Beauté Rouge

Dans la semaine, je vois ma mère une heure si je suis chanceuse. Mon père, quant à lui, je ne l'ai vu qu'à une seule occasion, et c'était mon entrée à l'école primaire.

Ma mère étant occupée à l'ambassade, il avait été celui qui devait m'emmener à l'école.

L'entrée à l'école primaire fut une grande affaire, surtout pour ma mère. Elle m'habilla joliment, avec une robe rose à froufrous, je la trouvais si jolie que je ne l'ai jamais oubliée, que je pourrais encore la dessiner maintenant. Et maman m'avait bouclé les cheveux... Ils étaient courts à cette époque, donc les attacher n'était pas possible.

Le matin fatidique, un homme était entré dans notre maison. Ma mère m'avait dit qu'il s'agissait de mon père, de ce père dont elle avait parlé, qui travaillait en Italie et qui m'avait ramené une jolie broche de là-bas.

Si elle eut le besoin de me dire qui était mon père, c'était parce que je ne l'avais jamais vu avant, ou du moins, que je ne l'avais jamais vu au moment où je pouvais m'en souvenir.

On dit que la mémoire des enfants n'est fonctionnelle qu'à partir de quatre ans. J'avais cinq ans ce jour-là, et mon père avait été absent l'année d'avant.

Mon père travaillait et vivait à l'étranger, ce qui faisait que pour moi, il était un étranger.

Quand maman m'avait dit que cet homme était celui que je pouvais appeler « Papa », j'ai été si heureuse que je n'ai pas su comment réagir. Avant, je ne savais même pas que j'avais un père, et j'étais vraiment jalouse en voyant les personnages de dessin-animés embrasser leur Papa … À vrai dire, je ne savais pas vraiment ce qu'était un père et quel était son rôle. Ma mère se débrouillait très bien toute seule. Tout ce que je savais, c'était que dans une famille normale, il y'avait toujours deux adultes sur les photos.

Mais j'étais heureuse d'apprendre que j'étais dans une famille normale. J'étais comme les autres enfants. C'était un sentiment de joie indicible, qui me submergea au point au point où je ne sus comment l'exprimer.

Alors, je n'ai pas sauté au cou de Papa, je ne lui ai pas souris, je ne lui ai rien fait ou dit, j'ai juste baissé la tête en rougissant.

Il dut prendre ma timidité pour de la froideur, voilà pourquoi il ne fit aucune démonstration d'affection envers moi de son côté.

Il se contenta d'échanger quelques mots avec ma mère, des mots dont je ne me souviens plus. Je suis à présent sûre que ces mots étaient désagréables, sinon je m'en serais rappelé.

Après cela, il me prit par la main et m'emmena vers sa voiture.

C'était une grande voiture noire et élégante. En montant à l'arrière et en s'asseyant sur le siège confortable, on sentait une eau de toilette très masculine, très raffinée. C'était la même odeur qui émanait de Papa.

Cette odeur me marqua encore plus que n'importe quelle autre, si bien que je m'en souviens toujours aujourd'hui. Je pourrais la reconnaitre entre milles.

J'ai tellement aimé cette odeur que durant tout le trajet, je n'eus même pas besoin de parler à mon père pour me sentir proche de lui. Nous n'eûmes aucune conversation. D'ailleurs, même maintenant je me demande de quoi on aurait pu parler. On ne se connaissait pas. Tout le trajet fut alors rythmé par le bruit de la voiture.

Arrivés à destination, mon père se contenta de me demander de descendre et de me donner des instructions basiques, mais alors que j'ouvrais la portière, je l'entendis me donner un conseil.

Le premier jour de l'école est un moment où on quitte le nid familial pour affronter le monde. Les parents, inquiets, donnent des recommandations à leurs bambins, ces recommandations sont comme des armes dont ils munissent leur progéniture pour l'aider à appréhender ce nouvel univers. Et quoiqu'on en dise, les instructions qu'on donne à son enfant le premier jour d'école révèlent beaucoup de choses sur ce qu'on attend de lui.

- Sois sage, disent certains.

- Ecoute bien la maîtresse.

- Travaille bien à l'école. Il faut avoir de bonnes notes !

Ce sont les phrases les plus communes, et elles laissent transparaitre cette envie des adultes de se démarquer à travers leur descendance. On veut tous être le parent d'un enfant au caractère exemplaire et aux performances intellectuelles hors du commun.

Seulement, mon père ne me dit rien à ce propos.

- Fais-toi un ami, voilà ce qu'il me dit.

C'était la seule chose qu'il me dit du cœur ce jour-là. Il ne me dit pas :

- Fais-toi beaucoup d'amis !

Il me demandait juste de me faire un seul ami.

Il ne voulait pas que je sois brillante, intelligente, populaire … non. Tout ce qu'il voulait, c'était que je sois entourée d'un vrai ami, pour que je ne sois pas seule, pour que je ne sois pas seule lorsqu'il allait me laisser.

Descendue, je restasse à l'entrée de l'établissement quelques temps pour voir la voiture noire de mon père disparaitre au bout de la rue et pour me repaitre de ce qui restait de son eau de Cologne sur mes vêtements.

Avec du recul, je ne regrette pas cette action. Car quand je vis ce véhicule disparaitre de mon champ de vision vers un endroit qui m'était inconnu, j'eu le sentiment que je n'allais plus jamais le revoir. Et c'était vrai. C'était la dernière que j'apercevais mon père.

Je serais restée bien longtemps à la porte de l'établissement si je n'avais pas aperçu cette scène.

- Mon chéri, passe une journée et fais comme on l'avait dit, entendis-je une mère dire à son fils.

La mère était baissée et embrassait le front de son fiston avec passion.

Je restasse figée à les observer. C'est ainsi que je sentis cette émotion désagréable pour la première.

Cette émotion qu'on appelle solitude.

Puis, quand la mère finit de couvrir son enfant de tendresse, elle le laissa partir. Il se précipita à l'intérieur pour rejoindre sa classe, et je le suivis.

Finalement, je ne fus pas dans la même classe que lui.

