Merci à Inazuma-baka, Mathilde (joli prénom au passage), Ashley A. Anderson, SunShine Feather, et Justin d'avoir commenté sous le dernier chapitre.
Bonne lecture !
Chapitre IV
Ce matin-là, en se maquillant, Lila rata son trait d'eyeliner.
Lila avait appris à se maquiller à l'âge de douze ans en regardant des vidéos sur internet. Sur la toile, il y'avait des milliers de jeunes filles qui lui apprenaient, comme une grande sœur, à quoi servait tel ou tel produit, ou comment appliquer tel ou tel fard. Après des heures à s'entrainer avec la trousse à maquillage de sa mère, qui la laissait faire tout ce qu'elle voulait tant qu'elle ne lui cassait pas la tête, elle avait réussi à maîtriser l'art de peigner son visage.
Elle avait acquis ensuite sa propre trousse de maquillage, trousse qui étonnamment était peu fournie par rapport à ses moyens.
La raison en était toute simple. Lila avait très tôt compris, contrairement à beaucoup de filles de son âge, que la quantité était vulgaire. Si c'était élégant à une époque de mettre des dizaines de couches de fond de teint et d'utiliser toutes les couleurs de la palette, la modernité exigeait de se tenir au strict essentiel en matière d'artifices.
Il faut comprendre que le maquillage n'est pas là pour transformer le visage, il n'est là que pour sublimer une beauté déjà présente.
Et Lila était belle. Moins que certaines, plus que d'autres, mais elle s'estimait belle.
Alors elle n'exagérait jamais.
Une crème pour la peau, un produit anticerne sous les yeux, du brillant sur les joues, du rouge sur les lèvres, et surtout, un trait d'eyeliner sur la paupière, et c'était joué.
C'étaient des gestes techniques et très pointilleux, mais que ses mains pourraient reproduire même dans son sommeil à cause de l'habitude.
Alors pourquoi … Pourquoi n'y arrivait-elle pas aujourd'hui ?
En examinant son visage, on pouvait constater qu'elle avait déjà fait l'impasse sur le rouge-à-lèvres, et qu'elle avait mis un peu trop d'anticerne. Ce n'était pas sa faute, elle en était réduite à cela à cause des circonstances. N'ayant pas dormi de toute la nuit, il fallait bien cacher la misère.
Mais le trait d'eyeliner, sa spécialité, pourquoi n'y arrivait-elle pas ? Sur le coin de sa joue, il y'avait de gros points noirs, le produit de l'eyeliner qui aurait dû tracer le contour de ses yeux.
Prenant une lingette, elle essuya sa peau sans délicatesse et recommença rapidement.
Elle allait y arriver, même si elle devait y passer la journée.
Elle allait y arriver !
Il n'était pas question qu'elle n'y arrive pas, bon sang !
Et dix minutes plus tard, grâce à l'obstination, elle y arriva effectivement.
Considérant son regard vert perçant à présent souligné par le noir, elle reconnut enfin la marque de fabrique de Lila Rossi. Bien sûr, pour y arriver, elle dut se forcer et être exigeante avec elle-même. Par ailleurs, un peu du cosmétique était rentré dans ses yeux, et maintenant ces derniers s'humidifiaient et la piquaient.
Mais elle n'allait pas pleurer, pas cette fois.
Elle pouvait se permettre de chialer comme une petite fille lorsqu'elle ne ressemblait à rien, mais ce n'était pas le cas quand elle était belle et apprêtée. Si non, que penserait-on d'elle ?
Personne n'aime les pleureuses.
Regardant son visage maigre aujourd'hui, elle remarqua que rien n'avait changé depuis hier. Elle était toujours aussi mince, toujours aussi jolie, toujours aussi envoutante.
Elle était la même qu'hier… Alors pourquoi se sentait-elle différente ?
Son regard se posa sur le seau noir en dessous de l'évier, le seau qui était à présent vide, le seau dans lequel elle avait déversé son vomi la semaine dernière
Mon vomi … pensa-t-elle. Pour une raison qui ne regardait qu'elle-même, rien que de penser à ce simple mot soulevait sa poitrine. Après des années à s'adonner cette pratique douloureuse mais bien nécessaire, elle avait fini par oublier à quel point le vomi était sale et à sous-estimer le dégoût des autres face aux gens de son espèce, face aux gens qui se font vomir dans un seau.
