Je dédie ce chapitre à Justin. Je dois avouer que c'est pratiquement à cause de lui que je l'ai écrit. Je travaille effectivement sur un autre projet, et j'ai pour habitude de ne jamais faire deux choses en même temps. Mais des fois, il faut savoir sortir des sentiers battus.

Je voudrais ajouter que si j'écris cette histoire, c'est dans un but préventif. Je ne tiens pas à inspirer à ceux qui me lisent des idées farfelues. Lila est malade. Elle a un trouble du comportement alimentaire, et ce n'est ni glamour, ni sain, quoiqu'on en dise. Prenez soin de vous et ne l'imitez pas les enfants !

Chapitre III

Lila avait une photo de Ladybug dans sa chambre.

La photo avait été découpée dans un journal et accrochée au mur… De prime abord, on pouvait penser que Lila était une admiratrice quelconque, mais lorsqu'on se rendait compte que la photo était transpercée par des dizaines de fléchettes, on ravisait assez vite son jugement.

C'était l'un des stratagèmes de Lila pour gérer sa colère et sa haine pour cette folle en rouge qui l'avait humiliée devant Adrien … Enfin, ce n'est pas comme si elle en avait quelque chose à faire de l'avis de ce gringalet blond. Tout ce qu'elle aimait chez lui, c'était son nom de famille. Elle se disait souvent que sa popularité redoublerait sûrement si elle sortait avec un Agreste.

Adrien était juste un autre garçon, un nom sur une liste … Un imbécile qui la croyait sur parole, comme les autres.

À une certaine époque, elle avait rêvé de rencontrer quelqu'un qui pourrait voir au-delà du masque, qui pourrait la questionner … Mais une fois que cela s'était réalisé, elle avait regretté d'y avoir pensé.

Il ne faut pas formuler ses vœux à la légère, car des fois, il se peut bien qu'ils se réalisent. Et là, on n'est plus qu'une Lila Rossi rentrant chez elle de fort mauvais poil après avoir eu une discussion terrible avec Marinette Dupain-Ching-Chong.

Fermant la porte derrière elle, Lila enleva ses bottines et les jeta dans un coin à l'entrée.

L'appartement qu'elle partageait avec sa mère n'était jamais propre de toutes façons. À voir les vêtements jetés partout dans le salon, la table de la cuisine sur laquelle trônaient encore des pots de confiture ouverts depuis la semaine dernière, ou encore la salle de bain dont le sol était jonché de bouteilles de shampoing vides, on pouvait difficilement deviner que l'espace était partagé par deux femmes.

Mais la mère de Lila ne rangeait jamais, à cause de son travail, évidemment. Elles avaient une femme de ménage qui venait une ou deux fois par semaines, selon les occasions, mais cela ne suffisait pas à garder l'espace propre avec une adolescente aussi mal-organisée que l'était Lila.

En pénétrant dans la cuisine pour chercher un verre d'eau, la jeune fille remarqua les petits papiers gris du bloc-notes de sa mère collés sur le frigo.

Je ne reviens pas ce soir. Commande ce que tu veux, tu sais où est l'argent.

Un petit sourire se dessina sur les lèvres de Lila, mais ses yeux verts perdirent de leur éclat tout de même. Car après tout, quand la déception devient une récurrence, autant la prendre par la rigolade.

Mais Lila n'aimait pas trop rire.

- Merci, Maman, je vais encore manger toute seule, plaisanta-t-elle en se servant un verre d'eau froide.

L'eau qu'elle se servait était toujours froide. Lila ne buvait que de l'eau froide, même en hiver. L'eau froide stimule le métabolisme et vous fait bruler des calories.

Lila ne voyait pas dans le miroir de la salle de bain que les contours de son visage étaient déjà bien marqués, et qu'elle n'avait donc pas besoin de perdre du poids, mais comme Ana le disait toujours : « Le poids est une notion qui s'entretient ».

Ce n'était pas parce qu'elle était mince qu'il fallait qu'elle se relâche, ou elle pourrait finir comme cette Alya qui devait sûrement faire au moins du 44. Rien qu'à cette pensée, un tremblement parcourut la jolie jeune fille et elle ferma les yeux, acculée par le dégoût.