Je fus drôlement déçue de ne pas le trouver dans ma classe en y entrant.

Mais cette frustration disparût aussitôt que je vis ma classe.

J'étais subjuguée.

Il fallait dire aussi que je n'avais jamais vu une classe qu'à travers les dessin-animés, et dans ces derniers, les dispositifs éducatifs sont relativement modestes et basiques. Les dessin-animés qui se passent à l'école se basent généralement sur la vie quotidienne des enfants issus de la classe moyenne.

Mais je ne faisais pas partie de la classe moyenne.

J'étais une bourgeoise, mes parents étaient des bourgeois, alors j'avais l'argent pour me payer une école privée.

C'était drôle pour moi de voir des chaises aussi jolies, des tables de verres sur lesquelles je pouvais dessiner, de voir les nombreux jouets éparpillés un peu partout, car jusqu'à ce jour, j'avais toujours pensé que je n'étais pas privilégiée.

Seulement, cette classe, aussi jolie était-elle, fut le théâtre de mes désillusions.

La première désillusion survint quand j'allasse m'asseoir à côté d'une fille.

- Bonjour, je m'appelle …

Mais je n'eus pas l'occasion de terminer, car mon interlocutrice, après m'avoir dévisagée avec ce qui était du dégoût, me laissa en plan pour aller se choisir une autre camarade.

Je ne savais pas pourquoi cela été arrivé. Après tout, j'avais été parfaitement polie.

Mais bientôt, cette incompréhension se dissipa quand la maîtresse fit l'appel.

- Fanny Maurice ?

- Présente ! fit ma camarade en levant son bras.

- Jean Montardi ?

- Présent !

- Lila Rossi ?

- Présente ! me suis-je exclamé avec enthousiasme en levant le bras.

Mais, je le baissasse aussitôt. J'avais remarqué une chose bizarre avec mon bras. Il n'était pas comme les autres.

Il était plus charnu.

Pour faire simple, mon bras était plus garni en gras qu'aucun de ceux de mes petites camarades.

Et il en était de même pour toutes les parties de mon corps.

Dans chaque classe, il y'a un enfant en surpoids. Ce petit gros, c'est celui à côté duquel on refuse d'être vu, celui à qui on donne le reste de notre goûter quand on est rassasié, celui avec lequel on s'autorise à faire des blagues qu'on ne pourrait pas faire avec une personne de corpulence normale … Eh bien, dans ma classe, il n'y avait pas de petit gros, mais une petite grosse.

Cette petite grosse, c'était moi.

Le jour où j'ai pris conscience de mon anomalie par rapport aux autres enfants, je passasse mon temps dans la cour de récrée à comparer chaque parcelle de ma peau avec chaque parcelle des autres petites filles et petits garçons.

Mais rien n'y faisait rien.

Je ne réussis à trouver personne d'aussi gros que moi.

Je n'étais pas la plus grosse de la classe, mais de l'école.

Il ne faut pas croire que les enfants sont inconscients de leur physique. Ils ne sont peut-être pas aussi obnubilés par le sujet que le sont les adolescents et les adultes, mais la société a déjà eu le temps de leur donner une idée de ce qu'est la beauté à travers la publicité et les dessins-animés.

Ainsi, ne serait-ce que pour se vanter, toutes les petites filles veulent avoir de longs cheveux soyeux, de beaux yeux clairs, de jolies vêtements … Si ce n'est pas pour plaire à l'autre sexe, c'est pour se plaire à soi-même, pour ressembler aux princesses des illustrations de contes, et à se faire envier par les autres petites filles.

Moi, je ne me plaisais pas, et je ne plaisais pas aux autres.

Enfermée chez moi, très peu confrontée aux miroirs à cause de ma petite taille, rarement en contact avec d'autres enfants, je n'avais pas eu l'occasion de constater à quel point j'étais laide et grosse.

Et lorsqu'on est en surpoids, il ne faut même pas rêver de passer une enfance tranquille.

Les ennuis vous attendent chaque fois que vous entrez dans l'établissement.

Ma mère étant toujours très occupée par son travail, c'était toujours l'une de ses amies qui me déposaient à l'école, et la dame ne prenait pas le temps de s'attarder une minute à la porte de l'établissement.

Si elle l'avait fait ne serait-ce qu'une fois, elle aurait remarqué que lorsque j'entrais, je ne passais jamais inaperçue. Tous les regards se portaient mon corps difforme qui détonnait au milieu de toutes ces petites figures sveltes. Alors, il y'avait toujours un malin pour dire :

- Hey, mais c'est Lila Grossi ! On a pris du poids depuis la semaine derrière, hein ?

Et puis, tout le monde se mettait à faire des commentaires quant à ma supposée prise de poids depuis deux jours.

À l'instar des billes, des poupées, et du nouveau jeu-vidéo à la mode, mon poids était un sujet de discussion qui excitait toujours. Pour les autres, j'étais littéralement définie par le chiffre qui apparaissait lorsque je montais sur la balance.

On avait alors déformé mon nom pour que n'importe qui sache ma caractéristique première rien qu'en l'entendant.

Lila Grossi

Lila qui GROSSIt.

Lorsqu'il s'agit de trouver des jeux de mots pertinents, les enfants peuvent s'avérer plus imaginatifs que les équipes de publicités les plus émérites.

Je crois que je n'ai jamais autant haï mon nom que durant les cinq premières années de ma scolarité. Et pour mettre une cerise sur le gâteau, mon prénom n'était pas meilleur.

Lila veut dire beauté.

Beauté

Beauté

Beauté

Si je répète autant le mot, si je le souligne, c'est que même maintenant, je n'arrive pas à me convaincre qu'il se rapproche de moi ou qu'il puisse me définir.

Durant longtemps, dés que je voyais mon reflet, j'avais envie de pleurer, d'arracher ma peau, et de prendre n'importe quel ustensile pour déloger le gras qui s'était déposé en dessous et m'avais transformée en ce monstre immonde.

Mon physique était repoussant, j'étais repoussante.

La preuve de cela fut que personne ne vint jamais s'assoir à côté de moi. La place près de moi était occupée par de l'air.