En parlant du seau, elle ne l'avait pas vidé, elle n'avait pas pu le faire, et sa mère n'était pas rentrée de toute la nuit, alors la seule personne qui pouvait l'avoir fait était…
Cesse d'y penser ! répétait la petite voix dans sa tête. Tu n'es pas faible. Tu ne veux pas être faible.
Mais Ladybug … Elle avait dit que ce n'était pas de la faiblesse, elle lui avait dit que si elle continuait sur cette pente, elle allait se faire du mal …
Qu'importe ce que l'insecte dit. On doit continuer. Tu ne veux pas finir grosse, n'est-ce pas ?
Mais Lila s'était effondrée… Elle avait eu si mal hier … Elle ne voulait plus cracher du … du …
Il faut souffrir pour être belle.
Oui, mais … !
Si tu n'es pas prête à saigner pour ce que tu veux, alors tu ne vaux pas plus que ceux que tu critiques.
Lila leva les yeux pour ne plus regarder le seau.
La voix avait raison.
Depuis qu'elle avait dix ans, elle savait ce qu'il fallait faire pour être aimée et admirée. Ce chemin qu'elle avait choisi, cette quête qu'elle avait entreprise, lui demandaient pour arriver jusqu'au bout de tout sacrifier.
Elle en avait trop fait, elle avait trop donné d'elle-même pour revenir en arrière.
Alors à la place du rouge-à-lèvres, elle peignit ses lèvres d'un sourire qui faisait mal aux joues.
Il faut souffrir pour être belle.
…
Marinette vint en retard d'une heure ce jour-là, et selon ses critères, c'était une prouesse, prouesse qu'elle devait entièrement à Tikki par contre.
Si son kwami ne l'avait pas tirée par les cheveux jusqu'à ce qu'elle tombe de son lit, elle serait certainement restée à dormir pour toute la journée, et ce n'était pas bon pour son palmarès d'absences déjà plein.
Cependant, Marinette ne pouvait nier qu'elle aurait désiré encore une ou deux autres heures de sommeil. Elle avait si peu dormi hier, et cela se voyait. Ses cheveux étaient coiffés de travers et elle avait tellement de poches sous les yeux qu'elle aurait pu y mettre toutes ses affaires scolaires et encore avoir de l'espace pour un goûter.
Elle était rentrée aux environs de trois heures du matin, et elle avait eu besoin d'au moins une demi-heure de réflexion pour se remettre de ses émotions et pouvoir dormir. Discuter avec une Lila honnête pour une heure offrait un ticket sans escales au pays de la dépression.
Son père, comme à chaque fois, lui avait donné deux croissants dans un joli paquet rose bonbon, contenant une viennoiserie pour elle-même, et une autre qu'elle donnait habituellement à Alya.
En évoquant Alya dans sa tête, Marinette se souvint qu'elle allait être absente pendant toute la semaine.
En passant par le portail de l'école et en courant pour rejoindre sa classe avant que la deuxième heure de cours ne se termine, elle se disait naïvement que l'absence d'Alya allait être son plus grand souci de la journée.
Mais elle avait tort, et elle ne tarda pas à savoir pourquoi.
Ouvrant la porte de la classe après avoir toqué trois fois à la hâte, elle commença à parler avant même que la salle de cours ne se révèle à elle.
- Bonjour tout le monde ! Bonjour Madame Bustier ! dit-elle en mettant ses pieds à l'intérieur. Je suis désolée du …
Elle s'interrompit, surprise.
Au lieu de voir les élèves tous sagement assis à leur place et leur professeur principale en train de dispenser la leçon du jour, elle fut surprise de voir l'exact opposé. Le bureau de Madame Bustier était inoccupé, et en l'absence d'une figure d'autorité, les élèves étaient tous éparpillés dans la classe. On pouvait s'attendre à ce qu'une bande d'adolescents sans surveillance et qui se disperse soit en train de parler et de rire à un haut volume, mais Marinette fut interloquée de les trouver mortellement silencieux.
Quand elle entra dans la classe si brusquement, elle attira tous les regards sur elle, et elle eut en même temps l'impression d'être l'élément dissipateur d'une tension autrefois insoutenable, comme si elle était l'épingle qui faisait éclater un ballon trop gonflé.
Dans la classe, tout le monde avait l'air terriblement confus.
