PARTIE X – LE PAYS DU SOLEIL LEVANT - AVRIL 2027
Rose inspira calmement et essaya de se donner du courage. Elle leva la main et la rabaissa mollement en laissant son bras pendre mollement le long de son corps. Cela faisait quinze minutes qu'elle se balançait d'avant en arrière sur le perron de l'appartement où habitaient Scorpius et Albus.
Elle avait peur. En fait, Rose n'avait jamais eu aussi peur de toute sa vie. C'était ce qu'il lui confirmait qu'elle prenait la bonne décision. Rose était sûre d'elle. Elle ne l'avait jamais autant été. Pourtant, elle était effrayée.
Elle inspira une nouvelle fois. Ce n'était jamais que sa cinquième tentative depuis qu'elle était ici. Elle arrêta finalement de réfléchir. Rose réfléchissait toujours beaucoup trop de toute façon. Elle toqua à la porte et son cousin lui ouvrit, les cheveux en bataille.
- Rose !
- C'est mon prénom, fit-elle joyeusement.
Il l'observa, déconcerté. Rose ne venait jamais à l'improviste. Ca ne lui ressemblait pas du tout.
- Je veux dire… Salut, se reprit-elle gênée.
- Tu as un problème ? s'inquiéta-t-il.
- Oui.
Albus la fit s'assoir sur le canapé, recouvert de vêtements. Rose poussa du bout des doigts une chemise qui devait appartenir à Scorpius.
- Enfin, non pas vraiment.
- Rose…
- J'ai un truc à te dire, murmura-t-elle.
- C'est grave ?
- Non.
- Moi aussi j'ai un truc à te dire alors ! Sourit Albus.
Rose devina tout de suite de quoi il s'agissait et se mit à sautiller dans tous les sens avant de courir dans les bras de son cousin.
- Je suis si fière de toi !
Albus riait aux éclats et faisait tournoyer Rose dans les airs. Quand il la lâcha, il exécuta une petite révérence :
- Tu as devant toi, un futur auror confirmé ! On a prévu de fêter ça ce soir, on allait justement vous envoyer des hiboux avec Scorpius…
Albus avait réussis le concours. Il l'avait passé… C'était incroyable. Elle imaginait sans peine le bonheur qu'il devait ressentir. Cela faisait presque deux ans et demi qu'Albus et Scorpius se préparaient à passer les épreuves…
- Et Scorpius ? Demanda Rose précipitamment. Il l'a eu ? Dis ! Il l'a eu ?
Albus hocha la tête et Rose se remit à danser toute contente. Elle ressentait tellement de joie, tellement de fierté... Ca parcourait ses veines, son corps tout entier, drogué par cette chaleur.
- Qu'est-ce que tu voulais me dire toi ? La ramena-t-il à la réalité.
Rose se calma instantanément et arrêta de sautiller dans tous les sens. De tous ses proches, c'était d'Albus dont elle craignait le plus la réaction.
- Je vais partir, souffla finalement Rose.
Ils n'avaient jamais été séparés. D'aussi loin qu'elle se souvienne, Albus avait fait partie de sa vie. Il était né seulement trois mois avant elle, ils avaient été élevés ensemble, le père et la mère d'Albus étaient son parrain et sa marraine. Ils avaient joué ensemble. Ses premiers mots, Rose les avait adressé à Albus. Son premier vol sur un balais, c'était aussi Albus qui le lui avait fait faire. Certes, elle lui avait vomis dessus en retour… Ses premiers amis, elle les connaissait grâce à Albus. Rose devait tant de choses à son cousin. La seule idée d'être séparée de lui, lui faisait mal. Pourtant il le fallait. Rose en avait besoin.
- Cool, tu veux que je vienne ? Fit Albus calmement.
- Je vais partir seule.
