PARTIE VIII – UN REFUGE POUR NOUS - FEVRIER 2027
Rose regardait sa Yué Lua. Elle en prenait grand soin. Les fleurs en forme d'étoiles scintillaient et elle, elle était enroulée dans sa couette. Elle venait de laver ses cheveux, qui retombaient mollement devant ses yeux maintenant. Elle avait enfilé un vieux pyjama, avec un t-shirt à l'effigie de son équipe de Quidditch préférée et un short bleu tout troué. La jeune-femme avait remonté ses chaussettes jusqu'à ses chevilles. Elle était sortie de son lit juste pour prendre une douche, et pour mieux le rejoindre tout de suite après. Elle renifla péniblement. Derrière la porte, elle entendait ses parents en train de parler.
- Je ne l'ai jamais vu comme ça Ron…
- Elle ne t'a rien dit ?
- On devrait peut-être faire quelque chose. Cela va faire deux mois maintenant…
- Elle ne va même plus en cours. Mais Hermione… Rose adore aller en cours !
Le ton dramatique de son père lui donnait presque envie de rire, s'il n'avait pas été couvert par une pointe d'inquiétude certaine.
- Je sais, je sais…
Elle se laissa tomber sur son oreiller et se retint de pleurer. Rose se trouvait pathétique et insupportable. Elle avait rompu avec Aaron le lendemain de la soirée karaoké de décembre dernier et depuis, elle s'était enfermée dans un mutisme si profond que personne n'avait réussi à l'en sortir. Pourquoi fallait-il toujours que tout soit compliqué dans sa vie ? Avec Aaron, tout aurait pu être si parfait ! Il aimait les expositions temporaires d'impressionnistes français, le café, se lever tôt le matin, rester discret et bien au fond d'un bar… Elle avait tout gâché. Vraiment tout gâché. Pourquoi fallait-il qu'elle aime ce petit prétentieux de Serpentard, l'un de ses meilleurs-amis, un homme qui aimait la mettre constamment au défi, qui la faisait chanter, danser devant toute une foule… Rose aurait souhaité être moins compliquée. Tomber amoureuse de Scorpius Malfoy. Non mais quelle idée. Quelle. Idée. Elle ferma les yeux.
Un garçon comme Scorpius, ça ne regardait pas les filles comme Rose. Rose était trop terne. Elle le savait. Scorpius, il aimait la lumière, les choses qui brillent et les trucs qui faisaient du bruit. Rose, elle était tout l'inverse. Rose avait attendu presque vingt-un an avant de tomber amoureuse. Et il avait fallu que ce soit de quelqu'un qui ne pourrait jamais l'aimer en retour. Alors oui, Rose broyait du noir. Elle n'allait plus en cours, remettait tout en question. Elle surréagissait, sans nul doute. Elle en avait bien conscience. Mais elle ressentait tellement de choses…
- Rosie chérie ? l'appela quelqu'un en toquant à la porte.
Elle répondit un petit « oui », étouffé par la couette et l'oreiller. La porte de sa chambre s'entrouvrit et son père entra avec une assiette dans les mains. L'odeur des cookies la fit se redresser et son père posa l'assiette sur sa table de nuit, qui menaçait déjà de s'effondrer sous le poids de ses manuels de droit.
- Merci papa.
- Tu veux bien me dire ce que tu as ?
- RON ! Pesta une voix derrière la porter. On avait parlé de subtilité, tu te rappelles ?
- Oui bah c'est pas mon fort la « subtilité » ! s'excusa ce dernier en grimaçant.
Sa mère entra à son tour et Rose esquissa un petit sourire pour les rassurer.
- Je vais bien, je vous jure. Juste une mauvaise passe. Et j'ai la grippe.
- Rose, tu as la grippe depuis deux mois. Tes amis t'envoient des lettres tous les jours. On est à deux doigts de recevoir une lettre du syndicat des hiboux aux ailes fatiguées par leur faute !répondit son père.
- Albus demande de tes nouvelles tous les jours au bureau des aurors…, murmura sa mère en s'asseyant à ses côtés.
- Faut pas s'inquiéter pour moi. Je vais bien.
