PARTIE IV – RHUM ET PAILLETTES - DÉCEMBRE 2025
- Raconte-moi quelque chose sur elle ! marmonna Scorpius, en sirotant sa vodka.
Son meilleur-ami grimaça. Il n'y avait bien que Scorpius pour se saccager la gorge et l'œsophage à coup d'alcool pur... A croire que c'était du petit lait ! Mais surtout...
- C'est pas un peu dégueulasse ? Au niveau du goût ?
- De quoi ? sourcilla Scorpius.
Albus désigna son verre.
- Pas vraiment, haussa-t-il les épaules.
- Qu'est-ce que tu veux savoir ? demanda enfin Albus sur le même ton.
Le blond haussa les épaules, s'avachissant encore un peu plus sur le canapé. La musique résonnait entre les murs peints de toutes les couleurs, tambourinant, ricochant dans la pièce sans jamais se perdre. On devinait les tintements des verres rangés sur les étagères, qui cliquetaient au rythme des percussions. C'était une véritable cacophonie, un chaos sans nom… Scorpius et Albus avaient décidé d'organiser une grande fête pour marquer la fin de l'année. C'était surtout l'occasion pour eux de tous se retrouver. Depuis qu'ils avaient quitté Poudlard, ils n'avaient pas eu beaucoup d'occasions pour voir leurs amis. Ils avaient tous dix-neuf ans, leurs ASPICS en poche presque depuis deux ans, et leur amitié tenait le choc malgré le peu de temps qu'ils avaient à se consacrer les uns aux autres.
Et parmi ce capharnaüm, ce désordre, il y avait une grande rousse, son éternelle paire de lunette noyée dans ses cheveux, en train de faire la queue pour avoir sa boisson entourée de deux filles qui lui parlaient et qui riaient presque aussi fort que la musique. Rose était entrée chez lui en toute discrétion… Depuis, Scorpius ne la lâchait pas des yeux. Elle serrait contre elle les pans de son long manteau. Ses jambes étaient nues et Scorpius pouvait compter d'ici les tâches de rousseurs et les grains de beauté qui les clairsemaient.
- C'est ta cousine, ta meilleure amie ! Tu dois bien la connaître !
- Oui et non, bougonna Albus. Je peux te donner quelques anecdotes mais je doute que cela t'aide … Personne ne connaît vraiment Rose.
- Même moi, alors que j'ai partagé le même dortoir qu'elle pendant sept ans, soupira Telma.
- T'as du souffrir, la plaignit Scorpius.
- Mais mes chaussettes n'ont jamais été orphelines de paires grâce à elle ! s'esclaffa la meilleure amie de Rose.
Scorpius se mordilla les lèvres. Il partageait un appartement avec Albus, voyait toujours Oscar et Ryley ainsi que Telma. Mais Rose, elle, était si prise par ses études qu'il ne l'avait pas vu depuis l'anniversaire d'Albus, qui datait déjà d'il y a trois mois. Les petites mimiques boudeuses de Rose lui manquaient un peu et il s'était rendu compte qu'il ne la connaissait vraiment pas. Ou tout du moins, pas assez à son goût.
Après sept années, le Serpentard en était venu à une conclusion : dire que Rose était avare de mots, c'était la litote de cette décennie. Enfin ils avaient brillamment obtenu leurs ASPICS, l'un comme l'autre. Il pensait que Rose éviterait tout contact avec lui après leur septième année, mais la première tête qu'il avait aperçue en ouvrant la porte de son tout nouvel appartement, était rousse, et arborait un chignon négligé, d'où les cheveux indisciplinés semblaient déterminés à s'échapper. Elle les avait aidé à déménager leurs affaires et le soir même, elle leur avait préparé des sandwichs …
- Dis toujours !
- Ok, accepta Albus, en réfléchissant.
Scorpius observa son meilleur ami, en train de frotter sa barbe pourtant invisible, inexistante. Rose était réservée, renfermée, un peu froide. Elle souriait souvent, mais elle parlait presque jamais. A croire que ses lèvres n'étaient faites que pour s'étirer, et non pour s'agiter… Elle avait un don manifeste pour attiser la curiosité de Scorpius, lui qui aimait si peu les silences lourds et pesants…
- Elle déteste son prénom !
