- Arrête !
Rose se tourna vers Albus.
- Tu cogites ! Ajouta-t-il. Ça donne jamais rien de bon quand tu cogites.
Rose était en train de se prêter à un exercice qui faisait de sa vie un enfer : la dissection sociale. C'était ce qu'elle faisait chaque fois qu'elle venait d'avoir une interaction avec un autre être humain. Elle disséquait littéralement chacune de ses paroles et chacun de ses gestes. Elle repensait à ce qu'elle avait fait dans la grande salle la semaine dernière. Non mais qu'est-ce qu'il lui avait prit ? Elle s'était ridiculisée devant tout le monde. Qu'est-ce que les autres allaient penser d'elle maintenant ?
« Pourquoi j'ai dit ça ? » , « Pourquoi j'ai fait ça »
- Arrête de penser à ça. Tout le monde t'a trouvé archi cool.
- Je veux pas que tout le monde me trouve « archi cool », s'inquiéta Rose.
Parfois Rose aurait aimé avoir le don de lire dans les pensées des autres, pour deviner ce qu'il se disait sur elle. Analyser tout ce que l'on faisait, c'était épuisant. Remettre en question ce qu'on avait dit, ça l'était aussi. Rose faisait toujours le bilan et gémissait quand elle pensait à tout ça. Elle se disait qu'elle aurait du dire ceci et non cela, faire ceci au lieu de cela. Elle s'enfermait dans un cercle d'auto-critiques permanent.
- Où est Scorpius ? Demanda-t-elle pour changer de sujet.
- Dans le dortoir. Il a reçu une lettre hier.
- Encore ?
La dernière en date avait été envoyée à cause d'elle, quand Scorpius avait provoqué ce remplaçant… Un remplaçant qui n'avait pas fait long feu d'ailleurs, et qui avait été remercié deux heures après son altercation avec Scorpius.
- Oui, répondit Oscar à la place d'Albus. Elle était de sa mère.
Tous grimacèrent autour de la table. Ryley se concentra sur le contenu de son assiette et Telma se perdit dans la contemplation du plafond. Ils savaient tous que si les lettres de Drago Malfoy, pleines de reproches, rendaient Scorpius triste, les lettres de sa mère, le mettaient profondément en colère. Scorpius parlait rarement d'elle en fait…
- Je vais aller le rejoindre, fit Albus.
- T'es bien le seul qui arrive à le calmer dans ces moments-là, approuva Ryley.
- Si seulement ses parents pouvaient se rendre compte du mal qu'ils lui font.
- Tous les parents sont des cons, soupira Telma en repoussant son assiette violemment.
Rose sursauta. La brune quitta la table, le pas pressé et lourd. Elle réussit à retenir ses larmes juste le temps d'arriver aux toilettes. Elle ferma la porte en la claquant brusquement et fit déguerpir une bande de troisième années. Telma regarda les toilettes avec attention. Dans trois semaines, ils passeraient tous leurs ASPIC et elle devrait retourner chez ses parents. Elle s'agenouilla au-dessus de la cuvette et regarda sa main, attentivement, presque méthodiquement, en commençant par scruter tous les détails, toutes les marques présents sur ses phalanges. S'enfoncer les doigts au fond de la gorge ce n'était pas quelque chose d'agréable, qu'on faisait par plaisir ou par envie. On le faisait parce qu'on en avait besoin. Le corps de Telma était incapable de vomir de lui-même toute sa frustration et ses sentiments négatifs. Alors, elle lui ordonnait de le faire en plongeant ses doigts dans sa gorge.
- Arrête ça, fit durement une voix derrière elle.
Elle fit retomber sa main le long de son corps. Oscar la rejoignit.
- Je croyais que tu ne le faisais plus, souffla Oscar.
- Pas vraiment.
- Pourquoi tu te fais du mal comme ça ?
- J'en sais rien.
Si en fait, Telma savait très bien. Oscar aussi, savait.
- Sscorpius et toi avaient peut-être des parents à chier, mais ce n'est pas pour autant que vous devez vous faire du mal.
- Tu sais pas ce que c'est, de se prendre tous les jours dans les dents qu'on est une grosse vache inutile et nulle.
Non, Oscar ne savait pas. Son père l'avait toujours traité comme la huitième merveille du monde et sa mère n'avait jamais haussé le ton avec lui. Être un Londubat c'était être aimé sans être admiré. C'était avoir les honneurs, sans les projecteurs. C'était avoir tous les avantages des célébrités, sans les inconvénients. Oscar avait grandis avec Albus et Rose, leurs parents étant amis. Il savait que ses deux amis étaient toujours les premiers à être mitraillés par les journalistes. Lui, il avait toujours eu le temps de se cacher. Un petit Londubat, c'était cool. Mais ça ne valait rien face au fils cadet du survivant ou à Rose Weasley, digne héritière de deux héros de guerre. Oscar avait probablement eu l'enfance la plus équilibrée et la plus paisible de toute la bande, et il en avait parfaitement conscience.