La raison se trouvait au centre de cette même classe.
Deux élèves étaient debout l'une face à l'autre en train de se fusiller avec les yeux. Si les regards pouvaient vraiment tuer, il aurait déjà fallu commander deux cercueils.
L'arrivée impromptue de Marinette ne perturba en rien leur échange non-verbale.
Elles continuaient de se regarder comme si l'une voulait creuser la tombe de l'autre et l'arroser avec des crachats. Pourquoi disait-on que l'amour était la plus puissante des émotions humaines ? pensait Marinette. La personne qui avait décrété cette opinion n'avait vraisemblablement jamais posé les yeux sur le tableau que formaient ses deux-là.
Se tenaient en se dévisageant avec une haine viscérale nulles autres que Chloé Bourgeois et Lila Rossi.
- Alors, dit Chloé en regardant toujours Lila, tu penses vraiment ça, Rossi ? Tu n'as pas envie de t'excuser ?
Rossi leva un sourcil et eut un sourire en coin provocateur.
- Pourquoi m'excuserais-je pour avoir dit la vérité, Bourgeois ? répondit-elle alors avec une totale confiance. Tu sais très bien que c'est-
Clack !
Avant qu'elle n'ait pu terminer sa phrase, Chloé la gifla.
Le bruit de l'impact contre la joue de Lila résonna dans toute la classe, et tout le monde y assista. Marinette, en particulier, avait l'impression d'avoir un siège au premier rang. Après avoir été frappée, elle vit le visage de Lila se contorsionner une minute, et elle crut apercevoir ses lèvres toujours figées en un sourire trembler.
Mais cela ne dura que quelques secondes, car avec l'art du mensonge vient celui de la comédie, et Lila était une excellente actrice, comme elle le prouva par la suite.
- Oh Bourgeois, tu ne sais même pas frapper… dit-elle simplement avant d'aller se rassoir au premier rang, gardant un sourire et une démarche assurée.
Ensuite, quand elles furent séparées, toute la classe se mit à chuchoter comme après un discours scandaleux. Bien sûr, certains jetaient des regards désolés à Lila qui avait été humiliée publiquement, mais personne, y compris Marinette, n'intervint.
Les autres élèves ne firent aucun mouvement, car, qu'importe l'affection et l'admiration qu'ils portaient à la plus jolie fille de l'école, personne ne pouvait se permettre d'être en mauvais termes avec Chloé Bourgeois. Tout le monde savait que si on osait contrarier cette blonde putride, elle allait dégainer son téléphone et jeter sur la table la fameuse carte du « Mon papounet est le maire de la plus belle ville du monde et tu ne peux rien y faire et tu vas regretter de m'avoir énervée ! », carte qui avait plus d'une fois prouvé son efficacité.
Marinette, de son côté, seule personne assez intrépide pour s'opposer publiquement à Lila Rossi et Chloé Bourgeois, n'intercéda pas car elle ne savait pas si Chloé était vraiment en tort.
La connaissant assez, très bien même depuis un certain temps, Marinette savait que Lila était douée pour se retrouver dans de beaux draps, et la plupart du temps, c'était mérité. À cause de ses mensonges, elle blessait profondément les gens.
Mais Lila n'avait vraisemblablement pas menti cette fois-ci. Au contraire même, elle avait dû débiter à Chloé la chose la plus véridique qui soit, ou cette dernière ne se serait pas emportée au point de la frapper.
Chloé était également blessante et peu scrupuleuse lorsqu'il s'agissait d'obtenir l'objet de son désir, mais elle ne frappait jamais.
Oh, Lila, qu'as-tu encore dit ? Et pourquoi l'as-tu fait ?
Alors qu'elle se rendait à son siège au fond de la classe, elle installa son cartable et tendit la main pour tapoter le dos de la personne assise devant elle.
Pour sa plus grande chance, c'était Nathaniel.
- Ah, bonjour Marinette, ça va ? Et qu'est-ce qui se passe avec tes cheveux ? s'enquit-il en se retournant
Marinette rougit et eut un rire d'embarras.
- Ha ha ha … Tu ne me croiras jamais, c'est une folle histoire ! lui dit-elle alors en se grattant la nuque. Mais qu'est-ce qui se passe avec Lila et Chloé ? questionna-t-elle ensuite.
