujet qui nous intéresse? intervint Albus en fronçant les sourcils.

— Attends... , dit Lily. Quand tu dis qu'il y a des sources chez les grandes familles de sorciers… tu veux dire quoi par là?

— Ce que ça veut dire, répondit Liam en haussant les épaules.

— Ça veut dire qu'il y en a sous chaque maison de chaque grande famille de sorciers, répéta Hugo d'une voix lasse.

— Il y en a une au Terrier, ajouta Rose.

— Quoi?! s'exclama Lily. Ça veut dire qu'il y a une source sous la maison de mes parents?

— Possible. La famille des Potter est quand même une des plus anciennes familles de sang pur. D'ailleurs, le manoir des Malefoy doit en avoir une aussi, dit Hugo en désignant Scorpius.

— BREF! s'agaça Albus. On peut revenir aux sujets un peu plus urgents?

— Comme quoi? se défendit Lily.

Elle foudroya son frère de son regard le plus sévère. Elle avait une allure féroce avec ses longs cheveux roux qui cascadaient dans son dos. Elle ressemblait tellement à leur mère qu'Albus eut soudain la vision de Ginny Potter lui hurlant dessus à ses onze ans parce qu'il avait tenté de faire voler son chat sur le balai de son frère.

— Merlin…, proposa Scorpius avec sarcasme.

— Le fait qu'il cherche à me capturer pour me torturer, hasarda Rose avec cynisme.

La petite rouquine se renfrogna.

— Vous ne me dites jamais rien aussi! Je ne sais même pas qui c'est, ce Merlin! On sait quoi de lui?

— C'est le gros méchant, précisa inutilement Hugo.

— Il se pourrait qu'il soit une langue-de-plomb, dit Liam.

— Qu'est-ce qui te fait dire ça? demanda Scorpius, soudain intéressé.

— Le fait qu'il en sache autant sur les légendes de Merlin. Sur les sources aussi. On peut supposer, comme il est à la tête de cette organisation, qu'il est celui qui crée les sources artificielles. Sauf que pour être capable de faire ça, il doit connaître le rituel qui les fait émerger, donc avoir de grandes connaissances sur l'ancienne magie. Sans parler de ses connaissances sur le Graal, le Monde Magique et surtout sur le père d'Albus et de Lily. Ce n'est pas un moldu.

— Mais je ne pense pas qu'il soit un sorcier non plus, dit Scorpius. Il m'a montré une baguette et il m'a bien dit qu'il ne l'avait pas acheté chez Ollivander. Apparemment, il l'aurait reçu de quelqu'un.

— Si c'était une langue-de-plomb, dit Rose, il a sûrement dû passer le serment inviolable. Il serait mort depuis longtemps.

— Ses origines ne sont pas les plus importantes à l'heure actuelle, parla enfin Albus.

— Oui, continua Liam. Le plus important était de savoir ses intentions. Grâce à Scorpius, on a pu découvrir que Merlin cherche le Saint-Graal pour y faire plonger son armée et renverser le monde Magique et Moldu.

Un lourd silence suivit ses déclarations. Lily ouvrit de grands yeux horrifiés et Hugo cessa soudain de manger.

— Si Merlin cherche le Saint-Graal, il a besoin des trois fragments pour résoudre l'énigme. Si on reprend les faits de manière chronologique…

Liam se leva de chaise et tira dans la pièce un tableau blanc. Une série de dates et de notes étaient inscrites sur une ligne du temps faite à la hâte. Tous les regards convergèrent sur Liam qui prenait soudain le rôle d'un professeur.

— Lors de votre septième année à toi, Albus, Scorpius et Rose...il y a trois ans, Merlin envoie Radcliffe et Gwen Harrisson pour "détruire la source de Poudlard". En réalité, il s'agissait surtout de découvrir les lettres de l'énigme qui se trouvait à Poudlard.

— Ça veut dire qu'il était déjà au courant de l'énigme de Merlin, fit remarquer Hugo.

— Oui. On ne sait pas comment. D'où l'épisode qu'il soit une langue-de-plomb ou en liaison avec l'une d'entre elles. Deux ans plus tard, la Grotte de Merlin explose et sa source avec. Albus pense qu'il s'agit d'une tentative pour Merlin de retrouver les lettres qui se trouvaient sous l'ancien château de Tintagel.

