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DOUTES


La veille du moment fatidique, Albus était plus tendu que jamais.

Il avait passé ces derniers jours, avec Liam, son père, son oncle, Scorpius et sa tante, à décrire avec la plus grande exactitude, l'endroit précis où se trouvait la source primale éteinte de Stonehenge. Liam leur avait décrit, en détail, la manière d'y entrer, la chute de trente mètres, le grand hall de pierre, l'autel dans la main du géant et ses congénères pétrifiés dans ses parois.

Albus se sentait un peu inutile depuis qu'il avait été oublietté. Malgré l'aide de ses proches et de Liam pour lui rafraîchir la mémoire, il n'arrivait toujours pas à se remémorer les souvenirs liés à son enquête pour les langues-de-plomb. Il avait essayé longtemps mais il ne trouvait que du vide à la place de ses souvenirs et il devait se rendre à l'évidence qu'il ne les retrouverait jamais.

Rendu inutile et impuissant par sa mémoire défaillante, Albus s'était désintéressé des réunions à la Chaumière au Coquillage, tout comme Rose et Lily. Quand Liam devait y aller pour aider les sorciers, Albus restait quelques minutes puis sortaient pour rejoindre sa soeur et sa cousine. Il avait l'impression d'avoir achevé sa mission et que la prochaine était hors de sa portée. Rose devait ressentir la même chose. Elle avait été terriblement taiseuse lors du gros rassemblement d'il y avait quelques jours. A chaque fois qu'Albus la retrouvait, elle semblait éteinte et mélancolique.

— J'en reviens pas que nos parents nous laissent derrière! s'exclama Lily qui tournait en rond depuis une demi-heure sur la terrasse. On est plus jeune! Plus… plus… Tu vois!

— On est moins expérimenté, lâcha Albus.

Lily poussa un grognement exaspéré.

— Et nos parents du temps de Voldemort, hein? Ils avaient quel âge au juste quand ils ont dû l'affronter? Ils étaient beaucoup plus jeunes que nous. On pourrait les aider. On sait faire des trucs qu'ils n'oseraient même pas faire à nos âges. Je veux dire… Toi, Rose… Tu es l'héritière de Gryffondor!

— Et je suis enceinte jusqu'aux yeux…, soupira-t'elle. Laisse tomber, Lily.

— Ça ne te fait rien que Scorpius y aille pendant que tu restes ici à attendre qu'il revienne en vie?

— Ça fait des mois qu'il risque sa vie, rétorqua-t'elle. Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? On est impuissant, c'est tout! Il faut l'accepter et espérer que tout se passe bien.

Mais même si elle disait ces mots avec conviction, Albus discernait dans sa voix une étrange résignation. Ses yeux étaient emplis de paix morbide qui l'effrayait à chaque fois qu'il croisait son regard. Il avait connu Rose en plein doute, en colère, triste mais jamais dans ce calme affligé. Dans cet état, il ne pouvait s'empêcher de penser à la prophétie et il savait que tout le monde y pensait, alors que le jour de la naissance de son enfant approchait. Ils avaient convenu de n'en parler à personne, et surtout pas aux parents. Ils avaient déjà assez d'inquiétudes avec la mission contre Merlin pour se soucier de ce qu'il adviendrait de Rose pendant son accouchement.

Rose avait raison. Ils ne leur restaient plus qu'à attendre en espérant que tout se passe bien.

Il était rentré chez lui, le soir et avait retrouvé son appartement vide. Liam n'était pas encore rentré et il devait être avec Scorpius et son père. Liam avait alerté ses supérieurs sous un faux prétexte au cas où ils échoueraient. Les policiers moldus étaient en alerte pour une attaque terroriste imminente. Le jeune inspecteur avait donné l'alerte avec des preuves falsifiées et le gouvernement avait fait passer un bulletin spécial aux infos locales pour prévenir la population. Liam avait passé de longues heures à être interrogé par des "services secrets". Ils l'avaient finalement relâché après avoir vérifié sa sincérité et grâce au mot glissé au Premier Ministre grâce à sa tante. Le monde moldu était prêt et les sorciers s'apprêtaient à porter le coup de grâce.