- Oh ! le visage du rouquin s'assombrit à cette évocation, toi aussi tu ne me croirais pas, mais toute la classe pourrait te le confirmer donc bon, voici ce qui s'est passé : Madame Bustier est partie voir le proviseur, et ça fait une demi-heure que dure cette visite. Lila était assise à sa place en train de discuter avec Adrien, ensuite Chloé est arrivée et, je ne sais comment, a déversé l'ancre noire de son stylo sur Lila en disant que c'était un accident. Mais ça ne l'était évidemment pas. Quand Lila lui a demandé pourquoi elle l'avait fait, Chloé a répondu que c'était ce que méritait une trainée dans son genre. Ensuite, Lila s'est levée et a murmuré un truc à l'oreille de Chloé, et c'est là que tu arrives …
- Et qu'est-ce qu'elle a pu lui dire pour qu'elle aille jusqu'à la gifler ? demanda Marinette, la mâchoire tombante.
Nathaniel ne fit qu'hausser les épaules.
- Je ne sais pas non plus, mais ça ne devait pas être si grave. On connait tous Chloé, on sait qu'elle est prétentieuse et susceptible. Ce n'est pas la première fois qu'elle est méchante gratuitement avec quelqu'un … Et ça devait tomber sur Lila, la magnifique Lila, la fille la plus gentille du monde et la plus jolie …
- Oui, Nathaniel, le stoppa net Marinette alors qu'il allait continuer, j'ai compris, tu la trouve merveilleuse … comme tout le monde, ajouta-t-elle dans sa barbe.
- Oui ! confirma son camarade avec un grand sourire. Mais tu ne peux nier que Lila ne méritait pas une chose pareille. Je ne l'ai jamais vue faire du mal à une mouche.
Oh crois-moi, tu n'en sais rien … On nous aurait épargné bon nombre de peines si elle s'était cantonnée aux mouches !
Au même moment où elle allait parler, Madame Bustier rentra dans la classe, mais comme Marinette, elle resta figée sur place en trouvant une classe aussi calme.
Le choc passé, elle sourit et promit à tous que pour récompenser leur bon comportement, elle allait décaler le devoir surveillé de la semaine dernière.
Marinette posa sa joue sur sa main et soupira. Cette nouvelle, bien que réjouissante en théorie, ne l'égayait pas autant qu'elle l'aurait cru.
Sa tête n'était plus aux devoirs surveillés et à la vie scolaire … Non, à présent, sa tête était à Lila.
Et rien qu'à Lila.
…
Quand la pause vint, Marinette s'assit sur un banc et commença à manger son croissant. Elle n'avait pas diné hier, et pour couronner le tout, sa grâce matinée l'avait fait sauter le petit déjeuné, ce qui faisait que son estomac grognait comme la pire des bêtes féroces. Elle mangeait seule car tout le monde était occupé à faire autre chose et qu'elle voulait réfléchir posément.
Le regard perdu dans le vague alors que sa bouche mastiquait machinalement, elle fouillait dans sa mémoire pour savoir ce que Lila avait bien pu débiter à Chloé Bourgeois pour la mettre dans cet état.
Vraisemblablement, et sans surprise, c'était Cholé qui avait initié les hostilités, se pensant tout permis, et voulant savoir de quel bois était faite sa nouvelle rivale.
Bien sûr, Lila n'était que sucre et miel lorsqu'il s'agissait d'interagir avec les autres. Elle modelait sa personnalité pour leur plaire et les flatter. Mais il serait assez bête de confondre cette stratégie avec de la faiblesse.
Lila, et Ladybug avait eu l'occasion de le voir de très près, était très douée lorsqu'il s'agissait de répliquer et de se défendre. Donc, quoiqu'elle ait dit à Chloé, on pouvait affirmer sans grand doute que cette dernière ne l'avait pas volé.
Tout ce qu'on pouvait reprocher à Lila cette fois-ci, c'était d'y être allée trop fort et d'avoir rendu les choses plus compliquées qu'elles ne l'étaient déjà.
Malgré tout, Marinette n'arrivait pas à deviner ce que pouvait bien savoir Lila de plus sur Chloé qu'elle-même… Quel genre de secret une fille aussi insipide et prétentieuse que Chloé pouvait avoir ?