— Elles y étaient? demanda Lily.

— Non… Parce que le Département des Mystères a effectué des recherches sur ce site, il y a des années et a déplacé la stèle au Ministère. Quelques mois plus tard, continua Liam en se référant au tableau, Albus entre chez les Langues-de-plombs. Et on lui confie l'enquête sur la mort de Stuart Lewis, une langue-de-plomb qui s'occupait du cerveau de Merlin. Cette langue-de-plomb a trouvé la mort en bafouant son serment. Donc...en parlant! Albus découvre aussi, juste avant de mourir, qu'il a réussi à pénétrer dans la partie cachée du cerveau de Merlin.

— C'est quoi la partie cachée du cerveau de Merlin? demanda Rose.

— Une sorte de condensé de savoir. En gros, tu as droit à une question et tu obtiens à coup sûr la réponse.

— Tu y es allé? demanda Hugo à Albus, le regard brillant. Tu as posé quoi comme question?

Albus lui fit signe qu'il ne pouvait pas en parler et qu'il aurait dû s'en souvenir avant de lui poser une question aussi stupide. Hugo leva les yeux au ciel.

— À quoi ça sert de savoir si tu ne peux pas le répéter, soupira-t'il.

— Donc, reprit Liam, on a découvert que Lewis se faisait chanter par Merlin qui détenait sa nièce en otage. La fameuse Viviane qui était d'ailleurs devenue dealeuse chez lui.

— Celle que j'ai recherchée avec…

Rose s'interrompit. Elle avait failli prononcer le nom d'Arthur, par réflexe. Mais son souvenir était encore douloureux. Scorpius la rassura en l'attira contre lui.

— Oui, c'est elle, confirma Liam sans remarquer le trouble de la sorcière. Donc, la mort de Lewis nous renseigne sur plusieurs choses. Déjà, il a pu renseigner Merlin sur pas mal de secrets de Merlin, comme la localisation des diverses sources principales, peut-être même comment les créer ou encore la langue qu'a inventé le vrai Merlin pour déchiffrer l'énigme. C'est certainement lui qui lui a rapporté les lettres qui se trouvaient dans la Grotte de Merlin. Et le deuxième point, c'est qu'il a sans doute demandé à Lewis de poser une question pour lui.

— Quoi comme question? demanda Scorpius.

— On ne peut pas en être sûr mais si on réfléchit par élimination, cela devient assez logique. On sait déjà que Merlin connait l'emplacement des trois sources principales, celles où se trouvent les trois fragments de lettres à assembler. La Grotte de Merlin, Poudlard et le Ministère de la Magie.

Liam avait dessiné trois cercles avec les noms des différents endroits.

— Il a foiré à Poudlard à cause de Radcliff, dit-il en désignant le point de l'école de Magie. Le fragment de la Grotte de Merlin a été déplacé au Ministère dans le cadre des recherches. Mais comme la Grotte était un site touristique visité autant par les sorciers que les moldus, ces fragments de lettres étaient connus de tous. J'ai moi-même fait une petite recherche google et je suis tombé dessus. D'ailleurs, on raconte que la stèle avec les lettres aurait été volée…

— Liam! l'interrompit Albus d'une voix lasse.

— Oui, désolé. Bref, il était assez facile de découvrir le premier fragment. Et même s'il est moins connu dans le Monde des Sorciers, Lewis a très bien pu le révéler avant de mourir puisqu'il bossait sur le cerveau de Merlin au Département des Mystères.

Il dessina une petite flèche sur le cercle de la Grotte de Merlin.

— Mais il y a un os. Même si Poudlard reste difficile d'accès, les fragments ne sont pas inatteignables. Merlin nous l'a prouvé avec son complot avec Radcliff et Gwen. Par contre, ce qui est impossible pour lui, comme pour nous, de trouver est la stèle de lettre de la source du Ministère. Celle qui se trouve derrière la porte scellée. Et je peux vous le confirmer. On a eu un mal de chien à récupérer les infos.

— Vous avez fait comment? demanda Lily.