Lila Rossi en 44, plutôt mourir !

Après avoir fini de se démaquiller, ce qui la rendait deux fois moins belle, elle compléta la transformation en empilant ses cheveux en un triste chignon.

Elle ne se trouvait vraiment pas belle sans rouge-à-lèvres, mascara, ou fond de teint. Tout était terne chez elle, à part ses yeux verts, seule cadeau d'une Mère-Nature bien radine.

Comme si elle n'était pas assez affreuse déjà, elle alla dans sa chambre et troqua ses vêtements à la mode contre une guenille – car c'était ainsi qu'elle appelait son pyjama gris et troué – pour finalement se retrouver presque aussi laide que Marinette.

Elle ne se détailla pas dans le miroir comme elle en avait l'habitude, comme elle le faisait toujours pour vérifier que ses cuisses étaient à la bonne taille ou que du gras ne s'était pas déposé insidieusement sur ses avant-bras, et alla directement prendre le seau noir en-dessous de son bureau.

La chambre de Lila était aussi mal-rangée que le reste de l'appartement, peut-être même plus.

Partout sur le sol, il y'a avait des piles de vêtements, des magazines froissés, et des bouteilles de parfums vides … Son lit était défait aussi, preuve de son manque de discipline.

Et pour respecter la chère et tendre habitude, elle prit une fléchette d'un pot posé sur son bureau submergé par les manuels scolaires et les stylos, et la jeta sur la tête de sa pire ennemie.

Cette fois, Ladybug reçut la fléchette en plein entre les yeux.

C'étaient cinquante points.

- Je m'améliore à ce que je vois, sourit Lila comme le ferait une petite fille qui vient de gagner une peluche à la fête foraine.

Mais Lila n'était plus une petite fille, et maintenant, c'était le temps des choses sérieuses.

En voyant le seau noir qu'elle tenait toujours à la main, elle soupira et son sourire se fana comme une fleur qu'on arrose avec du poison.

Oui, c'était définitivement le temps des choses sérieuses.

Il y'a une idée reçue sur les anorexiques qui est assez stupide, et selon laquelle toutes les filles mal dans leur peau se font vomir dans les toilettes. Ça faisait rire Lila tellement c'était puérile de penser ainsi. Elle savait de son expérience que la cuvette des toilettes était le pire endroit ou déverser ses rejets.

D'un point de vue pratique d'abord, aucune position n'était confortable dans les toilettes, et on avait connu plus commode pour poser ses genoux que du carrelage glacé. La menteuse maniaque qu'elle était avait assez de dignité pour s'éviter ce genre de désagréments.

Non, Lila, en se pensant maligne, vomissait dans la salle de bain, là où il y'avait une balance, dans le seau noir, et devant un miroir, je vous prie !

Puisqu'elle était seule, elle ne referma pas la porte derrière elle, et commença alors une pièce de théâtre qu'elle avait apprise par cœur.

Comme une chanson dont on connait chaque note, la symphonie commença par le bruit d'un robinet qu'on ouvre et d'une bouche qu'on rince.

Parfois, lorsqu'elle portait ses doigts à ses lèves, sa bouche refusait de s'ouvrir. Elle pouvait déjà sentir cette familière douleur dans sa gorge, même si elle n'y avait encore rien incéré, comme si son corps voulait la supplier de ne plus lui faire subir cette torture, lui dire par ce refus clair et net de coopérer qu'il en avait marre de ne rien digérer, et qu'il voulait pour une fois – pour une fois seulement – garder la nourriture en lui au lieu de l'offrir aux rats des égouts.

Lorsque cela arrivait, Lila n'avait qu'à regarder dans le miroir. Là, elle voyait son visage démaquillé et cerné, et elle se souvenait du fait que si elle ne restait pas mince, c'en était fini pour elle.

Là, elle forçait l'accès à sa bouche, et enfonçait ses ongles rouges au plus profond de ce tunnel rose.

Commençait le couplet de la chanson, les gémissements et les sanglots.

Elle ne savait pas si c'était quelque chose de commun, mais elle pleurait en vomissant. C'étaient de grosses larmes. De joie ou de haine ? Elle n'aurait pu en répondre. Par contre, elle aurait pu affirmer qu'après avoir diligemment tout régurgité, elle était satisfaite d'elle-même.

