PARTIE VII – CHANTE, ROSE ! - DÉCEMBRE 2026

Scorpius boudait depuis le début de la soirée, et Rose n'avait jamais vu Scorpius en train de bouder. Il lui arrivait de s'enfermer et de ne plus parler, mais elle ne l'avait jamais vu tirer cette tête de dix pieds de long. C'était étrange. Vraiment étrange… Quand elle s'approchait de lui pour lui parler, il esquivait toujours ses questions et avait une excuse bidon pour aller ailleurs que là, où elle se trouvait. Rose perdait patience. Elle connaissait le Scorpius blagueur, le Scorpius prétentieux, le Scorpius narquois, taquin, le Scorpius déçu, mais le Scorpius boudeur, ça, c'était une grande première. Et ça faisait depuis un petit moment que c'était comme ça… Depuis son anniversaire en fait.

Scorpius se retourna. Il sentait les yeux de Rose sur sa nuque. Quand leurs regard se croisèrent, le corps entier de Rose se redressa, et celui de Scorpius, lui, se renfrogna. Il but une gorgée de son soda et ignora les yeux tristes de Rose. Qu'est-ce qu'elle était énervante, parfois, avec ses adorables yeux de chaton tout mignon !

- Elle est intelligente tu sais, fit une voix caverneuse à côté de lui. Elle sait que tu l'évites depuis le mois d'octobre et que tu lui en veux.

- Je m'en fiche, grogna le blond.

- Menteur, rétorqua Oscar. Ça te mine tout autant qu'elle, si ce n'est plus.

Sûrement que ça le minait plus qu'elle… Rose avait papillonné de tables en tables avec une légèreté déconcertante, en servant les clients qui attendaient patiemment.

- Mais comment tu veux que je vive la chose, hein ? s'emporta enfin Scorpius.

Il avait haussé le ton, et tout le monde s'était tourné vers lui. Scorpius baissa la tête, un peu honteux. Oscar le regardait avec une certaine pitié, et jeta un œil au bar, où se trouvaient Rose et Telma. Cette dernière aussi, jetait des petits coups d'œil vers eux. Ils haussèrent les épaules. Rose et Telma semblaient parfois se partager le même cerveau, si bien que faire la guerre à l'une, revenait à faire la guerre à l'autre.

- Écoute, avec les autres, on s'est promis de ne pas se mêler de vos affaires, commença Oscar.

- C'est marrant, on s'est promit exactement la même chose en ce qui te concerne toi et Telma, maugréa Scorpius.

Oscar le fusilla du regard.

- Mais, reprit-il, laisse moi te dire que tu agis comme un connard de première.

- Ce n'est pas moi qui l'ai embrassé sans prévenir en décrétant haut et fort que ça signifiait rien. Elle m'a utilisé.

- Pas à moi, Scorpius. Ça t'as jamais dérangé quand d'autres filles le faisaient. T'étais même le premier à t'en vanter. Rose a raison en plus : ce n'était qu'un baiser !

Scorpius le foudroya du regard à son tour.

Non.

Ce n'était pas qu'un baiser.

Oscar fronça les sourcils, en comprenant. En fait, la fierté de Scorpius en avait pris un sacré coup, et ça pouvait se comprendre. Il en voulait à Rose, et ça aussi il pouvait le comprendre. Pour autant, il y avait autre chose… Pour lui, ce baiser voulait dire un truc.

- Elle a joué avec mes sentiments.

- Arrête tes conneries, Scorp'. Pour jouer avec tes sentiments, il aurait déjà fallu qu'elle les connaisse, murmura Oscar.

- Parce que ce n'est pas évident peut-être ? Comment elle peut ne pas le voir ?

- Tu passes ton temps à lui envoyer des piques, à la charrier…

- Vous l'avez bien vu, vous…

- Parce qu'on est extérieur à tout ça, souffla-t-il. Il faut que tu lui pardonnes. Elle ne pensait pas à mal. C'est Rose… Jamais elle te ferait volontairement du mal. Met ta fierté de côté et va lui parler.

- Non.