Ils sursautèrent tous les trois quand quelqu'un tambourina à la porte d'entrée, à gros coups de poing.
- Je vais ouvrir, se leva Ron.
- Vaudrait mieux, oui, soupira Hermione. Sinon on n'aura bientôt plus de porte d'entrée !
Rose esquissa un vrai sourire cette fois, et laissa sa mère déposer un baiser sur le sommet de son crâne. On aurait pu penser qu'avoir une mère comme Hermione Granger soit un fardeau. Mais ça ne l'était pas, et ça ne l'avait jamais été pour Rose. Sa mère lui avait conseillé tellement de fois de ne pas trop se mettre la pression, de prendre du bon temps et de sortir avec ses amis… Rose avait compris que sa mère avait peur qu'elle s'ennuie, ou pire encore, qu'elle s'enferme trop dans les livres, dans un monde qui n'existait pas vraiment. Sa mère avait même demandé à Albus de veiller à ce que Rose n'étudie pas trop. Elle avait eu oncle Harry et son père pour ne pas se perdre e crouler sous le poids des études. Hermione Granger voulait juste s'assurer que sa fille ait la même chance qu'elle… Finalement, Rose n'aurait pu rêver meilleurs parents. Elle et sa mère se ressemblaient énormément, sauf que Rose n'avait pas la confiance et l'assurance de cette-dernière. Encore moins son courage.
- On t'aime tu sais ?
- Je sais, murmura Rose.
Et il y avait tellement plus grave que tous ses tourments de jeune adulte … Pourquoi fallait-il qu'elle soit aussi dramatique, et qu'elle inquiète autant de gens pour si peu ?
- ROSE ! C'est pour toi, cria son père d'en bas.
- Si c'est Albus, je n'ai pas envie de le voir, répondit Rose.
En fait, elle n'avait envie de voir personne. Elle avait besoin d'être seule. Albus, lui, la connaissait assez pour deviner en un battement cil que Rose s'était plongée dans une bulle hermétique au monde et qu'il fallait l'en sortir au plus vite. Sauf que Rose, elle, elle la trouvait confortable sa petite bulle hermétique. A l'intérieur, elle n'avait pas rompu avec Aaron, elle n'était pas amoureuse de Scorpius Hyperion Malfoy et elle n'avait pas une saloperie d'anxiété sociale qui lui dictait sa vie.
- C'est pas Albus, Rose, cria une nouvelle fois son père.
- T'es sûr ? s'étonna Rose.
Qui d'autre pouvait donc avoir envie de la voir quand elle boudait de la sorte ?
- Je fréquente ton cousin depuis sa naissance, donc oui, je suis certain. C'est pas ton cousin ! Affirma son père.
- Je veux voir personne.
Sa mère fronça les sourcils et se leva pour aller voir. Instantanément, Rose eut froid et se sentie seule. Vraiment seule. Elle entendit des pas dans l'escalier et sa mère retoqua à sa porte, pour y entrer tout de suite après, les sourcils bien froncés. Elle se rassit et regarda sa fille :
- Scorpius Malfoy est chez nous.
- QUOI ? Couina Rose.
Sa mère hocha la tête, comme si elle n'y croyait pas elle-même. Elle savait que sa fille et son neveu étaient amis avec Scorpius Malfoy. Bien sûr qu'elle savait. Ils ne s'en étaient jamais cachés, et Scorpius était même venu plusieurs fois chez les Potter. Ce qu'elle trouvait incroyable, c'était surtout le fait que son mari, Ron Weasley, l'avait laissé entrer chez eux sans rien dire et en se montrant même très accueillant. Ron n'avait jamais rien dit sur la relation de sa fille avec le fils de son ancien ennemi. Tout d'abord, parce qu'Hermione lui lançait toujours un regard noir quand il s'apprêtait à le faire. Ensuite, parce que ça aurait rendu sa fille malheureuse de savoir qu'il n'en était pas franchement ravi…
- Et ton père est en train de lui proposer des cookies, continua Hermione d'une voix presque fantomatique.
- Des cookies ? Répéta Rose.
- Il veut te voir.
- Dites-lui que je ne suis pas là.