Car personne ne voulait s'assoir à côté de Lila Grossi, personne ne voulait être vue avec elle, personne ne voulait parler avec elle.

Peu importe si elle avait de la personnalité, de l'humour, de l'intelligence … Toutes ces qualités étaient superflues, car invisibles.

Les gens ne se soucient de ce qu'ils peuvent voir, puis, si la vitrine leur plait, ils sont disposés à s'intéresser à ce qu'il y'a à l'intérieur. Mais je ne me plains pas, je ne fais que rapporter des faits. De toute façon, maintenant, je ne partage plus rien avec elle.

La solitude m'a transformée.

Chaque fois que j'étais dans la cour, c'était elle qui s'asseyait à mes côtés, chaque fois que je restais tard à regarder la télévision, car ma mère n'était toujours pas rentrée du travail, c'était elle qui me bordait, et chaque fois que je pleurais, c'était elle qui séchait mes larmes …

Au début, je ne supportais pas la solitude. C'est un sentiment insidieux, il s'incruste, il se loge dans le cœur, puis il se met à démolir tout ce qu'il peut trouver …

Sauf que parfois, il vaut mieux être seul que mal-accompagné. C'est une leçon que j'ai appris à mes dépens.

Voyez-vous, une fois, nous devions préparer un gâteau à l'école.

Etant dans une école aisée, l'administration avait fait appel à un grand chef pour nous épauler. On nous avait fournit des ingrédients de premier choix, du lait issu d'élevages réputés, de belles fraises brillantes et sucrées qui avaient été choisies une par une, d'autres beaux fruits (j'ai parlé des fraises particulièrement parce que j'adore les fraises), de la farine, et tout ce qu'il faut pour faire un gâteau … Comme si à sept ans, on allait réussir à réinventer la pâtisserie en trois heures.

Également, on nous avait fourni des tabliers pour ne pas nous salir.

Je pourrais les décrire, car je m'en souviens encore parfaitement. C'était des tabliers bleus, aux cols blancs, et parsemés d'étoiles rouges.

Ce tablier, tous les élèves l'enfilèrent dès qu'on le leur donna. Les tabliers étaient tous identiques et de la même taille (à huit ans, les corps féminins et masculins sont pratiquement identiques). Mais moi, je ne suis pas arrivée à le faire.

J'étais si grosse que je ne pouvais fermer les boutons. Embarrassée, j'avais fait appel à l'aide de la maîtresse, mais même une grande personne n'était pas arrivée à me faire rentrer dedans, alors elle le ferma négligemment et me pressa de rejoindre mes camarades.

- Grossi … mais c'est quoi ça ? J'ai déjà vu un sac de pommes de terres, et même lui n'avait pas autant de bourrelets que toi !

Celui qui se moquait, c'était Jean Montardi. Son père était dans le gouvernement et sa mère était une présentatrice … Puisque ses parents passaient souvent à la télévision, tout le monde l'appréciait bien dans la classe. C'était le genre de personnes qui aiment faire rire.

Et pour faire rire les autres, il faut un sujet.

J'aurais volontiers ris avec lui si je n'étais pas toujours la cible de ses moqueries.

S'il fallait détendre l'atmosphère, il suffisait de pointer les kilos en trop de Grossi.

Je n'ai jamais su me défendre face à cela.

Certaines victimes de viols disent souvent que si elles n'ont pas protesté lors de l'agression, c'était parce que leur corps, leur bouche, et leur essence même, s'étaient dérobés à leur contrôle. Beaucoup de gens ne croient pas à ces dires. Mais moi, je n'en ai jamais douté.

Pourquoi ?

Eh bien, parce que j'ai vécu exactement la même chose.

Je n'irai pas jusqu'à dire que ce que j'ai traversé pendant mes années de primaire était à la hauteur de la douleur éprouvée lors d'un viol, ni du traumatisme qui survient à postériori. Seulement, j'ai souffert. J'ai souffert au point que j'ai cru à un moment donné que j'étais la personne la plus malheureuse au monde.

Pourtant, on ne m'a jamais frappé. Personne n'a jamais levé la main sur moi.

J'ai subi une autre forme de violence qui se traduisait en mots.

Lorsque quelqu'un frappe, il y'a des preuves des faits. La peau révèle ce qui est arrivé, car les coups laissent des traces. Les mots en laissent aussi, sauf qu'on ne peut les voir, ni prouver quoique ce soit.

Mais ce qui est le plus vicieux avec les paroles, c'est qu'on ne peut s'en défendre proprement qu'avec d'autres mots. Sauf que tout le monde n'a pas l'éloquence pour répliquer. C'était mon cas. Je n'avais aucune intelligence de la formule, aucun esprit vif capable de me sauver de l'embarras.

Ainsi, je ne répliquais jamais. Je ne pouvais tout simplement pas le faire.

Alors cette fois également, lorsque Jean Montardi m'avait comparée à un sac de pommes de terre, je me suis contentée de baisser la tête pendant que les autres enfants riaient. J'évitais autant que possible de les regarder, c'était déjà très pénible d'entendre leurs rires de joie. Moi, je ne riais pas beaucoup. Je n'ai jamais beaucoup ris. Même maintenant, je peux compter sur les doigts d'une main le nombre de mes fous rires durant l'année.

Je n'aimais pas voir leurs visages se tordre de rire, et savoir que c'était moi qui provoquais leur hilarité.

C'était humiliant.

Et alors que personne ne venait me défendre, que je me tenais face à tous ces gens qui me ridiculisait sans pitié, je me sentais seule. Si seule.

Cette solitude était d'autant plus terrible que j'étais entourée de gens.

Et je pensais : « S'ils ne soucient pas de moi, si personne ne se soucie de moi, quelle est donc ma valeur ? ».

Je me suis mise à penser, à partir de ce jour, que je n'avais aucune valeur.

Mais avec du recul, je me demande si l'intention de ces enfants était vraiment de me ruiner l'existence. Ce n'étaient que des enfants après tout, de simples et jeunes enfants qui ne faisaient que rire d'une bonne blague.