- T'es pas inutile et t'es pas nulle.
Telma était la fille la plus talentueuse qu'il connaissait. Avec un pinceau dans les mains, elle était capable de dessiner un tout autre monde.
- Tu sais pas non plus ce que c'est, d'entendre ta mère te répéter sans arrêt que ce serait bien, si t'écartais juste assez les cuisses pour que le fils Malfoy s'intéresse à toi.
Oscar renifla méchamment. Il n'avait jamais compris l'obsession de la mère de Telma par rapport à la relation de sa fille et de Scorpius. Telma en avait ris au début. Qu'est-ce qu'ils s'étaient tous marrer en lisant les recommandations de sa mère pour attirer Scorpius dans ses filets. En fait, Telma savait que sa mère ne cherchait qu'à s'élever au sein de la société sorcière et que la noblesse du nom des Malfoy restait assez respecté et ouvrait des portes. Mais Telma s'imaginait mal être plus qu'amie avec Scorpius. Parfois, ils s'appelaient « chéri », juste pour rire, parce qu'ils trouvaient ça ridicule.
- Je serai jamais assez bien pour mes parents, et Scorpius ne sera jamais assez bien pour les siens non plus. C'est vrai qu'on ferait un beau couple, s'amusa-t-elle.
- Merlin non ! Fit Oscar dégoûté. Vous n'iriez pas du tout ensemble ! s'emporta-t-il. Si ta mère veut un nom prestigieux, tu peux toujours te rabattre sur moi !
- Humm, elle préférerait encore que je me marie avec un Potter, rit Telma. Ce n'est pas aussi noble que Malfoy, mais les exploits du père d'Albus rachèteront sûrement cette petite lacune aux yeux de ma mère !
- Mon père est un héro lui aussi ! Fronça les sourcils Oscar.
Telma arrêta de rire et se tourna vers son ami :
- C'est vrai, murmura-t-elle. Je ne t'ai jamais entendu parler de lui comme ça…
- Parce qu'il n'aime pas quand je le fais, soupira Oscar. Je suis fier de lui. J'aimerais être un homme aussi bon que lui plus tard.
- Contente-toi d'être toi, c'est déjà pas mal, sourit Telma.
- Et toi, garde les cuisses fermées. Sauf si t'as envie de les ouvrir. N'écoute pas ta mère.
- Je ne l'ai jamais fait, chuchota Telma.
- Et c'est pour ça que tu te fais vomir…
Telma laissa échapper une larme, qu'elle essuya rapidement. Elle avait peur de ce qui allait arriver quand elle sortirait de Poudlard. Elle n'aurait plus ses amis pour la soutenir, pour lui faire oublier … Parfois Telma se demandait ce que serait sa vie, si sa mère était aimante, comme celles de ses amis.
- J'ai besoin d'aide, avoua-t-elle enfin.
Oscar hocha la tête.
- On ira à Sainte-Mangouste tous les deux. Ils ont amélioré leurs programmes d'aide psychologique depuis la guerre et ils pourront t'aider.
- Je veux pas que ma mère soit au courant. Ce sera pire… Elle me reprochera tout ça et…
- Et tu seras majeure. Personne n'aura à la mettre au courant. Le secret professionnel Telma, tu connais ?
Telma essayait de se défiler, comme à chaque fois qu'elle essayait de se soigner.
- Je peux te forcer à y aller, fit Oscar. Mais je pense qu'il faut que tu le fasses. Tu peux pas porter ce fardeau sur tes épaules plus longtemps.
- Oui.
Elle posa sa tête sur l'épaule d'Oscar.
- On ira tous les deux.
- Mais tu entreras seule, Telma. C'est ton combat. Je serai avec toi, bien entendu, mais je pourrais pas avancer à tes côtés si tu ne te bouges pas le cul !
Telma se mit à sourire et éclata de rire. Oscar ne parlait jamais comme ça d'habitude. La vulgaire de la bande, celle qui utilisait insultes et gros mots, c'était elle.
- On ira à Sainte-Mangouste, répéta Telma. Et je vais me bouger le cul.
Dans deux semaines, ils seraient tous des adultes. Leur vie allait vraiment commencer. Alors, autant laisser tous ces mauvais poids derrière soi. Ils avaient tellement de casseroles, tous autant qu'ils étaient...