Cette première affirmation fut un premier pincement au cœur d'Albus. Il posa les mains sur ses genoux, avant de se relever. Il fit le tour du salon et Rose étudia l'appartement, un sourire en coin. Il y avait des photos sur tous les murs, si bien qu'on ne devinait même plus leur couleur d'origine. Sur beaucoup de clichés, il y avait Oscar, Ryley, Albus et Scorpius. Sur d'autres, on y trouvait Telma les doigts couverts de peinture et en train de manger. On les voyait poser fièrement devant les statues de Poudlard, emballées dans du latex, devant les tableaux cachés par un tissu noir. On y voyait Albus, suspendu à la grande aiguille de Poudlard, Scorpius, nu et en train de plonger dans le lac de Poudlard… On y voyait Rose, en train de se faire gronder par Madame Deauclair qui pointait son manuel ouvert sur la page du Kamasutra. Elle esquissa un sourire… C'étaient de beaux moments…
- Combien de temps ? Demanda Albus.
- Six mois, répondit Rose.
Le sourire d'Albus se fana immédiatement. Il fronça les sourcils et des tas de questions se mirent à fuser dans sa tête. Pourquoi ? Comment ? Quand ? Albus se faisait du souci. Rose ne faisait jamais rien sur un coup de tête. Depuis quand songeait-elle à partir aussi longtemps ?
- Tu pars où ?
- Au Japon.
- Au Japon ? s'étrangla Albus.
Ce n'était pas la porte à côté...
- Ils ont un super programme d'échange en droit international magique. Tu sais, c'est ce que je veux faire depuis très longtemps, mais je n'avais jamais eu le courage de poser ma candidature. Quand je l'ai fait, je ne m'attendais pas à avoir une réponse positive.
- Bien sûr que tu allais avoir une réponse positive ! s'emporta légèrement Albus.
Rose était une sorcière brillante et une femme intelligente. Ils auraient été bien stupides de rejeter sa candidature. Il se rassit et frotta sa barbe de trois jours.
- Pourquoi tu fais ça Rose ?
Elle baissa la tête, se sentant presque coupable. Quand elle s'imaginait seule, à Tokyo, elle avait presque envie de pleurer. Elle allait être toute seule, dans un environnement qu'elle ne connaissait pas.
- Parce que je le peux, et qu'il faut que je le fasse.
Son père avait pâlit quand elle lui avait annoncé. Sa mère s'était mordillée les lèvres et son frère lui, l'avait félicité chaleureusement. Hugo faisait toujours tout chaleureusement de toute façon… Il lui avait même demandé s'il pourrait lui rendre visite au Japon. Hugo et Rose s'adoraient sincèrement et ils avaient cherché ensemble tout l'après-midi ce qu'ils pourraient visiter ensemble au Japon quand il viendrait. Hugo avait tout de suite exiger de voir la Grande Serre Magique du Japon. Rose n'en avait jamais attendu moins de lui… Son oncle Harry lui avait tout de suite donné une accolade chaleureuse et Ginny s'était empressée de contacter l'une de ses anciennes connaissances du temps où elle était joueuse de Quidditch et qui habitait au Japon pour lui demander si le quartier où logerait Rose était bien fréquenté. Annoncer son départ à Albus, était la dernière étape.
- Tu pars quand ?
Rose grimaça face à la question de son cousin. C'était peut-être par crainte de rendre son voyage plus réel. Mais Rose avait tellement laissé tarder les choses. Elle était au courant depuis fin mars et pourtant, elle avait laissé traîner les choses et avait attendu le dernier moment pour l'annoncer à Albus. Elle savait qu'il s'inquièterait et qu'en lui parlant, elle n'aurait plus le choix : elle serait obligée de partir. Tout serait si réel…. Elle était dos au mur maintenant.
- Demain.
- Demain ? s'écria Albus.
- Qu'est-ce qui se passe demain ? Bailla Scorpius en arrivant.
Il était torse nu et ne portait qu'un pantalon en toile. Rose rougit instantanément et furieusement en détournant le regard. Albus jeta un vieux t-shirt à Scorpius, qui l'enfila en levant les yeux au ciel :
- Salut Rose, murmura-t-il enfin. Qu'est-ce que tu fais ici ? Et qu'est-ce qui se passe demain ?
Il lui offrit un sourire éclatant et lumineux, qui fit fondre son courage comme neige au soleil. Albus leva les mains en l'air, faisant comprendre par ce geste que c'était à Rose de répondre, et non à lui.