Avalant le dernier morceau de son croissant, Marinette se releva et fit le tour de la cour. Y penser sans relâche la fatiguait et la mettait de fort mauvaise humeur, la rendant ronchonne comme un ours en manque de sommeil (et elle était vraiment en manque de sommeil). Et puis, tant pis ! se dit-elle. Si elle voulait vraiment connaitre la réponse, il suffisait de demander à la principale concernée.
Assise sur les marches de l'escalier, elle la trouva, comme d'habitude, entourée d'une horde d'admirateurs qui buvaient ses mots comme si c'était de l'eau magique.
- Oh, et après m'être rendue à la Chapelle Sixtine avec Papa, il m'a emmenée au plus beau restaurant de la ville. Ils y servaient de la pizza, mais pas de la pizza normale, entendez-vous …
Elle s'interrompit une minute, et elle força un grand sourire en voyant la personne qui approchait.
- Oh, Marinette ! C'est toi ! Que je suis heureuse de te voir !
- Bonjour Marinette ! dirent les autres élèves à l'unisson, des robots encore lobotomisés par la discussion à la fois si vide et si fade de Lila.
Marinette ignorait comment cette fille arrivait à endormir leur vigilance et à les complaire à croire tout ce qu'elle pourrait dire. C'était lié à ses yeux, à son physique avantageux, et à son choix de mots sûrement, mais sous cela, il devait bien y avoir quelque chose d'autre.
- J'espère que tu vas bien d'ailleurs, lui dit Lila en feignant de s'intéresser à elle. J'ai été très inquiète en voyant que tu n'étais pas venue à l'heure ce matin, je me disais qu'il se pouvait bien qu'un malheur te soit arrivé ou que-
- Merci Lila, paracheva sa camarde calmement, mais comme tu peux le voir, je suis en pleine forme, dit Marinette en s'efforçant de ne pas bailler sur le dernier mot.
- Pourquoi tu viens me voir ? lui demanda soudain la belle Italienne. Tu as besoin de quelque chose ?
Marinette secoua la tête et lui dit :
- Non, ce n'est pas cela. Je …
Elle hésita un moment.
- Je voulais te demander si je pouvais … te parler en privé … S'il-te plait ? bafouilla-t-elle.
Marinette rougit en voyant un éclair d'amusement passer dans les yeux de Lila. Elle baissa les siens et replaça une mèche de ses cheveux derrière son oreille. Pourquoi avait-elle du mal à choisir ses mots maintenant ? Elle lui parlait comme si elle était Adrien, et c'était embarrassant.
- Très bien, entendit-elle soudain Lila répondre.
Elle demanda alors à son auditoire de partir avec beaucoup de délicatesse, lui disant que la sonnerie allait bientôt retentir de toutes façons, et qu'elle ne voudrait pas qu'ils soient en retard à cause d'elle.
Lorsqu'elles se retrouvèrent seules et que personne n'était plus assez proche pour les entendre, Lila laissa tomber le masque.
- T'es contente maintenant ? Ils sont tous partis. Alors tu veux quoi, la Chinoise ? demanda-t-elle en croisant les bras.
- Je voulais te demander des éclaircissements sur ce qui s'est passé dans la classe ce matin, réussit-elle à dire sans hésitation.
Lila se pinça alors les lèvres et secoua la tête.
- Ce ne sont pas tes affaires !
- Elle t'a giflée, lui rappela Marinette en conservant son sang-froid.
- Les mensonges peuvent parfois blesser, mais ils seront toujours moins désobligeants que la vérité. Ching-Chong, note que j'ai été clémente : je ne l'ai pas dit devant toute la classe. Alors que veux-tu que je fasse de plus ?
Marinette vint s'assoir à ses côtés sur la marche d'escalier, posant le paquet qui contenait encore un croissant sur ses genoux.
Lila la laissa faire, mais la regarda tout de même avec mépris, lui signifiant qu'elle n'aurait jamais permis ce degré de proximité si elles ne s'étaient pas trouvées en public, là où tout le monde pouvait la voir si elle tentait d'éloigner Marinette trop violemment.
Lila n'aimait pas Marinette, mais elle aimait encore moins les scandales et les rumeurs qu'elle ne lançait pas.