- Ah bon ? fit Scorpius surpris.
« Rose » … Oui, c'était peut-être un peu dur de sonorité. Ça ne lui correspondait pas vraiment, elle qui détestait les conflits et qui faisait toujours tout pour garder son calme. Scorpius avait très rarement réussis à la faire sortir de ses gongs. « L'affaire du Kamasutra » était peut-être même la seule fois où il y était vraiment parvenu… La rose était la reine des fleurs, elle ne passait jamais inaperçue. C'était effectivement un peu cocasse, pour une fille qui faisait tout pour se faire oublier.
- Ouais. Elle dit que les roses sont les super pétasses des fleurs !
- J'imagine mal Rose prononcer le mot « pétasse », s'esclaffa Scorpius.
- Elle le prononce souvent pourtant, affirma le brun.
- Je confirme ! Ajouta Telma. Et c'est souvent pour parler d'Isabella Dubois.
- Je ne peux pas engager une conversation avec ta cousine en lui disant « Hey, quelle coïncidence ! Moi aussi je trouve que les roses sont les super pétasses des fleurs ! Franchement, vive les marguerites ! ».
- Oui, elle hausserait probablement un sourcil avant de s'enfuir en courant, approuva Albus.
Scorpius pâlit. En fait, passer du temps avec Rose lui fichait une trouille monstrueuse parfois. Il avait passé tellement de temps à la taquiner et à l'embêter qu'il ne savait pas vraiment s'il était capable d'avoir une réelle discussion avec elle. Cette perspective l'effrayait, parce qu'il voulait être capable de lui parler.
- T'as peur d'elle ? s'étonna Albus en le frappant à l'épaule.
- Pas du tout ! bredouilla-t-il. Elle est juste … un peu impressionnante. Avoue qu'elle est quand même un peu flippante !
- Tu te fais une fausse idée de Rose, tu sais. Elle est loin d'être aussi froide et ermite que tu le penses ! Elle est même très marrante !
L'un des sourcils de l'ancien Serpentard s'arqua. Il n'était vraiment pas convaincu.
- Donne-moi quelque chose qui pourrait casser le « mythe Rose Weasley ».
Le « mythe Rose Weasley », c'était le mythe de cette fille au dossier scolaire irréprochable, de cette fille vraiment clichée qui se baladait toujours dans les couloirs avec un livre à la main, l'histoire de cette adolescente que tout le monde connaissait de nom, mais que peu fréquentait, celle que les gens aimaient, celle que personne ne pouvait détester… C'était quelqu'un sans profondeur, sans intérêt, ou qui faisait tout pour persuader les gens que c'était effectivement le cas… Scorpius savait que ce n'était qu'une façade. Surtout depuis qu'elle lui avait décroché une bougie du plafond de la grande salle deux ans auparavant… Rose était bien plus, tellement plus que tout ça.
- Si Rose t'entendait, elle te dirait qu'un mythe, c'est juste quelque chose qui est censé donner une réponse à ce que les Hommes ne comprennent pas.
Scorpius opina. Oui, il imaginait tout à fait la voix un peu enrouée de Rose prononcer ces mots… Ça lui ressemblait bien.
- Bon, reprit Albus. Un truc pour casser le « mythe Rose Weasley »… Un jour elle a mangé du caviars. Nous étions petits … Et quand on nous a avoué que c'était des œufs de poissons, elle a tout recraché dans un verre d'eau. Elle l'a gardé toute la journée pour qu'ils éclosent …
- C'est archi crade ! murmura Scorpius.
- Ça casse un peu le mythe ?
- Un peu.
- Tant mieux. Parce que je refuse d'avoir à vous supporter l'un et l'autre à tour de rôle pour que vous vous plaignez mutuellement de vos comportements après ce soir ! soupira Albus.
Scorpius jeta un dernier coup d'œil à Rose. Sa peau semblait presque absorber la lumière de son salon… Elle était calme, inerte, quand ses amies bougeaient, gesticulaient dans tous les sens. Rose Weasley… Bien plus qu'une énigme. Un véritable mythe !