Ça lui faisait trop mal de les voir elle et ses lèvres. Depuis qu'elle les avait posé sur les siennes, il ne pensait plus qu'à ça. Parce que, oui, Oscar avait raison. Des filles, il en avait embrassé des tas. Certaines avaient compté, d'autres non. Mais Rose… Par Merlin, Rose c'était différent. Rose c'était tout. Et pour elle, ça ne voulait rien dire… Et de ce qu'il en savait, il était la première personne qu'elle embrassait. Et ça ne semblait même pas compté pour elle… Alors que lui, en avait vu un indice, un espoir, lui hurlant que Rose l'aimait plus que ce qu'elle ne laissait paraître.

- Vous voulez grignoter un truc les garçons ? Albus ne viendra pas avant un petit quart d'heure et Ryley meurt de faim, proposa Rose en souriant timidement.

- Euh ouais, répondit Oscar. Qu'est-ce que tu nous proposes ?

- Pizzas ? On peut en prendre une aux poivrons pour toi Scorpius ! Ajouta la rousse en le regardant.

Il fut incapable d'en faire de même et se leva pour aller aux toilettes. Derrière lui, il claqua la porte. Il était vraiment stupide. Stupide, stupide, stupide ! Comment avait-il pu être aussi bête ? Rose s'intéressait à Aaron, pas à lui. Pourtant, quand ils s'étaient embrassés, Scorpius avait senti ce truc, au fond de lui, comme si tout irait toujours bien. C'était de la plénitude, de la sérénité. Il était entier, et maintenant c'était comme s'il ne le serait jamais plus. Avoir goûter à une demie-seconde de Rose, c'était une malédiction quand on savait qu'on n'en aurait peut-être plus jamais droit. Il s'aspergea le visage avec de l'eau. Il avait chaud. Trop chaud… La porte claqua une nouvelle fois et quand il releva les yeux, dans le reflet du miroir, il rencontra le visage chagriné de Rose, qui avait croisé les bras sur sa poitrine.

- C'est les toilettes des hommes ici.

- C'est le bar où je travaille, lui rappela-t-elle.

- Et alors ? Ça te donne le droit d'entrer dans les toilettes des hommes ? Rétorqua Scorpius d'un ton narquois.

- Pour les nettoyer, je n'ai pas trop le choix.

- Bah vas-y, je t'en prie.

Rose soupira et lui tapota l'épaule pour l'obliger à se retourner.

- Est-ce que j'ai fait quelque chose de mal ? Lui demanda-t-elle.

« Oui », pensa-t-il. Elle lui avait fait voir tout ce qu'il pourrait avoir, ressentir, pour tout lui retirer d'un coup. Sauf que Scorpius savait qu'ils ne s'étaient jamais rien promis. C'était un baiser, juste un baiser, un seul et unique putain de baiser à la con. Il avait toujours agis avec désinvolture. Scorpius soupira, en se rendant que Rose n'avait effectivement aucune raison de penser que ce baiser lui avait fait du mal. Il ne devrait pas réagir comme ça. Il souffla encore une fois. Il était ridicule, Oscar avait raison. Rose battit des cils devant lui. Toute sa rage s'en alla, balayée.

- Est-ce qu'il va falloir que je te ligote pour que tu me parles ?

Il resta silencieux, incapable de parler.

- Je suis vraiment désolée, Scorpius.

- Le baiser, avoua-t-il enfin. Je veux plus que tu m'utilises comme ça.

- Oh.

Elle baissa la tête, pour cacher ses joues rouges. Elle regrettait énormément d'avoir fait ça.

- Je sais que j'aurais pas du. Je l'ai fait sans que tu sois consentant, et c'était un peu une agression sexuelle.

Rose se remémora leur baiser. A peine une demie-seconde. Une toute petite demie-seconde qui lui avait fait voir des couleurs inconnues. Son tout premier baiser… Elle pensait que les lèvres d'Aaron auraient vite remplacé le souvenir de celles de Scorpius, mais ce n'avait pas été le cas. Elles s'étaient tatouées sur celles de Rose et quand elle y repensait, elle se sentait fiévreuse. Un peu malade…. Mais étrangement calme. Ça comptait pour elle. Mais elle n'arrivait pas à l'exprimer. Ce n'était pas comme ça qu'elle s'était imaginée les choses … Sa vie prenait une tournure assez étrange en ce moment.