Liam ne rentra pas de la nuit, laissant Albus dans un état de nervosité proche de la folie. Il faillit faire une crise d'angoisse en voyant les heures s'écouler dans un silence oppressant. Bien sûr, il ne trouva pas le sommeil, se contentant d'attendre, assis à la table à manger, fixant la pendule comme si elle allait lui annoncer l'arrivée imminente de son compagnon, comme celle de ses grands-parents.

Aux premiers cliquetis dans la serrure, Albus bondit de sa chaise pour ouvrir la porte. Il fit face à Liam, cerné comme jamais et l'air épuisé. Il n'était même pas sept heures du matin.

— Ce sera pour ce soir, annonça-t'il avant même d'entrer. Scorpius a reçu un message. Merlin a décodé l'énigme et ils doivent se rendre à Stonehenge dès la nuit tombée.

— Quel timing! rit Albus.

Il avait tenté une plaisanterie mais son rire sonnait faux. L'heure fatidique du combat approchait à grands pas et cette nouvelle la rendait plus tangible que jamais. Il avait peur en réalité, peur pour sa famille, pour son ami. En contemplant Liam, il fut heureux de savoir qu'il resterait à ses côtés quand tout commencerait. Même si Liam faisait un allié de poids grâce à son immunité, Albus aurait tout fait pour l'empêcher d'y aller. Il ne voulait pas le savoir en train de combattre des hommes et des femmes puissants, aussi terrifiants que Tristan. Il ne voulait pas d'une nouvelle mort.

— Et ta cousine? demanda Liam en enlevant sa veste.

— Elle va bien, répondit-il. Lily et Thomas sont restés auprès d'elle. S'il y a le moindre problème, ils nous préviendront.

— C'est bien.

Liam défit sa ceinture et déposa son arme sur la table. Albus l'avait souvent vu faire ce geste depuis qu'il avait repris son boulot et l'arme à feu, noire et menaçante, l'intriguait toujours autant. Liam lui avait expliqué, avec un petit rire, que c'était sa baguette à lui. Une baguette qui tuait aussi sûrement qu'un Avada Kedavra.

— Qu'est-ce qu'on fait maintenant? demanda Albus.

— Moi, je vais me coucher. Je n'ai pas dormi de la nuit. Ton père m'a demandé mon avis pour le plan d'action. Il dit que mon expérience moldue est utile contre les soldats de Merlin.

Albus acquiesça avec un mince sourire. Il était heureux que son père et son petit ami s'entendent aussi bien mais il aurait espéré que ce genre de liens ne se tissent pas dans un pareil contexte. Et puis, il ne pouvait s'empêcher de l'envier. Maintenant qu'ils avaient perçu les mystères de Merlin, il se sentait désespérément inutile.

Liam se dirigea vers la chambre à coucher. Il se tourna vers Albus.

— Tu viens? J'imagine que tu n'as pas su dormir non plus?

— J'y arrive pas, répondit Albus.

— Comme tu veux…, fit Liam en baillant.

Il ferma la porte derrière lui et Albus resta debout, au milieu de la pièce, à fixer l'entrée de la chambre, sans savoir quoi faire. Il admirait le sang-froid de Liam. Il avait beau se dire qu'il avait plus l'habitude des temps de crise, Liam avait ce calme réfléchi qui inspirait l'écoute, le respect et rassurait quiconque lui faisait confiance. Mais bien qu'il lui ait répété plusieurs fois qu'ils avaient envisagé toutes les options, même les pires, qu'ils avaient des solutions, des alliés, que tout allait bien se passer et que personne ne mourrait, Albus était terrifié.

"On a pensé à tout!" se répétait-il sans cesse. " On a tout découvert." "On sait tout." "Même des choses que Merlin ignore." "On a enfin un train d'avance sur lui." "On ne peut que gagner!"

Et pourtant, ses mains continuaient à trembler.