Oscar et Ryley venaient d'arriver à leur tour et rejoignirent Albus, Telma et Scorpius, toujours en train d'observer Rose comme un artiste admirait la peinture qu'il venait de terminer. Avec un mélange d'incompréhension et de fascination.
- Faudrait peut-être qu'on se lève pour accueillir nos invités non ? Proposa Scorpius.
- Sans nul doute, souffla Albus. Mais on est si bien ici.
- Sans parler du fait que vous ne connaissez même pas ne serait-ce que la moitié des gens qui sont ici, se moqua Oscar.
- On a un peu été dépassés par les événements, rit Scorpius en se levant.
Il se dirigea vers la cuisine, suivi par ses amis. Il s'empara du bol de chips et se mit à les grignoter les uns après les autres. Dès qu'il en avait eu l'occasion, Scorpius était parti de chez ses parents. Il ne s'était jamais très bien entendu avec sa mère. Son père, il n'avait jamais passé assez de temps en sa compagnie pour pouvoir le dire… Toute son enfance, on avait fait peser sur les épaules de Scorpius le poids de toutes les conneries que les Malfoy avaient faites. On lui avait dit d'être gentil, mais noble, d'être altruiste, mais pas trop. De sélectionner ses amis, mais de sourire à tout le monde. Il avait un nom, un blason à redorer et c'était sa mission depuis toujours. On l'avait tellement formaté à cela, qu'enfant, Scorpius n'avait jamais été lui-même. Il ne l'avait découvert que durant sa première année à Poudlard. Scorpius était ce bon copain, celui qui riait toujours, de bonne humeur et qui parlait parfois la bouche pleine. Il avait des amis, mais ne souriait pas forcément à tout le monde. L'étiquette, les bonnes manières, ça ne l'avait jamais intéressé. Avoir un comportement noble non plus. Certes, on effaçait pas toute une éducation et Scorpius avait cet air aristocratique et prétentieux qui lui collait un peu à la peau. Il était arrogant, sûr de lui. Ses parents ne connaissaient que le Scorpius qu'ils voulaient connaître : l'enfant qui allait redonner toute sa gloire au nom Malfoy. Sauf que cet enfant n'existait pas. Scorpius leur en voulait atrocement pour tout ça, toute cette pression, ces ordres d'être ami avec telle personne et pas une autre. Quand Scorpius avait annoncé être ami avec Albus, son père avait hoché la tête, en disant que c'était une bonne chose, que les gens verraient ça d'un bon œil. Mais ce que Drago en avait pensé lui, ça, Scorpius ne l'avait jamais si. Quand il avait annoncé vouloir devenir auror, son père avait sorti mot pour mot la même phrase. "Les gens verront ça d'un bon oeil...". Pas de félicitations, pas d'accolade, pas d'approbation paternelle : juste celle d'un homme qui ne pensait qu'à se racheter à travers son fils. Scorpius secoua la tête. Il n'avait pas envie de penser à tout cela.
Rose, sur leurs talons, slalomait entre les gens amassés prés du buffet, sa boisson dans les mains. Elle suivait ses amis, toute recroquevillée sur elle-même, en essayant de se faire la plus petite possible. Elle renversa un peu le contenu de son verre sur son manteau et à son arrivée, Scorpius lui tendit une serviette qu'elle accepta poliment.
- Je vous présente Mary et Julie. Elles viennent de New-York et font le programme d'échange pour l'étude du droit international magique, les présenta Rose.
Ils saluèrent les arrivantes. Ryley avec un intérêt certain pour le décolleté plongeant de Mary. Telma avec une certaine réserve : elle était assez exclusive en amitié, un trait de caractère que Rose n'avait jamais contrarié jusqu'à maintenant.
- Mary, Julie, je vous présente mes amis. On se connaît depuis nos onze ans.
- Nos deux mois pour moi, la reprit Albus en riant. Ça fait si longtemps que je ne t'ai pas vue ! Tu m'as manqué, Rose ! La prit dans ses bras le brun en la serrant fort contre lui.