- Bon ok, c'était carrément une agression sexuelle, et tu sais ce que je pense de la liberté de chacun, des frontières des uns et des autres que nous nous devons tous de respecter et je refuse d'être ce genre de personnes qui traite les autres comme des objets, je te respecte tu sais, et je suis vraiment, vraiment et sincèrement désolée et je … Arrête moi s'il te plaît ! Grimaça-t-elle.

Elle était essouflée par son propre débit de parole.

- Non, j'aime bien quand tu t'excuses…, se moqua Scorpius.

- Je suis désolée, s'excusa-t-elle encore une fois.

- Je suis désolé moi aussi, fit-il en s'asseyant sur le rebord de la vasque. J'aurais du t'en parler directement. Te dire que ça ne m'avait pas plu.

Ses jambes étaient bien trop molles pour supporter le poids de tout son corps. Il posa les mains sur ses genoux. Rose se figea un petit instant… Il n'avait pas aimé leur baiser ? Elle était presque déçue, presque triste de l'apprendre. Elle, elle n'avait pas trouvé ça désagréable…

- Je regrette, tu sais.

Ça lui fit encore plus mal.

- Ouais, se contenta de dire Scorpius.

Pourtant il continua de creuser sa tombe.

- Ne recommence pas, rit-il.

Il se serrait frappé lui-même. Scorpius était en train de se protéger, de se renfermer pour ne plus avoir aussi mal. Son seul refuge, c'était l'humour, la dérision.

- Ah ça non, sûrement pas ! s'esclaffa Rose avec lui.

Elle venait de reboucher le trou dans lequel il s'était mis.

- On est toujours ami, hein ? Lui demanda-t-elle.

- Ouais. Amis…

Elle le rejoignit sur le rebord de la vasque et elle lui fit du coude pour le faire sourire. Il lui répondit et la bouscula un peu à son tour. Ils restèrent un long moment comme ça, sans rien dire. Mais ça leur convenait bien, à tous les deux. Les choses allaient peut-être redevenir comme avant…

- Tu sais ce qui me chagrine le plus dans tout ça ?

- Le fait que les filles ne te pensent plus célibataire ? Répondit Rose.

- La photo qui était en couverture. Ils n'ont vraiment pas pris mon meilleur profil…

- C'est vrai. On dirait que tu as un double menton sur cette photo, approuva Rose.

Il la regarda, franchement blessé, avant de l'entendre rire tout doucement. Il la rebouscula un peu, pour se venger. Quand elle le taquinait comme ça, il tombait encore un peu plus amoureux. La porte claqua une nouvelle fois.

- Et tu vois, c'est comme ça que je me suis trouvé avec un brocolis dans mon oreille gauche et que je OH ! s'exclama Albus qui venait d'entrer. Rose. Dans les toilettes des hommes, reprit-il en regardant sa cousine et son meilleur ami. On te cherchait, Scorpius. Mais… Qu'est-ce que vous faites ?

- On discute, répondit simplement Rose en bondissant pour revenir sur la terre ferme.

- Dans les toilettes pour hommes ? l'interrogea Ryley, qui suivait Albus.

- Les rebords des vasques sont très confortables, leur apprit Rose. Je retourne au bar pour les pizzas !

- T'es la meilleure Rose, la remercia Albus. Et une sainte !

Elle s'en alla, en lui faisant un clin d'oeil, le coeur plus léger d'avoir pu parler avec Scorpius.

- Même si tu fréquentes les toilettes pour hommes ! Lui cria Ryley après qu'elle eut fermé la porte.

Les trois amis jurèrent l'avoir entendu soupirer malgré les murs.

- Vous vous êtes réconciliés ? Le questionna Albus.

- Nous n'étions pas vraiment fâchés.

- Vous avez décidé de vous réembrasser à l'avenir ou pas ?

- Pas vraiment.

- Super. Mon discours de menaces n'était pas tout à fait au point, soupira de soulagement Albus.

- Tu peux toujours le débiter à Aaron !

Albus secoua la tête :

- Je gaspillerai pas ma salive pour un truc qui ne durera pas.

Ils quittèrent les toilettes et Scorpius resta interloqué un petit moment.

- Tu viens ? Le pressa Ryley.

- Comment ça « pour un truc qui ne durera pas » ? les suivit enfin Scorpius. Tu penses que Rose et Aaron ça ne va pas durer ?