- Je m'en vais, couina Rose.
Immédiatement, Scorpius arrêta de se servir du jus d'orange et posa la brique. Au ton de Rose, légèrement fuyant et trop aigüe, il devina qu'il y avait un problème. Il insista, en regardant Rose un long moment, qui se cacha derrière ses cheveux.
- Je vous laisse, murmura Albus. Je vais faire un tour …
Rose le supplia du regard, mais Albus s'avança vers la porte derrière lui, non sans jeter un dernier coup d'œil inquiet sur le salon. Lui, il était prêt à laisser filer Rose. Toute façon, il n'avait pas le choix. Rose était libre de faire ce qu'elle voulait, et ce qu'elle jugeait bon pour elle. Si sa cousine allait atrocement lui manquer, il avait conscience que ce voyage ne pourrait que lui faire du bien. Il était peut-être temps que Rose s'envole, découvre de quoi elle était réellement capable, qu'elle se rende compte d'à quel point elle était plus forte qu'elle ne l'imaginait. Albus n'était pas sûr que Scorpius le comprenne, en revanche. Il claqua la porte derrière lui et quand il le fit, un silence lourd s'abattit dans l'appartement.
- Je pars pour six mois. Et je pars demain.
Le verre que Scorpius tenait entre ses mains se brisa en un million de morceaux. Du sang se mit à dégouliner le long de ses doigts. Elle se précipita vers lui, inquiète. Scorpius sortit sa baguette et fit arrêter de le sang de couler en serrant les dents. D'un geste sûr, il donna un dernier coup de baguette pour nettoyer les dégâts.
- Dis quelque chose, souffla Rose en baissant la tête.
- Tu fuis.
C'était une accusation. Son ton était si dur et si cassant. Comme celui de l'explosion du verre. Rose ne s'y attendait pas.
- Non.
- Alors pourquoi tu pars ? s'écria-t-il.
- Parce que j'en ai besoin. J'ai besoin de prendre du recul, de découvrir d'autres choses, de voir de quoi je suis capable. J'en ai marre de mes altshmerz.
- N'essaie pas de m'apprendre un autre mot allemand. Je n'en ai vraiment pas envie, grogna Scorpius.
- Pourtant, il désigne parfaitement ce que je vis tous les jours. Mes angoisses qui se répètent qui s'accumulent, une inquiétude qui revient inlassablement. J'ai toujours peur que les gens ne m'aiment pas pour ce que je suis. Ou quand ils le font, je ne comprends pas pourquoi. Tu ne sais pas ce que c'est, de se dire tous les jours que je ne vous mérite pas, tous autant que vous êtes, d'avoir peur de vous ennuyer, de vous déranger, de ne pas être la parfaite petite Weasley que tout le monde voudrait que je sois.
- Mais Rose, c'est faux, fronça les sourcils Scorpius. Jamais je n'ai…
- Quand on était à Poudlard, le coupa-t-elle. J'avais peur de ce que les autres pensaient, j'ai toujours la même peur aujourd'hui, mais avec mes amis c'est encore pire. Je peux pas m'empêcher de penser qu'un jour, vous allez en avoir marre de moi et de mes mots à la con.
- A la con ? Répéta Scorpius.
Rose aimait les mots. Elle disait toujours qu'il était leur plus grande source de magie, qu'ils étaient tous puissants, même s'ils n'étaient pas tous des formules magiques…
- A la con, affirma-t-elle. C'est la juste expression.
- Je les aime, moi, tous tes mots à la con, avoua Scorpius.
- Je sais.
- Non tu sais pas, ricana le blond.
Il fit le tour du salon et se réfugia dans sa chambre, comme l'aurait fait un ado de seize ans. Rose sur les talons, il la laissa entrer dans sa chambre. Rose avait les larmes aux yeux sans trop savoir pourquoi. C'était peut-être la perspective de ne plus revoir Scorpius avant longtemps, de partir loin d'ici …
- Lève les yeux, lui ordonna Scorpius.