- Tu m'as manqué aussi, Al', sourit Rose en répondant à son étreinte.
- Et moi alors ? Se plaignit Telma.
Rose se libéra de l'emprise de son cousin et se jeta dans ses bras. Telma la fit tournoyer dans les airs et Rose se mit à rire. Dans la cuisine, Scorpius se mit à sourire : quand Rose Weasley était dans la parage, tout allait mieux. Par-dessus l'épaule de Telma, Rose aperçut le blond, et le salua. Les genoux de Scorpius se ramollirent. Pourtant, il n'avait bu qu'un tout petit verre de vodka. Rien de bien méchant. Mais ses jambes étaient déjà molles comme du coton…
Rose observa l'appartement d'Albus, qu'il partageait avec Scorpius. Après l'obtention de leurs ASPICS, les deux amis avaient décidé d'entamer des études pour devenir aurors. Ryley lui, c'était dirigé vers des études de potions et Oscar, lui, en médicomagie. Rose était sincèrement heureuse de tous les revoir.
- Alors, toujours à fond sur tes études à la fac de droit magique ? Demanda Telma à Rose.
- C'est passionnant et vraiment j'adore ça ! La deuxième année est épuisante…
- Tu sors jamais avec nous, lui reprocha Oscar en la prenant à son tour dans ses bras.
- Tu sais bien que Rose est vérécondieuse ! Soupira Scorpius.
Tous se tournèrent vers lui, interdits, bouches-bées. Il n'y avait vraiment que lui pour retenir les mots compliqués de Rose…
- Tu viens d'insulter ma cousine ou je …
- Ca veut dire qu'elle est timide et réservée de nature, ce qui explique son absence lors de nos sorties, expliqua Scorpius.
Rose hocha imperceptiblement la tête, pour confirmer ce que venait de dire le blond.
- Pas le temps. Mes études me prennent un temps fou, répondit enfin la rousse, à Oscar.
Rose posa son verre de soda sur le plan de travail de la cuisine. Elle posa son sac en toile par terre, faisant tinter les bouteilles d'alcool et de soda qu'elle avait amenées avec elle.
- C'est quoi tout ça ? Demanda Scorpius en louchant sur les bouteilles.
- Je ne me voyais pas venir les mains vides, répondit-elle laconiquement.
- Et on sait tous que Rose n'a jamais les mains vides, se moqua Mary.
Ils froncèrent tous les sourcils.
- Rose ne boit pas, rétorqua froidement Telma.
Scorpius se pencha vers le verre de la rousse. C'était clairement pas du soda … Et vu l'odeur, Scorpius s'étonnait même que le plastique du gobelet ne soit pas en train de se dissoudre. Oscar se pencha à son tour et recula très vite en battant des cils :
- Ça pique les yeux Rose !
- A peine ! Répondit-elle en défaisant enfin son manteau.
Elle le fît glisser le long de ses épaules. Ce fut précisément à ce moment qu'ils comprirent tous que Rose Weasley avait une jumelle maléfique et que c'était celle-ci qui se trouvait à la place de leur amie. Albus ferma lentement les yeux, refusant de voir ça. Telma fronça davantage les sourcils. Oscar se força à regarder ailleurs que vers le décolleté de Rose, tout aussi plongeant que celui de Mary. Ryley, lui essayait de deviner la longueur de la robe dorée que portait la rousse qui lui arrivait mi-cuisse. Scorpius, lui avait la bouche grande ouverte.
- Rose, c'est quoi ça ? Murmura Albus.
Toute contente, la jeune femme tourna sur elle-même, leur offrant à tous une vue imprenable sur ses fesses que la robe moulait à merveille.
- Ca ne te ressemble pas vraiment, chuchota Scorpius.
- Elle est ravissante n'est-ce pas ? Déclara au même moment Mary. Je le lui ai prêté.
La robe était si courte qu'elle remontait le long de ses cuisses. Toute pailletée et taillée dans un tissu doré, on aurait dit que Rose s'était transformée en boule à facettes. Les strass du vêtement se reflétaient même jusque dans ses cheveux, qu'elle n'avait pas attaché. On ne voyait plus qu'elle, et son décolleté en V qui laissait deviner qu'elle ne portait pas de soutien-gorge.