Hermione caressa les cheveux de sa fille et descendit, en fermant la porte de sa chambre. Dans le salon, Scorpius et son mari discutaient à voix basse. Quand le blond se retourna, un cookie dans la bouche, en l'entendant arrivée, elle eu du mal à retenir son rire. Qu'il avait fière allure, l'héritier de la digne et noble famille des Malfoy, avec son cookie dans la bouche et ses cheveux blonds en bataille !
- Bonjour madame Weasley, se leva-t-il pour la saluer.
- Bonjour Scorpius.
- Je suis venu voir Rose, expliqua-t-il. Je l'ai entendu couiner en haut. Je sais qu'elle est ici.
Il était malin. Il avait tout de suite désamorcer les choses et faisait bien comprendre aux parents de Rose qu'il ne partirait pas sans l'avoir vue. Manifestement, il la connaissait bien. Hermione n'avait même pas eu le temps d'ouvrir la bouche pour lui annoncer que Rose n'était pas ici, qu'il avait déjà affirmé l'avoir entendu.
- Elle ne se sent pas bien, bredouilla Hermione. La grippe…
- Depuis deux mois ? Railla Scorpius. Écoutez, je veux juste lui parler. On se fait énormément de soucis pour elle avec les autres. Et je crois que je suis responsable de tout ça, continua-t-il en bafouillant légèrement.
Ron se leva à son tour, un peu menaçant :
- Qu'est-ce que tu as fait ?
- J'ai chanté avec elle…
Scorpius avait baissé la tête et passé une main dans ses cheveux. Il leur expliqua la soirée de décembre dernier. Hermione et Ron savaient que Rose travaillait dans un petit bar moldu. C'était même Hermione, qui avait conseillé à Rose de prendre cet emploi, pour essayer d'interagir un peu plus avec les gens. Rose savait que dans son futur professionnel, elle aurait à parler avec des inconnus et sa mère lui avait dit de commencer à s'entraîner, de se mettre en situation, dans un petit environnement. Les parents de Rose, savaient aussi qu'elle était sortie avec Aaron. En revanche, ce qu'ils ne savaient pas, c'était que Rose avait chanté devant tout le monde ce soir-là, et qu'ils l'avaient fait ensemble Scorpius et elle. Depuis, Rose n'avait plus reparlé à personne.
- Tu penses qu'elle boude et s'est enfermée à la maison parce que tu l'as faite chanter dans un tout petit bar tout miteux ? Résuma Ron.
- Oui. Je sais que Rose a des limites et qu'elle a peur de tout… Je suis peut-être allé un peu loin cette fois-ci, je n'ai pas fait attention et elle avait l'air de s'amuser !
- Monte la voir et défonce sa porte s'il le faut, soupira Ron en se rasseyant.
Scorpius hocha la tête et n'en attendit pas plus pour monter quatre à quatre les escaliers. Hermione se posa à côté de son mari, et prit un cookie à son tour en regardant amoureusement Ron.
- Il l'a fait chanter devant des gens Hermione…, répéta-t-il. Tu savais que Rose en était capable ? Qu'elle avait progressé à ce point ?
- Non. Je ne le savais pas, avoua-t-elle.
Elle s'allongea et reposa sa tête sur ses genoux. Peut-être que Rose allait mal parce que tout commençait à aller mieux pour elle, et que ça l'effrayait…
A l'étage, Scorpius inspirait calmement. Il frappa une première fois à la porte de la chambre de Rose. Il savait que c'était elle, parce que son prénom était écrit dessus et décorée avec des dessins d'étoiles, de fleurs, de livres et d'aigles animés, que Telma avait du peindre un jour en venant ici. Il refrappa encore une fois, et n'entendit aucune réponse. Il décida d'entrer. Il n'avait jamais vu la chambre de Rose. Mais elle était exactement comme il l'imaginait : parfaitement bien rangée. Il y avait un mur entier de bibliothèques sur lesquelles étaient rangés des livres, des romans, des manuels. Il y avait une petite penderie, avec énormément de vêtements accrochés dessus, et des chaussures aussi. Elle avait un grand bureau aussi, qui était juste en-dessous d'une grande fenêtre dans les volets avaient été fermés. Les crayons étaient tous dans leurs pots, triés par couleurs, les cahiers, les parchemins, bien alignés, bien roulés … Il y avait la Yué Lua, dont les fleurs scintillaient toujours et reflétaient doucement la lumière qui passait à travers les persiennes des volets. Enfin, il y avait son lit. Lui, était en désordre. Il y avait beaucoup de coussins et d'oreillers, et une masse informe, enroulée dans une couette, qui semblait respirer de temps à autre. Sur la table de nuit, il y avait une assiette de cookie. Scorpius prit la liberté de s'asseoir et en prit un. Il se demanda s'il y avait des cookies dans chaque pièces de cette maison…
- Papa ?