Mettant ça sur le coup de la fatigue, Albus alla dans la cuisine pour se préparer du café. Il agita sa baguette vers la cuisinière qui s'alluma aussitôt. Il se servit une tasse et s'assit à la table, le regard dans le vide, soucieux.

"Que pouvait-il arriver de pire?"

Il pouvait arriver que la prophétie de Trelawney se réalise, pensa-t'il. Depuis la mort de James, il l'avait chassée de son esprit. Mais maintenant qu'il était seul, ce dernier mystère lui revenait en tête. Albus n'était pas du genre à s'arrêter de réfléchir. Quand il trouvait la réponse à une question, il s'en posait une autre et ainsi de suite jusqu'à ne trouver que du vide. Là, le vide était rempli par les paroles de cette vieille sorcière, entourée de tous ces châles. Il se les répéta puisqu'ils étaient les seuls témoignages d'un futur plus ou moins proche.

Alors que deux de ses cadeaux furent détruits, la Mort gronde.

Alors que les secrets des sources furent découverts, la Vie s'amenuise.

Ere des pleurs et des cris, elles envoient leur messager.

Avec la fin, naîtra un enfant, du lion et du serpent.

Celui-ci fera mourir pour amener la vie.

Comme il fera périr celle qui lui apportera la vie.

Car comme il fut établi jadis.

La mort en sera toujours le prix.

Albus la griffonna sur un parchemin à l'aide de sa vieille plume d'école. Il l'avait fait plusieurs fois auparavant mais aujourd'hui, il avait appris beaucoup plus de secrets. Il savait plus de choses pour se permettre de l'interpréter avec plus de précision. Et puis, de toute façon, il n'avait que ça à faire.

" Alors que deux de ses cadeaux furent détruits"... Là, il n'y avait aucun doute, cela parlait des reliques de la mort. "Deux de ses cadeaux", cela faisait mention de la baguette de Sureau et de la pierre de résurrection, ces deux artefacts qui s'étaient dissous dans la source de Poudlard lors du grand plongeon de Radcliffe. Cette action avait été le déclencheur de tout.

" Alors que les secrets des sources furent découverts"..., son enquête peut-être. La découverte du Saint-Graal. "La Vie s'amenuise"... Cette partie était plus floue pour Albus. Que voulait-elle dire par la "vie". Etait-ce la magie? De véritables morts? Celle de James?

"L'enfant naîtra du lion et du serpent", l'enfant de Rose et Scorpius à n'en pas douter. Etait-ce lui le messager de la Mort et de la Vie? Albus l'avait longtemps cru. Il avait été persuadé que ses amis mettraient au monde un être qui détruirait tout sur son passage. Un nouveau mage noir, comme l'était Voldemort. C'était cela aussi qu'il avait tenté d'empêcher. Maintenant, il en venait à croire qu'il s'agissait peut-être de Merlin. Et s'il y avait deux messagers? Un de la mort et un de la vie? Merlin... pour la mort et l'enfant de Rose et Scorpius, pour la vie. L'un et l'autre étaient liés pour s'affronter. Comme l'étaient son père et Voldemort.

"Comme il fut établi jadis, la mort en sera toujours le prix"... Jadis? Quand jadis? À quel moment la mort en fut le prix? Le prix de quoi? De la victoire? Son père s'était sacrifié pour vaincre Voldemort. Un sacrifice…

Sans s'en apercevoir, il avait passé des heures à réfléchir à ces quelques lignes mystérieuses. Liam dormait toujours et dehors, le jour s'était levé. Il fut soudain interrompu par des coups frappés à la porte. Albus se figea en fixant l'entrée. Qui cela pouvait-il être? Son père? Scorpius? Pour leur annoncer une mauvaise nouvelle…

Albus hésita à réveiller Liam. Il se décida à se lever pour aller ouvrir. Il fut surpris de découvrir un homme qu'il ne connaissait pas. Il était vieux et portait des vêtements de sorciers. L'homme lui sourit mais avait l'air aussi perdu que lui.

— Bonjour, dit-il. Excusez-moi de vous déranger. Je cherche Mr. Albus Potter. Sa soeur m'a dit que je le trouverai ici.