Il lui attrapa doucement le menton et lui fit regarder le mur juste en face de son lit. Il était recouvert de centaines de petits papiers. Elle se frotta les yeux, pour chasser ses larmes et pour y déchiffrer les lettres que Scorpius avait écrits dessus. « Nefelibata », « Clinomane », « komorebi », « Hygge », « Tance », « Jusan », « fernweh » « Impavide », « Pétrichor », « Ukigai », « Fika », « eccédentésiaste », « immarcescible », « hypnagogique »… Tous les mots avaient leurs définitions, que Scorpius avait inscrit également, juste en-dessous. Scorpius les avait toujours tous apprit, depuis qu'ils se connaissaient. Certains papiers étaient jaunis, tout abimés. Certains étaient vieux et dataient de leur première année à Poudlard. Rose les effleura du bout des doigts.
Pour Scorpius, tout était étrange. Il avait l'impression d'être dans une autre dimension, une dimension où Rose était dans sa chambre, devant son mur de mots. Il prit conscience de tout ce qui était en train de se passer. Depuis qu'il connaissait Rose, il n'avait jamais oublié un seul de ses mots, ou de leurs définitions. Il les avait noté dans un carnet, tous les soirs. Peut-être qu'il avait toujours été un peu amoureux d'elle, au final. Il n'arrivait pas à déterminer quand, exactement, il était tombé amoureux d'elle. Un jour, il l'avait juste réalisé. C'était bien plus fort qu'une simple attirance. Ca avait toujours été là. Il se demanda s'il y avait un mot pour désigner ce sentiment… Cette chose qu'il avait au coeur quand il pensait à Rose. Il avait juste réalisé un jour qu'il voulait vraiment voir Rose le lendemain, et le jour d'après et le jour encore d'après… Il venait de réussir toutes ses épreuves pour devenir auror. Il n'aurait probablement jamais le temps d'aller voir Rose au Japon, comme elle, n'aurait pas le temps de le recevoir de toute façon…
- T'as pas besoin de partir à l'autre bout du monde.
- Si, affirma Rose en se tournant vers lui.
Il s'assit sur le sol, contre son lit et soupira. Rose le rejoignit et déglutit.
- Est-ce que je te plais vraiment ? Lui demanda-t-elle
- Oui.
Ca l'énervait qu'elle en doute encore. Ca faisait bouillir son sang …
- Le problème, c'est que je ne comprends pas pourquoi.
- Pourquoi quoi ?
- Pourquoi je te plais.
Il posa sa tête contre le rebord de son lit, épuisé.
- On est si différent. Tu es si vivant, si libre. Tu fais toujours ce que tu as envie de faire. Moi, je suis coincée, limitée, trop prudente. J'ai peur de tout, je suis ennuyante, je me refuse tout. Tu es un aventurier. Tu pourrais avoir n'importe quelle fille. Tu es beau, lumineux, gentil, t'as de l'humour, t'es charmant. Je suis terne. Je n'ai rien. Tu devrais avoir une aventurière. Une fille comme Sally.
- Comme qui ? Couina-t-il sans voir de qui elle parlait.
- Peu importe. Je devrais pas te plaire. Tu te trompes.
- T'as pas a décidé de ça Rose. T'es brillante, mais tu contrôles pas ce qui se passe dans ma tête. Prétendre savoir ce qui est le mieux pour, de qui je devrais aimer, c'est bien prétentieux de ta part !
- Je voudrais juste comprendre, balbutia-t-elle.
Pourquoi elle et pas une autre ? Ca tournait en rond dans sa tête, tous les soirs où elle essayait de s'endormir.
- Parce que t'as peut-être peur de tout, mais que parfois, tu sautes dans le vide. T'attrapes une bougie suspendue à un plafond magique, tu manges des chocolats fourrés aux épinards et tu chantes devant des inconnus. Parce que tu as toujours les mots justes. T'es pas terne. T'es la femme la plus brillante que je connaisse. Tu ferais n'importe quoi pour les gens que tu aimes. Braver la foule du Chemin du Traverse pour ton frère, glisser des bonbons dans les poches de Telma pour qu'elle en mange, écouter Ryley jacasser pendant des heures, laisser Oscar prendre la dernière part de gâteau alors que tu adores ça, épauler Albus à n'importe quelle heure de la journée ou de la nuit…
Rose n'aurait jamais cru son cœur capable de battre aussi puissamment et aussi rapidement. Elle s'appuya légèrement sur Scorpius, en fermant les yeux :
- Tu le regrettera peut-être un jour.