- Pas que je sache, répondit Scorpius en souriant. Mais peut-être que dans vingt ans quelqu'un se présentera à ma porte en m'annonçant l'heureuse nouvelle !
Rose se redressa d'un coup, sa couette sur la tête et écarquilla les yeux, ronds comme des soucoupes.
- J'ai une hallucinations hypnagogiques ?
Scropius était dans sa chambre, assis sur son lit, et en train de mettre des miettes de cookie partout dessus…
- Ce qui veut dire ?
Scorpius avait ce sourire doux et adorable, celui qu'il faisait toujours quand elle prononçait un mot qu'il n'avait jamais entendu.
- Propre aux états de semi-conscience qui précèdent le sommeil, expliqua-t-elle par réflexe.
Scorpius hocha la tête, et Rose sut qu'elle ne rêvait pas.
- Qu'est-ce que tu fais ici ? Demanda-t-elle.
- Et toi ? Qu'est-ce que tu fais ici ? T'es pas clinomane Rose. Tu adores te lever aux aurores.
Il la regarda, essayant de poser un diagnostic. Rose avait des cernes assez prononcés, plus que d'ordinaire. Ses lèvres étaient toutes gercées à force d'avoir été mordillées. Il résista à l'envie de passer une main dans ses cheveux roux et humides, qui dégoulinaient encore sur sa nuque. Dans la poubelle sous son bureau, il y avait des mouchoirs usagers et des emballages de confiseries en tous genres.
- Je broie du noir, répondit-elle.
- Pourquoi ?
Ils avaient tous l'habitude avec Rose. Quand quelque chose n'allait pas, elle se renfermait sur elle-même et il était impossible de lui parler. Elle n'écoutait pas. Il fallait juste lui donner du temps.
- Je suis désolé, soupira Scorpius. J'aurais pas du te défier.
- J'ai rompu avec Aaron, lâcha-t-elle enfin.
Rose n'avait pas envie qu'il se sente coupable. Surtout pas pour l'avoir fait chanter et passer l'un des plus beaux moments de sa vie. Surtout pas… Rien n'était de la faute de Scorpius. Tout était de la faute de Rose et de son cœur aussi étrange que sa tête, qui avait décidé de la faite tomber amoureuse de Scorpius.
Scorpius lui, avait arrêter de respirer. C'était bizarre d'entendre ces mots. « J'ai rompu avec Aaron »… Il pensait être content, mais il ne l'était pas vraiment. Quand il voyait le mal que ça faisait à Rose, il ne l'était vraiment pas du tout en fait.
- T'es pas la première à avoir le cœur brisé Weasley.
- J'aime pas quand tu m'appelles Weasley, murmura-t-elle.
- T'es pas la première à avoir le cœur brisé, Rose, corrigea-t-il.
Elle n'avait pas vraiment le cœur brisé. Elle aimait bien Aaron. Mais elle ne l'aimait pas. Pas comme elle l'aurait voulu, ni même comme elle aurait du. Elle se recroquevilla et sa couette glissa sur ses épaules.
- T'as un cil sur la joue.
Rose frotta sa joue sans atteindre le cil.
- Je peux ?
Elle hocha la tête et il le lui enleva. Rose eut la certitude à ce moment précis, que son cœur n'était pas brisé. Peut-être était-il un peu claudicant, un peu anormal, mais il battait bien. Scorpius avait touché sa joue comme si elle était brûlante. Non pas qu'elle le soit. Scorpius savait juste à quel point Rose n'aimait pas les contacts physiques.