Satisfaite sur le moment. Satisfaite pour le moment uniquement.

Mais il n'y a rien de plus beau que de vivre dans le moment, n'est-ce pas ?

Cette fois, cependant, lorsqu'elle eut fini de vomir les pommes de terre qu'elle avait été forcée de manger ce midi avec ses fausses vraies amies, une chose étrange se produisit, et la musique familière s'arrêta brusquement.

Elle posa le seau de vomi dans l'évier précipitamment, et elle recula d'un pas, serrant son cou.

Soudain, et sans qu'elle ne sache pourquoi, une nouvelle vague de nausée la parcourut sans qu'elle ne la provoque, et quelque chose sortit de sa bouche.

Un liquide rouge sortit de sa bouche et elle eut le sentiment que quelqu'un passait le bout d'un couteau sur l'intérieur de sa gorge.

Elle saignait.

Accablée par la douleur, elle s'effondra sur le carrelage froid qu'elle dédaignait d'habitude, et le sang coula de sa bouche pour jaillir sur le sol comme une fiole qui déborde…

Lila avait voulu faire souffrir son corps. Maintenant, c'était au tour de ce corps torturé de la faire souffrir.

Et lorsque le corps se venge, il donne un nouveau sens au mot regret, un sens qui a un arrière-goût de remords.

Ironie du sort, la menteuse fut châtiée par sa bouche.

Etendue de tout son long sur le sol de sa salle de bain, la bouche ouverte alors que le sang en coulait comme l'eau d'une cascade, ses larmes vinrent se joindre à ce mélange innomable.

Elle avait mal.

Si mal.

Elle aurait voulu crier, appeler à l'aide sa Maman, sa Mamie … Mais … Qui viendrait ?

Elle était seule.

Et peut-être qu'elle le méritait.

Elle se roula en boule et se remit à pleurer.

Ce n'était pas la première fois après tout. Le saignement allait s'arrêter, se disait-elle, et elle allait reprendre sa vie comme avant … Elle allait oublier cet incident, et faire dans le futur comme s'il n'était jamais arrivé.

Elle était une grande fille, une fille forte.

Mais … Si c'était vraiment le cas … Pourquoi rêvait-elle qu'on lui fasse un câlin ?

Elle ferma les yeux, bercée par le bruit de ses propres sanglots, et elle s'endormit sur le carrelage blanc et froid.

Elle était seule, comme d'habitude.

Et personne n'allait venir, comme d'habitude.

Lila détestait l'habitude.

Lorsque Ladybug entra dans l'appartement par la fenêtre ouverte de Lila, il faisait nuit.

Il faisait toujours nuit quand elle décidait d'intervenir en tant que son alter-égo, car pendant la soirée, il y'avait moins de gens dans les rues et, subséquemment, moins de gens pour poser des questions embarrassantes. Elle était tenue à une certaine rigueur.

Et Marinette était rigoureuse dans chaque aspect de sa vie.

Par contre, dire la même chose de Lila serait un mensonge éhonté.

Maintenant, elle comprenait pourquoi cette menteuse qui aimait tant frimer avec ses habits de luxe n'invitait jamais personne à son chic appartement parisien … Tout était si désordonné ! Le placard était ouvert et débordait de vêtements, comme si lui aussi était gavé de ne jamais avoir été rangé proprement.

La super-héroïne tenta de se frayer un chemin entre les gravures de modes au sol et les flacons de parfums vides, et en se rapprochant de la porte, elle ne manqua pas de remarquer la photo très flatteuse d'elle-même sur la porte de son ennemie.

Tikki avait sans doute raison … Lila détestait vraiment Ladybug.

Sinon, elle n'aurait pas couvert tout son visage et tout son corps de fléchettes noires.

Dix points pour le corps.

Cent points pour les yeux.

Cinquante points pour le visage.

Au moins, Lila savait rendre les choses ludiques.

Après avoir posé le journal sur le bureau, Ladybug contempla pour une minute la possibilité qui s'offrait à elle. Lila était sûrement seule chez elle et dans une autre pièce. Elle pouvait tout simplement s'en aller sans risquer de rencontrer sa camarade de classe et débuter une explication gênante.

