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LE CALME AVANT LA TEMPÊTE


Lorsque Scorpius était entré dans la boutique de Barjow et Beurk, il n'avait trouvé qu'un taudis décrépi, un amas de poussière et de toiles d'araignée dont les objets, meubles et vitrine avaient été saccagés depuis des années. Il lui avait fallu un long mois pour tout remettre en ordre selon les instructions de Gareth et de Merlin. Il avait réparé, remis en place, remplacé, polis, vernis et repeint. La boutique n'avait pas retrouvé sa superbe d'antan mais il douta qu'elle n'en eut jamais. A présent, il était l'heureux propriétaire d'une boutique de livres poussiéreux qui traitait de magie interdite, d'objets qui lui faisaient froid dans le dos à chaque fois qu'il y passait et de l'arrière-boutique où il y avait une chambre dans laquelle il ne séjournait jamais.

Comme promis, Merlin avait fait venir Mordred pour y créer la source. Scorpius n'avait pas eu le droit d'assister au rituel. Elle était entrée dans la cave avec un homme à elle, un grand type à l'air ahuri qui la contemplait comme une déesse. Après quelques heures, elle en était ressortie seule et Scorpius n'eut pas à demander ce qu'il était advenu de ses deux compagnons. En remontant, Mordred avait laissé des empreintes de sang sur les marches et l'avait défiée du regard. Scorpius s'était défendu de faire des commentaires. Il se doutait que le gars allait être sacrifié mais il n'était pas intervenu. Il avait pris l'habitude de laisser les morts aller au-devant de leur destin et puis l'homme était loin d'être une victime innocente.

— Tu n'entreras dans cette pièce que pour y faire passer tes recrues, l'avertit Mordred avant de s'en aller.

Et il avait scrupuleusement obéi, à un détail près. Il n'avait jamais eu de recrue. Lorsqu'il était invité aux sessions dans le bar de Merlin, il avait menti avec aplomb, annonçant une trentaine de personnes dans ses rangs à chaque réunion. Merlin n'avait jamais remis en cause ses dires et il n'était jamais venu en personne pour vérifier. Il se contentait d'inscrire son chiffre imaginaire sur son registre en hochant la tête avec un son éternel petit sourire satisfait.

C'était là le plan d'Harry Potter: continuer à faire semblant. Scorpius s'était efforcé à tasser les choses, à se montrer obéissant, taiseux et soumis. Aujourd'hui, comme tous les autres jours depuis six mois, Scorpius était venu travailler dès l'aube.

Il n'avait que très peu de clients. La plupart, des sorciers renégats, habitués à l'allée des embrumes, venaient jeter un oeil, de temps en temps. Personne ne lui achetait jamais rien et il ne s'en plaignit pas. Il passait ses journées, derrière son comptoir à lire la Gazette, en comptant les heures.

Cette fois-ci, au lieu des éternels articles déprimants sur les relations tendues entre sorciers et moldus, Scorpius y lut un article qui le fit sourire. Simon Shacklebolt venait de se faire arrêter par la brigade magique. L'article avait fait la une. Scorpius contempla, avec un sourire, la photo de celui qu'il connaissait sous le nom de "Gareth", les mains dans le dos, escortés par Ron Weasley et un auror de l'équipe de Mr. Potter qui le tiraient en avant, sans ménagement. Le titre indiquait que le petit-fils du Premier Ministre avait été mêlé à des fraudes dans les comptes de Gringotts et qu'il allait faire un petit séjour à Azkaban.

— Je te souhaite bien du plaisir, enfoiré! marmonna Scorpius en repensant à son propre séjour en prison.