Il détestait la pointe d'espoir dans sa voix. Albus l'avait parfaitement entendu, et préféra se taire. Il échangea un regard avec Ryley. Ils rejoignirent les filles et Oscar qui étaient au bar. Rose mangeait de la pizza et avait même pris soin d'enlever tous les poivrons de ses parts, qu'elle avait remis sur d'autres. Elle les tendit à Scorpius, un morceau de poivron vert au coin de la bouche :

- Tiens je t'en ai gardé.

- Merci.

- Je me suis battue pour t'en sauver des parts.

Elle soupira, songeuse, et poursuivit :

- Ça m'avait manqué tout ça. Quand je suis avec vous, j'ai l'impression que le temps est suspendu Les suédois ont un mot pour ça. Fika. C'est quand tout ralentit, que le temps s'arrête et qu'on apprécie les bonnes choses de la vie, comme un café avec ses amis.

- J'aime bien nos fika moi aussi, sourit Scorpius en mordant dans une part de pizza.

- Aaron était prêt à tout manger. Profites-en, se mit-elle à rire.

Elle désigna son petit-ami, qui discutait avec Oscar. Scorpius avait une sérieuse envie de lui demander de partir. Pas seulement parce qu'il était le petit-ami de Rose, mais surtout parce qu'il avait l'impression d'avoir à jouer un rôle. Scorpius n'aimait pas ça. Rose les avait longtemps briffé sur le fait qu'Aaron était moldu, et qu'il fallait donc éviter les termes de « baguettes », « Quidditch », « potions », « magie » … Telma avait grimacé. Ne pas parler de Quidditch c'était un peu compliqué pour elle. Oscar lui, n'avait rien dit. Albus avait grogné. Ryley, lui avait demandé combien de temps ça allait durer. Rose lui avait répondu que ça durerait le temps que ça durerait et qu'ils pouvaient tous faire un petit effort pour elle…

- C'est dingue que vous soyez restés tous amis pendant tout ce temps, fit une fois de plus Aaron.

- L'internat ça forge des liens ! Répondit Ryley.

- Ça avait l'air cool …

- Ça l'était, répondit Albus.

- Et vous faîtes quoi comme études ? Rose n'en parle jamais …

- École d'art ! Leva la main Telma.

Pour elle, c'était simple. Elle n'avait pas trop à mentir… Pour les autres en revanche :

- Médico...commença Oscar.

Rose le foudroya du regard.

- Médecine, se rectifia-t-il.

- Pareil que lui, esquiva Ryley en terminant d'une traite sa bière.

- Pareil, bougonna Albus. Et Scorpius aussi.

C'était plus simple comme ça.

- Vous faites tous médecine ? s'émerveilla Aaron. C'est dingue ça.

Les six amis se regardèrent. Mentir, ça demandait une quantité d'énergie incroyable parfois. Rose s'en était bien rendue compte. Cela faisait depuis le mois d'août qu'elle fréquentait Aaron, et elle était devenue sa petite-amie juste après son anniversaire. Quand il lui avait dit qu'il voulait que ça devienne sérieux entre eux, et qu'il l'aimait vraiment, Rose s'était retenue de sautiller dans tous les sens. Elle avait tout de suite transplané dans l'appartement d'Albus et de Scorpius, pour prévenir son cousin. Le brun avait regardé son meilleur-ami par-dessus l'épaule de Rose, l'air désolé. Scorpius, lui, était immédiatement reparti dans sa chambre.

- Rose, je sais que tu bosses pas ce soir, mais tu peux m'aider avec la livraison s'il te plait ? Lui demanda Emma.

- Oui bien sûr, pas de soucis, répondirent-ils tous en même temps que Rose.

- Woah, vous vous connaissez vraiment par cœur, s'exclama Aaron.

Rose leva les yeux au ciel et remit son écharpe bleue pour affronter le froid. Scorpius l'admira en silence et en continuant de manger. Elle décoinça ses longs cheveux couleur kemorebi qui y étaient prisonniers, et frissonna d'avance. Le cœur de Scorpius rata un battement. C'était l'écharpe qu'il lui avait offerte pour son anniversaire. Ça ne devrait pas lui faire aussi plaisir de la voir la porter. Ce n'était qu'une écharpe débile… Il la revoyait, tourner avec, au beau milieu de l'arrière-boutique de sa tante Daphné. C'était à ce moment précis, qu'il avait décidé de la lui offrir.