- Tu veux qu'on lui casse la gueule ? Lui proposa Scorpius.
Elle leva les yeux au ciel.
- Non. Ta proposition est ridicule et révélatrice d'un comportement machiste qui sous-entendrait que je suis bien incapable de défendre moi-même mon honneur s'il avait été heurté, ce qui n'est pas le cas.
Il s'esclaffa et elle le bouscula du coude, en comprenant qu'il l'avait simplement provoqué, sachant pertinemment qu'elle sortirait un truc de ce goût-là.
- En plus, c'est moi qui ai rompu avec lui, murmura Rose.
- Pourquoi ?
Ça lui coûtait de l'admettre, mais Aaron était parfait pour elle. Aaron avait tout de suite cerné Rose et son besoin de confort, d'habitudes… Rose haussa les épaules. Elle n'avait pas vraiment la réponse. Scorpius sentit son coeur lui serrer. Il avait vraiment envie de la prendre dans ses bras et lui murmurer une connerie du style « Tout ira bien », ou « moi je suis là ».
- Faut que tu te bouges, déclara enfin Scorpius. Ça fait deux mois que tu sors pas.
- J'ai pas envie de sortir.
- Je te demandais pas vraiment ton avis.
- T'as pas vraiment à me dire ce que je dois faire, lui rétorqua-t-elle sur le même ton. Et j'ai du travail à faire. J'ai une dissertation à rendre.
Scorpius se leva et alla jusqu'à son bureau. Il y avait un dossier, complet. La photo de Rose y était accroché. Il lut rapidement les termes « échanges », « droit » et « Japon », sans y faire plus attention. Il termina de fouiller des yeux son bureau et trouva la dissertation. Elle était déjà écrite, faisait plus de huit pages et devait être manquait juste son nom, qu'il écrivit lui-même en empruntant une plume.
- Tu peux pas t'enfermer ici juste parce que c'est confortable et douillet. La vraie vie, c'est dure et embarrassant. Je sais que c'est compliqué pour toi, que ça l'a toujours été. Mais tu peux pas réagir comme ça.
- C'est facile pour toi de dire ça, s'emporta Rose en se levant.
Scorpius profita de la voir lever, pour la prendre par la taille et la balancer sur son épaule. Elle le frappa au niveau du dos, de ses poings, lui hurlant de la lâcher tout de suite. Il l'ignora royalement et sortit de la chambre, avant de commencer à descendre les escaliers. Elle se débattit. Ses parents, toujours sur le canapé, regardèrent la scène, un peu interloqués :
- Puis-je te demander pourquoi tu portes ma fille comme s'il s'agissait d'un vulgaire sac à patates ? Lui demanda le père de Rose.
Scorpius se tétanisa. Il avait oublié les parents de Rose. Il la reposa immédiatement et ouvrit enfin la bouche :
- Je voulais l'emmener faire un tour.
- Ok, approuva sa mère.
- Ok ? s'étrangla Rose. Il est en train de m'enlever et toi tu dis « Ok » ?
- Es-tu en train d'enlever ma fille Scorpius ?
- Non, répondit ce dernier.
- Tu vas la ramener ?
- Oui.
- Tu vois, fit sa mère. Il ne t'enlève pas du tout, mon coeur.
Rose pesta et ouvrit la porte d'entrée pour sortir elle-même. Elle enfila des tongs et Scorpius la regarda, effaré :
- Tu vas pas sortir en claquettes-chaussettes quand même ?
- Et pourquoi pas ?
- Je refuse de marcher dans la rue à tes côtés. C'est trop moche.
Rose leva les yeux au ciel :
- Je vais chercher une paire de basket dans ma chambre.
- Et si tu pouvais par la même occasion enfiler un jean ça serait parfait chérie ! Ajouta son père qui feuilletait la Gazette du sorcier.
Rose et Scorpius rougirent tous deux. Pour l'une ça n'avait rien de nouveau, pour l'autre, c'était de l'inédit. Rose remonta les escaliers à toute vitesse et Scorpius resta planté sur le perron des Weasley. Il n'avait même pas fait attention à la tenue de Rose… Cette dernière redescendit quelques minutes après. Elle s'était changée et portait désormais un pull bleu clair dix fois trop grand pour elle et un jean.