Ceci n'est que ma version des faits et de ce que j'ai ressenti, mais peut-être que pour eux, c'est un souvenir teinté de bonheur et d'innocence.

Rien n'est plus innocent qu'un enfant. Un enfant ne connait ni le mal, ni la douleur. Si une grande personne ne lui dit pas qu'une action est mauvaise ou bonne, il suivra son instinct et l'interprétera à sa guise puisqu'il n'a aucune idée des nuances.

Le monde de l'enfance est très binaire après tout les couleurs vives d'un côté, les couleurs froides de l'autre. Et dans les histoires qu'on leur lit, il y'a un méchant en noir, et un gentil en blanc. Le modèle qu'on leur présente est très ordonné, très simpliste. Toutes les couleurs sont en ordre et rien ne dépasse.

Or, la réalité est davantage semblable à la palette d'un peintre fou. On peut, certes, y discerner des couleurs, mais elles sont mélangées, trempées les unes dans les autres, si bien que leur signification change du tout au tout.

Ce n'est pas parce qu'une personne fait quelque chose de méchant qu'elle est méchante, ce n'est pas parce qu'une personne fait quelque chose de bien que cela signifie qu'elle est profondément bonne et juste pour le monde qui l'entoure.

En somme, je sais à présent que ce jour-là, le mal qu'on m'a infligé était en grand partie involontaire. Il est tout à fait imbécile de juger un enfant qui ne connait rien du monde sur des actions dont il n'était pas conscient des répercutions. Je n'en veux ni à Jean Montardi, ni aux enfants qui le suivait.

La seule personne que je blâme, c'est moi. Car si je ne passais pas monte me à me goinfrer comme une dinde, à manger à la moindre contrariété, j'aurais été mince, et les moqueries n'auraient jamais eu lieu d'être.

Pour éviter d'être en leur compagnie plus longtemps, j'avais prétexté un mal de ventre et j'avais demandé l'autorisation d'aller aux toilettes pour me soulager.

On me l'a accordée.

Je m'y étais rendue en courant, et lorsque j'y suis arrivée et que je n'ai trouvé personne. Je me suis affalée sur le sol et je m'étais mise à pleurer.

Nos toilettes étaient très bien entretenues, le sol était brillant, et on pouvait sentir l'odeur envoutante et très particulière des actifs chimiques contenus dans les produits de nettoyage. Cette odeur, bien qu'éloignée au possible de l'odeur réelle d'une plante, est très appréciable à condition d'avoir un nez adapté.

Après avoir fini de vider mon corps des larmes, j'avais senti, dans ces locaux si propres, si privés, si silencieux, un sentiment de paix immense.

Il ne restait plus rien.

La douleur était partie.

Vint le vide.

La solitude.

Solitude.

Alors, j'ai réalisé que la solitude n'était pas une si terrible compagne. Elle valait bien mieux que la plupart des humains que je connaissais.

Je me sentais si bien.

Puis, en pensant à quel point je m'étais méprise sur la vraie nature de la solitude, j'avais sorti de ma poche une barre chocolatée que je m'étais empressée de dévorer.

Je mangeais beaucoup.

C'était agréable de manger. C'est toujours agréable de manger. Qui pourrait dire le contraire ?

Lorsqu'on mange quelque chose de bon, le plaisir envahit les sens, et la misère peut s'oublier un moment.

J'étais convaincue que la nourriture était le remède à tous les problèmes de l'univers. Chaque fois que je touchais le fond, je n'avais besoin que de quelque chose de bon pour remonter.

Lorsque j'étais toute seule dans la cour de récrée, je mangeais pour me distraire.

Après que la nounou m'est couchée, et qu'elle se soit assoupie sur le divan en attendant le retour de maman d'une de ces soirées au travail, je traçais mon chemin vers la cuisine, me faisait une place dans le placard où on gardait les sucreries, et mangeais. Je faisais la même chose lorsque je faisais des cauchemars, lorsque j'avais de mauvais souvenirs qui faisaient surface, quand je revenais de l'école après une journée où on m'avait particulièrement malmenée.

Ma mère ne savait pas ce que je subissais à l'école. Elle n'était jamais assez là pour le remarquer. Même pendant les vacances, elle restait toute la journée à travailler. Si je lui faisais remarquer son absence, elle me tendait un plateau de friandises, et ça suffisait pour me calmer. Après, elle avait l'habitude retourner sur son téléphone portable.

S'il y'avais bien quelque chose que je jalousais plus que tout, c'est le téléphone portable de ma mère. Il était la prunelle de ces yeux, elle y consacrait tout son temps, elle dormait à côté de lui la nuit, elle se souciait plus de son chargement que de mes devoirs … Bien sûr, lorsqu'on travaille à l'ambassade, il est impératif d'avoir un téléphone toujours fonctionnel, mais cela ne réduisait en rien la rancune de la petite fille que j'étais en ce temps-là.

Alors, pour me venger, j'ai demandé un téléphone portable, sans savoir que cela allait changer ma vie pour toujours.

Pour mon dixième anniversaire, j'avais reçu un portable d'une marque réputée.

Enthousiaste, j'avais réussi à apprendre comment l'utiliser en quelques heures seulement.

Le web et internet étaient captivants.

Si captivants que j'ai fini par délaisser la télévision et mes poupées pour y consacrer tout mon temps libre.

Que peut-on faire sur un téléphone ?

TOUT ce qu'on veut.

Ce qui est drôle, c'est que je l'utilisais pour tout sauf pour téléphoner. Mais à qui aurais-je pu passer un coup de fil ? J'étais marginalisée, et je n'avais aucun ami.

Alors, je me perdais sur les applications qui ne demandaient pas d'avoir une vie sociale pour être utilisés.

Ma préférée, et qui n'existe malheureusement plus aujourd'hui, était une plateforme en ligne où les utilisateurs pouvaient poster des photos, des vidéos, ainsi que de courts textes … C'était amusant et divertissant.

J'y étais surtout pour les photos de jardins et les vidéos qui parlaient de l'Italie, j'aimais l'Italie beaucoup, et je l'aime toujours autant.