Aaron s'approcha de lui, et lui tendit une bière qu'il accepta, sans le regarder dans les yeux. Rose était partie, et tout le monde était tendu. Telma et Oscar étaient dans leur bulle habituelle, Ryley en train de parler au propriétaire du bar et semblait plus intéressé par ce dernier que par le menu qu'on lui proposait, et Albus lui, fronçait les sourcils en les observant.

- Rose parle tout le temps de toi ! Lança Aaron au blond.

- Ah bon ? Fit Scorpius, soudainement un peu plus curieux.

- Oui. Elle est souvent dans les nuages, mais quand on évoque ton prénom, elle revient à la réalité.

Il y avait comme une certaine défiance dans cette affirmation et Scorpius se mit à siroter sa bière. Est-ce qu'Aaron avait peur de lui ?

- Nefelibata, murmura Scorpius en souriant.

- Quoi ? Fit Aaron sans comprendre.

- C'est un mot portugais pour désigner les personnes qui ont souvent la tête dans les nuages.

- Je vais voir si Rose n'a pas besoin d'aide.

Scorpius opina et le laissa s'en aller. Albus prit sa place et ils regardèrent Aaron rejoindre les cuisines. Un courant d'air traversa la pièce. La porte était ouverte et en se penchant ils aperçurent Rose des piles de cartons dans ses petits bras, ne voyant même plus ses pieds ou devant elle. Aaron la déchargea un peu et ils échangèrent un baiser. Scorpius arrêta de regarder.

Rose remercia Aaron qui l'aida à ranger toutes les bouteilles dans la réserve. Ils restèrent un moment seuls, tous les deux, à s'embrasser dans la pièce toute sombre, entre les cartons et les étagères un peu poussiéreuses. Son dos plaqué contre le mur gris de la réserve la faisait un peu souffrir et elle avait envie d'éternuer, mais Rose souriait, contre les lèvres d'Aaron. Embrasser Aaron était délicieusement bon. Pour autant, elle s'inquiétait toujours : elle ne savait jamais quoi faire de ses mains, quoi faire avec sa langue et ouvrait les yeux pour le regarder lui, et prendre des notes sur ce qu'il faisait. Rose posait mille questions et n'appréciait que le goût, sans ressentir ce petit truc, cette petite étincelle. Elle manquait de spontanéité, ne savait pas s'y prendre et en avait atrocement honte. Elle imaginait qu'avec le temps, elle apprendrait et que ses baisers, leurs baisers, seraient dignes des plus beaux contes.

- Je n'aime pas beaucoup Scorpius, murmura finalement le brun après un petit moment, entre deux baisers.

- Scorpius ? C'est compliqué de ne pas l'aimer pourtant, fit Rose pensive. C'est bien lui qui a le caractère le plus facile ! Je te rappelle qu'Oscar t'a menacé de te casser les phalanges une à une si tu me faisais du mal et que Telma a ajouté qu'elle ferait le guet avec Ryley !

- C'est vrai, s'esclaffa Aaron. Mais eux, ils ne me regardent pas avec cet éclat meurtrier dans les yeux.

- Scorpius n'a pas du tout d'éclat meurtrier dans les yeux ! Le défendit Rose.

- Et il t'a embrassé. J'ai vu la photo.

- Je t'ai déjà dit que c'était pour un défi débile ! Couina Rose.

- T'en es certaine ?

- Oui.

- Pour toi, je n'en doute pas, Rose. Mais pour lui ? Tu crois vraiment que c'était qu'un défi stupide ?

- Évidemment !

Elle l'embrassa rapidement, avant de s'échapper d'entre les bras de son petit-ami. Elle lui offrit sa main, pour qu'ils rejoignent les autres. Le bar était plein à craquer. C'était souvent le cas, pendant les soirées karaoké. Rose les aimait bien… Écouter les moldus danser et chanter comme si plus rien n'avait d'importance, ça avait presque quelque chose de magique. D'ordinaire, cet endroit était un peu vide. Mais les jeudis soirs où il y avait karaoké. Depuis que Rose travaillait ici, ils avaient tous l'habitude de s'y retrouver. C'était un coin tranquille et isolé… Cependant, ils n'avaient jamais eu l'occasion d'assister à l'une de ces fameuses soirées karaoké.