Salut Lila ! Il se pourrait que j'aie lu ton journal intime par erreur. Mais voilà, je te le rends parce que je suis quelqu'un de moral. Voudrais-tu qu'on discute de ce que tu y as écrit ?

Elle pouvait sentir ses joues rosir rien qu'en imaginant le regard que Lila lui jetterait.

Mais non ! se dit-elle en rassemblant tout son courage et en s'aventurant dans l'appartement sombre. Marchant, elle remarqua qu'en effet, la chambre de Lila n'était pas une exception, et que c'était toute la maison qui était en désordre.

Dans d'autres circonstances, elle en aurait ris.

Mais les circonstances, justement, ne s'y prêtaient pas.

Comme dit plus haut, tout l'appartement était sombre, et elle ne pouvait que très difficilement s'y repérer. C'était dans ce genre de moments qu'elle regrettait ne pas avoir la vision nocturne de Chat Noir.

Mais il ne fallait pas des yeux magiquement augmentés pour voir la lumière blanche qui venait de la seule pièce éclairée de la maison …

Ladybug s'y dirigea d'un pas lent, mais assuré, essayant de préparer les mots qu'elle allait dire à Lila pour justifier sa présence. Toutefois, elle n'aurait pas dû se donner autant de mal, car au final, elle ne put parler avec Lila.

Il est, voyez-vous, assez difficile de parler avec une personne inconsciente.

Cette dernière était étendue sur le sol, les yeux fermés, la bouche ouverte, les joues mouillées par les larmes, les lèvres maquillées par un liquide aussi rouge que le costume de la coccinelle …

Ladybug avait eut raison. Lila avait vraiment besoin d'aide.

Lorsqu'elle se réveilla, Mademoiselle Lila Rossi était dans sa chambre.

Pendant un moment, elle eut envie de rester emmitouflée dans les couvertures et de ne rien faire d'autre que de dormir. Mais un bruit l'en empêcha.

Elle ouvrit les paupières un peu, juste un peu, assez pour voir une figure en rouge se pencher pour ramasser ses objets au sol. Le sommeil qui avait brouillé sa vision mit un moment à s'évaporer, et elle reconnut alors qui était dans sa chambre.

Au début, elle ne bougea pas.

Elle décida de faire semblant d'être toujours profondément endormie… Et elle put observer discrètement ce qui se passait. Ce qu'elle avait pensé en premier lieu se révéla alors tout-à-fait vrai.

Ladybug était vraiment dans sa chambre. Et plus étonnant encore, Ladybug rangeait sa chambre.

L'héroïne en rouge ramassait les vêtements, les triait et les pliait. Ensuite, elle les disposait dans un coin du placard soigneusement réarrangé. Jetant un coup d'œil au sol, Lila vit que ses vieux magazines avaient été collectés et posés sur son bureau, qui lui aussi maintenant, était très bien ordonné.

Si sa gorge ne lui faisait pas aussi mal, Lila aurait sûrement ris. Elle avait rêvé de milles scénarios pour humilier Ladybug, mais l'obliger à faire le ménage dans sa maison n'en avait pas fait partie.

Elle continua de se faire passer pour la Belle au bois dormant, les yeux fermés, en train de se persuader que ce n'était pas un rêve.

Quand elle eut fini de tout mettre en ordre, Ladybug se releva et sortit de la chambre.

Elle laissa ainsi Lila une nouvelle fois seule, dans le noir, à se demander ce qu'elle allait bien pouvoir faire après cela.

Pendant son absence, l'Italienne se roula en boule pour se réchauffer. Elle avait oublié en présence de Ladybug à quel point sa chambre était froide d'habitude.

Elle allait encore une fois céder à la douce séduction de Morphée et se jeter dans ses bras, mais à ce moment précis, la lumière revint, et elle ouvrit les yeux pour voir Ladybug entrant avec un plateau.

Dessus, il y'avait un bol de soupe, une tasse fumante dont elle ignorait le contenu, et un bout de pain … Par instinct plus que par raison, Lila se recroquevilla sur elle-même en se souvenant de la valeur calorique de ce dernier aliment. Elle n'avait plus mangé de pain depuis deux ans, et elle avait banni cette horreur de son régime alimentaire pour une très bonne raison.