- Estime-toi heureux que je sois descendue. J'aurais très bien pu m'enfermer à clés et jeter une multitude de sortilèges pour verrouiller l'entrée de ma chambre.
- T'es ridicule Rose, riposta Scorpius.
Rose lui tira légèrement la langue en enfilant ses vieilles Doc Martens et son écharpe bleue.
- On sort pas longtemps hein ? Lui demanda-t-elle.
- Non. Pas longtemps, la rassura-t-il. Je vais te montrer l'endroit où je vais quand je fais ma « Rose qui boude ».
Elle le fusilla du regard et accepta son bras. Ils transplanèrent jusqu'au Chemin de Traverse. Ils dévalèrent l'allée principale à toute allure. Rose courrait presque derrière Scorpius. Ses jambes étaient dix fois plus courtes que les siennes, et là où il faisait un pas, elle avait presque besoin d'en faire cinq. Il ralentit un peu, en lui souriant. Rose comprit enfin :
- On se dirige vers la boutique de ta tante.
- Ouais.
Ils entrèrent et directement, Daphné Greengrass embrassa son neveu et lui donna les clés de l'arrière -boutique.
- Quand j'étais petit, je venais souvent ici. Ma mère est très fragile, et souvent malade. Mon père, il travaille comme un acharné pour se faire pardonner ses erreurs passées. Comme si le fait de remplir de la paperasse en un temps records allait effacer sa lâcheté et les atrocités qu'il a laissé être commises.
Rose le laissa parler. Scorpius était toujours souriant, riait souvent. Elle ne l'avait jamais vu en colère, ni même malheureux. Il lui arrivait de bouder, mais ça ne durait jamais très longtemps. Il ne parlait jamais de son enfance, à qui que ce soit. Quand ils entrèrent dans le local, immense, il désigna le capharnaüm qui les entourait. Des vêtements étaient éparpillés partout par terre. Il y en avait sur les étagères, dans des cartons…
- Aide-moi à faire une cabane, lui demanda-t-il.
Elle fronça les sourcils, mais lui obéit. Entre plusieurs chaise et sous une table, ils empilèrent des couvertures qui sentaient le chat, et des vieux uniformes de Poudlard. Rose lui passait les vêtements et les draps machinalement et Scorpius construisait son petit havre de paix. Une fois terminé, il entra à l'intérieur et pencha la tête pour tenir sous la table et les couvertures. Il invita Rose à le rejoindre, qui a quatre pattes, finit par pénétrer dans la petite cabane. Scorpius inspira et il chercha les mots. Il s'était toujours senti en sécurité sous toutes ces couvertures. Alors, il commença à parler, à se confier :
- Chez moi, tout est rangé, parfait. Mon père a toujours voulu tout maîtriser et moi, ça me rend dingue depuis tout petit. Il fallait que je sois le parfait petit aristocrate, pour plaire à mes grands-parents, et même à lui. Que j'ai de bonnes manières, une certaine morale. Que je comprenne l'importance de mon nom. Mais bordel… C'est qu'un putain de nom. Un nom de lâche, un nom de mangemort.
- Scorpius…
Ce dernier avait planté ses yeux dans les prunelles chocolats de Rose. Il ne savait même pas qu'il avait autant de colère en lui avant d'avoir commencé à parler. Pourtant, Rose, d'un seul mot, avec seulement son prénom, l'avait calmé. Il s'approcha d'elle :
- Quand tout était trop lourd, je venais ici, répéta-t-il. Et je me faisais des cabanes avec les vieux vêtements. J'avais l'impression de ne pas être à ma place. Prés de ma mère, je faisais trop de bruits et je la dérangeais car elle avait besoin de repos. Mon père lui, il pensait que je le distrayais et le détournais trop de son boulot. Personne ne voulait de moi. Comme ces vêtements… On les jette et on les refourgue dans des pièces dans lesquelles personne ne va.
Rose ramena ses genoux contre sa poitrine :
- Je suis allé à Serpentard alors que le Choixpeau hésitait avec Gryffondor. J'ai pensé à la peine que ça ferait à mon père. Je me suis juré que ce serait la dernière chose que je ferai pour lui.