- Contrairement à ce que tu peux croire, lui dit alors sa camarade aux yeux bleus, je ne suis pas ici pour te disputer ou pour te mettre en tort. On m'a raconté ce qu'elle t'a fait, c'était inexcusable et tu as bien eu raison de te défendre …
- Elle a ruiné une jupe toute neuve quand même … Mais laisse-moi te dire une chose, Marinette, précisa-t-elle avec un sourire en coin, ce qu'a fait Chloé est à mon avantage. Tout le monde pense maintenant que je suis gentille, mignonne et opprimée. Contrairement à elle, j'ai réussi à me faire aimer des autres élèves. De toutes les manières, presque tout le monde dans la classe a quelque chose à lui reprocher. Ils se sont naturellement tous rangés de mon côté dès le départ. Maintenant, ils m'aiment deux fois plus.
- Mais n'as-tu pas peur d'être en mauvais termes avec Chloé, qu'elle t'en veuille ? Crois-moi, elle est capable de tout !
À cette réplique de Marinette, Lila éclata d'un rire cristallin et moqueur.
- Depuis quand tu te soucis de moi, Marie, hein ? Je croyais que tu n'aimais pas les menteurs…
Grouhh ! Grouhh !
Lila s'arrêta brusquement dans cette phrase, et porta sa main à son ventre. Car effectivement, ce bruit inattendu ne venait pas d'un monstre grognant, mais de son ventre gargouillant.
Marinette vit cette dernière rougir d'ailleurs, et elle ne put empêcher un sourire de se dessiner sur son visage.
- Oh, mais quelqu'un a faim on dirait ! dit-elle en riant.
- Tais-toi ! lui aboya dessus Lila en plaquant sa main sur son ventre pour le prévenir de grogner encore une fois. Et alors ? demanda-t-elle entre ses dents serrées. C'est normal, tout le monde a faim, tu sais ?
- Oh, oui, je sais, répondit Marinette en hochant la tête. J'ai un croissant, dit-elle en montrant le paquet rose sur ses genoux, en veux-tu ? Prends, dit-elle en le lui tendant avec un grand sourire, mange-le et tu verras pourquoi mon père tient la meilleure boulangerie de Paris !
Lila le prit et le posa sur ses propres genoux. Elle le regarda comme s'il s'agissait d'une chose maudite.
- Vas-y, l'encouragea alors sa camarade, ouvre et mange !
- Oh … Mais …
Momentanément, elle vit Lila presque paniquer à l'entente de cette aberrante proposition. La menteuse se mit alors à regarder dans toutes les directions, essayant de trouver une échappatoire. Marinette la regardait faire sereinement, convaincue qu'elle n'en trouverait aucune quand soudain …
- Oh, regarde ! dit Lila en pointant leur professeur de SVT qui transportait deux plateaux sur lesquels trônaient beaucoup de tubes à essais et de plantes. Oh, la pauvre, elle doit vraiment avoir besoin d'aide !
Et avant d'entendre sa réponse, Lila lui rendit son offrande et se leva pour aller à la rencontre de l'enseignante qu'elle aimait le moins. Marinette la vit discuter avec elle pendant une minute avant que leur prof n'hoche la tête avec enthousiasme et ne donne un plateau à l'élève bénévole.
Ne voulant pas paraitre rustre, Marinette s'approcha d'eux et proposa la même chose que Lila. Leur prof, évidemment, accepta et les guida jusqu'au laboratoire où il fallait déposer ces objets.
Ce travail achevé, l'histoire du croissant oubliée, leur professeur leur dit :
- Merci Marinette, merci Lila, vous êtes vraiment merveilleuses ! Je suis heureuse de voir que vous vous entendez si bien, remarqua-t-elle ensuite. Vous allez être surprises sans doute, mais je pensais que vous n'étiez pas amies.
- Mais non, Madame, intervint Lila en attirant Marinette à elle, collant son épaule contre la sienne, moi et Dupain-Cheng sommes vraiment très bonnes copines. N'est-ce pas ? demanda-t-elle en se tournant vers sa fausse amie.
Marinette se contenta de sourire et de prétendre que les ongles de Lila qui piquaient sa peau à travers sa veste ne lui faisaient pas mal.
- Que c'est beau l'amitié ! Que c'est beau la jeunesse ! dit l'enseignante alors.
Sur le moment, Marinette ne vit pas l'intérêt de démentir ce mensonge en particulier, d'autant plus qu'elle passerait pour la méchante dans l'histoire si elle ne soutenait pas la version de Lila. Elle ne voyait pas ce qu'être prétendument amie avec la fille la plus populaire de l'école aux yeux d'une prof pouvait lui apporter de mal.
