- Il est mignon, approuva Rose en observant le garçon que désignait Ryley.

- Il est pour toi.

- Mais j'en veux pas ! s'exclama immédiatement Rose un peu trop fort.

Ryley s'esclaffa en faisant tourner la paille dans son verre, franchement amusé, alors que Rose se ratatinait sur la banquette de leur table.

- Il n'arrête pas de nous regarder en plus, chuchota la rousse à son ami.

- C'est toi qu'il regarde de toute façon.

- Moi ?

Le métisse hocha la tête.

- il te sourit depuis tout à l'heure et tu l'ignores royalement. Il nous a donné une barquette pleine de chips !

- Et ?

- Et il en a pas donné aux autres tables.

- Il essaie de me séduire avec de la nourriture ? s'étonna Rose.

- Quand on sait que ton coeur et ton estomac sont franchement reliés, c'est une bonne stratégie ! Se moqua Ryley.

Elle lui lança une chips, en le fusillant du regard. Ryley avait presque de la peine pour ce pauvre garçon. Rose grignota une chips et essaya de se concentrer sur le devoir qu'elle était en train de rédiger en époussetant les miettes qui étaient sur la table. Ryley était venu dans l'après-midi, pour la voir. Ils s'étaient donc donnés rendez-vous dans un petit bar-restaurant perdu, au Chemin de Traverse. Apparemment, il voulait discuter. Rien d'inhabituel : Ryley avait toujours quelque chose à dire. Pour autant, en arrivant, il avait posé ses affaires à une table au hasard et avait commencé à lire son manuel de potions avancées.

- Rose ?

- Humm ? Fit cette dernière en terminant d'écrire sa phrase.

- T'en as vraiment rien à faire que je sois bisexuel ?

Rose posa sa plume et fronça les sourcils. Elle laissa sa tête reposer sur sa main et observa Ryley. Elle n'avait jamais vu ce-dernier sans son éternel sourire presque enfantin et son air joyeux et innocent. Ryley était un bon vivant. Rose pensait qu'il faisait partie de ces gens qui avaient le cœur léger en toutes circonstances. Cependant, le métisse semblait inquiet, et maintenant que Rose y faisait attention, elle le voyait :

- Je n'en ai pas rien à faire. Tu es mon ami, donc je n'en aurai jamais rien à faire.

- Tu ne t'en es jamais doutée ?

Rose réfléchit. Peut-être qu'elle s'était interrogée une ou deux fois en septième année, quand elle l'avait surpris avec un élève de Poufsouffle de sixième année, dans les couloirs de Poudlard. Cependant, elle ne s'était jamais interrogée sur la sexualité de son ami en fait. Ça ne la concernait pas directement…

- Pas vraiment, admit-elle. Je n'ai jamais fait attention à ce genre de choses, tu sais.

- Tu dis souvent qu'on vit dans une société hétéronormée et que c'est lassant à la longue.

- Je dis beaucoup trucs pas très intéressants, se tortilla Rose sur sa chaise.

Ryley leva les yeux au ciel et ferma son manuel. Il but une longue gorgée de son cocktail, laissant l'alcool prendre doucement racine dans son organisme. Il avait besoin d'avoir le cerveau légèrement grisé.

- Tu ressens quoi, avec ton anxiété sociale ? Demanda-t-il finalement.

- De l'angoisse dès que je sors de chez moi. J'ai peur dès que je ne peux pas contrôler, prévoir les choses et ce que les gens vont me dire ou me faire. J'ai peur de leurs regards, ce qu'ils vont penser de moi si je fais un pas de travers.

Toutes ces choses, Ryley le savait déjà.

- Pourquoi tu me demandes ça ?

- Si les gens savaient que je suis bisexuel, tu crois que je pourrais me mettre à ressentir ça ?

- Ryley, t'aimes les hommes et les femmes. T'as pas la dragoncelle. Pourquoi aurais-tu peur du regard des autres ?

Ryley recula, comme piqué au vif par le manque de délicatesse inhabituel de Rose.

- Toi, t'en as bien peur !

- Tu m'as mal comprise. T'as pas à avoir honte Ryley. C'est pas un handicap d'être bisexuel.