- De quoi ?
- Moi. Tout ça. Tu devrais être avec une jolie fille, sans névrose, toujours joyeuse, prête à rire tous les jours avec toi.
Et elle continua sa phrase dans sa tête : « pas une pleurnicheuse qui a peur de son ombre, qui n'ose pas sortir de chez elle et qui te ment beaucoup trop en ce moment ».
- C'est vraiment toi qui me plais, bécasse !
Il l'avait presque crié, à court de patience. Combien de fois allait-il avoir besoin de le dire ?
- Mais pourquoi ? Insista Rose.
Il regardait ses lèvres hypnotisé, en se demandant si elle comprendrait, si jamais il trouvait le courage de l'embrasser. Il en avais diablement envie...
- Y'a pas forcément d'explications à tout Rose, soupira Scorpius, un peu lasse. T'as pas besoin de partir au Japon pour le comprendre.
- Je ne pars pas pour ça, rougit Rose. J'ai réellement envie de faire ce stage et d'apprendre. Je ne veux pas me priver, parce que je m'en sens incapable.
- Pourquoi t'as mis autant de temps à nous le dire ? Railla-t-il d'un ton un peu mauvais.
Rose était du genre à reculer même quand elle était dos au mur… Elle aurait pu le prévenir avant, le préparer à tout ça. Scorpius lui en voulait un peu.
- Je pensais que vous m'en empêcheriez.
- Je le ferai pas, avoua Scorpius. Si c'est ce que tu veux, et que ça te rend heureuse, je te laisserais partir. Je n'ai même pas le droit de t'en empêcher. C'est ta vie, Rose… Que tu décides de la prendre en main, c'est la chose la plus cool que tu aies jamais faite.
Ils restèrent ainsi très longtemps, à écouter le son de leurs respirations lentes, à se regarder. Scorpius sentait le poids de la tête de Rose sur son épaule, mais s'en moquait bien. Ils auraient pu rester indéfiniment ici, dans sa chambre, à lire ensemble les mots de Rose. Cette dernière remarqua les dates, notées en bas à droite de chaque morceau de feuille. Il y avait presque onze ans de leur histoire, sur ce mur. Le vent sifflait dehors. Ca faisait mal aux oreilles. Mais tout était paisible à l'intérieur. Rose releva la tête. Leurs nez se frôlèrent, leurs cœurs s'arrêtèrent.
- Tu viendras demain ? Me dire au-revoir ? Je pars en début d'après-midi.
- Je sais pas, marmonna Scorpius.
C'était trop lui demander peut-être. Il était prêt à la laisser partir. De toute façon, Scorpius n'aurait jamais eu la prétention de la retenir. Ce n'était pas à lui, ni à personne d'autre d'ailleurs, de l'empêcher de faire ce qu'elle avait envie de faire. Rose était libre. Mais la voir faire, ça lui faisait mal. Surtout quand il restait persuadé que c'était à cause de lui qu'elle le faisait.
- Je te promets que ce n'est pas à cause de toi que je m'en vais, lui promit-elle en lui attrapant le menton pour le forcer à la regarder.
- Comment tu fais, pour toujours savoir ce que je pense ?
- Et toi, comment tu fais pour toujours savoir ce que moi, je pense ? Retourna-t-elle la question.
- Je ne sais pas. J'arrive à te lire.
- Anam Cara, murmura-t-elle simplement. Je voudrais que tu viennes demain. Tu sais, si j'ai le courage de partir, c'est grâce à toi.
- Ah..
Quelque part, il en était fier. Son cœur s'était un peu gonflé, orgueilleux. Rose avait du courage grâce à lui….