Mais deux jours plus tard, après que cette même enseignante leur avait annoncé qu'ils avaient un projet en binôme, elle réalisa exactement pourquoi elle n'aurait pas dû laisser cela passer.
- Alors, je vous ai répartis d'après vos affinités et vos notes, Sabrina sera avec Chloé, Nino avec Adrien, et bien sûr Marinette sera avec Lila. Bonne chance tout le monde ! Et n'oubliez pas que cela compte pour le quart de votre moyenne !
RIIING ! RIIING ! RIIING !
C'était la sonnerie qui indiquait la fin de la journée, sonnerie qui tombait à pic, juste après l'annonce des binômes, ce qui faisait que tous les élèves insatisfaits n'eurent aucun temps pour exprimer leurs réserves quant à ce choix arbitraire.
Marinette, de son côté, ne savait vraiment pas comment elle devait réagir… Peut-être que si elle arrivait à s'entendre avec Lila – ce qui s'était prouvé possible – elle pourrait peut-être en apprendre un peu plus sur elle et compléter ce projet sans s'entretuer… ?
Ramassant ses affaires sans hâte cette fois-ci, elle sortit derrière sa future partenaire.
Comme à l'accoutumée, Lila marchait seule quand il s'agissait de rentrer à la maison. Oh bien sûr, certains lui proposèrent un rendez-vous ou une sortie, mais Marinette la vit les décliner avec grâce et élégance.
Ses mots mielleux et pleins de bons sentiments, quoiqu'artificiels et calculés, avaient le don de mettre les gens en confiance et de leur faire passer pratiquement tout et son contraire. C'était une aptitude diablement utile aux résultats diaboliquement efficaces. Lila pouvait tout aussi bien être un diminutif de Lilithe.
Marinette, comme cette fois où elle avait voulu lui rendre son journal intime, la suivit jusqu'à un endroit loin de leur école où personne ne pourrait les interrompre ou les reconnaitre dans l'intention de lui parler seule-à-seule.
Comme si sa bonne étoile décidait enfin de faire un petit geste, la jeune fille aux yeux bleus vit sa camarade de classe s'assoir sur un banc près d'un arbre et sortir un livre à la couverture verte de son sac, livre qu'elle se mit à lire aussitôt.
Marinette put alors la rattraper et s'assoir à ses côtés.
- Bonne après-midi, Lila, lui dit-elle d'une toute petite voix, la saluant également de la main.
Soudain, les yeux verts de Lila la foudroyèrent et ses sourcils très affilés se froncèrent.
- Qu'est-ce que tu veux, Ching-Chong ?
- Euh … Eh bien, tu es ma partenaire pour le projet de science alors …
- Alors tu croyais qu'on allait être super-copines, juste comme ça ? dit-elle en claquant des doigts. Eh bien redescends sur terre, il n'y a pas moyen ! J'ai fait une erreur ce jour-là. Je vais demander à changer de binôme !
- Et comment tu vas t'y prendre ? demanda Marinette.
- Je vais bien trouver quelque chose. Contrairement à toi, ma p'tite, y'en a qui savent faire tourner leur cerveau.
- Surtout pour dire des mensonges … ne put s'empêcher de rajouter Marinette.
- Quoi ? Répète pour voir ! lâcha Lila.
Maintenant, en plus des sourcils froncés, il y'avait des plis sur son front. Elle était clairement en colère. Ne voulant pas envenimer la situation, Marinette décida d'être la plus mature des deux et de taire cette envie qui grandissait en elle de remettre Lila à sa place.
Elle soupira et pensa à un jardin bucolique, perdue au milieu du Japon, un endroit jamais foulé par les bottines à talons d'une certaine fille, et elle se sentit apaisée. C'est de cette façon qu'elle put lui répondre ainsi :
- Très bien, Lila, je respecte ta décision… Mais il est vrai que j'aurais voulu faire ce projet avec toi, j'aurais pu apprendre à te connaitre au-delà de ta façade.