— On a demandé au portrait de Dumbledore.

— Merlin aurait pu faire pareil, hasarda Hugo.

— Même s'il reste très puissant, dit Scorpius sur un ton irrité, je doute que Merlin ait pu franchir la grille de l'école pour demander un entretien avec le directeur accroché dans le bureau de la vieille McGo.

— Et puis surtout, ajouta Liam en refermant le capuchon sur son feutre, Dumbledore n'aurait jamais révélé ce genre de secret à un ennemi.

Les visages se tournèrent vers Liam. Entendre un moldu énoncé une telle vérité sur le légendaire directeur de Poudlard avait quelque chose de très émouvant. Albus contempla Liam avec fierté et empli d'amour. Il avait fallu d'une seule rencontre avec le portrait de Dumbledore pour que Liam saisisse toute la noblesse de la personne exceptionnelle qu'il était. Albus l'oubliait souvent mais c'était dans ce genre de moment, que le sorcier se rendait à compte à quel point Liam s'était ouvert à son monde. Loin d'en avoir peur, il réussissait à éprouver du respect et même de l'admiration pour des choses qui lui étaient totalement inconnues, il y avait peu. Liam avait sa place parmi eux, même s'il ne possédait aucune magie.

— C'est vrai, admit Rose avec un sourire.

Liam perçut les sourires admiratifs de son auditoire et se sentit, tout à coup gêné. Il eut du mal à reprendre le fil de sa pensée.

— La seule manière pour Merlin d'obtenir ces lettres étaient de le demander au Savoir. Et il s'est servi de Lewis pour ça.

— Il lui manque celle de Poudlard pour trouver le Saint-Graal, comprit Lily. Et vous les avez trouvés?

— Oui, c'est Rose qui les avait depuis le début. C'est l'héritière de Gryffondor et le souvenir de Godric le lui a donné.

Lily et Hugo dévisagèrent Rose qui eut un petit sourire penaud.

— Merlin le sait, dit Scorpius. C'est pour ça qu'il m'a donné l'ordre de lui amener Rose.

— Il en est pas question! rugit Lily avec colère. On ne peut pas laisser faire ça!

— Calme-toi, Lily, soupira Albus.

— La bonne nouvelle, intervint encore Liam, c'est que nous, nous avons pu décoder l'énigme de Merlin et trouver le Saint-Graal avant le faux Merlin! Grâce aussi à l'aide inestimable de Hugo, ajouta-t'il en voyant l'air offusqué du rouquin. On a pu constater que la source du Graal est éteinte. Et ça, Merlin ne le sait pas. Il ne sait pas non plus que la source a été déplacée au Ministère puisque personne, mise à part la Langue-d'or, n'est au courant de l'existence de cette source.

Nouveau silence. Hugo opina, satisfait. Lily était encore furieuse de la menace qui pesait sur sa meilleure amie et cousine. Rose encaissa les informations et Scorpius fronçait ses fins sourcils blonds, réfléchissant sur le point que venait de soulever Liam.

— On a enfin un avantage sur lui, conclut Liam.

— C'est bien beau d'avoir un avantage, dit Hugo. Faut encore savoir quoi en faire.

— Super discours, dit Scorpius sur un ton cynique. On fait quoi maintenant?

Albus se leva à son tour. Toutes les informations qui menaçaient de le tuer avaient été énumérées par Liam. Il n'avait plus à craindre sur le sujet qu'il allait aborder avec ses amis.

— Le plus important maintenant est de savoir ce que l'on fait pour Rose. Comme l'a dit Scorpius, Merlin la recherche. Quelqu'un a des idées pour empêcher ça?

— Je pense surtout qu'il faut qu'on visualise nos objectifs plus clairement, intervint Liam. On ne peut pas se contenter de mettre des bâtons dans les roues de Merlin. Ce n'est plus non plus une quête pour le Saint-Graal, dit-il encore en se tournant vers Albus. Là, il s'agit de l'arrêter une bonne fois pour toutes, en commençant par l'empêcher d'obtenir le pouvoir du Saint-Graal.

Liam parlait avec beaucoup plus d'assurance que lorsqu'il énonçait les faits de leur enquête. Albus décelait dans son ton celui du policier expérimenté.