— Qui le demande? dit Albus méfiant.

Albus craignit de se trouver face à leur ennemi, même si l'idée lui sembla absurde. Mais l'homme était trop vieux pour être Merlin et il ne correspondait pas du tout à la description qu'en avait fait Scorpius.

— Oui! Excusez-moi. J'aurais dû me présenter dès le début. Je me nomme Kaléo. J'étais langue-de-plomb au Département des Mystères.

Albus ouvrit plus grand la porte en entendant ces mots.

— Je suis Albus Potter.

— Bien sûr…, dit le vieil homme en le dévisageant. Vous ressemblez beaucoup à votre père.

Il le fit entrer et Kaleo pénétra chez lui en observant les lieux d'un oeil inquiet. Albus comprenait ce qu'il devait se passer dans sa tête. Il devait se demander s'il n'était pas déjà venu ici ou s'ils ne s'étaient pas déjà rencontrés auparavant.

— Vous avez été oubliétté, n'est-ce-pas?

— Comment le savez-vous? s'étonna Kaléo.

— Je l'ai été aussi. J'étais comme vous. Une ancienne langue-de-plomb.

La nouvelle choqua quelque peu Kaléo mais il finit par acquiescer avec un léger sourire.

— Cela explique beaucoup de choses, fit-il à mi-voix.

— Qu'est-ce que je peux faire pour vous?

— Je dois vous parler d'une affaire qui me trouble beaucoup, Mr. Potter.

— Asseyez-vous, l'invita Albus en désignant la table sur laquelle il était en train de travailler.

Albus le quitta quelques instants pour lui servir une tasse de thé. Les deux hommes s'attablèrent devant des tasses fumantes et Albus attendit qu'il daigne lui expliquer sa visite.

— Excusez-moi si nous étions amis auparavant. Vous comprenez que ma mémoire… Je veux dire, je n'aimerai pas paraître grossier.

— Ne vous en faites pas, répondit Albus avec un sourire. Je ne me rappelle pas de vous, non plus.

— Très bien… Je serai venu plus tôt si j'avais découvert… Non, il faut que j'explique cela dans l'ordre.

— Prenez votre temps.

Le vieil homme avait l'air nerveux, agité même. Il se concentra longtemps pour rassembler ses souvenirs, sans doute. Albus connaissait ce sentiment. Il avait longtemps partagé cet état après le sortilège d'amnésie qu'on lui avait lancé. Kaléo but une gorgée de thé et s'humecta ses lèvres ridées.

— Après avoir été oublietté, je suis rentré chez moi. J'ai mis plusieurs jours à reprendre mes esprits. J'étais...très perturbé et j'ai eu du mal à me familiariser avec mon environnement. J'ai encore du mal, à vrai dire.

— Je comprends... , l'encouragea Albus.

— Ma soeur possède un cottage à la campagne. Je suis vieux, Mr. Potter, je n'ai plus grand-chose à espérer de la vie et nous avions coupé les ponts à cause de...mon métier, vous comprenez. Mais comme j'étais été libéré de mon serment, j'ai décidé de quitter Londres pour aller la rejoindre. Donc, j'ai commencé à faire mes paquets et à remettre de l'ordre dans mes affaires. Et je suis tombé sur quelque chose qui vous concerne.

Kaléo fit une pause dramatique et Albus attendit avec impatience qu'il s'explique.

— Je suis tombé sur un morceau de parchemin. Il n'y avait pas grand-chose d'écrit dessus. Seulement un nom et un numéro. Le nom, c'était le vôtre. Et le numéro avait la même série de chiffres que celle des prophéties.

Albus se détendit en poussant un soupir. Il s'était attendu à une grande révélation. Au final, il ne s'agissait que de la prophétie de Trelawney. Rien de bien alarmant.

— Ne vous en faites pas, sourit Albus avec indulgence. Je suis déjà au courant. J'étais là lorsque Trelawney m'a fait cette prophétie, à Poudlard, il y a trois ans.

