Merci à Justin, Ashley A. Anderson, HopeGiver07, Mathilde et Ginnysister d'avoir commenté le dernier chapitre.
Bonne lecture !
Chapitre VI
Lila ne vint pas à l'école le lendemain, ni le surlendemain, ni le sur-sur-surlendemain, jusqu'à accumuler quatre jours d'école manqués consécutivement. Selon l'administration et les professeurs, personne n'avait appelé pour dire quoique ce soit à son propos.
Rien.
Personne ne savait absolument rien. Il n'y avait tout bonnement aucune information sur son absence. Elle ne répondait pas aux coups de fil de Marinette, ni à ceux de quiconque. Silence radio. Et au-delà du besoin que Marinette avait de lui parler pour leur projet commun de SVT, elle voulait discuter avec elle pour savoir si elle allait bien. Compte tenu de tous les problèmes qu'elle avait, ce ne serait pas une surprise si …
- Marinette, ohé ! Marinette ! appela une voix agacée à côté d'elle.
Mais la jeune fille ne réagit pas. Elle resta, les yeux perdus dans le vague, la joue contre la paume de sa main, assise à rêvasser. Elle ne sursauta sur sa chaise que lorsqu'elle entendit quelqu'un claquer des doigts près de son oreille gauche.
- Oh ! fit-elle en surgissant de sa rêverie. Qu'est-ce que tu veux ? demanda-t-elle en se tournant pour trouver des yeux chocolat la dévisageant.
Entre-temps, Alya avait récupéré de sa grippe et était revenue en classe. Elle et Marinette s'asseyaient ensemble en cours de travaux manuels.
- Oh, ce n'est pas trop tôt ! fit remarquer sa meilleure amie. Je te parlais des progrès de ma petite sœur en gymnastique, et j'avais l'impression que tu n'écoutais pas. Et maintenant, j'ai la confirmation que, oui, tu n'écoutais vraiment rien !
Passant la paume de sa main sur son visage pour se réveiller complètement, Marinette chouina :
- Ah ! Mais c'est pas vrai !
- Mais qu'est-ce qui n'est pas vrai ? demanda Alya en posant sa main sur son épaule. Tu pensais à quoi ? C'est encore Adrien ?
La main de son amie était certainement réconfortante, mais pleine de glue à cause du cerf en carton qu'elles étaient en train d'assembler, donc Marinette ne put totalement l'apprécier.
- Je pensais encore à Lila, avoua-t-elle en baissant les yeux.
- Lila ? s'étonna Alya en levant les sourcils.
- Oui, confirma-elle en hochant la tête. Cela va faire presque une semaine qu'elle n'est pas venue en cours, et personne ne sait pourquoi.
- Tant mieux, oh tu sais … soupira Alya de soulagement. Je croyais que c'était quelque chose de grave !
- Mais c'est quelque chose de grave ! répliqua Marinette en serrant les poings, regardant son amie comme si elle venait de lui parler en une langue aussi incompréhensible que du chinois.
Et elle parlait le chinois !
Toujours calme, Alya lui tapa sur l'épaule, disant :
- Détends-toi un peu Marinette, on ne parle pas d'une fille comme les autres là ! Lila doit sûrement être à l'un de ces grands voyages qu'elle fait souvent avec ses parents. Sa mère est une diplomate très connue. Je l'ai même vue à la télé une fois. Elle doit être quelque part dans le monde, et Lila doit être avec elle. Elle ne laisserait jamais rien arriver à sa fille, tout de même.
Malgré les mots d'Alya, l'inquiétude de Marinette ne pouvait être atténuée. Et comment pouvait-elle ne pas être inquiète tout en sachant qu'en réalité, Lila était négligée par ses parents, laissée à ses démons la plupart du temps, et malade de surcroit ?
- Et puis, entendit-elle la blogueuse continuer de dire, depuis quand tu te soucies de Lila ? Je croyais que tu pensais qu'elle était une menteuse … Mais il parait que vous êtes devenues bonnes amies en mon absence, hein ? taquina-t-elle en lui donnant un coup de coude. Beaucoup vous ont vues discuter ensemble dans la cour. Qu'est-ce qui t'as fait changer d'avis à son sujet ?