- Ma vie est peut-être un immense margouillis, commença-t-elle. Mais j'arrive à naviguer dedans parce que tu es là quand j'en ai besoin.
- C'est quoi un margouillis ? La coupa-t-il.
- Un mélange de choses de toutes espèces qui font un amas confus.
- Ta vie n'est pas un immense margouillis, rit Scorpius.
- Si. Je trouve. Et j'ai besoin d'y mettre de l'ordre, continua Rose. Tu sais comment j'ai su qu'il fallait que j'accepte ce stage ?
- Non ? l'interrogea-t-il.
- Je me suis demandée ce que toi tu me conseillerais, ce que tu me dirais. Je me suis dit que tu me défierais de le faire, parce que tu verrais que j'avais envie de le faire, mais pas la force, ni le courage.
- C'est sûrement ce que j'aurais fait si me l'avais annoncé deux mois plus tôt, plaisanta le blond.
Elle caressa sa joue, sa peau froide contre ses doigts chauds, et il la laissa tomber contre sa main, se laissant aller, profitant de son touché. Tout chez Rose, était délicat. Même ses mains. Mêmes ses lèvres…
- La majorité de mes plus beaux souvenirs, sont ceux où j'ai osé faire des choses complémentent folles grâce à toi.
- Tu crois que le Japon en fera partie ?
- J'espère, sourit-il. Mais cette fois-ci ce sera grâce à toi, et seulement toi. Je n'y suis pour rien. Tu as entrepris les démarches seule, Rose. Tu prendras ce portoloin seule. Tu ne devras ce souvenir qu'à toi seule.
Il céda à la tentation de passer une main dans ses cheveux et démêla quelques mèches, avant de les passer derrière ses oreilles. Elle soupira légèrement. Il retira sa main. Il oubliait que Rose n'aimait pas qu'on la touche. Pourtant, elle prit sa main dans la sienne et la ré-emmêla dans ses cheveux. Elle passa sa langue sur ses lèvres pour les humidifier, avant des les mordiller, et prit une grande inspiration :
- Je ne te l'ai jamais dit, mais toi aussi tu me plais.
Ses yeux marrons et chauds brillaient. Elle aurait cru qu'avouer cela rendrait son coeur fou, mais pas vraiment. Tout était calme. Elle se sentait presque plus légère, presque euphorique. Leurs fronts se collèrent et elle se demanda ce qu'il se passerait, si elle rompait les quelques centimètres qui séparaient leurs lèvres. Leurs bouches s'embrasseraient, et là, Rose en était sûre, son coeur deviendrait fou. Elle étudia le visage du blond. Il avait fermé les yeux. Il était calme, serein.
- Je sais, répondit Scorpius.
Elle fronça les sourcils.
- Tu me l'as dit quand nous étions chez Telma.
- Je croyais que tu dormais.
Elle ne le lui aurait jamais avoué sinon.
- Mais même avant ça, je savais.
- Comment ?
- Je le savais c'est tout. Certaines choses n'ont pas d'explications, répéta-t-il.
- Tu viendras demain ? Lui demanda-t-elle encore une fois.
Il soupira, la gorge serrée et un pincement au cœur. Six mois, c'était long. Vraiment long.
- Je te demande pas de m'attendre.
- Je t'ai jamais attendu Rose, réagit-il.
- Six mois, je sais que c'est long.
- Pas tant que ça.
- Toi tu trouves ça long, affirma-t-elle.
- Ca passera en un éclair, essaya-t-il de se rassurer.
- Je t'écrirai toutes les semaines.
- Je te répondrai toutes les semaines, répliqua-t-il.
- Tu vas me manquer.
- Tu seras enfin libérée de mes défis stupides, ironisa Scorpius.
- C'est vrai, rit-elle.
La porte d'entrée de son appartement claqua bruyamment et une voix se mit à crier :
- Vous êtes morts ? Oh putain, je savais que j'aurais jamais du vous laisser seuls !
- On est dans la chambre, Albus ! Hurla Rose pour se faire entendre.