Bien sûr, l'article ne parlait pas de son implication dans le groupe de Merlin, ni du trafic de la drogue magique ou des assassinats nombreux qu'il avait dû perpétuer depuis des années. Mme Granger n'avait trouvé que ce motif pour l'arrêter en gardant encore secret l'existence de Merlin. Le double jeu de Scorpius devait encore être préservé et ils ne pouvaient se permettre encore d'éveiller les soupçons de l'ennemi qu'ils étaient sur le point de piéger. Même si ce n'était qu'une petite victoire, c'était bel et bien une réussite. Le seul bémol était le scandale qui avait éclaboussé sur la famille. La suite de l'article parlait du choc des politiques et le Sénat réclamait, à présent, la démission immédiate du Premier Ministre. Apprendre que Kingsley pouvait être démis de ses fonctions était une mauvaise nouvelle pour eux. Il ne savait pas qui prendrait sa suite et Kingsley était, pour l'instant, leur meilleure option, malgré l'implication de son petit-fils. Pour sa part, Scorpius ne retint qu'une seule chose: l'un des grands chevaliers de Merlin était maintenant sous les verrous. Un de moins!

La cloche, accrochée à la porte de son magasin, tinta bruyamment. Scorpius ne leva pas les yeux de la Gazette, croyant à un habitué.

— Garry! s'exclama-t'il. Si tu reviens pour savoir si j'ai de la poudre de dragon, la réponse est la même que les autres fois!

— Ce n'est pas Garry.

Scorpius grimaça. Il avait parfaitement reconnu la voix. Il abaissa son journal et dévisagea Mordred qui le contemplait avec un sourire mauvais. Elle était habillée plus sobrement que les autres fois pour se fondre parmi les sorciers. Elle avait une robe de sorcière sombre, pourvue d'un corset qui affina sa taille de guêpe. Un grand chapeau noir créait une ombre sur la moitié supérieure de son visage, dissimulant son cache oeil.

— Qu'est-ce que tu veux? demanda sèchement Scorpius.

— Du calme! se défendit-elle. Je viens seulement aux nouvelles.

— C'est une visite de courtoisie, je suppose? ironisa-t'il.

— Non, admit-elle. C'est Merlin qui m'envoie.

Scorpius se tendit légèrement. Le moment était-il arrivé?

— Est-ce qu'elle a enfin parlé? demanda-t'il avec empressement.

— Pas encore… Mais cela ne saurait tarder. Tristan a repris du poil de la bête et il est sur le point de faire craquer son esprit.

— Ça fait six mois que vous me répétez la même chose…, dit Scorpius sceptique. Six longs mois…

— Tu es mal placé pour critiquer, cracha Mordred. Tu as fuit après seulement trois mois.

— Trois mois où je vous ai vu échouer lamentablement!

Mordred fit un pas devant lui, l'air menaçant et les poings serrés. Scorpius la défia du regard. Son bouclier n'avait jamais été aussi puissant qu'en ce jour et la demoiselle du feu ne lui faisait plus peur. Il était prêt à relever le défi et elle le sentit immédiatement. Elle se calma et détendit ses doigts en essayant de lui sourire.

— C'est peut-être toi qu'on aurait dû torturer devant elle. Après tout, il paraît que vous aviez eu une histoire, tous les deux, à Poudlard. J'aurais dû te rôtir sous ses yeux. Elle aurait peut-être parlé.

— Pourquoi ne l'as-tu pas fait? la toisa Scorpius.

— Je l'ai proposé à Merlin. Mais, curieusement, il ne veut pas qu'on te fasse du mal. Il t'aime bien et je ne vois vraiment pas pourquoi.

Scorpius eut un rictus méprisant et souleva la Gazette de son comptoir pour reprendre sa lecture. Mordred s'approcha plus près.

— Tu sais ce que je pense? dit-elle encore. Je pense que tu es parti parce que tu ne supportais pas de la voir souffrir.

— Je suis parti parce que j'en avais marre de votre incompétence, rétorqua Scorpius sans lever les yeux de son journal.

— C'est faux, chantonna Mordred. En réalité, tu as toujours des sentiments pour elle.

Sentant la colère montée en lui, Scorpius daigna à lever les yeux vers elle. Mordred était toute proche, un curieux sourire aux lèvres et les yeux flamboyants. Scorpius avait côtoyé assez Gwen pour reconnaître cet air-là. La haine et la frustration se mêlaient à autre chose, quelque chose de plus érotique qui lui donnât envie d'exploser de rire. Avec cette folle? Même pas en rêve!