Mais un jour alors que je dévalais le fil de recommandations, j'étais tombée sur une photo.

La photo n'avait rien de transcendant ou d'incroyable, à la qualité de l'image, c'était évident qu'elle n'avait pas été prise professionnellement. Cependant, elle était jolie.

C'était un corps féminin qui exhibait une tenue de ville, dite « branchée » … La jeune fille sur la photo portait une jupe très courte, ainsi qu'un débardeur qui laissait voir son nombril.

La mode ne m'avait jamais intéressée jusqu'à alors, pourtant, je me suis surprise à rester un long moment à détailler la photo, ce n'était pas pour la tenue en elle-même, mais pour la fille qui la portait.

Celle-ci avait un ventre plat, des bras squelettiques, ainsi que des jambes qui s'étendaient à l'infini et qui pouvaient servir de cure-dent … Pour faire simple, cette fille n'avait que la peau sur les os.

Mais puisqu'elle n'avait que la peau sur les os, elle pouvait porter tous les vêtements qu'elle voulait, il y'aurait toujours sa taille dans les rayons, et elle était jolie quoiqu'elle fît.

En lisant la description de la photo, où la jeune fille expliquait ce qu'elle portait. J'ai noté un mot qui revenait souvent, c'était :

Pro-Ana

ANA

« Depuis que je suis devenue une Pro-Ana, ma vie est plus simple. Je peux porter tous les vêtements que je veux. Rien n'est trop serré sur moi maintenant. »

Je ne savais pas ce qu'était une Pro-Ana, mais j'ai été intriguée par le fait qu'en devenant une Pro-Ana, moi aussi je pourrais porter un joli vêtement, comme la fille sur la photo. J'ai mis un « j'aime » sur la photo, et c'est ainsi que l'engrenage a commencé.

L'algorithme de l'application étant fait pour nous garder le plus longtemps possible sur ladite application, je me suis mis à trouver sans le vouloir de plus en plus de contenu avec le mot clé « Pro-Ana ».

C'était toujours des photos de filles maigres, jolies, qui se vantaient d'avoir perdu un certain poids grâce au régime « Pro-Ana ».

Ana est votre amie, disaient-elles. Elle nous a donné aidées à devenir belles et désirables.

Comment les avait-elle aidées à maigrir, cette chère Ana ?

Eh bien, c'était assez simple. Elle leur avait donné le meilleur régime alimentaire possible.

En quoi consistait-il ?

En rien.

Ana voulait dire anorexie.

Ana voulait qu'elles deviennent toutes anorexiques, et pour cela, elle avait des arguments terriblement efficaces.

En ne mangeant rien, elles allaient obtenir la silhouette de rêve, elles allaient enfin rentrer dans les normes, elles allaient enfin être belles, elles aillaient enfin séduire leur prince, et elles allaient enfin être aimées.

Et qui ne voudrait pas être aimé ?

Certainement pas moi.

À dix ans, j'étais réceptive au message et aux promesses d'Ana. Elle me donnait la clé pour obtenir exactement ce que je voulais. Ayant toujours été la risée de tous, n'ayant jamais reçue de véritable affection, je ne voulais qu'être aimée.

Je voulais être pour une fois la jolie fille, je voulais être Aphrodite, la plus belle des déesses, et non plus Bouddha.

Alors, je me suis mise à vouloir appliquer les conseils d'Ana, sur l'application, il y'avait des milliers d'articles et de conseils pour vous aider à rejoindre le groupe si sélectifs des amies d'Ana.

30 choses à faire à la place de manger.

Ma technique pour se faire vomir sans avoir mal !

Moyens pour ne pas céder à la tentation !

100 choses que vous allez pouvoir faire une fois mince !

On pourrait dire que c'est scandaleux d'écrire des choses pareilles, mais s'il y'avait des gens pour écrire, c'était qu'un lectorat existait, et j'en faisais partie. Des heures entières, des jours parfois, je m'abreuvais des conseils des Pro-Anas,

Ainsi, bercée par Solitude, qui était devenue ma meilleure amie, j'étais plus apte à avaler les indications sans jamais me questionner.

J'avais dix ans, et je n'étais pas une enfant très alerte ni très douée. Je ne me suis jamais dite que jeûner quinze jours d'affilés étaient une mauvaise chose, et j'ai encore moins soupçonné que se faire vomir après chaque repas pouvait tuer.

À l'approche de l'été, j'avais enfin décidé d'appliquer les conseils des suiveuses d'Ana. Cela avait été d'autant plus facile pour moi que ma mère m'avait envoyée, comme presque chaque année, chez ma grand-mère en Italie.

Ma grand-mère vivait dans une petite ville perdue au fond de la campagne italienne. Pour moi, y aller était toujours un plaisir.

D'une part, car j'aimais beaucoup ma grand-mère, et d'une autre, parce que c'était un endroit où tout le monde était gentil avec moi et où on ne me regardait pas de travers à cause de mon surpoids.

D'ailleurs, ma grand-mère étant une très grande cuisinière, à l'inverse de ma chère maman, et elle me préparait toujours beaucoup de bons petits plats. Pourtant, ce qui était coquet, c'était que je ne prenais jamais de poids quand j'étais avec elle. Au contraire même, j'en perdais.

Mais l'été avant mon entrée au collège, j'ai réalisé que cela n'allait plus jamais être ainsi.

C'était ce qui devait arriver, mais j'aurais voulu que ça se produise un peu plus tard.

Ma grand était tombée malade. Ou du moins, c'est que m'avaient dit les adultes. Moi, je n'y ai pas cru. Mami n'était pas malade, Mami était vieille, et il lui arrivait ce qui arrivait à tous les vieux.

Lorsque je suis arrivée chez elle, j'ai vite réalisé que sa maison était moins bien tenue qu'à l'habitude, ce qui était alarmant, car elle était une maniaque de la propreté.

Alors, je me suis appliquée à chasser la poussière, et je me suis dit que grâce à mon aide, elle pourrait reprendre la forme.

J'étais dans l'erreur.