— Si Rose possède l'information qui le conduira à Stonehenge, il faut déjà empêcher ça. Il y a plusieurs moyens à notre disposition. La première est de faire disparaître cette information.

— Tu comptes me tuer? s'affola Rose dans le canapé en ouvrant des yeux ronds.

— Non! s'exclama Liam. Bien sûr que non. Mais vous êtes des sorciers. On pourrait déjà effacer de ta mémoire ce que tu sais.

— Mouais, fit Scorpius. Désolé de te l'apprendre mais ça n'arrêtera pas Merlin pour autant. Tu oublies que Tristan a la capacité de contrôler les esprits et je ne serais pas étonné qu'il puisse réparer la mémoire. C'est trop risqué. Et je le répète, il est hors de question que Rose se retrouve face à Merlin.

— C'est très perturbant que vous parliez tous de moi comme si je n'étais pas là…, fit remarquer Rose en dévisageant Scorpius et les autres.

Hugo prit la parole de son éternel ton blasé.

— Si on ne peut pas faire disparaître l'information, on peut toujours l'altérer. C'est parfois beaucoup plus efficace.

— L'altérer comment? demanda Scorpius.

— Avec d'autres lettres. Un autre mot. Sans la bonne combinaison, aussi intelligent soit-il, il ne pourra jamais résoudre l'énigme.

Albus ne pouvait que lui donner raison. Il repensait, avec une certaine souffrance, au innombrables jours qu'il avait passés à essayer de déchiffrer l'anagramme de Merlin. Et sans l'aide d'Hugo, ils seraient encore occupés à s'escrimer dessus.

— Il n'est pas aussi intelligent que toi, mais il n'est pas con non plus, corrigea Liam. Il ne faut pas oublier que cet homme à une énorme connaissance du vrai Merlin et de tout ce qui touche aux sources. Même plus que nous. Il risque de s'en rendre compte. Au mieux, ça peut nous accorder un peu de répit.

— C'est déjà ça…, dit Hugo en haussant les épaules.

— Et pourquoi on ne cacherait pas Rose? demanda Lily.

Scorpius secoua la tête.

— Ça ne l'arrêtera pas, dit-il. Vous vivez le truc de l'extérieur. Mais moi, je suis avec les lui et ses hommes tous les jours. Je les connais et je sais de quoi ils sont capables. Ils sont puissants. Trop puissants, dit-il la voix tremblante. Même si on te cache, ils finiront par te retrouver, ils réussiront à te faire parler et puis, ils te tueront.

Rose pâlit et l'ambiance devint soudain très morose. Scorpius n'exagérait pas et chacun de ses mots transpirait la peur. Un silence respectueux suivit ses paroles. Scorpius baissa la tête, pensif. Il secoua la tête en pinçant les lèvres. Puis, il se passa une main dans les cheveux et Rose comprit qu'il avait pris une décision.

— Il faut lui donner les lettres de Poudlard, dit-il soudain.

— Quoi? clapit Lily.

— Tu viens de dire qu'il était hors de question de leur donner Rose! protesta Hugo.

Liam et Albus n'avaient pas protesté. Ils contemplèrent Scorpius et leurs regards se croisèrent dans un consentement muet. Les trois hommes savaient qu'ils en étaient arrivés aux mêmes conclusions.

— C'est la seule solution, dit Albus d'une voix ferme.

— Il n'y a aucun risque à mener Merlin à Stonehenge, expliqua Liam, puisqu'il ne sait pas que la source est éteinte.

— En lui donnant cette information, on contrôle son cheminement de penser. On saura qu'il est en train de résoudre l'énigme et grâce à Scorpius, on saura aussi quand il décidera de se rendre à la source avec toute son armée.

— Mais… Je fais quoi moi? dit Rose. Je vais chez Merlin et je lui balance l'info, comme ça, en espérant qu'il me laisse partir ensuite? Je vous rappelle qu'il avait demandé à Arthur de me tuer!

— Non, dit Albus. Il faut qu'on trouve un moyen de lui donner l'information sans te mettre en danger.