- Ha ! s'exclama Lila avec un sourire en coin. Si j'avais les mains libres, dit-elle en montrant son livre, j'aurais applaudi. Comme quoi, je m'étais trompée te concernant, tu n'es pas aussi mièvre et stupide que tu en as l'air. Tu espères faire un peu mieux ma connaissance, hein ? Dis plutôt que tu as hâte de connaitre chacun de mes petits défauts et secrets pour les utiliser contre moi plus tard.
Marinette roula des yeux à cette suspicion proche de la paranoïa, et à l'ironie de la situation.
Si je voulais te nuire ainsi, je n'aurais pas attendu que tu m'en donne l'idée !
- Mais non, mais non… bredouilla-t-elle à la place.
- Je ne suis pas née de la dernière pluie, Marie, j'ai deux coups d'avances sur toi en tout. Maintenant, dit-elle en revenant à son livre, pourrais-tu, si bien sûr ton aimant et excellent cœur t'engage à le faire, avoir l'extrême amabilité de dégager ?
Ce fut au tour de Marinette de froncer les sourcils. Il semblait que quoiqu'elle fasse, que quoiqu'elle dise, Lila n'accepterait jamais de voir en elle autre chose qu'un danger, qu'une personne qui pouvait détruire sa vie rien qu'en ouvrant la bouche … On pouvait très difficilement la blâmer d'être sur ses gardes avec quelqu'un qu'elle côtoyait tous les jours.
Après tout, Marinette n'était pas Ladybug.
Car si Lila s'était confiée à Ladybug comme s'il n'y avait pas de lendemains, c'est parce qu'il n'y avait vraiment aucun lendemain. Ladybug et Lila n'étaient pas censées se voir tous les jours et aller à la même école, alors que Lila et Marinette, si.
Sans magie, sans miraculous, quel pouvait bien être le chemin vers le cœur d'une fille pareille ?
- Oh, bien sûr, dit-elle finalement en se levant. Je vais te laisser, mais avant, je voudrais te donner ceci.
Et elle déposa le paquet rose à ses côtés sur le banc.
Lila leva un sourcil interrogateur.
- Prends-le comme un gage de ma bonne volonté, se justifia Marinette avant de partir.
Se retrouvant enfin seule, Lila reprit sa lecture comme si de rien n'était avec comme fond sonore le bruit de la ville de Paris.
Après avoir grandi au milieu de cette agitation continue, il était difficile de s'imaginer que loin, dans une demeure au fond de la campagne italienne, pouvait être trouvé le plus beau silence du monde. Tournant une page, ne pouvant même pas entendre ce simple bruit de papier, la jeune fille s'agaça de cette injustice et rangea ainsi l'ouvrage dans son sac.
Se levant, sur le point de partir, elle jeta un coup d'œil au petit paquet que Marinette lui avait offert, qui avait l'air si seul et si triste assis sur ce banc ... Elle se demandait si …
Une minute plus tard, alors qu'elle arpentait les rues en béton, essayant de ne pas regarder le laid visage des gens qu'elle croisait et d'ignorer l'odeur de la pollution, il était dans sa main.
Arrivant près d'une poubelle, elle l'ouvrit soudain, et vit que comme prévu, il y'avait un croissant à l'intérieur.
Curieuse, elle en prit un bout, juste un petit bout, par gourmandise seulement, et jeta le paquet dans la poubelle avec le reste du croissant.
Continuant de marcher, elle amena le bout de croissant à ses lèvres, et son cœur se réchauffa en sentant le sucre fondre sur ses papilles.
Pour un moment, alors qu'elle savourait l'arrière-goût de beurre, les yeux clos, elle oublia le béton des rues sales de Paris, le ciel toujours gris, le froid qui rodait tout autour d'eux et qui lui glaçait les jambes … Au fond, derrière ses paupières fermées, il ne restait plus que la saveur d'un croissant et les souvenirs de jours plus heureux.
Elle se demanda si ce n'était pas finalement ça, le goût de l'amour.
… Fin du Chapitre …
Lila appelle Marinette Marie pour mettre de la distance entre elles, la seconde forme du prénom est beaucoup plus classique que la première, donc plus impersonnelle. Je juge bon de le préciser maintenant car on pourrait croire à une erreur alors que c'est volontaire.
J'espère que vous avez apprécié ce chapitre. Si vous voulez m'encourager à écrire plus, vous pouvez laisser un commentaire. J'aime lire vos avis et si vous avez des questions ou des critiques, n'hésitez pas à m'en faire part.
Portez-vous bien.