Son cousin entra dans la chambre de Scorpius, les mains chargées, et les regarda tous deux, assis sur le sol. Puis, il jeta un œil au mur de Scorpius, noirci par les petits bouts de papiers avec les mots de Rose écrits dessus. Il se mit à sourire. Il avait finalement bien fait de les laisser seuls tous les deux. Albus ne s'était jamais mêlé de leur relation et avait toujours fait l'aveugle. Cependant, il était bien difficile d'ignorer les longs regards de Scorpius sur Rose, et les joues bien rouges de cette dernière…
- J'ai acheté ça, leur apprit-il en désignant une bouteille de champagne. Parce qu'on a notre future carrière d'auror à fêter Scorpius et moi.
Rose se releva d'un seul bon et prit la bouteille des mains de son cousin, qui la lui tendait par le goulot.
- Et j'ai aussi prit ça !
Il montra dans son autre main une boîte de sushis :
- Pour fêter le départ de Rose au pays du soleil couchant.
- Levant, rectifia Rose. Pays du soleil levant.
- Qu'importe. Il a un soleil, ce pays et c'est déjà bien ! Plaisanta Albus. Allez, venez.
Scorpius se leva à son tour et poussa Rose du plat de la main. Comme chaque fois qu'il la touchait, ils eurent chauds tous les deux. Elle, à l'endroit même où il avait posé sa main, au creux de ses reins, et lui, partout en lui. C'était comme être allongés sur un transat, à prendre un bain de soleil. Avant de quitter sa chambre à son tour, il laissa s'éloigner les deux cousins. Il fit quelques pas jusqu'à son bureau, déchira un bout de parchemin et y inscrit un nouveau mot.
« Margouillis ».
Il esquissa un sourire, à moitié triste, à moitié heureux, et alla rejoindre Albus et Rose dans le salon. La jeune femme riait à gorge déployée face à son cousin qui n'arrivait pas à faire sauter le bouchon de la bouteille de champagne, et dégustait déjà un sushi. Ils passèrent la soirée à s'en gaver et à boire du champagne, à se raconter toutes sortes de choses. Rose se demandait bien pourquoi elle partait, pourquoi elle allait s'imposer ça, se priver de ces moments avec eux, où elle était pleinement elle et complète.
Elle avait besoin de grandir, de s'aimer.
Elle quitta leur appartement le sourire aux lèvres. Rose rentra chez elle et termina de faire sa valise , le coeur lourd. Elle colla une tonne de post-it sur le pot de sa Yué Lua, pour que son frère en prenne bien soin, et s'assura qu'ils soient tous lisibles. Elle faisait confiance à Hugo pour prendre soin de sa plante, mais ça l'apaisa de le faire. Elle ferma sa valise à l'aide de sa baguette, et se coucha dans sa chambre d'adolescente en disant que quand elle y reviendrait la prochaine fois, elle serait peut-être enfin une véritable adulte, qu'elle se sentirait mieux, plus forte, plus fière et confiante.
Le lendemain, toute sa famille était présente. Ils s'étaient tous rendus au Ministère de la Magie, où Rose allait prendre son port-au-loin. Hugo était un peu ému, Ron cachait ses larmes et Hermione se rongeait les ongles :
- Tu as bien pensé à prendre ton écharpe ? La bleue hein ? C'est ta préférée la bleue.
- Oui, je l'ai maman.
- Si tu as oublié quelque chose, je te l'enverrai !
Elle serra sa mère dans ses bras, et surprise, cette-dernière répondit à son étreinte encore plus fort, les yeux écarquillés et larmoyants.
- J'espère que tu trouveras ce que tu cherches, lui murmura-t-elle à l'oreille.
Rose hocha la tête et s'éloigna de sa mère pour aller embrasser son cousin.
- J'ai encore mal au crâne à cause d'hier soir, avoua-t-il.
- Scorpius n'est pas là, fit Rose, déçue.
- Mais le meilleur des deux lui, est présent ! Plaisanta Albus pour la faire sourire.
Il la prit dans ses bras à son tour, pour la consoler :
- Ne lui en veux pas. Ton départ ne le rend pas très heureux, mais il comprend.