— Tu es venue pourquoi, au juste? demanda-t'il avec toute la froideur dont il était capable, face à son tempérament de feu.

Le sourire étrange de Mordred s'effaça. Elle reprit aussitôt son air ronchon.

— Merlin m'envoie te dire de préparer tes troupes. Elle va bientôt parler et le moment venu, il veut que tu sois prêt.

— Prêt à quoi?

— À mener tes hommes au Saint-Graal. On devra tous y être.

— Et il ne savait pas me le dire lui-même? demanda Scorpius en reprenant sa lecture.

— Il veut être présent lorsque la rouquine parlera enfin. Pourquoi, tu n'es pas content de me voir? demanda-t'elle d'une voix plus douce.

— Non.

La rapidité de la réponse de Scorpius la fit blêmir de rage. Elle ne dit rien cependant. Mais Scorpius se délecta de sa mauvaise humeur et il continua à sourire en l'observant du coin de l'oeil. La jeune femme s'éloigna du comptoir et jeta un oeil en arrière-boutique, puis revint dans le magasin en flânant entre les articles, tapotant du bout des doigts les vitrines.

— Tes hommes ne sont pas là? demanda-t'elle innocemment.

Rien n'était innocent dans sa question. Scorpius savait, à travers son interrogation, qu'elle mettait en doute sa parole. Heureusement pour lui, il avait préparé les réponses depuis longtemps.

— Ils ne restent jamais ici. Ce serait trop suspect. J'ai chargé une partie d'aller prospecter discrètement auprès de leurs relations et les autres aident les hommes de Gareth à s'organiser depuis son arrestation.

— C'est Merlin qui t'a demandé ça? s'étonna Mordred.

— Non. Il vient juste de se faire arrêter, dit-il en lui montrant la Une de la Gazette. Mais comme je suis le seul sur place, j'ai pensé qu'il était urgent de combler son absence.

Tout n'était pas entièrement faux. En réalité, Scorpius avait bel et bien des hommes. Ces recrues étaient des aurors de confiance envoyés par Harry Potter pour l'épauler. Dès qu'ils avaient eu vent de la prochaine arrestation de Gareth, ils s'étaient arrangés pour approcher les hommes de celui-ci en se faisant passer pour des recrues de Lancelot. Dès lors, Scorpius n'était plus le seul sorcier infiltré dans l'armée de Merlin. Ainsi, Scorpius n'avait pas peur de mentir éhontément à Mordred, car même si elle le répétait à Merlin pour s'en assurer, le grand maître constaterait qu'en effet, il avait bel et bien envoyé des "recrues" pour aider un collègue dans le besoin. Merlin le féliciterait d'avoir eu une telle initiative et Mordred en deviendrait verte de jalousie. Il était gagnant sur tous les tableaux et la jeune femme le savait.

La clochette tinta encore dans le silence pesant qui s'était installé dans la boutique. Les deux chevaliers tournèrent la tête vers le nouveau venu. Scorpius se tétanisa sur place. Le visiteur était la dernière personne au monde qu'il aurait crue un jour revoir.

Draco Malefoy était toujours aussi élégant que dans son souvenir. Son père portait un costume sombre, bleu nuit, qui faisait ressortir la pâleur de sa peau et le blond, presque blanc, de sa chevelure lissée en arrière. Il tenait sa canne dans ses mains gantées et ses yeux gris allèrent de Mordred, à son fils.

Scorpius pria silencieusement pour qu'il ne dévoile pas leur lien de parenté. Le regard de son père s'attarda quelques secondes dans le sien puis il se détourna et se mit à fureter dans les étals comme un client ordinaire. Mordred n'avait heureusement pas remarqué la ressemblance entre les deux hommes. Il faut dire que Malefoy père était un homme à l'allure distinguée, tandis que le fils était habillé de vieilles frusques qu'il aurait dû laver depuis un petit moment.