Marinette leva ses yeux bleus désemparés vers le visage confiant de son amie, et ses lèvres s'entrouvrirent… C'était le moment ou jamais. Soit elle disait maintenant tout à Alya à propos du journal intime, soit elle se taisait pour toujours … Mais si elle devait dévoiler tout ce qu'elle savait de Lila, il allait falloir dire comment elle s'était procurée ces informations.
Était-elle capable de laisser savoir qu'elle avait osé s'introduire dans les pensées les plus intimes d'une autre fille ? Qu'elle avait eu l'indiscrétion et la cruauté de le faire ? Et même si on passait outre cela, Alya allait-elle pouvoir comprendre ?
Juste comprendre.
Car après tout, si on ne lisait pas les mots écrits sur ce papier jauni et tâché de larmes, si on ne voyait pas ce corps squelettique gisant sur un carrelage froid, si on ne voyait pas les larmes et le sang se mélanger, la souffrance se déployer dans l'indifférence de tous, pouvait-on seulement comprendre pourquoi c'était aussi grave et pourquoi Lila avait besoin d'aide ?
La réponse était non, un triste, catégorique non.
On dit que plus on passe du temps avec une personne, plus elle nous influence. Marinette ignorait si elle avait la moindre influence sur Lila, mais rien n'était plus sûr dans le sens inverse. Car le caractère et les manières de l'Italienne, la belle et fine Italienne, déteignaient vraiment sur l'héroïne à la morale éclatante qu'elle était.
Sinon, comment expliquer la façon avec laquelle elle mentit éhontément à sa meilleure amie par la suite ?
- Non, ce n'est rien, dit Marinette en forçant un sourire sur son visage. Comme tu l'as dit, j'ai juste trainé avec elle un peu. De près, elle n'est pas aussi mauvaise qu'on peut le croire.
Alya cligna des yeux plusieurs fois, l'observant, puis sourit en reprenant son monologue sur les performances de sa petite sœur en gymnastique.
Intérieurement, Marinette s'effondra de soulagement. Elle pouvait maintenant comprendre pourquoi Lila mentait aussi souvent. Une fois qu'on le fait, et qu'on sait que personne ne peut nous percer à jour, ça devient à la fois une arme redoutable et un plaisir addictif.
Mais Marinette n'était pas Lila, et elle n'allait jamais tomber dans les mêmes travers.
Si elle avait menti, c'était seulement pour préserver Alya. Car il est difficile, quand on a bon cœur, de connaitre la souffrance de quelqu'un sans pouvoir l'aider ou le sauver.
Mais Marinette pouvait la sauver, elle devait la sauver même ! En devenant Ladybug, elle avait juré de protéger et de secourir tout le monde.
Et Lila ne faisait pas exception.
…
C'était bien beau de dire que Lila était comme tout le monde, mais ce n'était pas la réalité. Lila avait objectivement quelque chose qui la différenciait de beaucoup de gens.
Elle était riche, mais vraiment riche, riche au point d'habiter dans l'un des quartiers les plus chics de la capitale, riche au point d'avoir un gardien et une réceptionniste dans le hall d'entrée de son immeuble.
Si le premier avait laissé Marinette passer sans problème, la seconde n'en avait pas fait autant.
- Qui venez-vous voir, Mademoiselle ? lui demanda-t-elle froidement, la regardant dédaigneusement derrière ses lunettes rectangulaires.
Marinette déglutit devant les yeux scrutateurs de la réceptionniste, ne se sentant pas à sa place dans cet endroit doré, où son reflet vêtu en vêtements ordinaires pouvait être aperçu dans les miroirs décorant les murs et le sol parfaitement nettoyé.
Peut-être qu'elle aurait dû s'habiller un peu mieux ? Car si elle l'avait fait, elle n'aurait pas été jugée aussi sévèrement.
- Je viens voir Lila… Non ! Enfin … Lila Rossi, oui ! Je viens voir Mademoiselle Lila Rossi, famille Rossi ! réussit-elle à dire en bafouillant, rougissant d'embarras.