Posant le plateau sur le bureau à présent rangé, Ladybug se dirigea vers son lit et s'assit à ses côtés. Ne faisant plus semblant de dormir, Lila était assise, les jambes abritées par la couverture, en train de regarder la sauveuse de Paris avec des yeux assassins.

- Bonjour, Lila … dit Ladybug avec un petit sourire. Comment vas-tu ?

- Bonjour l'insecte, dit-elle en croisant les bras. Depuis quand tu as le temps de te soucier de moi ?

Ladybug soupira, faisant volontairement fi de la provocation claire et nette de sa camarade de classe.

- Je comprends que tu sois un peu sonnée, mais ce n'est pas une raison d'être désagréable.

- Parait qu'être désagréable n'est pas interdit par la loi. Par contre, ajouta-t-elle avec un sourire espiègle, s'introduire dans la maison des gens sans raison l'est. Dis-moi, Lady du peuple, est-ce que ton rôle commence à te monter à la tête ? As-tu oublié que tu es soumise aux mêmes règles que moi ?

Ladybug eut un sourire en coin. Lila resterait toujours Lila.

- Non, Lila, je suis soumise aux mêmes règles que le reste du monde … Par contre, dit-elle en imitant la voix légèrement plus aigüe de son interlocutrice, si j'étais toi, je ne me permettrais pas de donner des leçons de morale. Ta réputation te précède !

- Tu parles de cette fois où j'ai menti à propos de nous ? Mais tu as dit que tu me pardonnais ! lâcha la jeune fille, l'air scandalisé.

- Oui, je te pardonne, mais je n'oublie pas, répondit Ladybug avec un clin d'œil.

- Tu comptes me faire chanter pour que je t'héberge, la clocharde ?

La brune aux yeux bleus dissipa cette supposition d'un mouvement de la main, comme si elle chassait un parasite.

- Non, non, non … contesta-t-elle doucement en bougeant son index de droite à gauche dans l'air…. Contrairement à ce que tu peux penser, après avoir sauvé Paris, j'ai une maison chaleureuse et une famille à laquelle retourner.

- Tu veux une médaille ? pouffa l'Italienne.

Le sourire de Ladybug s'agrandit.

- Ne t'en fait pas, ma chérie, le maire Bourgeois m'en a déjà données trois. Ne pense pas que tout le monde est comme toi d'ailleurs. Beaucoup de gens me sont à moi et Chat Noir très reconnaissants de leur sauver la vie régulièrement.

Lila garda les bras croisés et la mine boudeuse, mais elle ne répliqua pas.

Marinette, derrière le masque, fut un peu surprise de voir qu'elle avait cloué le bec à Lila pour la seconde fois en moins de vingt-quatre heures. C'était la première fois que cela lui arrivait. Quelque chose devait sûrement clocher avec l'alignement des planètes ce jour-là, car elle ne voyait sincèrement aucune autre explication au soudain pouvoir qu'elle semblait détenir sur cette exécrable et impérieuse jeune fille.

Mais le journal toujours posé sur le bureau ainsi que son masque lui disaient clairement que les paramètres n'étaient plus les mêmes que d'habitude.

Ladybug était une figure d'autorité, et une figure d'autorité détenant un secret en plus. Ce n'était pas étonnant qu'elle domine Lila si parfaitement compte tenu de tout ce qu'elle savait désormais sur elle.

Il est toujours plus facile de cerner les humains après avoir fouillé au plus profond de leurs âmes. Dans ce cas précis, après avoir lu leur journal intime.

- Mais assez parlé de moi, reprit l'héroïne en surgissant de sa rêverie. Après tout, je suis venu pour parler avec toi.

Et de toi…

Lila sembla surprise. Elle déglutit avant de répondre.

- Parler avec moi ? Mais de quoi ? Oh, tu sais … ajouta-t-elle en regardant de côté, les joues roses, comme si ça la tuait de l'admettre. Contrairement à ce que je prétends, je ne connais pas ce Prince Ali, et je n'ai pas accès à des documents gouvernementaux ultra-secrets … Tu perds ton temps.

- Non, rien de gouvernemental, rien qui se prête à la justice, la détrompa-t-elle … Je voudrais plutôt parler de ce qui t'arrive, Lila.