— Et sans éveiller ses soupçons, ajouta Liam avec une expression qui laissait dire que ce n'était pas gagné.

— Mouais…, dit Hugo avec sarcasme. Comment réussir à berner un homme ultra intellig…

Il s'interrompit. Hugo était comme pétrifié sur sa chaise, le regard dans le vide et les doigts soudain fébriles. Il aspira une grande goulée d'air et un large sourire s'étira sur ses lèvres.

— J'ai une idée de génie! s'écria-t'il en se levant soudain de sa chaise.

OoO

Scorpius écarta l'épais rideau de velours verre. Comme il s'y était attendu, tous les membres du cercle privé de Merlin étaient réunis autour de sa table ronde. Il avait fait exprès d'être en retard. Il avait hâte de voir les visages estomaqués de ces psychopathes en puissance quand il présenterait à son maître son présent. Comme il s'y était attendu, tous les visages convergèrent vers lui. Il capta l'expression de dégoût de Mordred et les yeux perçants d'Accolon. Mais Scorpius n'y prêta pas attention, aucune des mines sinistres qui lui faisait face ne le touchait. Une seule était importante et c'était celle de l'homme ordinaire qui présidait la réunion.

— Scorpius, dit Merlin en se tournant vers lui. Tu es en retard.

— Veuillez m'excuser, dit Scorpius dont le ton trahissait le contraire. Mais j'ai mis un peu de temps à vous apporter ce que vous m'avez demandé.

L'agacement visible sur le visage de Merlin disparut aussitôt pour laisser place à un petit sourire satisfait.

— Tu as réussi, comprit-il.

Pour toute réponse, Scorpius tira sur la chaîne qu'il tenait dans sa main avec un sourire cruel. Les maillons de la chaîne cliquetèrent et un cri de détresse suivit ce geste de violence. Rose Weasley fut tirée à l'intérieur de la pièce, sans ménagement. Mains liées, elle tomba en avant et s'effondra sur le parquet de la grande salle en poussant un faible gémissement.

Plusieurs membres de l'élite de Merlin se levèrent précipitamment de leur chaise pour observer cette pauvre fille qui s'était écroulée près de leur table. Merlin se leva aussi et marcha lentement vers Scorpius, les yeux braqués sur le corps de Rose. Celle-ci se redressa, du sang coulant à la commissure de ses lèvres et avec un énorme hématome sur la joue. Ses boucles rousses ternies par la peur, lui tombaient dans les yeux, un regard incandescent d'où quiconque pouvait y lire de la haine, adressée directement à celui qui avait réussi à la capturer.

— Comment as-tu pu? cracha Rose en se remettant debout pour s'élancer contre Scorpius. Espèce de…

— Silence! rugit Scorpius.

Il lui asséna une gifle si brusque et si forte que le claquement sur sa joue en fit frémir plus d'un. Rose poussa un cri de douleur et de surprise et s'effondra, à nouveau, sur la table. Scorpius la tira pour l'éloigner du symbole sacré de la puissance de Merlin et Rose gisait encore sur le sol en sanglotant faiblement.

— Comment as-tu fait? demanda Merlin en observant la jeune femme à ses pieds.

— Méthode certifié Malefoy! ricana-t'il. Cette bécasse s'était cachée chez sa cousine Lily. Elle a essayé de s'enfuir mais elle ne faisait déjà pas le poids à Poudlard...elle n'avait aucune chance face à moi.

— Je te déteste! cracha Rose avec haine.

Nouvelle gifle du plat de la main. Cette fois, la tête de Rose tourna et elle glapit comme un animal blessé.

— Si tu oses encore me manquer de respect de la sorte, je peux t'assurer que tu recevras plus que des gifles!

Merlin stoppa Scorpius d'un regard puis s'avança près de Rose jusqu'à s'agenouiller devant elle. Rose eut un mouvement de recul lorsqu'il leva sa main. Merlin lui attrapa le menton et la força à le dévisager. Le quadragénaire la dévisagea longuement, sondant son âme d'un regard pénétrant. Rose était comme hypnotisée par ses yeux et elle se tint tranquille pendant un moment.

— Tu as peur, mon enfant? demanda Merlin d'une voix douce.