- Hmm… fit la réceptionniste sans afficher la moindre forme d'émotion sur son visage. Et vous êtes … ?
- Marinette ! dit-elle avec enthousiasme. Je suis Marinette Dupain-Cheng, je suis dans la même classe que Lila Rossi ! justifia-t-elle ensuite.
Elle vit l'employée taper sur le clavier de l'ordinateur en face d'elle, pour finalement se tourner vers elle et secouer la tête.
- Je suis navrée, mais ça ne sera pas possible. Vous n'êtes pas sur la liste des invités autorisés. Je ne peux donc pas vous laisser passer ou vous donner le numéro de l'appartement des Rossi.
- Oh … lâcha Marinette, voyant que la femme devant elle était parfaitement inflexible, et qu'elle n'allait réussir à changer son avis ni avec des prières, ni avec des supplications.
Elle soupira de déception.
Crotte de riches de mes aïeux ! pensa-t-elle en frappant un caillou imaginaire avec le bout de sa ballerine. Il fallait que de tous les mensonges de Lila, ce soit celui sur son statut monétaire qui se rapproche le plus de la vérité, bien sûr ! Ne pouvait-elle pas vivre dans une maison normale, comme tout le monde ? Sans une réceptionniste vêtue d'une chemise aussi noire que son tempérament pour barrer la route aux gens qui voulaient la voir.
- Et si j'étais vous, ajouta cette même réceptionniste. Je ne me rapprocherais pas trop de cette fille. C'est une véritable peste.
Marinette fronça les sourcils, mais hocha la tête.
- Merci du conseil, dit-elle en sortant.
Merci du conseil que je ne suivrai pas.
Se retrouvant dehors, Marinette regarda une dernière fois l'immeuble baigné dans la lumière du jour. Lila était là-dedans, elle pouvait le sentir au plus profond d'elle-même. Et qu'importe ce que disait la réceptionniste qui lui interdisait d'entrer, elle allait réussir à pénétrer cet endroit !
Parce que là où Marinette ne pouvait rien faire, Ladybug avait un pouvoir absolu.
…
Parfois, elle se demandait si elle n'abusait pas des privilèges que lui offrait son miraculous. Mais elle se rendait d'habitude compte qu'elle l'utilisait aussi sagement qu'une fille de son âge pouvait le faire.
D'un autre côté, si elle devait en user autant qu'elle le pouvait, sa vie en deviendrait bien plus simple. Mais ce serait trop imprudent. Voilà pourquoi elle se retenait de se transformer pour arriver plus tôt à l'école lorsqu'elle se levait tard, et voilà pourquoi elle ne clamait pas connaitre Ladybug sur tous les toits alors que cela pouvait lui ouvrir beaucoup de portes.
C'était une question d'honneur, de discipline, et c'était une chose que Chloé ne comprenait pas. Le devoir d'un vrai héro n'est pas de se vanter ou d'abuser de ses privilèges, mais celui de risquer sa vie chaque fois que les autres en ont besoin et sans demander une contrepartie.
Mais parfois, le devoir d'un héro lui demande de mettre ses scrupules de côté et d'abuser de ses privilèges, justement.
C'est ainsi que Ladybug se retrouva à entrer par la fenêtre de la chambre de Lila une seconde fois en moins d'un mois. Certains appelleraient cela une violation de domicile, d'autres diraient que c'était simplement de l'assistance à une personne en danger, mais Ladybug plaiderait que c'était une nécessité à laquelle on ne pouvait que recourir.
La chambre de Lila était inoccupée, et étonnamment, bien rangée. Allumant les lumières pour se guider dans l'appartement, la super-héroïne constata que c'était bien mieux tenu que la dernière fois qu'elle était venue. Si Lila restait enfermée tous les jours chez elle, elle avait au moins la délicatesse de ranger.
Ou de ne pas salir, si on voulait être méchant.
Marinette entendait le bruit d'une télévision venant du salon, rien de plus intéressant. Elle s'y dirigea alors, et vit un corps couvert d'un drap sur un énorme canapé rouge.