- Pourquoi tu me dis tout ça ? Chuchota Rose.
Il lui prit la main et baissa les yeux :
- Parce qu'on a tous une vie compliquée, qu'on a tous nos refuges. Mais qu'un jour, il faut en sortir, de nos refuges, sinon ils se transforment en prisons. Faut que tu te reprennes Rose. Tu peux pas rester sous ta couette, et moi, je peux pas rester sous mes cabanes de vielles fringues dégoûtantes.
- Geborgenheit… répondit Rose. C'était ton geborgenheit.
- Oui. Mon geborgenhait. Mon refuge.
Ils étaient si proches qu'ils sentaient le souffle de l'autre sur leurs bouches. Il y avait quelque chose d'intime ici, qui les liait. Rose posa la tête sur ses genoux et le regarda attentivement :
- C'est si dur pourtant… Je suis toujours seule en cours. Je n'ai pas d'amis, je ne sors pas. Je suis incapable de prendre une décision, ou de faire quelque chose qui me plaît par moi-même, juste parce que j'ai peur du jugement des autres.
- T'es tellement dure avec toi-même, susurra-t-il. Tu as des amis, même en-dehors de nous. Emma t'adore. Tu prends des décisions. Tu as choisis la fac de droit magique alors que tu avais mille propositions de stages et d'emplois au sein du Ministère. Tu fais des choses. Peut-être qu'on t'y pousse, mais Rose, tu finis par les faire ces choses…
Il baissa la tête. Son sang pulsait dans ses oreilles :
- Tu sais, t'es incroyable, Rose.
Le souffle de Rose resta bloqué dans ses poumons.
- Accepte de ne pas forcément correspondre à ce qu'attendent les gens, de ne pas toujours te conformer à leur critères, leurs valeurs, mais ose affirmer ta différence, parfois même quand elle dérange. Lâche prise sur l'image que tu souhaites donner aux autres… Des gens t'aiment, qu'importe le reste.
- Non. Ils me trouvent bizarre. J'ai un comportement de folle, d'évitements de situations. J'anticipe tout. Les gens comme moi, craignent les situations que l'on perçoit comme dangereuses, et on adopte des stratégies pour les contourner, y échapper. Quand je me sens en danger, que ça arrive, le cœur s'emballe, la respiration se bloque ou s'accélère, on perd l'équilibre, on a des bouffées de chaleur. On a peur des symptômes, ce qui ne fait qu'accroître l'anxiété elle-même, et là, c'est parti pour un manège fou qui ne s'arrête jamais, un cercle vicieux infini. Les gens banalisent. Ils pensent qu'on a tous connu quelques peurs, et qu'on les a surmontée, que ce n'est pas si grave, que ce n'est rien, qu'on devrait juste nous secouer, prendre sur nous-mêmes. Ces réactions nous isolent et nous font nous sentir encore plus honteux.
- J'ai eu cette réaction.
- Oui.
- Je suis désolé. Parfois, je te pousse en pensant que c'est ce qu'il faut faire, mais je ne me rends pas compte de ce que cela t'inflige, ce que ça te coûte.
Même lors du karaoké. Il n'avait pas la sensation de l'avoir poussée et pourtant il s'en voulait. Il savait comment faire pour la provoquer, lui faire faire les choses…
- Je le sais, sourit-elle.
Elle prit le menton de Scorpius dans ses mains et lui fit relever la tête. Elle réfléchit, l'espace d'une seconde et se jeta finalement dans ses bras, sans réfléchir, parce qu'elle en avait besoin, mais surtout, très envie, malgré sa peur. Elle referma ses mains sur son dos et posa sa tête sur son épaule. Scorpius s'était raidi sous le coup de la surprise. Il finit par se détendre et accepta l'étreinte en refermant à son tour ses bras contre son corps. Il caressa son dos. Ses cheveux roux lui chatouillaient les mains. Il ferma les yeux, nichant son nez contre son cou. Rose, elle, se sentait rechargée. Comme si être dans les bras de Scorpius lui donnait une énergie qu'elle était incapable de canaliser, tout en la calmant … Dans cette étreinte, Rose se rassurait elle-même. Mais elle rassurait aussi l'enfant qu'avait été Scorpius. Lui, il découvrait un tout autre refuge. Il pensait que rien ne pouvait plus réconfortant que des couvertures et des vêtements entassés sur une table. C'était avant de connaître l'effet des bras des Rose autour de lui et celui de ses boucles épaisses contre ses doigts…
Ils restèrent un long moment comme ça. Tout recroquevillés, penchés. C'était inconfortable. Pourtant, ils auraient pu rester des heures et des heures comme ça. Finalement, Rose brisa leur étreinte avec un petit sourire et sortit la première de la cabane.