Cette dernière voulut exploser de rire pour se moquer de Ladybug et lui prouver qu'elle allait parfaitement bien, qu'elle devait rester seule … Or, et pour son plus grand désarroi, sa gorge lui faisait si mal qu'elle ne réussit qu'à souffler par le nez.

- Je ne vois pas de quoi tu parles, je me porte comme un charme, nia-t-elle catégoriquement à la place, n'osant toujours pas regarder celle qui lui faisait face.

La fille aux yeux bleus soupira de nouveau, visiblement agacée.

Il n'y a rien de pire que de mentir quand toutes les preuves sont contre vous, mais Lila n'en avait rien à faire, surtout quand la seule personne qu'elle haïssait plus qu'un psychologue étai juste devant elle. Il était hors de question qu'elle se confesse à autre chose qu'à une feuille de papier.

Car la feuille de papier, au moins, n'allait pas la juger et la condamner.

Mais Ladybug n'était pas dupe. Elle comprenait parfaitement que c'était l'orgueil de Lila qui la muselait et la faisait se retrancher derrière les murs de ses mensonges… Alors, elle opta pour une autre stratégie.

Elle se leva et apporta le plateau qui attendait toujours sur le bureau.

- Mange, lui dit-elle en le mettant devant elle. Grâce aux légumes que j'ai trouvé dans ta cuisine, j'ai fait de la soupe.

- De la soupe ? s'étonna Lila en levant un sourcil. Tu sais cuisiner ?

- Mieux que tu ne le feras jamais. Maintenant, dit-elle en lui présentant une cuillère, mange. C'est encore chaud, tu es chanceuse, c'est bon pour ta gorge quand c'est chaud.

- Pas de fromage ? Pas de matière grasse ? s'enquit Lila en prenant la cuillère.

- Rien de tout ça, et surtout, pas de poison !

Marinette aurait pu jurer qu'elle avait vu l'ombre d'un sourire se dessiner sur les lèvres de sa camarade de classe, mais ce dernier disparut aussitôt qu'elle mit la première cuillère dans sa bouche.

La première l'ayant convaincue, elle enchaina rapidement avec d'autres. Elle mangeait sa soupe à une vitesse prodigieuse, comme un homme perdu en mer pendant des mois et qui goûte son premier repas depuis des lustres.

C'était vrai alors, elle ne mangeait incontestablement pas beaucoup.

- Si tu veux, je t'en ferais encore … Mange autant que tu veux.

- D'où tu connais cette recette ? lui demanda Lila entre deux gorgées de soupe. Je n'en ai jamais goûté de pareille de toute ma vie !

Ladybug sourit, et songea un moment à si elle pouvait lui révéler la vérité. Mais après tout, se dit-elle, où était le mal si elle le faisait ?

- C'est une recette dans ma famille, c'est ma mère qui me l'a apprise. Elle me la fait toujours quand je tombe malade.

Une étincelle d'amusement s'alluma dans les yeux de Lila à cette remarque, et elle sourit en coin.

- Parce que la sauveuse de Paris tombe malade, hein ? Serait-elle humaine, après tout, contre toute vraisemblance ?

- Elle tombe malade, et elle a aussi des allergies. Ne t'en fais pas, Lila, je ne suis pas parfaite … Mais tiens, dit-elle en remarquant qu'elle n'avait pas touché son pain, pourquoi n'en manges-tu pas ?

Lila la regarda alors comme une bonne sœur regarderait un blasphémateur.

- Est-ce que tu sais combien de lavages d'estomac il me faudra faire si je n'avale qu'une miette de cette ruche calorique ?

Ladybug secoua la tête et répondit :

- Tu as raison, je n'en ai aucune idée. Je ne connais pas beaucoup de choses sur la nutrition ou les régimes.

- Bien sûr ! seconda Lila en continuant de manger la soupe. T'as vue comme t'es mince ! Les garçons doivent te tourner autour à l'école … !

Les yeux bleus de la super-héroïne se couvrirent d'un voile de dépit.

Non, Lila tu te trompes… C'est autour de toi qu'ils tournent tous, aurait-elle voulu lui répondre. Mais par souci de préservation de son identité, elle n'en dit rien.