Elle déglutit, et elle sentit comme un accroche-cœur d'appréhension se nouer dans son estomac. Une autre personne aurait fui, mais pas elle. Elle n'était pas la protectrice de Paris pour rien. Elle était courageuse … ou c'était ce qu'elle préférait croire. Les gens ont tendance à confondre le courage et l'imprudence, sans doute parce que le premier est plus facile à assumer que la seconde.
Elle pénétra dans ce salon seulement éclairé par le poste de télévision, et avant d'atteindre le corps somnolant, elle s'arrêta pour regarder ce qui passait à l'antenne.
« - Il est dit que la musique classique est mourante, M. Nadien ? demandait une présentatrice blonde à un jeune homme à la cravate trop serrée autour de son cou, portant un costume passé de mode depuis des lustres.
- Non, je ne pense pas, répondit-il poliment comme il était attendu d'un jeune homme respectable. Je suis violoniste professionnelle, je joue dans beaucoup de concerts, et je peux vous assurer que le public est toujours au rendez-vous.
- Mais le public de ce genre de musique est d'une tranche d'âge assez élevée, non ?
M. Nadien prit une longue inspiration avant de répondre :
- Statistiquement, nous constatons que la plupart des gens qui viennent nous voir en concert ont plus de cinquante ans. Mais cela ne veut pas dire que les plus jeunes ne sont pas intéressés par ce type de musique. Nous remarquons seulement que la façon qu'ils ont de la consommer est différente. Ils préfèrent rester à la maison plutôt. »
La journaliste qui posait les questions avait l'air aussi peu convaincue que Marinette, qui devant cette entrevue, se retenait autant qu'elle le pouvait de bailler. La musique classique, et les musiciens en général, étaient d'un autre temps, un temps trop ancien pour que les gens comme eux s'y intéressent …
C'était, par contre, l'émission parfaite pour dormir. L'ennui, ennemi des instituteurs, est un ami du monde des rêves, puisqu'il lui apporte sans cesse de nouveaux dormeurs par la route du sommeil.
Mais Ladybug secoua un peu sa tête pour chasser ce dangereux intru. Ce n'était pas le temps de dormir, bon sang ! Elle avait une mission, quelqu'un à voir !
En parlant de cette personne qu'elle était venue voir, elle se retourna vers le canapé rouge, qui malgré son aspect très élégant, semblait un endroit parfait pour s'assoupir, plus doux et plus confortable que tous les lits du monde … Ou du moins, c'était l'impression qu'en donnait le visage serein de Lila qui dormait dessus à poings fermés, la bouche entr'ouverte, et les cheveux éparpillés partout.
Attendrie, Ladybug eut un petit sourire. Elle s'approcha de la belle au bois dormant et rangea une mèche qui cachait son visage derrière son oreille. Elle put ainsi admirer complètement ses beaux traits, son teint parfait, ses jolies joues, ses longs cils brillants comme ceux d'une poupée … Le filet de bave qui coulait au coin de sa bouche, d'un autre côté, prouvait seulement qu'elle était bien humaine, avec ses défauts et ses tares.
Mais endormie de la sorte, ronflant à la place de mentir à tout bout de champ, on pouvait bien oublier la diablesse qu'elle était éveillée, et se plaire à la confondre avec un ange, un ange innocent…
Ou pas.
Regardant sur la table basse près du lit improvisé de sa rivale, Ladybug remarqua qu'il y'avait quelque chose d'étrange. Sur la table, à la lumière de l'énorme écran plat, on pouvait voir une boite de médicaments et un verre à moitié plein d'une substance blanchâtre, ce qui voulait dire que l'autre moitié avait sans doute été bue.
Prenant la boite pour la porter plus près de son visage, Ladybug put lire la marque.
DORMIFLEX – POUR UN SOMMEIL PARFAIT !
Elle leva les yeux au ciel, devinant ce que Lila avait probablement fait … Ce n'était visiblement pas le genre de filles à prendre de la camomille avant d'aller au lit, plutôt de celles qui faisaient l'école buissonnière pour pouvoir se droguer aux somnifères.