Il ne savait pas quoi penser de la visite de son père. Son coeur battait fort dans sa poitrine et il était partagé par un flot d'émotions contradictoires: la joie de le revoir, la peur de ce qu'il pense de lui, la terreur de voir Mordred s'en prendre à lui, la culpabilité de lui avoir menti, la colère qu'il avait ressentie tout au long de sa vie pour lui, l'espoir qu'il soit venu expressément pour le voir. Il prit une grande respiration pour se calmer. Avec Mordred dans les parages, il devait conserver son sang-froid. Il baissa les yeux sur la Gazette, en épiant son père et Mordred du coin de l'oeil.

Mordred s'approcha de lui encore et se baissa pour ne se faire entendre que de lui.

— Et pourquoi pas ce sorcier? murmura-t'elle en désignant Draco.

Le sang de Scorpius se glaça dans ses veines.

— Pour quoi faire? demanda-t'il.

— Il a l'air riche. Il ferait une bonne recrue.

— Non. Pas lui, répondit calmement Scorpius.

— Pourquoi?

— Parce qu'il n'est pas digne de la vérité.

Mordred eut l'air surpris mais elle ne le contredit pas. La vérité était affaire de jugement et Scorpius l'avait souvent entendue sortir cet argument, lors des réunions, pour excuser ses tueries.

— Vous avez le livre noir sur les dérivées des sorts interdits? demanda Draco, sur un ton dédaigneux.

— Non, répondit sèchement Scorpius.

Draco pinça les lèvres. Il flâna encore entre les rayons puis revint au comptoir avec un livre à la couverture noire, sous le bras. Mordred s'était éloignée en cachant son visage avec l'encolure de son chapeau. Le père de Scorpius déposa le livre devant lui et celui-ci leva les yeux vers son père. La dernière fois qu'il s'était tenu aussi proche de lui, était lorsqu'il avait été envoyé en prison. Cette fois-là, son père avait pleuré pour lui en clamant sa déception et son coeur brisé. Scorpius le dévisagea pour y percer la moindre émotion qui trahirait son état d'esprit, aujourd'hui. Il n'y décela rien. Draco Malefoy était aussi doué que son fils pour faire taire ses émotions et il le regarda comme un parfait inconnu.

— Dix gallions, marmonna Scorpius, déçu de ne discerner pas le moindre signe de sympathie.

— C'est cher, commenta Draco.

Scorpius se retint de sourire. C'était le commentaire préféré de son père lorsqu'il partait faire des emplettes sur le Chemin de Traverse. Dans sa jeunesse, avant que tout ne dérape, il l'avait entendu un millier de fois dire cette tirade aux commerçants. A l'époque, cela l'irritait, en ne comprenant pas pourquoi son père jouait toujours les pédants avec tout le monde. Maintenant, il lui rappelait une manie de son père qu'il n'avait plus vu depuis plus d'un an.

Draco Malefoy ouvrit sa bourse et en sortit les gallions qu'il déposa dans la main de Scorpius. Mais il n'y avait pas que les lourdes pièces d'or qui tombèrent dans la main. Draco y avait aussi déposé un bout de parchemin que Scorpius serra dans son poing pour le faire disparaître à l'oeil indiscret de Mordred. Scorpius fourra le tout dans sa caisse enregistreuse, le coeur battant. Toujours sans expression mise à part le dédain, son père reprit le livre.

— Je suis heureux de constater que cette boutique se porte bien, dit-il avant de tourner les talons.

— Merci, répondit Scorpius en contenant toutes les émotions qui affluaient en lui.

Il remarqua un imperceptible sourire sur les fines lèvres de son père. Un sourire un peu triste mais teinté de joie et d'espoir. Il ne tarda pas plus. Après un dernier regard lancé à son fils, Draco Malefoy sortit de la boutique en ne laissant dans son sillage que le son mélodieux de la clochette.