- Où sont Ryley et Oscar ? Demanda Rose.

- Sur la scène ! La renseigna Albus en désignant les deux amis, en train de prendre chacun un micro.

- Quoi ? Rit la rousse.

- Je crois qu'ils ont un peu abusé de la bière, se moqua Scorpius.

- On devrait peut-être intervenir …, s'inquiéta Rose.

- J'aime bien les schnapsidee d'Oscar souvent, ricana le blond. On pourrait les arrêter…, admit pourtant Scorpius.

- Oh non, surtout pas, lui interdit Telma. Pense à toutes les choses humiliantes qu'ils vont faire !

Rose retira son écharpe, qu'elle avait enroulé un nombre incalculable de fois autour de son cou. Machinalement Scorpius l'aida à l'enlever et elle le remercia d'un petit sourire. Ensemble, ils écoutèrent Ryley et Oscar massacrer une chanson moldue. A vrai dire, Oscar s'en sortait assez bien pour quelqu'un qui n'avait jamais entendu la chanson : il avait vite pris le rythme et même s'il baragouinait les paroles plus qu'autre chose, ça restait audible. En revanche, Ryley, lui chantait atrocement faux et atteignait des notes qui ne pouvaient probablement être comprises et entendues que par les dauphins ou les orques. Rose riait à s'en faire mal aux côtes et quand les deux anciens Serpentard descendirent de la scène, Scorpius, Albus, Telma et Rose les applaudirent si fort que tout le reste du bar les imita en riant. Oscar fit même une petite révérence…

- Je n'oserai jamais faire un truc pareil ! Les félicita Rose. Vous étiez merveilleux !

- Tu devrais pourtant ! Tu ne peux pas chanter aussi mal que Ryley en plus, nota Oscar.

Rose secoua vivement la tête. Chanter devant autant de gens ? Jamais elle ne le pourrait. L'idée même de monter sur scène et de se retrouver avec une petite centaine de paires d'yeux tourner vers elle, lui donnait la nausée et envie de s'enfuir en courant. Rose était du genre à rester dans la fosse, pas à aller sous les projecteurs.

- Ce n'est pas vraiment du style de Rose, de faire ça, commenta Aaron.

Scorpius laissa échapper un petit son moqueur et insolent. Aaaron, il ne connaissait que la Rose calme, la Rose studieuse, la Rose qui faisait toujours ce que les autres attendaient d'elle, jamais plus, jamais moins. Il connaissait la Rose que tout le monde connaissait. Pas la Rose, vraiment Rose. La vraie Rose. Celle qui était capable de décrocher une bougie du plafond de Poudlard, de manger une boîte entière de chocolat aux épinards, celle qui avait de la répartie, celle qui riait vraiment, la bouche grande ouverte, celle qui dépassait ses limites. Celle qu'elle était avec lui.

- C'est vrai que ce serait une véritable vésanie de ma part, mordilla sa lèvre Rose.

Elle n'eut même pas besoin de se tourner vers Scorpius pour savoir qu'il lui demanderait la signification de ce qu'elle venait de dire. Elle lui répondit, sans même qu'il n'ait eu à parler :

- Un dérèglement d'esprit, la folie.

Rose avait une sérieuse anxiété sociale depuis toujours. Ca lui dictait quoi faire à chaque instant de sa vie. Il y avait ce poids dans sa poitrine, cette chose qui la maintenait bien ancrée sur terre et qui l'empêchait d'agir comme elle le voulait. Elle se posait toujours dix fois trop de questions, avait toujours peur de ce que l'on pouvait penser d'elle, de ce que l'on voyait d'elle. Rose, elle aimait rester seule, chez elle, à lire ses livres, à rêvasser et étudier. Scorpius connaissait cette Rose là, mais surtout, il connaissait la Rose qui se soignait doucement de tout ça, et qui affrontait un peu son anxiété, petit à petit. La Rose qui se lâchait, la Rose confiante. La Rose que très peu connaissait et qu'Aaron n'avait visiblement pas envie de connaître.

- Je te défie de le faire, murmura Scorpius, les yeux pétillants de malice.