- Qu'est-ce que t'en sais ? Je pourrais bien te dire que ce n'est pas un handicap de faire de l'anxiété sociale. Le monde est fait par et pour les hétéros. J'ai pas envie d'avoir à me cacher parce que je suis avec un homme. Ni même qu'on se permette de me juger parce que le lendemain je serais peut-être avec une femme. Tu connais le nombre de personne qui pensent encore que les bisexuels ne sont jamais que des hétéros perdus en recherche d'expérience, ou des homos qui ne s'assument pas ? Je suis coincé dans un entre-deux et j'ai horreur de ça.

Rose baissa la tête coupable. Non, elle n'avait aucune idée de ce que c'était. Elle s'excusa faiblement, honteuse.

- Je suis fier de ce que je suis Rose. J'ai juste pas envie de me battre pour que les autres m'acceptent. Et ça, je sais que tu peux le comprendre.

Oui, ça, Rose le pouvait. Elle en avait marre de devoir se justifier auprès de ceux qui n'avaient jamais compris sa trouille face aux étrangers, cette horreur d'avoir à parler à des inconnus, de mal faire, mal dire les choses. Comme elle n'avait jamais aimé entendre les chuchotements sur son passage, qui disait qu'elle ne faisait aucun effort, et que son anxiété sociale, au final, ce n'était qu'un prétexte bidon pour qu'on s'occupe d'elle. Rose n'était peut-être pas particulièrement fière de qui elle était, mais elle commençait à s'accepter.

- Et moi je suis fière de t'avoir pour ami, souffla-t-elle en souriant. J'oublie souvent que je ne suis pas la seule à ressentir ce que je ressens.

- Je t'ai jamais vraiment comprise, tu sais. Parler aux autres, c'est tellement naturel pour moi… Je sais pas, tu te plantes devant quelqu'un, tu lui souris et tu commences la discussion. C'est pas bien compliqué… Mais maintenant, je commence à saisir. J'ai peur qu'on le découvre au travail et que ça me porte préjudice.

- Je me trimballe Hermione Granger-Weasley pour mère, Ron Weasley pour père, Harry Potter pour oncle et parrain, Ginny Potter-Weasley pour tante, tous les membres de ma famille sont connus… J'ai mille raisons de craindre le jugement des autres. Et on a tous mille raisons de craindre le jugement des autres. Mais ce n'est qu'une crainte. Soit tu l'écoutes, soit tu la fais taire. Et toi, t'es du genre à la faire taire.

Ryley s'était toujours moqué de ce que les autres pensaient de lui. Même quand il avait fait son coming-out, il avait agit avec une telle désinvolture, que Rose avait pensé que ça ne l'atteignait pas, jusqu'à aujourd'hui.

- Pas toi ?

- Non, moi je suis du genre à obéir à mes mille raisons de craindre le jugement des autres, admit Rose en haussant les épaules. Mais je m'améliore.

- Oui, j'ai pu constater.

Ryley glissa vers Rose l'exemplaire du Wizarbazark. La rousse grimaça en tombant nez à nez avec cette photo d'elle et de Scorpius, bouches collées et yeux fermés.

- Je n'aurais pas du faire ça.

- Scorpius n'a pas l'air si malheureux que ça sur cette photo. Toi non plus, d'ailleurs.

- C'était une chouette journée, approuva Rose. Mais je ne pensais pas que ce baiser aurait autant de conséquences.

- Aaron s'en moque non ?

- Totalement. Je lui ai expliqué que ce n'était qu'un défi entre amis.

- Si tout est clair entre vous…

Ryley rangea l'exemplaire et rebu une gorgée.

- Je crois que je vais en parler à mes parents.

Rose se redressa et hocha la tête.

- D'accord.

- Je n'ai pas vraiment peur de leur réaction.

- Tu penses qu'ils l'accepteront ?

- Je crois que ma mére le sait déjà, quelque part.

Rose hocha une nouvelle fois la tête.

- Tout ira bien, tenta de se convaincre Ryley.

- Tout ira bien, répéta Rose.

Il était peut-être temps qu'elle agisse pour, plutôt que de se répéter bêtement cette phrase…