Scorpius suivit des yeux la silhouette de son père qui marchait devant sa vitrine. Il aurait aimé lui dire plus de mots qu'un simple "merci". Il aurait voulu le serrer dans ses bras, s'excuser, pleurer ses peines et partager ses joies. Il lui aurait demandé des nouvelles de sa mère et lui aurait aussi annoncé qu'il allait devenir grand-père. Il fusilla du regard la silhouette de Mordred, toujours de dos. Si elle ne s'était pas pointée dans son établis, il aurait pu librement parler à son père.

— Tu as vu et fait tout ce que tu devais, non?! lui dit Scorpius sur un ton agressif. Barre-toi, maintenant.

Mordred se retourna, surprise par sa colère. Scorpius savait qu'il commettait une erreur de s'emporter de la sorte mais il avait de plus en plus de mal à contrôler ses émotions depuis l'arrivée de son père et il arrivait à sa limite. Il fallait que Mordred parte vite.

— Tu te crois tout permis parce que notre maître t'aime bien…, dit-elle en s'approchant. Fais attention, Lancelot. Il se peut qu'un jour, la roue tourne. Et à ce moment là, je serai là pour te rôtir comme un vulgaire poulet.

— J'ai hâte que ce moment vienne, répliqua Scorpius en soutenant son regard. Je pourrai enfin te faire la peau.

Mordred sourit. Elle semblait apprécier la cruauté des menaces de Scorpius.

— Espérons que ce moment arrivera bientôt, alors.

Elle repartit vers la porte et l'ouvrit. Dehors, la clameur de l'Allée des Embrumes, quoique discrète, résonnait à même la boutique.

— N'oublie pas, dit-elle encore en enfonçant un peu plus son chapeau sur sa tête blonde. Tiens-toi prêt.

Une fois sortie, Scorpius attendit qu'elle disparaisse complètement pour se précipiter sur sa caisse enregistreuse. Il l'ouvrit d'un bref coup sec sur la machine en métal noir et vit le bout de parchemin plier parmi les gallions de Draco Malefoy qu'il venait d'encaisser. En respirant profondément, Scorpius s'en empara, le déplia et se mit à lire les mots que lui adressait, en secret, son père.

Mon fils,

Je n'étais pas sûr de pouvoir te parler alors je pars à toutes les éventualités en t'écrivant ce message. J'espère toutefois ne pas en avoir besoin. Je sais que je prends un risque en venant chez Barjow et Beurk mais il fallait que je te vois de mes propres yeux.

Tout d'abord, Scorpius, je sais tout. Harry Potter est venu me trouver et il m'a tout expliqué. J'ai bien failli l'étrangler quand j'ai appris que c'était son idée de te fourrer dans ce guêpier. Mais je connais ton courage et ta grandeur d'âme, celle que nous n'avons jamais eu mon père et moi. Cela m'a rappelé lorsque enfant, tu nous ramenais des petits oisillons tombés du nid dans l'espoir de les sauver. Tu es un héros, Scorpius. Tu l'as toujours été et je suis triste de ne pas l'avoir remarqué plus tôt.

Ta mère et moi sommes fiers de toi et nous t'aimons. Mon voeu le plus cher est que toute cette affaire se termine enfin, que tu sois libéré et que nous nous retrouvions enfin réunis.

Je t'en supplie, sois prudent et reviens-nous en vie! Mais montre-leur ce que le meilleur des Malefoy et ce qui leur en coûte de se dresser sur leur route.

Papa.

Scorpius relut plusieurs fois la lettre de son père. Au fur et à mesure de sa lecture, son bouclier se fissura morceau par morceau. Sa gorge se noua et il réfréna les larmes qui perlaient dans ses yeux. Au-delà de la vive émotion qui le terrassait, il eut soudain une bouffée de reconnaissance pour son père et cela lui donna une nouvelle force. Il rangea le parchemin plié dans sa poche intérieure, contre son coeur, mué d'une détermination farouche.

Bientôt, il reviendrait au manoir avec Rose et leur enfant, vivants.

OoO

Scorpius ferma la boutique plus tôt.