Rose mordilla ses lèvres. Elle lança un regard en coin à Aaron. Qu'allait-il penser d'elle, si elle le faisait ? Si elle se ridiculisait ? Est-ce qu'il voudrait toujours d'elle après ça ?

- Poule mouillée, ajouta doucement Scorpius en se pencha à son oreille.

C'était presque une formule magique sur Rose. Son visage se transforma, et ses lèvres s'entrouvrirent et ses yeux s'arrondirent. Elle se mettait presque en position de combattante, les genoux légèrement fléchis et les coudes repliés sur elle-même.

- Tu ne vas pas faire ça quand même ? Resta interloqué Aaron.

- Ça va, il ne lui a pas non plus demandé de faire un strip-tease au beau milieu du bar ! Railla Albus.

- Alors ? Insista Scorpius.

- Rose ? l'appela Aaron.

- Mais t'as peur de quoi Aaron ? Qu'elle se tape la honte ? l'interrogea Ryley.

- Oui !

- Poule mouillée …, répéta Scorpius.

Elle soupira et ferma les yeux. C'était censé être une soirée amusante … Elle observa tour à tour Scorpius et Aaron et fit quelques pas hésitants vers la scène. Elle avait vraiment envie de le faire, et de chanter comme tous les autres, de s'amuser. Ça avait vraiment l'air marrant. En plus, elle connaissait toutes les chansons par cœur à force de les entendre. Sa mère les lui en avait fait écouter certaines quand elle était petite. Elle n'avait juste jamais eu le courage de le faire, de monter sur la scène et de prendre un micro. Elle n'avait jamais trouvé de raison… D'elle-même, elle ne l'aurait jamais fait. Mais Scorpius l'avait défié, c'était ce petit coup de pouce qui lui soufflait que plus rien ne la retenait, et qu'elle pouvait le faire. Alors elle soupira une nouvelle fois et se précipita sur la scène. Et elle regretta tout de suite.

Déjà, il y avait le regard désapprobateur d'Aaron. Ensuite, il y avait les hourra bruyants de ses amis. Il y avait cent personnes devant et tout de suite, la bile lui monta à la gorge. Elle prit le micro dans ses mains, toutes tremblantes et le serra fort. Elle mit sa main en visière, éblouie par les lumières des projecteurs. Puis, il y avait Scorpius, son éternel sourire insolent sur le visage. Elle le regarda longuement, le suppliant presque à demi-mot. Il soupira, et la rejoignit en courant, sautant presque sur la scène.

- Le ridicule n'a jamais tué personne Rosie !chuchota-t-il à son oreille.

Elle choisit une chanson, au hasard et elle se tourna vers lui. Elle était clairement à deux doigts de s'enfuir et de s'évanouir. Le sang n'affluait plus dans aucune partie de son corps.

- On le fait ensemble hein ? Frissonna-t-elle.

- Bien sûr, Rose. Ukiyo ! Sourit Scorpius.

« Moment suspendu » en japonnais. Vivre l'instant présent… Ukiyo… C'était toujours des ukiyo quand on était avec Scorpius.

Et quand la chanson commença, Rose avait la bouche pâteuse et fut incapable de chanter. Ce fut Scorpius, qui commença. Il avait une voix grave, suave. Il ne chantait pas particulièrement bien, mais il chantait juste et s'amusait. Il faisait des tas de mimiques exagérées pour la faire rire et la détendre. Il exagérait chacun de ses mouvements, tenant le micro comme s'il était l'un des plus grand chanteur de ce siècle, et comme si la scène lui appartenait. Et c'était le cas…

Rose commença à chanter avec lui, et il n'y eut plus qu'eux sur scène, puis dans toute la seule, puis, pour finir, dans tout l'univers. Progressivement, elle se détendit, et commença à bouger, à imiter Scorpius en s'esclaffant entre deux couplets. Tout le reste avait disparu. Ils sautaient, dansaient, chantaient. Rose ne s'était presque jamais sentie aussi légère. Il n'y avait que les yeux gris et bleus de Scorpius, son sourire éclatant et elle. Rose l'admira, sous la lumière des projecteurs.

Sans lui, elle ne l'aurait jamais fait.

Elle serait dans le fond du bar, avec Aaron, à espérer pouvoir l'être, à espérer avoir le courage de le faire.