- Tu pourras expliquer aux autres ? Je n'ai pas eu le courage de les prévenir. Oscar aurait défoncer la porte de ma chambre, Telma aurait fondu en larmes et Ryley m'aurait demandé de lui rapporter du saké … Ils m'auraient tous donné envie de rester !
Albus essuya la larme qui perlait au coin de l'oeil droit de sa cousine et l'embrassa sur le front :
- Je leur dirai. Oscar défoncera ma porte, Telma pleurera dans mes bras et Ryley t'écrira pour te demander de lui rapporter du saké, rit Albus.
- Tu diras à Scorpius au-revoir de ma part.
- Euh... Je ne sais pas où vous en êtes tous les deux, mais je refuse que ma bouche rencontre celle de Scorpius. Malgré toute l'amitié que je lui porte !
Rose leva les yeux au ciel, un peu amusée cependant.
- Une simple accolade suffira.
Albus hocha la tête et Rose agita sa main pour lui dire une dernière fois au-revoir. Son port-au-loin partait dans deux minutes.
- ROSE !
Elle sursauta, comme le reste de sa famille et Scorpius joua des coudes avec les gens amassés autour du portoloin pour serrer Rose dans ses bras. Il ignora le regard meurtrier de Ron et les bras croisés d'Hugo. Il ignora les yeux écarquillés d'Albus et sa moue moqueuse. Il ignora aussi le petit sourire en coin d'Hermione qui avait glissé sa main dans celle de son mari. Il serrait Rose dans ses bras, et le reste n'avait franchement pas d'importance.
- T'es venu, murmura-t-elle, la tête nichée dans son cou.
- Oui, je suis venu.
Il posa ses lèvres juste en-dessous de son oreille et elle sentit ses jambes devenir toutes molles.
- Mais qu'est-ce que je suis en train de faire ? Gémit-elle. C'est une erreur, je devrais pas.
- Tu vas le faire, Rose.
- Non. C'est pas une bonne idée.
- Grandis un peu Rose, fais pas ton enfant ! Se moqua légèrement Scorpius, le coeur pincé.
Rose le foudroya du regard :
- Les gens qui disent « grandis un peu ou rentre chez toi », sous-estiment très clairement mon attachement à mon foyer et ma capacité à rentrer chez moi à la moindre difficulté !
Rose paniquait, respirait rapidement et mordillait ses lèvres.
- Je te défie de le faire…
Elle rit, tout doucement contre son épaule.
- Quand tu rentreras, je te défierai une nouvelle fois.
Elle fronça les sourcils, en s'éloignant juste assez de lui pour pouvoir le regarder dans les yeux, mais pas assez suffisamment pour défaire leur étreinte.
- Je te défierai de sortir avec moi.
Rose rougit et hocha la tête :
- Je te dirai oui.
- Oublie pas de m'écrire.
- Toutes les semaines, affirma-t-elle.
- Elle a dit qu'elle ne m'écrirait qu'une fois par mois, s'offusqua Ron juste derrière eux.
Rose éclata de rire et se mit à pleurer en même temps. Merlin qu'elle avait peur… Elle allait vivre seule pour la première fois de sa vie, sans ses parents, sans son frère, ses amis. Sans ses repères… Scorpius lui tendit un mouchoir :
- T'as de la morve qui coule de ton nez.
Il se mit à rire et la poussa légèrement vers le portoloin.
- Tu me plais vraiment beaucoup Scorpius, avoua-t-elle une dernière fois.
- Tais-toi avant que je ne t'empêche de partir, grogna-t-il.
Elle lui fit un petit signe, et rejoignit Albus, qui tapota son épaule. Rose disparut la seconde d'après. La dernière chose qu'il vit d'elle avant qu'elle ne s'évanouisse dans le vide, ce fût la couleur de ses cheveux. Un kemorebi en automne…. Il ne pleura pas. De toute façon, Scorpius ne pleurait presque jamais. Mais il eut un pincement au cœur et essuya tout de même une larme, le soir venu et une fois rentré dans sa chambre. En regardant son mur, il se demanda dans combien temps il y accrocherait un nouveau mot de Rose…