Il n'eut pas d'autres clients et s'en réjouit. Il n'aurait pas eu la tête à tenir la conversation avec des importuns ou d'autres envoyés de Merlin. Après la lecture du mot de son père, Scorpius s'était répété plusieurs fois le passage où Draco lui disait qu'il était fier de lui. Le sourire aux lèvres, il verrouilla la porte et s'exila dans l'arrière-boutique.

Pour ne pas éveiller les soupçons, une fois sa journée de travail terminée, Scorpius transplanait toujours dans la petite pièce qui devait lui servir de chambre. Il disparut dans un craquement et réapparut au sommet d'une dune, près d'une croix en bois plantée dans le sable qui disait: "ci-git, Dobby, elfe libre."

Le soleil commençait à se coucher lentement et dans le ciel, Scorpius admira les volutes orangées et lavande qui s'étaient jusqu'à l'horizon. Il fut bercé par le son des vagues qui s'échouaient sur le sable brun de la plage humide. Il faisait frais en cette saison et une brise glacée le fit frissonner. Scorpius aperçut des lumières dans la petite maison à quelques mètres de sa position. Il aperçut aussi la silhouette d'une femme qui contemplait l'écume des vagues sur la terrasse, ses cheveux roux volant au gré du vent.

Scorpius arriva en quelques foulées à la Chaumière au Coquillage. C'était là qu'il y avait caché Rose, la véritable Rose et non pas ce clone qu'avait fabriqué Hugo pour leurrer Merlin. C'était l'idée du petit génie. Il lui avait fallu un mois pour concevoir ce prototype à l'exacte image de sa grande soeur. Avec Albus, il lui avait influé une copie de ses souvenirs grâce au sort de la pensine et on aurait presque dit que ce clone avait une conscience. Presque...car elle n'avait pas la gestuelle de Rose, ni certaines de ses réactions. Scorpius les avait remarqués lorsqu'il avait assisté aux séances de torture. Heureusement, aucun des hommes de Merlin n'avait jamais rencontré Rose Weasley et il avait vu dans ses pleurs intempestifs et ses silences étranges que des réactions dues à une peur extrême. Ces petits défauts avaient permis à Scorpius de se détacher même si la copie de Rose en train de se faire torturer pendant des mois lui avait été très pénible.

Le clone de Rose était le chef-d'oeuvre d'Hugo Weasley. Il avait d'ailleurs été désolé d'apprendre qu'elle était presque réduite en bouilli par les mauvais traitements de la bande de psychopathes qui lui servaient de collègue. En attendant, il avait fallu cacher la véritable Rose. C'était Lily qui avait proposé la chaumière au coquillage. La maison avait servi de refuge pendant la Grande Guerre. Puis, Bill et Fleur s'en était servi comme habitation jusqu'à déménager à la naissance de leur deuxième enfant. Depuis, elle servait de lieu de vacances pour les membres de la famille Weasley. Cette maison était inconnue de quasi tout le monde et était le lieu parfait pour cacher une jeune femme censée avoir disparu.

Scorpius marcha silencieusement sur le parquet de la terrasse. Rose s'était assise, les jambes dans le vide, regardant la mer, en attendant certainement son retour. Scorpius souriait. Elle était tellement belle. Son ventre était devenu aussi rond qu'un souaffle et elle se plaignait souvent de ne pouvoir bouger à sa guise. Elle arrivait bientôt au terme de sa grossesse et la naissance était prévue pour dans deux semaines, pour le 15 février, le jour de la Saint-Valentin.

Scorpius s'assit derrière elle et la prit dans ses bras. Rose sursauta puis son expression se radoucit en le reconnaissant. Elle lui sourit, contente, et l'embrassa tendrement.

— Je ne pensais pas que tu viendrais aussi tôt, dit-elle.

— Tu es déçue? rit-il.

— Bien sûr que non! dit-elle en serrant ses mains dans les siennes. Je pensais justement à toi.

— Tu pensais quoi?

Scorpius posa son menton sur l'épaule de Rose et il la serra contre lui pour la réchauffer de l'air frais de l'hiver et de la mer.

— Je pensais que tu me manquais et qu'il fallait que tu sois là pour choisir un prénom pour le bébé.