- Allez viens. J'ai besoin de boire un chocolat chaud…
Il s'esclaffa et se releva à son tour, pour se rendre au Chaudon baveur. Il commanda deux chocolats chauds, qu'il apporta à la table du fond, où s'était installé Rose.
- Demain, tu iras en cours ? Lui demanda-t-il en lui donnant sa boisson.
- Oui. Et j'irai rendre visite à Albus.
- Tu lui manques. Il sera content de te voir, fit Scorpius.
- Et j'écrirai à Ryley, Telma et Oscar.
- Je peux leur demander de venir à l'appartement demain.
- Ce serait génial, sourit Rose.
Elle but une gorgée, appréciant la chaleur et se rappelant de celle qui l'avait envahie quand elle avait pris Scorpius dans ses bras. Ils discutèrent de tout et de rien, de leurs études, des révisions de Scorpius pour passer les dernières épreuves pour devenir apprenti auror, de Telma qui allait être exposée dans une galerie Londonienne, d'Oscar qui montait encore l'un de ses plans foireux pour sortir avec elle, et de Ryley, qui semblait avoir un nouveau petit-ami.
Rose l'écouta rire à mesure qu'il racontait les choses qu'elle avait manqué. Elle tomba encore plus amoureuse.
Lui, il la regarda sourire et photographia mentalement son visage pour ne jamais l'oublier. C'était lui, qui la faisait sourire…. Il trouvait ça merveilleux.
Le rire de Rose se perdit, quand elle remarqua une jeune femme, en train de dévorer Scorpius des yeux. Il fallait dire qu'il était beau… Rose aussi, le dévorait du regard. Mais Scorpius, il avait l'habitude qu'on le regarde comme ça. Elle soupira. Jamais il ne se passerait quoique ce soit entre eux. Elle était trop banal, et lui, il était si lumineux. On ne voyait que lui… Ils étaient peut-être amis, mais ils étaient si différents… Scorpius il lui fallait une aventurière, comme cette fille brune qui le défiait presque des yeux. Il méritait tant d'être heureux…
- Y'a une fille là-bas, qui arrête pas de te regarder, fit-elle en riant et en désignant la brune qui rougit instantanément.
Scorpius se pencha, pour mieux la voir et haussa les épaules.
- Je m'en fiche.
- Tu lui plais.
- Peut-être.
- Elle ne te plaît pas ?
Scorpius regarda la jeune fille assise au bar et haussa une nouvelle fois les épaules.
- Si, elle est mignonne.
La brune lui fit un clin d'œil auquel Scorpius resta froid et impassible comme un bloc de glace.
- Pourquoi tu l'ignores ?
Scorpius n'ignorait jamais une fille.
- Est-ce qu'il faut que je te lance un défi pour que tu l'abordes ? Plaisanta Rose.
Rose ne défiait jamais personne. C'était une première. Scorpius croisa les bras :
- Non, s'esclaffa-t-il.
- Je te défies d'offrir un verre à la fille qui te plaît ! Lança timidement Rose.
Scorpius arrêta de rire et décroisa les bras. Il observa Rose un long moment, en silence. Puis il décida que c'était le bon moment, et qu'il n'attendrait pas plus longtemps, qu'il n'attendrait pas un autre Aaron, et que lui, il était prêt à tout pour être avec elle, et passer toutes ses journées comme celle-ci, avec elle. Il désigna d'un geste du menton le chocolat chaud de Rose :
- C'est déjà fait.