Scorpius fouilla dans sa mémoire. Il n'avait jamais vu Rose en robe. Jamais. A Poudlard, elle ne portait que son uniforme et les week-end, c'était chemise blanche et jean bleu… Elle n'avait pas l'air à l'aise.
- T'es sublime Rose, commenta Ryley.
Ce dernier reçu un coup de poing dans le ventre de la part d'Albus, qui le foudroya du regard :
- La ferme Zabini.
- J'essaie un nouveau style. Julie m'aide à trouver la femme qui est en moi !annonça Rose en souriant.
Elle avait même barbouillé ses lèvres de gloss. Scorpius fronçait encore plus les sourcils que Telma désormais. Rose ne mettait jamais de gloss. Elle disait qu'avec ses cheveux, c'était un véritable fléau, parce qu'ils s'y collaient tout le temps.
- C'est cool ! Répondit Oscar. Tu expérimentes de nouvelles choses…
- Et tu portes même des talons, remarqua Telma. Je croyais que tu avais promis de ne plus jamais en mettre.
- Il ne faut jamais dire jamais ! Haussa des épaules Rose.
Elle avala d'une traite le contenu de son verre, qu'elle avait repris la seconde d'avant.
- On danse maintenant ? Proposa Mary.
- Grave ! Répondit Rose en se laissant entraîner par ses deux nouvelles amies.
- Grave ? Répéta Albus.
- Elle vient vraiment de dire « grave » ? insista à son tour Telma.
- Woah.
Ils se tournèrent tous vers Scorpius.
- Quoi ?
- Rose est possédée par un démon et toi tu dis « Woah » ? s'emporta Albus.
- Elle s'amuse, soupira Ryley.
- C'est pas elle, ça…, se contenta de dire Scorpius.
Rose, elle supportait mal l'alcool. Elle avait mal à la tête rien qu'en reniflant le goulot d'une bouteille. Rose détestait mettre du maquillage, parce que sa peau était super fragile et qu'elle faisait toujours mille réactions allergiques. Elle ne portait jamais de talons non plus, surtout depuis sa chute dans les escaliers de Poudlard. Quant à sa robe… Scorpius ne savait même pas par où commencer. Rose n'avait jamais été très à l'aise avec son corps. Elle était du genre à tirer sur les manches de ses pulls toujours dix fois trop grands pour elle et à porter des vêtements chauds, parce qu'elle était très frileuse. D'un côté, Scorpius trouvait ça chouette, de la voir tenter de nouvelles choses, de s'aventurer dans des terrains inconnus, elle qui était si peureuse, de l'observer danser et rire comme si personne n'était en train de la regarder. Rose semblait avoir confiance en elle et passer du bon temps. Et ça, ça le rendait franchement heureux pour elle. Mais d'un autre côté, il trouvait ça étrange. Le rire de Rose sentait l'alcool à des kilomètres à la ronde. Il sonnait faux, pas comme d'habitude. Il avait envie de tirer sur les pans de sa robe qui remontaient dangereusement, parce qu'il savait que c'était ce qu'elle aurait eu envie de faire avant.
Il l'admira en train de danser. Une petite foule s'était rassemblée autour d'elle et de ses nouvelles amies. Elle ondulait des hanches, levait les bras et c'était hypnotisant. Mary lui chuchota quelque chose à l'oreille, et Rose cligna des yeux en levant les pouces en l'air. Elle se débarrassa de ses chaussures à talons et grimpa sur la table basse du salon de Scorpius et Albus, pour danser de nouveau en fermant les yeux.
Deux doigts claquèrent sous ses yeux et il revint à la réalité.
- La Terre appelle Scorpius ! Lui fît Albus.
- Elle est en train de danser sur notre table basse là ? Demanda-t-il.
- Oui, oui.
- Cette même table basse où elle nous a engueulé le jour du déménagement quand on y a posé les pieds ?
- Oui oui, répéta Albus.
- On nage en plein délire là.
- Oui oui.
- Oui oui ? s'indigna Scorpius. C'est tout ce que tu es capable de dire.