J'ai vite remarqué qu'elle n'était pas que fatiguée … Elle n'arrivait plus à se tenir debout toute seule comme avant, et j'avais besoin de prendre le relais quand elle cuisinait et j'étais celle qui partais faire les courses. En plus, elle ne pouvait plus lire normalement, même avec ses lunettes, alors je lui prêtais mes yeux.

Tout ça, je l'ai fait en espérant qu'elle irait mieux. Je m'étais forcée à croire que ce n'était qu'une phase, qu'elle allait bientôt se remettre sur pieds, et que tout rentrerait dans l'ordre.

Mais quand elle s'est mise à ne pas remarquer que je ne mangeais jamais qu'une bouchée de mes plats, qu'elle ne me prêtait plus attention quand je parlais, alors qu'avant elle m'écoutait toujours attentivement, j'ai commencé à douter que je ne pourrais point y changer grand chose.

Malgré cela, j'ai gardé l'espoir, et je me suis mise à tout faire dans la maison pour qu'elle n'ait plus à travailler. Or, ce n'était pas suffisant.

Ce qui m'a vraiment fait déjanter, c'est quand elle s'est mise à m'appeler par le nom de ma mère sans s'en rendre compte. Là, j'ai essayé de la raisonner.

- Mami, je suis Lila ! Tu te souviens ? Je suis ta petite fille, et je m'appelle Lila ! Maman n'est pas là, elle est au travail !

Mais quand j'ai vu qu'elle continuait à s'adresser à moi comme si j'étais ma mère, quelque chose s'est brisé en moi, et je me suis mise à pleurer sur ses genoux.

J'ai su à partir de ce jour que plus rien n'allait jamais être comme avant.

Le soir même, j'ai appelé ma mère et je lui ai tout dit. La première fois, elle ne m'a pas prise au sérieux et m'a dit que Mami me faisait forcément une blague, puis elle a raccroché parce qu'elle était à une de ses fameuses soirées au travail. Mais je n'ai pas démordu, et quand j'ai vu que Mami n'allait toujours pas bien, je me suis mise à téléphoner à ma mère toutes les heures.

Si maman a refusé de me croire au début, c'était parce qu'elle avait toujours trouvé Mami bien portante. Or, à cause de mes appels successifs et alarmants, elle a été forcée de considérer que la situation était sérieuse.

J'y ai réussi au bout d'une semaine de harcèlement. Mais pendant une semaine, je n'ai strictement rien avalé, je ne faisais que prendre soin de Mami.

Puis convaincue, et pour la première et dernière fois, ma mère avait posé quelques jours de congés pour venir jauger la situation d'elle-même.

Et elle avait réalisé que j'avais raison.

À partir de ce point, mes souvenirs sont brouillés. Je ne sais plus trop comment, mais ma mère fit mettre Mami dans une maison de retraite puisqu'avec son travail, elle n'avait pas le temps de s'occuper d'elle.

Je n'avais pas protesté car je n'avais aucune alternative en réserve, mais je n'ai pas approuvé pour autant. J'étais peut-être jeune, mais j'avais déjà eu l'occasion d'entendre des histoires sordides sur la façon avec laquelle on traitait les personnes âgées dans ces maisons de retraites. J'avais peur que le personnel soignant abuse de ma Mami, qui était si bonne et si fragile.

Après, je suis rentrée à la maison, et j'ai passé le reste de l'été à penser à Mami.

J'ai tellement pensé à elle que je n'ai même pas remarqué ma perte de poids, ni le fait que celle-ci ne semblait pas vouloir s'arrêter.

Malade d'inquiétude, j'avais drastiquement baissé ma consommation de nourriture. Et les jours où je mangeais normalement, j'avais été si endoctrinée par ces articles Pro-Anas que je me levais au beau milieu de la nuit pour aller tout vomir.

Et j'ai bien été forcée de remercier Ana, car Ana avait tenu sa promesse.

J'avais effectivement perdu beaucoup de poids en suivant ses conseils, même si c'était le chagrin qui m'y avait poussé. Le nombre de kilos perdu n'est plus très claire dans ma mémoire, mais je suis certaine que c'était plus de dix.

J'avais dû refaire toute ma garde-robe car je n'avais plus aucun vêtement à ma taille.

J'aurais pu en être heureuse. Après tout, je n'étais plus une grosse. Mais c'était tout le contraire.

Car, même si tous me disaient que j'avais changé, moi, je continuais de me voir comme un tas de graisse sur pattes. Je n'étais pas assez mince à mon goût. En fait, je pense que c'est un effet pervers de l'anorexie.

Lorsqu'on sombre dans la détestation de sois, plus on y reste, et plus il est difficile de reprendre une vie normale. Moi, je continuais de me faire vomir malgré ma perte de poids. Je ne le faisais plus pour maigrir, mais pour ne plus grossir. Du moins, c'était ce que je me disais.

Avec du recul, je me dis que c'est à cet instant que j'ai commencé à me mentir, que je me suis mise à me faire croire que je ne valais rien, que tous mes efforts n'aboutiraient jamais à rien.

En plus, la condition de Mami qui ne cessait de s'aggraver n'était pas pour me mettre du baume au cœur.

En effet, chaque semaine presque, la maison de retraite appelait ma mère pour lui dire que Mami était de plus en plus souffrante.

Ainsi, j'étais dans une condition qui ne me permettait pas de voir le côté positif de la vie. Or, je crois que ma vie n'a jamais eu de côté positif.

L'entrée au collège ne fut pas aussi désastreuse que l'entrée au primaire, loin de là.

Lorsque j'étais rentrée dans la classe, tous les regards s'étaient posés sur moi.

Au début, j'ai pensé que c'était à cause de ma perte de poids. Mais sachant qu'à peine un quart de la classe me connaissait, j'ai écarté cette possibilité. Habituée à être regardée de travers, j'avais ignoré cette attention non-demandée et j'avais pris une place.

La journée se passa dans les termes les plus favorables, et j'étais rentrée à la maison tranquille, ce qui était assez rare pour le souligner. En perdant du poids, je m'étais payée la tranquillité. Plus personne ne pouvait se moquer de moi.

Seulement, cette tranquillité ne dura pas.