Elle devait s'expliquer avec elle, et sur le champ. Cela impliquait de la réveiller, et donc de transformer l'ange dormant en démon complotant. Mais c'était un sacrifice que Marinette pouvait accepter.
Et pour ce faire, toute héroïne qu'elle était, elle n'employa pas la méthode douce des mères poules, plutôt l'inverse. La secouant comme un colonel réveillerait une nouvelle recrue qui avait fait l'erreur de s'autoriser une grâce matinale, elle y mit toute la force qu'il fallait y mettre sans pour autant lui faire mal.
Et étonnamment, elle y mit au moins bien deux bonnes minutes. C'était sans doute l'effet des somnifères, mais tout de même ! Quel sommeil profond !
Quand Lila ouvrit enfin ses yeux, elle l'appela Mady, et une ribambelle d'autre noms, avant que sa vue ne s'éclaircisse et qu'elle ne lui donne une gifle bien méritée.
- Lâche-moi ! Lâche-moi ! cria-t-elle. Je ne veux pas te voir ! Je ne veux pas d'aide !
Ladybug fut bien forcée de reculer. De cette petite distance établie, elle pouvait voir Lila, maintenant assise, cachant son frêle corps osseux sous la couverture. Ses grands yeux verts étaient apeurés, et elle tremblait comme un agneau encerclé par une meute de loups affamés. C'était la conséquence d'un réveil si brutal, mais ça rassurait au moins sur le fait qu'elle était bien vivante.
- Qu'est-ce que tu fais ici ? lui demanda-t-elle ensuite. Je croyais t'avoir dit de ne plus jamais revenir !
- Mais je suis venue prendre de tes nouvelles ! mentit Marinette pour la seconde fois de la journée.
Oh, s'apitoya sa morale au fond de son petit cœur, il fallait qu'elle mette de la distance entre elle et cette fille ! Lila commençait vraiment à la changer, et pas pour le mieux.
Mais en attendant, il fallait régler ce problème.
- Tu n'as pas besoin de le faire ! lui cria en réponse une Lila offensée.
- Ah bon ? répliqua Ladybug. Si c'est le cas, pourrais-tu m'expliquer exactement ce que c'est que cela au juste ? questionna-t-elle en brandissant la boite de médicaments.
L'autre fille sembla frémir légèrement, et elle déglutit avant de répondre avec moins d'assurance qu'avant :
- C'est quelque chose pour dormir … ?
- Mais pourquoi une fille comme toi en aurait-elle besoin ?
- Eh bien ….
Elle hésita un moment avant de décider de jeter l'éponge et de se résoudre à utiliser la franchise, cette bonne vieille franchise !
- Eh bien je veux dormir ! Où est le mal ?
- Combien en as-tu pris exactement ? Et quel est cette chose dans le verre ? Tu as mélangé de l'eau avec quoi ?
- Je … Je ne vais pas te le dire ! dit Lila.
- Et pourquoi pas ? demanda Ladybug, croisant les bras.
- Parce que je ne veux pas ? supposa l'autre jeune fille en haussant les épaules.
- N'est-ce pas seulement parce que tu en as honte ?
- Ou parce que mes choix ne regardent que moi, qui sait ? répliqua la fille aux yeux verts.
L'héroïne secoua la tête et soupira en même temps, embêtée par l'obstination de son interlocutrice à ne mener la discussion nulle part en donnant des réponses totalement vides. C'était typique de Lila de ne parler pour ne rien dire, du moins pour ne rien dire de vrai ou d'utile, mais Marinette commençait à se demander si ce n'était pas plus pour cacher ses faiblesses que pour se faire aimer.
Sa rivale, son ennemie, cette fille qu'elle n'aurait jamais cru vouloir aider, lui imposait par son comportement d'enfant pourrie-gâtée d'être la plus mature, et de prendre sur elle.
Encore une fois.
S'asseyant sur le canapé, vérifiant par la même occasion qu'il était véritablement confortable, elle fit face à une Lila déconcertée et lui donna le sourire le plus sincère qu'elle pouvait avoir sur le moment.