Rose ne répondit pas. Ses yeux s'agrandirent d'effroi tandis qu'elle continuait à fixer Merlin. Celui-ci sourit. Il la relâcha doucement puis se releva pour faire face à ses hommes.

— Emmenez-la, ordonna-t'il à Erec et Yvain.

Le bodybuildé et l'homme taciturne s'abaissèrent vers Rose. Ils l'obligèrent à se relever en la tirant par les aisselles. Rose se réveilla soudain de sa transe tandis que les deux hommes la forçaient à avancer vers la porte du fond.

— Où est-ce que vous m'emmenez? cria Rose, désespérée. Non! Scorpius! Je t'en prie!

Elle tenta de reculer, de rejoindre Scorpius mais celui-ci ne bougea pas d'un pouce pour l'aider. Il se contenta de l'observer se faire emmener, de ses yeux froids.

— Non! hurla Rose. Je t'en supplie! Aide-moi!

Erec ouvrit la porte tandis qu'Yvain tirait toujours résolument sur la chaîne pour ramener Rose à leurs côtés. Les cris de la jeune femme moururent quand elle fut forcée d'entrer dans la pièce obscure. La porte se referma sur eux mais l'assemblée percevait encore les cris déchirants de Rose.

Les deux hommes revinrent. Erec avait des traces de griffures sur les avant-bras et sur le visage. Yvain, quant à lui, se tenait la mâchoire avec une grimace de douleur.

— Elle s'est bien défendue, commenta Erec en marchant vers Merlin.

— Peuh! cracha Mordred. Vous auriez dû me laisser avec elle. Elle n'aurait pas hurlé très longtemps.

Erec lui adressa un regard noir et Mordred haussa les épaules.

— Patience, Mordred, dit Merlin. Ton tour viendra. Keu?

Keu était le seul à être resté assis à la table. Il avait à peine adressé un regard à la petite rouquine lorsque Scorpius l'avait amené. Il semblait s'en désintéressé royalement, se contentant de rêvasser à sa place en chantonnant comme un fou, pour couvrir les cris de leur prisonnière.

— Tu y vas en premier, dit Merlin.

Son serviteur fit une révérence avec un large sourire aux lèvres. Il se leva en s'étirant et en craquant de partout. Keu ajusta sa veste qui méritait le bûcher puis adressa un clin d'oeil à Scorpius avant de passer la porte où était retenue Rose.

— Qu'est-ce qu'il va lui faire? demanda Scorpius en désignant la porte.

— Faire une petite mise au point, répondit Merlin.

Keu revint au bout de quelques minutes. Il rabattit ses mèches grasses en arrière et adressa son sourire édenté le plus charmant à l'assistance.

— Elle est prête, annonça-t'il joyeusement.

Il se rassit à la table et sortit une bouteille d'alcool de sa poche. Keu avait fini son travail et il revenait à sa principale occupation: prendre du bon temps. Merlin ne s'en offusqua pas. Il trouva cela même normal. Il croisa les bras en acquiesçant. Puis, il contempla chacun de ses hommes dans un silence qui suintant l'excitation. Tout le monde sauf Scorpius, avait compris ce qui se présageait. En les voyant tous suivre leur maître vers la porte noire, Scorpius suivit le mouvement, une expression indéchiffrable sur son visage.

La pièce était exiguë et Scorpius eut soudain l'amer rappel de sa cellule lors de son sevrage brutal chez Galaad. Il y avait les mêmes chaînes accrochées aux murs nus et il comprit que Merlin avait expérimenté ses premières recrues dans ce lieu sordide. Une horrible odeur de renfermé lui titilla les narines, avec un mélange de vieille urine et de crasses. Rose se tenait debout, curieusement silencieuse depuis que Keu lui avait rendu visite. Ses épais cheveux roux lui tombaient devant son visage, cachant ses yeux et son expression. Elle était attachée aux chaînes, accrochées au mur derrière elle. Elle ne bougeait pas, ne pleurait pas mais ses jambes tremblaient et tout le monde le voyait.