Et elle repensa à Adrien, à la façon dont il avait ris si librement avec Lila dans la journée-même, alors que de toute l'année scolaire, il n'avait adressé la parole à Marinette que pour emprunter un crayon de couleur vert.

Lila Rossi était si confiante et assurée dans ses interactions avec les autres …Et même si cette confiance était fausse, Marinette ne pouvait que l'admirer.

Pour sa part, elle n'était confiante que derrière son masque …

Mais d'un autre côté, c'était aussi le cas de Lila.

Ladybug regarda de nouveau le visage démaquillé de sa rivale, ses cheveux attachés, son corps couvert d'un vieux pyjama gris à la manche à moitié déchirée, et elle remarqua que Lila aussi avait un masque.

Le sien, c'était un sourire faux qui faisait mal aux joues, des vêtements hors de prix qu'elle n'aimait même pas, et des bottines hautes de dix centimètres qui serraient ses chevilles…

- Je sais que j'ai des boutons, lui dit soudain la jeune fille impérieuse, mais ce n'est pas la peine de me regarder comme si j'étais aussi laide que Ching-Chong …

- Ching-Chong ? s'enquit Ladybug.

- Oh oui ! s'exclama Lila soudain, comme si elle se souvenait de quelque chose d'important. C'est une pouffiasse à moitié chinoise dans la même classe que moi !

- Lila … Tu sais que c'est raciste, n'est-ce pas ?

- Oui … Je sais, mais …

Elle avait l'air honteuse de l'admettre, mais elle le fit tout de même.

- Mais elle est si populaire ! Et elle ne fait aucun effort ! Les garçons la respectent au moins … Moi, ils passent leur temps à croire que je suis un joli bout de viande. Ce n'est pas qu'ils croient mes mensonges, c'est qu'ils se fichent bien de ce que je peux dire tant que je reste regardable… Je ne trouve pas comment la rabaisser sans faire allusion à ses origines … Et franchement, ajouta-t-elle en soupirant, je ne suis pas fière de ce que je fais. Il y'a tellement pire dans la vie que d'être Chinois, ils ont de très beaux jardins en plus …

Ladybug sourit en voyant le bol de soupe presque vide. Il était amusant de voir avec quelle facilité la langue de Lila se déliait quand elle avait quelque chose dans le ventre.

- Lila … Sauf ton respect, mais en te ramassant dans la salle de bain, j'ai vu qu'il y'avait du … vomi dans un seau …

- Et tu voudrais savoir pourquoi ? devina l'autre adolescente. Et bien, il ne faut pas chercher midi à quatorze-heures, la Coccinelle, je me fais vomir dans un seau parce que je veux rester mince.

- Mais pourquoi dans un seau ?

- Oh, mais t'es pas si futée que ça, toi ! s'exclama-t-elle soudain en pointant la cuillère en sa direction. Ecoute, si je ne vois pas combien je vomis exactement, si je ne pèse pas ce que je rejette, comment veux-tu que je sois absolument sûre d'avoir tout vomi ?

- C'est … C'est … Ladybug ne trouvait pas les mots. Mais c'est …

- Obsessionnel, sale, malsain, écœurant, pitoyable, et totalement abject en plus ! reprit Lila avec une posture crispée. Appelons un chat un chat, Ladybug, veux-tu ? Je sais que ce que je fais n'est pas jolie-jolie, et tu ne me verras jamais le crier sur tous les toits…

- Mais tu sais très bien que ce n'est pas bien pour ta santé ! objecta Ladybug.

Malgré cela, Lila ne changea pas d'avis.

- Fut un moment où j'ai pesé l'importance de ma santé par rapport à celle de ma popularité … Je te laisse deviner de quelle côté la balance a penché.

- Mais pourquoi tu fais ça ?! lui demanda soudain la super-héroïne, indignée, serrant un bout du drap entre ses mains. C'est pour les garçons, c'est ça ?

Lila secoua la tête, visiblement peu convaincue.

- Pas seulement pour les garçons. Pour être honnête, je ne donne pas grand-chose de leur avis. La plupart d'entre eux sont des idiots utiles qui me rendent de précieux services en échange d'un peu d'attention … Et la beauté, ça plait aussi aux filles, ça les fait vous admirer, vous vénérer …

- Et tu as besoin de ça ? interrogea Ladybug.