— Tu es enfin décidé à en choisir un ?!

Rose lui adressa une moue boudeuse. Scorpius l'avait tanné depuis plus de deux mois pour trouver un prénom à leur futur enfant. Rose s'y était toujours refusée. Elle n'avait jamais dit pourquoi mais Scorpius présageait qu'il s'agissait de la peur de ce qu'il adviendrait après la naissance et ce qui avait été prophétisé.

— Alors? sourit Scorpius. Tu as des idées?

— Dis-les tiennes d'abord…, soupira-t'elle. Je sais que tu y penses depuis des mois.

— D'accord! s'enthousiasma Scorpius. Alors...si c'est un garçon... j'aime bien Marius.

— Marius? répéta Rose.

Elle répéta plusieurs fois le prénom pour tester les sonorités puis fronça le nez.

— Bof, dit-elle. Et pourquoi pas...Ethan? C'est joli, Ethan…

— Comme l'un des joueurs de quidditch de l'équipe de Chase? Un de ceux qui ont essayé de me tuer? fit Scorpius, sceptique.

— Ah oui, c'est vrai. Bon, on oublie…

Elle réfléchit un moment puis son visage s'éclaira.

— Et Bilius? C'est le deuxième prénom de mon père.

— Je suis persuadé que ton père sera touché mais ça me fait trop penser à de la "bile". Sinon, j'avais pensé à Sirius.

— Sirius? Comme le parrain de mon oncle?

— Oui, dit doucement Scorpius. Il m'a un jour dit que je lui faisais penser à lui. Et puis, c'est le deuxième prénom de James.

Rose se tourna vers Scorpius. Elle comprit dans ses yeux quel hommage il voulait rendre à l'homme qui s'était sacrifié pour lui. En se remémorant le souvenir de James, ils réveillèrent la douleur terrée sous la menace de Merlin. Rose lui sourit pour adoucir sa peine et lui caressa doucement la joue.

— Sirius, c'est bien, dit-elle. Mais ce sera peut-être une fille.

— Aucune chance, dit Scorpius avec un ton badin. Les Malefoy ne font que des garçons.

— Tu es bien sûr de toi, rit Rose dans ses bras.

— Tellement sûr que je n'ai aucune idée de prénom pour une fille.

Ils rirent ensemble et Scorpius caressa le ventre de sa femme par-dessus son pull. Il n'avait qu'une hâte: voir cet enfant naître et le prendre dans ses bras. Un bébé aux cheveux roux avec les yeux de sa mère. La plus belle chose qu'il verra au monde.

— Si c'est une fille, dit Rose, j'aimerais qu'elle s'appelle Morgane.

— Pourquoi Morgane?

— J'en ai parlé avec Albus et Liam quand ils sont venus me rendre visite. Liam m'a expliqué que d'après les histoires moldues, c'est la fée Morgane qui a vaincu Merlin. Et en langage runique cela signifie "Née de la mer". Comme elle va venir au monde ici, dit-elle en contemplant les vagues, je trouve ça approprié.

— Morgane Malefoy…, dit Scorpius sur un ton pensif. Ça sonne bien.

— Mieux que Sirius Malefoy en tout cas.

— Il ne faut pas exagéré!

Ils restèrent un moment enlacé, à rire et à contempler le paysage marin. Rose finit par se lever en se laissant tomber sur le sable, pieds nus. Rose l'admira. Elle était belle. Ses boucles rousses volaient dans le vent et elle devait, sans cesse, les rabattre derrière ses oreilles pour qu'ils ne volent pas dans ses yeux. Elle avait du mal à maintenir son équilibre en marchant sur le sable avec son ventre rond. Tout au long de ses mois, Rose s'était plainte de la déformation progressive de son corps et des désagréments que lui causaient sa grossesse. Mais Scorpius la trouvait magnifique et il avait toujours un sourire rêveur en la contemplant.

— Viens, l'appela-t'elle. On va se promener avant que la nuit tombe.