La plupart des hommes de Merlin demeurèrent dans l'ombre, dans le fond de la pièce. Une lampe éclairait faiblement la pièce morbide sans toutefois chasser les ténèbres des coins. Scorpius se tint à l'écart, imperturbable mais une discrète grimace lui fit pincer ses lèvres tandis qu'il contemplait l'air misérable de Rose. Merlin était le seul à demeurer dans la lumière.

— Tu sais pourquoi tu es ici? demanda Merlin de son horrible ton doucereux.

Rose releva lentement la tête. Pour la faire tenir tranquille, Erec n'y était pas allé de main morte. Ou était-ce Keu? La jeune femme saignait du nez et avait la lèvre fendue. Elle semblait faible et chacun de ses membres était saisi de tremblements mais son regard brûlait d'une flamme de haine et de colère. Elle garda le silence tandis que Merlin s'avançait toujours vers elle.

— Tu es ici parce qu'il t'a été confié une information dont tu n'es pas digne, expliqua Merlin.

Rose s'élança vers lui en poussant un cri de rage. Elle fut retenue par les chaînes à quelques centimètres de sa cible.

— Quelle fougue! commenta Merlin avec un sourire carnassier. Même après avoir eu un entretien avec ce cher Keu.

— Vous n'obtiendrez rien de moi! cracha Rose, le regard flamboyant.

— Soit en sûr, murmura Merlin en se penchant vers elle. Tu parleras…

Tous les membres de l'élite de Merlin se mirent à sourire. Tous, sauf Scorpius. Il demeurait plus en retrait, derrière Lamorak et Erec qui ne se souciait guère de lui. Il ne souriait pas et avait un regard dur, braqué sur Rose. Celle-ci le croisa et murmura silencieusement un appel à l'aide dans sa direction. Sa colère avait soudain disparu et il ne subsistait que de la peur. Scorpius ne réagit pas. Il ne bougeait pas d'un cil tandis que Merlin se tourna vers son premier fidèle.

— Tristan, tu commences.

Le jeune garçon était de ceux qui ne partageaient pas l'enthousiasme des chevaliers pour torturer la jeune femme. Loin d'éprouver de la compassion pour Rose, une grande lassitude se lissait sur son visage. Il se redressa du pan de mur sur lequel il s'était adossé et poussa un soupir bruyant. Depuis qu'il l'avait ramené au bar, Scorpius remarquait que le garçon était moins en forme. Le sortilège de l'oubliette l'avait peut-être assez sonné pour troubler ses pouvoirs. Scorpius avait peu d'espoir et le moment de vérité était arrivé. Albus avait prévu ce cas de figure et ils avaient bien entendu tout préparer, avec l'inestimable aide d'Hugo. Mais Scorpius était nerveux. Il serra la mâchoire en observant Tristan se présenter à Rose.

Au fur et à mesure qu'il marchait vers elle, Rose avait reculé. Elle fixait le garçon, sans comprendre, refusant d'admettre qu'un enfant puisse être mêlé à pareil réseau. Une fois dos au mur, Tristan leva les mains et toucha son front. Aussitôt, les yeux de Rose devinrent laiteux et toute expression de peur ou de colère disparut de son visage. Tristan resta concentré longtemps. Scorpius l'observait de dos mais il voyait Rose se convulser et produire des sons étranges. Un silence patient attendit que le garçon ait terminé. Au bout d'un moment, Tristan poussa un petit cri de rage et retira ses mains comme s'il s'était brûlé.

— Qu'est-ce que tu as? demanda Merlin.

— Je n'arrive pas à entrer! s'exclama-t'il.

Scorpius se détendit. Rose s'était effondrée sur le sol, telle une noyée aspirant soudain de l'air dans ses poumons. Elle se mit à tousser et un long râle sifflant s'éleva de ses lèvres bleutées. Tristan avait dû y aller à fond. Celui-ci ne voulait pas s'avouer vaincu. Il leva à nouveau ses mains vers le front en sueur de la jeune femme et Merlin l'arrêta.

— Laisse-la, ordonna-t'il sur un ton sans appel.

— Mais…, protesta-t'il en se tournant vers son maître.

Merlin n'eut qu'à croiser son regard pour le faire taire. Tristan retrouva soudain ses traits d'enfant apeuré et acquiesça malgré lui.