Renfermée sur moi-même toute ma vie, j'étais un ermite. Je ne connaissais rien de la société ou de ses codes. Je ne savais pas me faire des amis, et je n'avais pas le courage d'aller vers les autres.

Sauf qu'il y'a des gens qui n'ont besoin de faire aucun effort pour avoir une vie sociale, et j'en faisais partie.

Ce que j'avais réalisé, c'était mes kilos en trop n'avaient été que le paravent derrière lequel se cachait le seul cadeau que la nature m'avait fait.

Alors, dès le second jour de cours, j'ai vu toutes les filles courir vers moi pour obtenir des conseils sur mon régime. Au début, j'ai été prise au dépourvue, et je n'ai pas su comment réagir.

Je ne voulais pas leur révéler le secret de ma minceur, car j'étais consciente que se faire vomir et jeûner des semaines entières n'était pas le plus « glamour » des régimes. Alors, j'ai inventé un régime à bases de carottes et de produits frais.

Le pire dans l'histoire, c'est que cela a marché. Elles ont toutes gobés le morceau sans broncher.

J'ai commencé à les détester dès ce jour-là, toutes.

Elles étaient superficielles, stupides, et sans le moindre intérêt. De simples moutons formatés et prêt à suivre aveuglément la jolie fille de la classe pour lui ressembler et espérer la supplanter.

Car j'étais devenue belle. Me priver de nourriture m'avait rendue belle, désirable, aimable … Mais je ne voulais pas être aimée comme eux m'aimaient. D'ailleurs, aimer est un bien grand mot, et admiration serait mal-placé également. Je dirais plutôt qu'on m'idolâtrait en pensant que j'étais un de ces clichés vivants.

Dans beaucoup de films, il y'a toujours une fille qui, après avoir perdu du poids, devient divinement jolie. Ces films étant presque de mauvaise facture et sans la moindre nuance, ils vendent le fait que perdre du poids permet de s'accaparer le cœur des garçons et l'amitié des filles.

Sauf que ce ne sont que des machines à rêve. Et la réalité était simplement risible en comparaison.

D'abord, tout le monde n'est pas bien fait. Maigrir peut bien arranger le corps, il ne change pas pour autant sa morphologie et ne modifie en rien la structure du visage. Si on a gros nez, des pommettes basses, des yeux tro petits, ou des oreilles décollées, ce n'est pas un retrait de gras qui va changer quoi que ce soit.

En second, si on a chance de faire partie de ces rares demoiselles dont la beauté est masquée par de la graisse, et qu'on commence à devenir populaire et connue, la situation n'est pas aussi enviable qu'on pourrait le croire.

Oui, on est couvertes de compliments.

Oui, on est l'objet de toutes les attentions.

Oui, tous les garçons sont amoureux de vous à cause de vos beaux yeux et de votre ravissant minois.

Mais puisqu'on a déjà connu la condition inverse, on déchante rapidement en réalisant à quel point les autres sont hypocrites et à quel point le monde est pourri.

Après avoir été fière de correspondre au prénom de Lila pour une fois dans ma vie. J'ai vite souffert en voyant le contraste dans le traitement de Grossi et Lila.

Alors que Grossi était moquée, au mieux ignorée, Lila était admirée et respectée. Alors que Grossi devait se cacher pour manger son goûter, Lila se faisait inviter pour manger des glaces. Alors que Grossi ne trouvait rien à se mettre, Lila recevait des compliments même si elle venait en pyjama à l'école.

Mais tous les compliments devenaient lassants à force d'être répétés, et l'admiration dont j'étais l'objet me dépassait. Alors, au lieu de me réjouir de mon statut privilégié, je passais mon temps à me demander ce que je faisais au milieu de ces suiveurs sans un petit pois dans la cervelle.

J'avais beau rire avec et d'eux, le cœur n'y était pas. J'avais beau leur dire des choses gentilles parfois, je n'en croyais pas un mot, et s'ils en croyaient un mot – ce qui s'est toujours passée – je me mettais à inventer quelque chose de plus absurde pour voir jusqu'où je pouvais les mener.

Mentir n'est pas une seconde nature chez moi, cela s'est développé graduellement au contact des autres.

En plus, au fond de moi-même, j'étais toujours Grossi, et Grossi n'a jamais dit un mensonge de sa vie. C'est Lila qui ment. Lila ne peut s'empêcher de mentir, car Lila n'existe pas, Lila n'est qu'un mensonge. Elle est une illusion, un personnage sans profondeur, qui n'existe que pour dire des choses qui plaisent aux autres.

Derrière Lila je me cache pour ne pas exploser en face des autres filles populaires qui étaient mes amies.

Si quelqu'un se demande de quoi peuvent discuter les jolies filles de l'école, je vais éluder le mystère sous peu.

On discute de vêtements, de beaux garçons, et encore de vêtements … La mode et les beaux garçons sont des sujets inépuisables si vous y mettez des filles qui n'ont d'autres intérêts.

Venant d'une famille aisée, j'avais tout l'argent imaginable pour m'acheter tous les vêtements que j'aimais, donc ce n'était vraiment pas un problème pour moi. En ce qui s'agit des garçons, je changeais de petit ami toutes les deux semaines, et c'était toujours moi qui rompais. Dès que je sentais qu'un garçon était convoité, je me jetais dessus.

Je suis sortie avec Antoine parce que son père était un politicien de renom, avec Charles parce qu'il avait les plus beaux cheveux qu'on puisse avoir, avec Anthony parce que toutes les filles trouvaient qu'il était mignon … etc.

Ai-je été amoureuse ?

Jamais.

Pourtant, j'ai dit plus d'une fois « Je t'aime ».

D'ailleurs, je ne les trouvais pas tous aussi beaux que tout le monde le disait. En vérité, je les prenais uniquement pour bénéficier de leur aura.

Un joli garçon à mes côtés, et je me sentais comme la reine du monde.

Lila est une coquille vide, et je devais vampiriser de pauvres jeunes hommes pour lui donner de la substance.

Car la plupart de ces jeunes gens tombaient amoureux de Lila, même au bout de quelques jours.