- Je ne jugerai pas, je te le promets.
L'Italienne souffla par le nez, et eut un sourire en coin.
- Ah vraiment ? Et moi, je m'appelle Chloé Bourgeois, tiens, pendant qu'on y est !
- Du calme, lui recommanda la fille en rouge avec un sourire amusé, on sait tous que tu es pire que Chloé. Crois-moi, tu n'as nul besoin de rappeler ce fait à personne.
- Pouff… lâcha-t-elle du bout des lèvres. Très drôle, je suis hilare. De toutes façons, reprit-elle, je ne voudrais jamais être cette fille … Sa vie est véritablement misérable.
Ladybug fronça les sourcils.
- Pourquoi ? demanda-t-elle. Que sais-tu exactement de la vie de Chloé ? Et comment le sais-tu d'ailleurs ?
- Oups ! sourit Lila en posant sa main sur ses lèvres. Ma langue a fourché, quelle maladroite je fais ! Oublie ce que je viens de dire, je n'ai pas fait exprès.
La Coccinelle plissa les yeux, sceptique.
Non, tu l'as fait exprès. Tu es trop intelligente pour faire des lapsus pareils.
Ensuite, elle se souvint de la copieuse gifle administrée par Chloé à Lila, et repensa à ce que ce geste disait de leur relation.
Cela faisait un an que Lila était arrivée dans leur classe, donc il y'avait eu assez de temps pour que les deux pires pestes que la ville de Paris n'ait jamais accueillies apprennent à se connaitre, et ainsi à se détester. Connaissant l'envie de la renarde devant elle de toujours tout contrôler, elle avait dû s'évertuer à découvrir quelque chose de compromettant sur sa principale ennemie.
Mais que pouvait être ce secret ? Et à quel point était-il grave au juste ?
Mais ça, c'était un sujet pour un autre temps, une prochaine fois où elle aurait découvert ce qui clochait exactement avec la jeune fille impétueuse devant elle.
Ladybug soupira, exaspérée par la situation. Elle voulait se dire qu'elle n'avait pas signé pour ça, qu'elle méritait mieux, qu'elle pouvait s'en aller et se soulager de tout ça … Mais son honneur de super-héroïne la clouait sur place.
- Alors j'imagine que tu n'as aussi pas fait exprès d'ouvrir cette boite de somnifères et de boire ce liquide bizarre, dit-elle en montrant le verre sur la table basse.
- Ah … lâcha la jeune fille d'un air déçu. Tu veux toujours savoir, c'est ça ?
- Je veux juste m'assurer que tu ne commettras pas le pire.
- Et c'est quoi le pire ? demanda-t-elle.
- La mort, répondit Ladybug après une petite pause, d'une façon presque solennelle.
Sa réponse fut accueillie par un rire étouffé de la part de Lila.
- Quoi ? Pourquoi ris-tu ? demanda-t-elle en fronçant ses sourcils.
- Haha … Ce n'est rien, lui dit Lila en essuyant une larme qui perlait au coin de son œil. Tu es juste très naïve pour une fille qui combat des hors-la-loi tous les jours.
- Comment ça ?
- Ce que je veux dire, c'est qu'il n'y a que les gens heureux pour penser que la mort, comme tu le dis dramatiquement, est la pire chose qui puisse arriver. La vérité, c'est que c'est une délivrance plus qu'autre chose. Lorsqu'on a vécu assez longtemps, on se rend compte qu'il y'a des millions de souffrances si douloureuses et si noires qu'elles feraient passer la mort pour une comédie.
- Oh …
- Arrête avec ces « Oh ! », lui dit-elle en roulant des yeux. Ça suffit, on a tous compris que tu vis dans le monde des bisounours, tout le monde il est gentil, le ciel est rose blablabla … fit-elle en imitant une bouche de canard avec sa main.
- Et toi, dans quel monde vis-tu ? demanda Ladybug soudain.
Lila sursauta sur place, surprise par la question. Elle regarda ensuite le visage à présent grave de Ladybug, et elle sentit un frisson parcourir son dos à la vue de ces yeux bleus qui perçaient à travers son âme.