— Non, (Kaléo secoua la tête). Ce n'est pas ça. N'oubliez pas que j'étais sous serment depuis plus de vingt ans. Si cela concernait une prophétie d'il y a trois ans, je ne me souviendrais pas. Or, Mr. Potter, je me souviens très bien de la prophétie qui correspond à ce numéro de série. C'est cela qui m'a poussé à venir vous voir pour vous en parler.

La nouvelle perturba Albus, dont le sourire s'était soudain figé.

— Comment...comment est-ce possible? balbutia-t'il.

— Le serment inviolable a été établi cinq ans après la défaite de Vous-savez-qui, expliqua Kaléo. Le sortilège d'amnésie ne touche que les souvenirs liés au serment. Avant cela, je me souviens de chaque prophétie qui est passée entre mes mains.

— Qu'est-ce qu'elle disait? demanda Albus dans un souffle.

Kaléo fronça les sourcils puis se racla la gorge et se mit à réciter.

Lorsque celui-dont-on-ne doit-pas-prononcer-le-nom sera vaincu par l'Élu,

L'enfant qui a survécu sauvera le monde, excepté celui qui portera le nom du Premier.

Celui-ci sera recueilli par la Langue parée d'Or et il deviendra le messager de la Mort

Deux fils passeront la porte des morts, mais seul l'un d'entre eux reviendra à la vie.

Comme son père avant lui, dont il a hérité le regard.

Kaléo se tut et un lourd silence retomba dans la salle à manger. Albus était figé, la gorge sèche, contemplant, bouche bée, l'ancienne langue-de-plomb devant lui. Les dernières phrases de la prophétie résonnaient dans sa tête.

Les deux fils qui ont passé la porte des morts… Son esprit comprit qu'elle parlait de lui et de James.

— De quand date cette prophétie? demanda Albus.

— Elle a été émise par un sorcier doué de voyance à la Langue-d'Or qui siégeait durant le règne de Vous-savez-qui. C'était un étranger dont le sang était mêlé. Il connaissait la Langue-d'Or et lui avait demandé audience pour échapper au tribunal de Dolores Ombrage.

— Je n'étais même pas né…, souffla Albus, mortifié.

La tête lui tournait. Il prenait soudain conscience que la mort de son frère avait été annoncée depuis plus de trente ans. "Tout était déjà écrit". Albus eut soudain la nausée.

— Qu'est-ce que ça veut dire? demanda-t'il. Vous l'avez étudiée non? Si vous aviez noté mon nom, vous saviez qu'elle me concernait.

Kaléo acquiesça. Il baissa la tête, soudain honteux.

— Je me suis souvenu de la mort de votre frère. Je suis désolé…, murmura-t'il.

— Je me fiche de vos excuses! s'emporta Albus, devenu blême. Ce que je veux savoir c'est ce qu'elle signifie!

— Je n'en sais pas plus que vous, répondit Kaléo. Nous l'avons étudiée longtemps et lorsque vous êtes né, nous avons compris qu'elle vous concernait. Nous avons noté votre nom et elle a été rangée avec les autres.

Albus réfléchissait à toute vitesse, essayant de se remettre du choc de l'annonce de la mort de son frère avant même le mariage de ses parents. La Langue d'Or avait recueilli le Premier...un enfant que son père n'avait pas pu sauver. La voix de Scorpius résonna soudain dans sa tête. Merlin avait un père. Merlin détestait son propre père parce qu'il ne l'avait pas sauvé. Merlin possédait une baguette léguée par son père. Merlin avait un lien avec les langues-de-plomb...ou une Langue-d'Or.

— Qui était la Langue-d'Or qui a reçu cette prophétie?

— Merlin Williams…

Albus retint une exclamation. "Merlin"... Il n'y avait plus de doutes possibles.

— Vous l'avez connu? Avait-il un fils?

— Pas que je sache… Il était très discret. Une excellente Langue-d'Or. La meilleure que nous n'ayons jamais eue. Il s'occupait de la salle des cerveaux avant de prendre ses fonctions. Malheureusement…

— Quoi?