— Tu as fait de ton mieux, le rassura Merlin en lui touchant l'épaule lorsqu'il passa près de lui. Si la demoiselle ne veut pas ouvrir son esprit, peut-être que son corps l'y poussera. Galaad…

Au nom de son ancien bourreau, Scorpius sentit tout son être se tendre. Il savait pertinemment ce qui allait se passer, quelle douleur Rose allait ressentir. Il l'avait expérimentée par le passé. Un ricanement collectif s'éleva dans la salle au nom de Galaad et celui-ci sortit de l'ombre pour s'avancer vers la lumière. Il avait déjà retroussé ses manches alors que Rose peinait à se redresser.

— Je suis obligé de rester? demanda Yvain en devenant pâle comme la mort.

Merlin se tourna lentement vers lui et Mordred poussa un grognement agressif.

— Tu nous quittes déjà?

— C'est-à-dire…, commença Yvain mal à l'aise. Je n'ai pas vraiment les aptitudes pour la faire parler et je ne supporte pas d'entendre les gens crier. Avec Tristan ça va, ils restent plutôt silencieux mais avec Galaad… Non, je préfère partir, si ça ne vous ennuie pas.

Les autres rirent bruyamment de lui mais Scorpius s'abstint. Pour avoir lui-même poussé des hurlements d'agonie, il ne pouvait pas lui en vouloir de ne pas apprécier le spectacle. Lui aussi, ne demandait qu'à quitter la pièce. Il aurait tout donné pour ne pas voir Rose se faire torturer par Galaad.

— Très bien, pars, consentit Merlin d'une voix douce. Quelqu'un d'autre souhaite le suivre?

Les mains d'Accolon et de Lamorak se levèrent timidement.

— Ça ne m'étonne pas, cracha Mordred.

— Maître, se défendit Accolon de son ton mièvre. Nous ne servirons à rien.

La silhouette chétive de Lamorak tremblait déjà, aux côtés d'Accolon. Il était pâle, comme Tristan retourné dans son coin. Il essuya ses lunettes sur son pull et les remit sur son nez, les lèvres pincées.

— Pour Lamorak, dit Merlin, je comprends. Mais toi, Accolon… Ne souhaites-tu pas entendre ce que la jeune femme va nous dire?

— Je ne serais d'aucune aide, répéta Accolon.

— Très bien, soupira Merlin. Il est vrai que tes facultés ne serviront pas à la faire parler. Et toi, Lancelot? sourit-il en se tournant vers lui. Toi non plus, ton pouvoir ne servira à rien. Tu souhaites partir, toi aussi?

Il fut soudain braqué par des paires d'yeux. Scorpius leva un sourcil. Il ne laissait rien transparaître mais il n'était pas dupe. C'était un piège, encore un, toujours… Son intuition lui soufflait que Merlin voulait le forcer à rester, profiter du plaisir sadique de voir l'ancien amoureux éperdu voir son ancienne copine se faire torturer par une bande de psychopathes, dont il faisait partie dorénavant.

— Vous rigolez?! dit Scorpius avec un sourire mauvais. Je rêve depuis des années de voir cette garce souffrir. Ne m'enlevez pas ce plaisir, s'il vous plaît.

Rose, qui avait suivi l'échange, toujours retranchée contre le mur, poussa un horrible son. Scorpius se défendit de la regarder. Il continuait à fixer Merlin, attendant sa réaction. Un grand sourire satisfait, empli d'une certaine fierté étira ses lèvres. Il acquiesça et les autres ne firent aucun commentaire. Scorpius croisa le regard de Mordred qui le dévisageait intensément. Il détourna rapidement les yeux, refusant de soutenir le regard de cette folle.

Accolon et Lamorak sortirent sous les railleries de leurs collègues. Lorsque la porte se referma sur eux, Galaad fit apparaître ses aiguilles. Dès les premiers hurlements de Rose, Scorpius utilisa son bouclier. Il fixait un point sur le mur, au-dessus de la scène, en attendant que ça passe. Il devait tenir, tout comme Rose, car il avait une mission même si cela lui en coûtait.

Car, la personne qui se faisait torturer, en réalité, ce n'était pas Rose, c'était lui.