Elle lui tendit la main et il s'en saisit, sans hésitation. Ces heures volées, loin de tout et surtout loin de toutes leurs préoccupations étaient des moments magiques qui les rapprochaient en tant que couple. Ici, main dans la main, seuls au monde sur cette plage de sable blanc, ils oubliaient tout. Il n'était que Scorpius et Rose, un mari et une épouse, qui se retrouvaient et vivaient heureux.

Ils marchèrent le long de la plage. Scorpius attirait Rose, de temps en temps, dans les vagues et celle-ci s'enfuyait en criant et en riant. Puis, ils se rapprochaient, s'enlaçaient et s'embrassaient sous le soleil couchant.

— On est un putain de cliché, rit Scorpius contre ses lèvres.

— Parfois, les clichés ont du bon, répondit-elle avec un sourire espiègle.

Il contempla son sourire et ses yeux rieurs.

— Je t'aime, dit-il sans même s'en rendre compte.

— Encore un cliché? demanda-t'elle.

— Oui, mais celui-là en vaut vraiment la peine.

— Dans ce cas, je t'aime aussi, souffla Rose.

Ils s'embrassèrent encore, plus longuement cette fois. Ensuite, Scorpius la prit dans ses bras. Rose percevait les battements de son coeur, sa tête posée contre sa poitrine. Elle tremblait un peu, un peu de froid et un peu d'autre chose. Elle contempla les vagues roulées sur la mer en repensant au prénom qu'elle avait choisi.

— J'espère que je la verrai, murmura-t'elle, plus pour elle.

— De qui tu parles? demanda Scorpius qui l'avait entendu.

Rose hésita à lui en parler car elle ne voulait pas gâcher un si beau moment. Mais elle leva la tête vers lui en se forçant d'effacer toute tristesse sur son visage.

— J'espère que je verrai notre enfant, dit-elle en essayant de sourire.

Scorpius fronça les sourcils. Il prit le visage de Rose entre ses mains et plongea son regard dans le sien.

— Tu le verras! assura-t'il.

Rose haussa les épaules, figée dans un sourire qui sonnait faux.

— J'espère…, répéta-t'elle.

Scorpius fut vaincu par son expression. Il n'osa pas la contredire car lui-même n'était sûr de rien. Ils avaient, tous les deux, en tête la prophétie d'Albus, celle qui annonçait la mort de Rose lorsqu'elle mettrait leur enfant au monde. Ce n'était qu'une prophétie, c'était ce qu'il s'était répété pendant des mois. C'était des fadaises émises par une vieille chouette bigleuse. Mais c'était aussi des paroles étranges proférées par celle qui avait prophétisé sur l'Élu. Cela pouvait se réaliser et Albus y avait assez cru pour les forcer à se séparer.

— Tu as peur? demanda Scorpius tout bas.

— Un peu, dit-elle sur le même ton. J'ai peur de te laisser seul.

La voix de Rose s'étrangla et elle détourna les yeux pour contenir son émotion. Scorpius la serra contre lui, avec plus de force cette fois, pour la rassurer. En réalité, il se rassurait lui-même. Il pressait contre lui sa femme qu'il ne voulait pas voir disparaître. Jamais. Pas maintenant, pas après qu'ils aient autant souffert de l'absence de l'autre, pas après s'être enfin retrouvé.

— Ça n'arrivera pas! assura-t'il encore d'une voix déterminée.

— Même si ça arrive, dit Rose en se détachant doucement de lui. Ce n'est pas grave.

Scorpius la fixa, interdit. Rose s'éloigna doucement dans la nuit étoilée qui s'était installée alors qu'ils parlaient.

— C'est comme tes clichés, dit-elle en retrouvant enfin le sourire. Ce n'est pas grave parce que ça vaut le coup.

Scorpius ne s'était pas attendu à cette répartie. Il sourit malgré lui et acquiesça en riant. Rose lui tendit la main et il l'accepta. Sans un mot, seulement accompagnés du bruit des vagues dans la nuit, ils rentrèrent ensemble dans leur chaumière, dont les lumières flamboyaient à quelques mètres d'eux.