Rose était tombée amoureuse de Scorpius à la fin de chanson, entre deux mesures et deux fausses notes, chantées avec le cœur et le sourire. Ça la frappa comme un coup de poing dans le ventre et ça lui coupa le souffle.

Avec lui, elle n'avait pas peur d'être ridicule. Elle n'avait pas peur de ce qu'il allait penser d'elle. Avec lui, elle aimait celle qu'elle était. Et elle l'aimait pour tant d'autres raisons. Elle ne s'était même pas inquiétée d'être mauvaise en l'embrassant devant les journalistes du Wizarbazark. Elle l'avait fait, sans se poser de question… Et il y avait tellement plus que le simple goût de sa bouche sur la sienne. Elle l'avait fait, c'était tout. En mettant son cerveau en veilleuse et sans chorégraphier ses mains, sa langue ou quoique ce soit. Tout était si naturel avec Scorpius.

Il y avait un mot en gaélique pour ça. Anam Cara. Il désignait la personne avec qui l'on pouvait être pleinement sois-même, celle qui connaissait nos pensées, nos sentiments les plus profonds. Celle avait qui on partageait ses peurs, ses joies, ses rêves.

Scorpius était son anam cara.

Elle avait presque envie d'en rire. Elle avait cherché toute sa vie un homme qui se présenterais à elle comme par magie. Scorpius ne ressemblait en rien à l'image qu'elle se faisait de cet homme. Il était cynique, exubérant, enjôleur, charmeur, fourbe. Pourtant, même à Poudlard, l'affronter avait été la meilleure chose de sa vie. Peut-être que c'était écrit. Et que depuis le début, il y avait de fortes chances pour qu'elle en tombe amoureuse. Comme beaucoup avant elle. Merlin…

- Tu vois ? T'es pas morte ? l'interrogea Scorpius.

- Si, répondit-elle.

- Quoi ?

- Non, je veux dire. Non. Je suis pas morte, bafouilla-t-elle.

Il prit sa main pour la faire descendre de la scène. Telma se précipita vers elle :

- C'était dingue ! Tu chantes plutôt bien !

- Mieux que moi …, bougonna Ryley.

- Ce qui n'est pas vraiment un exploit en soit, ajouta Oscar.

- C'était cool, la félicita Albus. Je suis fier de toi, murmura-t-il à son oreille.

Albus, plus que les autres, comprenait ce que ça signifiait pour elle, de faire ce genre de chose. Si Rose était longtemps restée en retrait à Poudalrd, quand ils faisaient leurs défis stupides, c'était aussi parce qu'elle avait peur de tout ça, de prendre des risques. La voir comme ça, heureuse, libérée… Albus en était sincèrement fier. Il tapa amicalement l'épaule de Scorpius et le remercia :

- Jamais je ne l'aurais laissé seule, répondit ce dernier.

Non en effet… Il ne la laissait jamais seule.

- C'était super ! Applaudit Aaron. Je pensais pas que tu le ferais vraiment..

Elle esquiva son baiser, et prétexta avoir entendu Emma l'appeler à l'aide. Scorpius fronça les sourcils et la regarda s'enfuir derrière le comptoir. Leurs regards s'accrochèrent et ne se quittèrent pas. Rose avait la sensation d'être encore dans les étoiles, dans ce monde étrange, celui dans lequel elle était toujours quand elle était avec Scorpius, au final. Celui dans lequel elle était la meilleure version d'elle-même.

- C'était vraiment super ! Je ne savais pas que tu chantais bien.

Rose remercia Emma.

- T'as de la chance d'avoir un ami comme Scorpius. Il te pousse vraiment vers le haut, commenta Emma. C'est un bon ami…

Rose hocha la tête et essuya machinalement un verre.

- Ouais. Un bon ami…, reprit-t-elle en baissant les yeux et en rougissant.

Peut-être qu'il arrivait un jour, où l'on aimait quelqu'un sans comprendre pourquoi. C'était peut-être un jour où le cœur choisissait arbitrairement de décider à la place de la tête. Scorpius n'était pas son idéal sur tous les points, mais elle l'aimait, parce que son cœur lui disait que c'était lui, et qu'il se fichait bien du reste. Son cerveau avait cessé de fonctionner. Elle l'aimait, un point c'est tout.