- J'ai pas trop les mots, s'excusa Albus.
- On intervient ou pas ? Proposa Telma.
- Elle est majeure et elle sait très bien ce qu'elle fait, haussa des épaules Scorpius. Elle est intelligente. Elle se rendra bien compte de ce qu'elle fait…
Telma prit l'une des bouteilles que Rose avait laissé à leur côté et retira le bouchon pour commencer à boire directement au goulot :
- Je savais même pas que Rose buvait.
- Ça fait un moment qu'on ne l'a pas vu aussi, tenta d'expliquer Oscar.
- Vous croyez qu'elle a pété un câble à cause des études ? Demanda Ryley.
- Ça lui pendait au nez. Tous ces manuels, c'est pas bon pour la santé mentale, plaisanta Scorpius.
- Empêchez-moi d'agir, je vous en supplie, geignit Albus.
Telma leur servit à tous un verre, qu'ils burent en regardant Rose danser. Scorpius, captivé, ne la quitta pas des yeux de toute la soirée. Il ne remarqua même pas Telma et Oscar, qui s'étaient éclipsés pour aller fumer sur son balcon, ni même Albus et Ryley qui avait commencé une partie de fléchettes. Non. Ses yeux restaient aimantés au corps de Rose Weasley et ses mouvements onduleux.
Qu'est-ce qui se passait dans sa tête ? Scorpius aurait aimé le savoir. Il s'amusait de la voir s'amuser autant, d'applaudir fort chaque fois qu'une musique qu'elle aimait commençait à être jouée, à éclater de rire quand ses amies lui disaient quelque chose, à secouer ses cheveux dans tous les sens…
Puis, il se mit à compter les verres que Rose buvait.
Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept…
Ca ne l'amusa plus du tout. Rose dansait désormais seule, mais entourée d'hommes qui avaient ces regards dégoûtants qui donnaient des frissons à Scorpius. Il était prêt à aller la voir, lui dire d'arrêter de secouer les hanches de cette façon, de ralentir sa consommation d'alcool. Sauf qu'il connaissait Rose. Il savait que s'il venait vers elle, elle lui dirait d'aller voir ailleurs, et que ce n'était pas son rôle, de lui dire quoi faire. En fait, elle lui hurlerait probablement dessus en disant que ce n'était le rôle de personne, et surtout pas d'un porteur de chromosome XY. Ensuite, elle se lancerait probablement dans l'un de ses grands discours sur le système patriarcal de la société … Alors Scorpius décida d'aller chercher Albus. Quitte à ce qu'un homme se fasse engueuler , autant que ce soit Albus.
Il chercha dans la salle de bain, mais ne tomba que sur Mary qui remettait ses cheveux en place. Julie s'assurait que son maquillage était toujours impeccable.
- Elle me fait vraiment de la peine…
- On l'a bien décoincée ceci-dit. Peut-être un peu trop. C'est dingue ce qu'un peu d'alcool peut faire !
- Et c'était pas gagné ! Se félicita Mary. Elle est un naïve, cette Rose, mais bon. Elle m'amuse et elle est gentille.
- On peut continuer à lui parler. Elle nous est d'une grande aide pour les cours…
- C'est vrai. Et sa famille est célèbre. On n'aurait jamais pu rentrer dans l'appartement d'un Potter sans elle !
- Tu crois que son cousin est aussi nunuche qu'elle ?
- Je sais pas.
- Il est plutôt mignon…
- Je n'en pouvais plus de l'entendre parler ses mots débiles en allemand ! C'est fatiguant à la longue.
Scorpius haussa les sourcils et les écouta un long moment en regardant ses ongles et en prenant des notes. Manifestement, elles avaient sympathisé avec Rose parce que c'était une Weasley et parce qu'elle leur filait les cours auxquels elles n'assistaient pas. Le cœur de Scorpius se comprima, parce que toute son adolescence, Rose s'était forgée une carapace si solide, que personne à Poudlard n'avait réussis à la percer. Et Scorpius savait qu'elle avait toujours eu peur que les gens ne s'intéressent à elle qu'à cause de son nom…
Au bout d'un moment, Scorpius décida qu'il en avait assez entendu. Une rage incroyable venait de naître au fond de son ventre. Comment pouvaient-elles traiter Rose de la sorte ? Elle qui avait sûrement tout fait pour les aider à s'intégrer ? Rose, une fille si gentille que cela en était agaçant. Il avait sacrément envie de les remettre à leur place.