Ces yeux dans lesquels elle aimait tant jeter des fléchettes, ces yeux qui l'énervaient avec leur mièvrerie, leur bleu comme celui d'un océan, leur éclat qui semblait lui dire que si elle leur faisait confiance, elle n'aurait plus jamais mal, leur foutue beauté … leur … Lila eut envie de se gifler.
Regardant ses mains à présent accrochées comme des grappins à la couverture, elle se demanda depuis quand elle parlait et pensait comme un poète fauché. Bien sûr qu'elle usait d'expressions stupides et de mots sucrés pour que les autres lui fassent confiance, mais ça, c'était une façade, ce n'était pas la vraie elle.
Mais au fond, qui était la vraie elle ? Une menteuse ? Une ancienne grosse sans confiance en elle ? Une fille qui se drogue dans l'espoir de ne pas se réveiller le lendemain ?
Ou juste du vide ?
Finalement, peut-être que Lila Rossi, telle que tout le monde, y compris elle-même, la voyait, n'existait pas réellement.
Elle était juste un mensonge, une figure floue, un rien qui se prend pour quelque chose.
Elle eut envie de pleurer.
- Je te déteste … dit-elle soudain à Ladybug en enfonçant sa tête entre ses genoux repliés, voulant cacher son visage en attendant d'enfouir les émotions. Pars, s'il-te-plait, pars !
- Pas avant que tu me dises pourquoi tu essayes d'en finir, pourquoi tu t'isoles de la sorte …
- Parce que je ne vaux rien, parce que rien n'a de sens et que personne ne peut l'accepter… murmura-t-elle soudain. Même pas moi …
Sa voix était étouffée par la couverture, mais ses mots étaient distincts.
Soudain, Ladybug s'approcha d'elle sur le canapé et la prit dans ses bras pour lui tapoter gentiment le dos. Puis, comme sa mère le faisait pour elle après un cauchemar, elle lui murmura à l'oreille doucement :
- Tu te trompes. La vie a un sens, elle mérite d'être vécue !
- Non ! répliqua Lila en levant la tête, le visage rouge de colère, pour faire face à la fille masquée. La vie, c'est de la merde ! C'est des problèmes et des souffrances à chaque recoin, des désillusions terribles à chaque fois, du noir partout, de l'hypocrisie, des méchants, de la laideur … Il n'y a plus rien de beau, il n'y a plus rien de merveilleux, il n'y a plus rien de magique … ! lâcha-t-elle d'une voix brisée.
Puis, elle posa sa main sur sa bouche pour étouffer les sanglots et …recueillir le sang…
Lorsque Ladybug vit des gouttes d'un liquide rouge couler d'entre les doigts de Lila, et qu'elle se rappela de sa condition, elle eut l'impression de recevoir un électrochoc.
Plus rien de merveilleux, plus rien de magique … C'est ce qu'elle disait… Eh bien …
Soudain, elle prit la main de Lila sans lui demander son avis et la tira vers le haut jusqu'à ce qu'elle soit debout.
- Qu'est-ce que tu fais ? lui demanda-t-elle alors qu'elle était tirée contre son gré à travers son appartement. Mais lâche-moi !
- Jamais !
Ce fut la seule réponse de Ladybug, qui l'obligea alors, en utilisant sa force, à rejoindre sa chambre. Là, elle ouvrit grand la fenêtre et se tourna pour prendre Lila dans ses bras.
- Accroche-toi, lui dit-elle alors qu'elle jetait son yoyo dans les airs.
- Pourquoi ? … AH ! lâcha-t-elle alors qu'elles étaient toutes les deux propulsées dans les airs, passant à travers la fenêtre de sa chambre du confort et de la chaleur de la maison à la froideur et au vent glacé de la ville de Paris.
Comme elle le lui avait dit, Lila s'accrocha à Ladybug, autour du cou de la quelle avait encerclés ses bras, comme si sa vie en dépendait. Ce qui était le cas sur le moment.