Etant la chimère qu'elle était, Lila n'avait aucune personnalité stable. Elle s'adaptait aux autres et à leurs envies.

Par exemple, Bradley aimait les filles fortes avec du répondant, alors Lila s'était donnée tout le mal du monde pour ressembler à cet idéal. Au contraire, Charles préférait les filles timides, alors Lila était devenue plus douce qu'une couverture en soie.

Je ne suis pas fière d'être Lila, mais tout cela n'est qu'un jeu pour moi. Une comédie si vous préférez. Je n'ai jamais compris pourquoi les autres voulaient à tout prix me croire.

Après toutes mes ruptures, je me précipitais pour raconter des histoires burlesques sur mes petits-amis et expliquer pourquoi je les avais quittés alors qu'ils étaient si bien.

Je salissais leur réputation comme je salissais le paillasson de la maison en m'y nettoyant les bottes après un cours d'équitation. Il n'en restait plus rien, et ils étaient inutilisables dés lors.

Si Lila s'amusait à faire tout ce qu'une adolescente riche et sans limites pouvaient faire, c'était parce que j'avais besoin de distraction.

Chaque fois que j'étais seule, je me remettais à penser à Mami dans cette satanée maison de retraite. Je lui téléphonais autant que je le pouvais, mais la moitié du temps, elle ne me reconnaissait pas ou se mettait à me dire des choses absurdes.

Je pleurais toujours après lui avoir parlé.

La seule personne à qui je n'ai jamais menti en disant « je t'aime », c'est bien Mami. Je ne voulais pas perdre Mami.

Mais ce qui arriva.

Une fois, alors que je rentrais des cours, j'ai reçu un appel de ma mère.

J'étais au milieu de la route, et en décrochant, la voix calme ma génitrice me parla comme si de rien n'était.

- Allo ? Bella ?

- Oui, maman, c'est moi, avais-je répondu en continuant de marcher. Tu veux quoi ?

- Alors, Lila, ce soir, je ne rentrerais pas. Tu peux te commander ce qui te plaira.

Encore … m'étais-je dit.

J'ai pris l'habitude de ne jamais questionner les absences de ma mère, parce que prétextant son travail, elle avait toujours d'excellentes excuses. Mais comme un coup du destin, j'avais voulu demander des détails pour cette fois seulement.

- Oui, j'ai compris. Mais pourquoi tu t'absentes ?

- Je dois aller en Italie pour m'occuper des formalités quant au décès de ta grand-mère, avait-elle dit presque sans émotion, comme s'il s'agissait d'un fait divers.

Je me suis arrêté au milieu de la route, comme un automate dont la batterie venait de se vider. Et au fond de moi, je n'ai plus rien senti.

- Oh mais je suis désolée, Lila ! avait-elle rajouté en notant mon silence. Je sais qu'elle signifiait beaucoup pour toi.

- Merci, maman. On en parlera plus tard, dis-je avant de raccorcher sans attendre une réponse de ma mère.

Je ne me suis pas effondrée, je n'ai pas crié, je n'ai pas pleuré … Je n'ai pas obéi à mon premier instinct. Au contraire, j'ai continué de marcher à la maison avec un calme qui m'a surpris.

J'avais été tellement habituée à jouer la comédie que même quand on m'annonçait la mort de Mami, je ne réagissais pas comme un humain normal.

Je me haïssais pour cela.

Ce ne fut qu'une fois arrivée à la maison, et après avoir refermée la serrure, signe que la pièce était terminée pour aujourd'hui, que je suis tombée et que j'ai pleuré.

J'ai pleuré à côté de la porte d'entrée, sur le paillasson, tenant mon sac pour un peu de réconfort. Sauf que mon sac était froid, qu'il ne ressentait rien, qu'il ne disait rien, qu'il n'était rien … Mais cela m'importait peu, je le serrais comme j'aurais serré un ami, comme j'aurais serré l'ami que Papa m'avait demandé de faire, comme j'aurais serré Papa s'il avait été là …

Je serais mon sac pour oublier que je n'avais aucun ami, pour oublier que maman n'était jamais là, pour oublier que la seule personne qui m'aimait vraiment était partie et n'allait plus jamais revenir …

J'ai tellement pleuré que mes yeux sont devenus rouges, mais je ne pouvais pas arrêter. Je suis restée dormir à côté de la porte cette nuit-là, je l'ai fait parce que je n'avais pas la force de me lever. Dans l'état dans lequel je me trouvais, la douleur de devoir dormir sur un parquet froid et dur était inexistante.

Puisqu'on dit qu'un malheur ne vient jamais seul, mes parents ont divorcé peu après la mort de Mami, comme si elle avait été le seul lien attachant ces deux acharnés du travail ensemble.

Je ne sais pas si après s'être vus à son enterrement, mes parents se sont disputés, ou si mon père a fini par apprendre les tromperies de ma mère … En fait, cela m'importe peu mainteant, et cela ne faisait aucune différence pour moi à cette époque.

Tout ce que cela changeait pour moi, c'était de changer déménager, et ainsi de changer de collège.

C'est ainsi que je suis arrivée à Françoise Dupont, et lorsque je franchis le seuil de cet établissement, j'étais décidée à prendre ma revanche sur la vie. Je n'étais plus brisée, mais les flammes continuaient de consumer mon âme.

J'allais tout brûler sur mon passage, et qu'importait le prix.

.. Fin …

Note de l'auteur :

Voici selon moi le passé de Lila, comment elle a fini par devenir ce qu'elle est, voilà son histoire.

J'ai toujours trouvé que c'était un personnage intriguant, magnétique, et à très fort potentiel. Je comprends que sa position d'antagoniste et ses moyens peu scrupuleux ou nobles pour arriver à ses fins la rendent antipathique, mais je pense que si on abordait les choses sous son point de vue, on arriverait à la comprendre, ou peut-être même à la soutenir.

Cette fanfic pourrit sur mon ordi depuis un certain temps, alors je préfère la publier.

Vous pouvez laisser une review pour me dire ce que vous en pensez.

Lila Rossi veut dire Beauté Rouge m'a-t-on dit.