Il ouvrit la bouche, prêt à signifier sa présence, quand il entendit un tout petit reniflement derrière lui. Il se retourna, pour faire face à Rose. Des larmes coulaient le long de ses joues et elle reniflait silencieusement. Même ça, elle le faisait sans faire de bruit. Scorpius décroisa les bras et la prit par la main, pour l'emmener loin de ces filles. Elle se laissa faire, toute molle. Il l'emmena dans sa chambre, où il la fit s'asseoir sur le lit.
- Ce sont vraiment des super pétasses ! s'exclama-t-elle enfin entre deux sanglots.
Scorpius sursauta, en l'entendant prononcer ces mots. Même l'insulte « pétasse » dans sa bouche, n'en sonnait pas comme une.
- J'ai comme l'impression d'avoir été poignardée !
- Tu y tenais vraiment, à ces deux filles ? Lui demanda Scorpius en se levant pour attraper un paquet de mouchoir.
Il le lui jeta. Incapable de coordonner ses bras et sa pensée, Rose fut incapable de le réceptionner et le paquet atterrit en plein sur son visage. Elle pleura davantage, avec encore plus de ferveur. Il aurait voulu avoir le courage de la prendre dans ses bras. Mais ça aurait été bizarre, même pour eux. Surtout pour eux en fait.
- Pas vraiment. Mais pour une fois, j'ai vraiment cru qu'on m'aimait bien et je sais pas… Je pensais vraiment qu'elles m'aimaient bien. Je suis super en colère !
Elle s'était soudainement arrêtée de pleurer et s'était même levée.
- J'ai une schnapsidee.
- Quoi ?
- En allemand, ça veut dire une idée qu'on a quand on est un peu saoul. Une idée que l'on va probablement regretter. Littéralement, ce mot est composé de Schnapps et de idée…
Comment ces filles faisaient pour ne pas trouver les mots de Rose intéressants ?
Pire que ça. Scorpius, lui, trouvait ça sexy.
- Très inventifs ces allemands, commenta Scorpius. Et c'est quoi cette idée ?
- J'ai envie de balancer ses talons du haut du balcon ! Fulmina-t-elle.
Elle les avait renfilé après être descendue de la table, et les regardait maintenant avec dégoût.
- C'est Mary qui me les a prêté.
- Je te défie de le faire, la taquina le blond.
- De quoi ?
- De les balancer du haut du balcon.
Scorpius n'eut même pas le temps de la voir partir de sa chambre que la porte claquait déjà. Il courut pour la rejoindre, un sourire aux lèvres. Il la suivit et traversa le salon avec elle. Quand elle ouvrit la baie vitrée, il profita de l'air frais sur son visage et regarda Rose balancer les chaussures de toutes ses forces. Elle se pencha un peu, pour les voir tomber et s'écraser sur le bitume.
- Mais qu'est-ce que tu fais ? s'exclama avec horreur une voix derrière eux.
Mary regardait à son tour ses anciennes chaussures, roses, gisant sur le goudron.
- T'es malade ou quoi ?
- Je suis pas malade d'abord ! Baragouina Rose.
Colère et rhum faisaient rarement bon ménage, surtout pour l'éloquence.
- Mais t'es débile ou quoi ? s'emporta Mary. Elles m'ont coûtées super cher ces chaussures !
- Et bah si moi je suis débile, bah toi t'es une … , commença Rose.
Elle se tourna vers Scorpius, les yeux vitreux.
- C'est quoi déjà le mot ?
- Pétasse ? Proposa Scorpius.
- Oui c'est ça ! Enthousiasma-t-elle. T'es une super pétasse.
Rose était si pâle. Elle était toujours très pâle quand elle était en colère.
- Mais t'as peut-être bien raison, murmura-t-elle. Je me sens pas très bien.