- Plus que tu ne le penses … avoua-t-elle tout bas, regardant ses mains jointes sur ses genoux.

Lila se tut un moment et jeta un coup d'œil à la tasse sur le plateau.

- Il y'a quoi là-dedans ? demanda-t-elle en montrant la tasse d'où sortait toujours de la fumée.

- Du thé, répondit Ladybug, toujours un peu déboussolée.

- Tu y as mis du sucre ?

L'héroïne secoua la tête.

- Ah, le visage de Lila s'illumina et elle prit la tasse chaude entre ses doigts fins, alors je peux la boire !

Elle porta le liquide à ses lèvres et Ladybug se sentit obligée de rajouter :

- Oui, mais j'ai rajouté du miel !

La gorgée de Lila se coinça dans sa gorge à cette révélation, et elle reposa la tasse avec dédain, comme si elle contenait un liquide mortel.

Ensuite, elle regarda la fille aux yeux bleus avec mépris.

- Sais-tu au moins que le miel, c'est trente calories par cuillère à café ?

- Non, je ne sais pas. Tout ce que je sais, c'est que le miel est bon pour la gorge, surtout pour une gorge écorchée par une fille qui ne supporte pas de manger !

- C'est mon corps, et j'en fais ce que je veux !

- Mais Lila ! lâcha Ladybug en se levant pour surplomber la figure toujours assise de sa rivale. Je t'ai trouvée en train de saigner ! Tu vas mal !

- Et j'imagine qu'en sainte dévouée que tu es, tu as envie de me sauver ? se moqua-t-elle avec un sourire en coin provocateur. Alors bonne nouvelle, je n'ai pas envie qu'on me sauve, ne te fatigue pas !

- Tu es malade ! Il va falloir en parler à un médecin !

- Un médecin ?! Même pas en rêve ! cria en réponse Lila, jetant la tasse de thé au miel sur la tête de Ladybug.

Cette dernière l'évita de justesse en baissant la tête, et la tasse s'écrasa contre le mur derrière elle. Le thé et les bouts de céramique se répandirent alors sur le sol nettoyé auparavant par Ladybug.

Cette dernière allait faire goûter Lila à sa colère et lui faire savoir ce qu'elle pensait de son geste … Mais presqu'aussitôt, la jeune fille malade se mit à tousser convulsivement, et elle fut même forcée de mettre la main sur sa poitrine.

Cough ! Cough ! Cough !

Ladybug, oubliant tout de sa colère, se pencha sur elle et se mit à caresser son dos.

- Ne force pas, Lila … Ne force pas … Ta gorge est encore fragile …

- Non-

Cough ! Cough ! Cough !

Lila aurait voulu répliquer, mais dés qu'elle ouvrit la bouche, elle cracha une gorgée de sang qui tomba alors sur ses draps.

Les deux jeunes filles restèrent silencieuses et immobiles, regardant le liquide rouge qui s'introduisait dans le tissu de la couverture, formant une écarlate tache auréolée.

- Tu vois, tu ne peux pas …

Marinette aurait voulu continuer à parler, faire la morale, lui dire ce qui était bien ou pas pour elle … Mais, quand elle posa les yeux à nouveau sur Lila, elle sentit les mots s'envoler. Lila n'avait pourtant pas changé de visage, de forme, ou d'expression. Elle était exactement la même qu'il y'a une minute, la même personne qu'elle avait appris à détester …

Ce n'était pas Lila qui réduisit Marinette au silence, mais ces gouttes qui dévalaient ses joues, ces petites larmes qui coulaient de ses yeux cernés …

Là, Marinette apprit quelque chose de nouveau sur Lila, quelque chose qu'elle n'avait pas lu dans son journal intime.

Quand Lila Rossi pleurait, elle pleurait en silence.

… Fin du Chapitre …

J'ai dit qu'il n'y aurait pas de suite, mais j'espère que vous me pardonnerez de ne pas avoir tenu parole. Voilà, cher Justin, j'espère que tu me pardonnes maintenant.

Si cette histoire vous intéresse et que vous voulez voir la suite, vous pouvez m'écrire un commentaire pour me le dire !