— Il est mort peu de temps après son serment, se désola Kaléo.

— De quoi?

— D'avoir parlé. C'est son serment qui l'a tué. Cela a fait beaucoup de bruit à l'époque. Vous imaginez… Une Langue-d'Or qui rompt son serment. Inimaginable.

C'était comme si une pierre avait chuté brutalement dans ses entrailles. La nausée d'Albus s'intensifia et il devint aussi blême qu'un fantôme.

— Il avait une famille? Une maison?

— Oui…, répondit Kaléo un peu perdu par ses questions. Elle est abandonnée maintenant mais elle tient toujours debout.

— Donnez-moi l'adresse!

OoO

Liam se gara en vaste campagne, devant une bicoque délabrée qui n'inspirait vraiment pas confiance. Il avait encore du mal à comprendre ce qu'ils faisaient là.

Alors qu'il dormait profondément, Albus avait fait irruption dans leur chambre à coucher et l'avait secoué sans ménagement pour le réveiller. Encore à demi-endormi, Liam l'avait entendu crier les mots "Langue-d'Or", "Merlin", "On est dans la merde". Après une bonne tasse de café, et avoir supplié Albus de se calmer, le sorcier lui avait tout expliqué entre deux crises d'angoisse et de rage.

Il lui avait raconté la visite de cette vieille langue-de-plomb dont il entendait le nom pour la première fois. Albus lui récita une prophétie alambiquée qui rimait de temps en temps mais qui n'avait pas vraiment de sens.

— Tu ne comprends pas?! s'était énervé Albus. Ça parle de Merlin! La Langue-d'Or s'appelait Merlin! C'était son père. C'est de lui qu'il tient la baguette et tout ce qu'il sait des sources. C'était écrit! Depuis le début! Il faut qu'on y aille!

— Où ça? demanda Liam un peu perdu.

— Chez la Langue-d'Or! Il faut qu'on sache ce qu'il lui a dit.

Liam l'avait suivi. Même si Albus avait l'air d'un dément, il semblait persuadé de la marche à suivre. Dans la voiture, le sorcier n'arrêta pas de se plaindre de sa lenteur. Il aurait pu transplaner s'il connaissait l'endroit au préalable. A défaut de magie, la voiture de Liam allait plus vite que la marche à pied et l'adresse de cette vieille Langue-d'Or était à dix kilomètres de Londres, perdue dans un bled, en pleine campagne défraîchie.

— Albus, tenta Liam alors qu'il contemplait la maison. Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée. Il va bientôt faire nuit et tes parents s'apprêtent bientôt à arrêter Merlin…

— Justement! s'exclama Albus. Imagine qu'on ne sache pas tout! Cette prophétie… Elle explique beaucoup de choses mais elle fait poser aussi beaucoup d'autres questions.

— On a réfléchi à toutes les possibilités, même les pires, Albus, le rassura Liam.

— Même celle où Merlin sait où se trouve vraiment le Saint-Graal?

Liam se tut. Les lèvres d'Albus tremblaient de peur et sa terreur était contagieuse. Il sortit de la voiture et claqua la portière dans son dos. Il s'élançait déjà dans la maison lorsque Liam l'arrêta.

— Attends! cria-t'il en le retenant. Et si c'était un piège?

— De quoi, tu me parles?! s'énerva Albus.

— Et si ce Kaléo était un envoyé de Merlin? Tu as tout oublié de ton séjour au Département des Mystères. On ne sait même pas qui est ce vieux.

— Pourquoi m'aurait-il dit tout ça, alors? Quel intérêt?

— Tu as raison, admit Liam à bout de souffle. Mais il vaut mieux se montrer prudent.

Il sortit son arme de son étui et la prit en main dans un geste expert. Albus l'observa en silence, admettant enfin qu'il ait pu avoir raison. La position de Liam, son arme brandie, lui inspirait le respect de son expérience dans ce genre de situation. Albus s'efforça à retrouver son calme et sortit sa propre baguette.

— Reste derrière moi, lui ordonna Liam.