Et Rose lui vomit dessus. Mary recula par réflexe, mais pas assez vite. Sa robe se trouva asperger de vomis et elle hurla en sortant sa baguette pour tout de suite nettoyer le vêtement. Scorpius était partagé entre l'hilarité et la colère… Il décida d'opter pour la colère, au moins pour maintenant :
- Je vous donne deux minutes à toi et ta pote pour sortir de chez moi, lui annonça-t-il froidement.
- Ouais. Va-t-en super pétasse ! Ajouta Rose en se cachant derrière Scorpius.
Scorpius ferma la baie vitrée et transplana directement dans la salle de bain avec Rose. Personne ne s'y trouvait, et il prit soin de la verrouiller et d'attendre, assis sur le rebord de la baignoire, que Rose finisse de vomir. Il lui tint les cheveux et quand elle se redressa, il tira la chasse d'eau et la rejoignit sur le sol. Elle posa sa tête contre son épaule, toujours aussi molle.
- Super pétasse, répéta-t-elle en rigolant.
Scorpius s'esclaffa avec elle.
- Et moi je suis conne. Comment j'ai pu croire que des filles aussi cools pouvaient s'intéresser à moi.
- Mais t'es cool aussi, Rose.
- Depuis qu'on a quitté Poudlard, j'ai pas d'amis. Je suis toujours toute seule.
- Et Oscar, Ryley, Telma, Albus et moi, on est quoi ? De la crotte de gobelins ?
- Si vous êtes amis avec moi, c'est juste grâce à Albus. Vous étiez amis avec lui, avant de l'être avec moi. S'il n'avait pas été là, j'aurais été seule, parce que je suis pas intéressante, que je suis chiante au possible et que je sais pas m'amuser. Je suis juste bonne à étudier. Je plais à personne.
- Comment t'as pu te mettre ça dans la tête Rose ?
Elle haussa les épaules.
- Je sais pas. Je suis bizarre. Je voulais juste… Faire comme tout le monde.
- Boire des litres d'alcool, c'est pas faire comme tout le monde. C'est faire comme les cons.
- Peut-être que je suis un peu con alors.
- T'es tout sauf con, Rose Weasley.
Il n'aurait jamais pensé que Rose avait un complexe d'infériorité. Il savait pour son anxiété sociale. Peut-être que les deux allaient de pair… Son coeur se serra. Il voulait lui dire comme il la trouvait géniale.
- J'aimerais trouver des gens qui m'aiment pour ce que je suis. Pas pour mon nom, ou parce que je suis la cousine d'Albus…, murmura-t-elle, la bouche pâteuse. Elles m'ont dit que j'étais belle, intéressante, sexy, que j'allais avoir tous les garçons à mes pieds…
Il ne l'aurait jamais pensé aussi naïve non plus. Et sa colère réalimenta ses veines, parcourant chaque parcelle de son corps. Comment ces filles avaient-elles pu profiter de ça ?
- Mais je suis juste moche et je ressemble à un boudin.
- Un boudin très doré alors, ricana Scorpius en regardant sa robe pailletée.
- Tu frappes une femme à terre là ! s'indigna Rose. Je sais que j'ai l'air impavide parfois…
Il déglutit silencieusement en fermant les yeux. Quand Rose prononçait ses mots compliqués, il aimait vraiment ça. Elle était si unique, Rose. Et il avait envie de l'embrasser. Encore plus quand elle expliquait la signification de ses mots.
- Impavide ?
- Que j'ai l'air indifférente. Mais ça me fait mal d'être aussi étrange. Je vais finir comme une gattara. C'est un mot italien pour désigner les femmes qui passent leur temps à s'occuper des chats.
Il rit en passant une main dans ses cheveux et la regarda, plus sérieusement :
- T'es très belle, Rose.
Elle dormait sur son épaule. Elle ronflait même. Scorpius était quasiment certain qu'elle lui bavait dessus. Il soupira, admettant enfin la vérité, à voix haute, alors que Rose sentait le vomis et avait une mine affreuse :
- Et tu me plais, à moi.
Et Scorpius réalisa qu'il était dans la mouise...