La maison était une grande bâtisse du style colonial. La vieille demeure était perdue au milieu des champs de blé, laissée à l'abandon. Plus personne n'y vivait depuis longtemps, en témoignait le toit de tuiles manquantes, les volets décrochés de leurs écrous et la peinture écaillée sur les lattes de bois. Le lierre avait envahi les lieux et grimpait sur toute la façade, entrant par les fenêtres et les trous béants du toit.

Les pas de Liam et d'Albus craquèrent sur le perron. Il s'arrêta un instant, en voyant que la porte était entrouverte. Liam lui fit signe de se taire et il sortit une lampe de poche de sa ceinture. Il l'alluma dans son autre main en brandissant toujours son flingue devant lui. Albus l'imita en illuminant le bout de sa baguette d'un simple Lumos. En voyant la lumière émise par la magie, Liam roula des yeux tandis qu'Albus haussait des épaules. Enfin, ils entrèrent, Liam le premier.

La maison abandonnée était plongée dans la pénombre. Le vent d'hiver soufflait sur les carreaux fissurés en un faible sifflement strident. Le hall d'entrée était poussiéreux; le sol, jonché de vieilles feuilles mortes craquantes et de débris en tout genre. Il régnait dans toutes les pièces un désordre indescriptible. Les meubles étaient cassés et les murs vandalisés par quelques pillards.

Albus n'aimait pas l'atmosphère de l'endroit. Il avait l'impression de se trouver dans la Cabane Hurlante, un soir de pleine lune. Liam restait concentré, son arme et sa lumière toujours brandies devant lui. Il éclairait, d'un geste sûr et rapide, les pièces avoisinantes pour s'assurer que personne n'était tapi dans l'ombre pour leur sauter dessus.

Soudain pris d'une inspiration, Albus leva sa baguette.

Homenum Revelio, chuchota-t'il.

Rien ne se produisit. Albus poussa un soupir de soulagement et rangea sa baguette.

— Il n'y a personne ici.

— C'est ton sort qui…

Albus acquiesça et Liam rangea son arme, rassuré. Il éclaira les alentours qui dévoilaient un peu plus de désordre un peu partout.

— Tu cherches quoi au juste, dans cette décharge? murmura Liam à Albus.

— J'en sais rien… Un bureau, une bibliothèque. Une trace qu'il ait bien eu un fils.

— Je ne suis pas sûr qu'on trouve quelque chose, dit Liam. Écoute, même s'il reste quoique ce soit de cette Langue-d'Or, c'était il y a plus de trente ans, Albus! Regarde autour de toi. Il n'y a plus rien.

— On doit quand même vérifier, insista Albus.

— Ce n'est qu'une prophétie Albus, soupira Liam. Bon, je t'accorde que la coïncidence est troublante. Mais c'est toi-même qui m'a dit que les prophéties ne se réalisent pas toujours.

— Elle s'est réalisée pour mon frère, chuchota Albus.

C'était un coup bas. Liam voyait dans les yeux d'Albus, toute sa tristesse. Il secoua lentement la tête.

— Ça t'a bouleversé, dit-il d'une voix douce. Mais tu n'as pas les esprits clairs. Il n'y a rien ici.

— S'il te plaît…, le supplia Albus.

Liam le dévisagea longuement, hésitant sur la marche à suivre. S'il écoutait son instinct, il forcerait Albus à sortir de ce taudis pour rentrer. La nuit allait bientôt tomber et déjà le ciel s'obscurcissait à travers les carreaux crasseux de cette vieille bicoque. Ils n'avaient rien à faire là. Ils auraient dû être chez eux, à attendre, à se tenir prêts. Mais Albus le suppliait toujours du regard et Liam n'avait pas le coeur, ni la force de lui faire entendre raison.

— Très bien… Dix minutes! Le temps de faire le tour de la baraque. Et puis, on se tire et c'est sans appel!

— Merci, répondit Albus.

Ils se séparèrent pour couvrir plus de terrain. Albus s'engouffra dans les premières pièces du rez-de-chaussée aussi vite qu'il le put. Liam l'entendait déjà bouger des meubles, retourner des débris pour trouver le moindre indice. Avec un soupir, Liam monta les marches branlantes de l'escalier.

Même si Albus lui avait confirmé qu'il n'y avait personne, il n'était pas serein. Les lieux avaient tout du genre de décors de films d'horreur et plusieurs fois, il eut envie de ressortir son arme. Il atteignit un palier plongé dans l'obscurité. Le premier étage était aussi délabré que le reste de la maison. Tout était couvert de poussière mais son oeil d'inspecteur repéra des empreintes de pas fraîches qui menaient à une des chambres du fond.

Liam les suivit. Arrivé devant la porte close, il se décida enfin à ressortir son arme et il donna un grand coup de pied dans la porte qui s'ouvrit à la volée.

Il découvrit une chambre en plus ou moins bon état, en comparaison avec le reste de la maison. Le lit était curieusement fait et chaque objet était rangé avec un soin particulier comme si la pièce avait été figée dans le temps. Il n'y avait pas de trace de tag, de détritus de l'extérieur ou de meubles fracassés. L'ordre immaculé de cette chambre l'effraya. Ce n'était pas normal.

Les pas traversaient la chambre, vers une penderie en bois, qui faisait face à la porte. Liam entra et s'avança jusqu'au meuble. Il retint sa respiration, s'attendant à voir caché un homme dans la penderie. Il leva son arme et de l'autre, ouvrit, à la volée, un des panneaux de l'armoire.

Il n'y avait personne. Pas d'homme, pas de vêtements non plus. Il n'y avait qu'une sorte de grande bassine Au fond de celle-ci luisait un liquide qui émettait une lueur bleutée étrange alors qu'aucune source de lumière n'expliquait ses reflets. Liam avait déjà vu ce genre de magie. Une fois. Lorsqu'Albus était venu avec une tasse étrange et qu'il y avait plongé le nez. Liam savait ce que c'était. Il avait devant lui, une pensine.

Tandis qu'il rangeait son arme à sa ceinture, il remarqua une étiquette attachée à la base de la coupe. Il la retourna et ce qu'il y lut, lui glaça le sang.

Pour Albus Potter.

— ALBUS! cria Liam.

Il perçut des pas précipités dans l'escalier, puis dans le couloir.

— Tu as trouvé quelque chose? s'exclama-t'il en passant l'entrée.

Il s'arrêta soudain.

— Tu as senti? demanda-t'il.

— Quoi?

— Il y a de la magie ici. Sur la porte…, dit-il en passant sa main sur le panneau de bois. La pièce est protégée d'un sort.

— Ça explique l'état de la chambre, comprit Liam.

— Il n'y a qu'un sorcier qui peut entrer ici.

— Et je sais lequel…

Albus entra, intrigué et Liam lui montra l'étiquette sur le carton.

— Comment…?

— Tu avais raison, dit Liam. Excuse-moi d'avoir douté de toi.

— C'est une pensine, dit Albus, le regard fixé sur la coupe.

La surface miroitait comme un lac sous la lumière de la lune. Des filaments blanchâtres nageaient tels des têtards au fond du liquide.

— Il y a des souvenirs, là-dedans, remarqua Albus.

— Je ne sais pas si c'est une bonne idée que tu y ailles, fit Liam en grimaçant.

— Je n'ai pas vraiment le choix.

Il hésita, la tête penchée sur la pensine dont le liquide tournoyait de plus belle. Albus accorda un dernier regard inquiet à Liam qui avait l'air aussi préoccupé que lui. Le coeur d'Albus battait furieusement dans sa poitrine. Il avait peur, peur de cette invitation moqueuse, peur de ce qu'il allait découvrir dans ces souvenirs inconnus, peur de comprendre enfin toute la vérité. Mais il le fallait. Il ne pouvait plus faire marche arrière. Il le devait pour les hommes et les femmes qui risquaient leur vie en ce moment pour tous les sauver.

Albus prit une grande inspiration. Puis, il plongea la tête dans la pensine.