- Mais qu'est-ce que tu fais ? lui dit-elle alors qu'elles se balançaient de toits en toits au-dessus des rues de la ville.
Lila pouvait sentir le vent danser avec ses cheveux, qui, relâchés, étaient jetés en arrière. Elle pouvait sentir une fraicheur incroyable contre son scalpe.
- Je veux te prouver que tu as tort, lui expliqua-t-elle simplement, les yeux rivés devant alors qu'elles les dirigeaient quelque part.
- Tu es folle ! l'accusa Lila.
- Seulement pour toi, répondit Ladybug avec un sourire en coin.
Malgré la gravité de la situation, l'Italienne était presque tentée de rire de la plaisanterie. Mais il faut comprendre que lorsqu'on a les pieds nus suspendus plusieurs dizaines de mètres au-dessus de la terre ferme, on n'est pas très encline à apprécier l'humour.
En attendant, Ladybug la tenait fermement, et il était très peu probable qu'elle tombe, alors pour le moment, avant de réprimander cette folle en rouge, elle allait … Elle allait profiter de la vue, osa-t-elle penser.
Car la vue qu'elles avaient en haut de la ville de Paris était époustouflante. Que ce soient les lampadaires dont la lumière dorée illuminait la nuit, les monuments qui, une fois le soleil couché, prenaient une aura mystérieuse et mystique, les rassemblements de gens qui jouaient de la musique un peu partout, ou encore les étoiles au-dessus de leurs têtes qui semblaient, ce soir-là en tout cas, milles fois plus étincelantes que jamais … tout semblait comme sorti d'un rêve.
C'était comme si le monde entier s'était mis d'accord pour créer un décor de film, comme si la ville de Paris mettait une robe magnifique et qu'elle voulait l'inviter à danser. Tout était si beau, si parfait, que Lila arrivait difficilement à croire que c'était réel.
Alors c'était ça que Ladybug voyait tous les soirs ? Si on lui offrait l'occasion d'admirer un paysage pareil tous les soirs, elle aussi, elle risquerait sa vie à défendre des gens qu'elle n'aimait pas.
Ensuite, sans qu'elle ne le remarque, Ladybug la mena vers un endroit un peu particulier. Soudain, la super-héroïne élit un toit pour s'y poser, un toit un peu plus haut que les autres, un toit poussiéreux et qui ne semblait pas avoir été visité depuis une éternité … Sentant la saleté toucher ses pieds nus, Lila leva la tête vers Ladybug et relâcha enfin sa colère.
- Mais pour qui tu te prends ! cria-t-elle en la pointant du doigt. Comment oses-tu me faire ça ? Tu sais ce qu'on appelle les gens comme toi, des kidnappeurs ! Oui, tu es une kidnappeuse !
- Veux-tu arrêter de geindre, s'il-te-plait ? demanda doucement Ladybug en se pinçant la base du nez. Je ne t'ai pas fait de mal, et je ne demande pas de rançon de toute façon…
- Alors qu'est-ce que tu demandes pour me ramener chez moi ? demanda Lila en sentant une brise fraiche faire virevolter ses cheveux.
C'était agréable, elle ne pouvait pas le nier. Le vent dans les cheveux, c'était sans doute ce qu'on avait à l'esprit en inventant le mot « liberté ».
- Tout ce que je veux, c'est que tu reconnaisses que tu as tort, demanda Ladybug en s'avançant vers elle.
- Mais tort à quel sujet ? demanda Lila en fronçant les sourcils, voyant la super-héroïne se tenir juste devant elle.
- Tort sur le fait qu'il n'y a plus rien de merveilleux, plus rien de magique, plus rien de beau… lui rappela-t-elle.
- Mais je campe sur mes positions, répliqua-t-elle en croisant les bras.
- Alors tu continues de penser qu'il n'y a rien de beau dans ce monde ?
- Euh … Bien sûr.
Elle hésita un moment à le dire cette fois, car alors qu'elle se souvenait de leur petite escapade au-dessus des toits, les lumières, les étoiles, les monuments, la musique, sa gorge se nouait et les mots se défilaient.
- Vraiment ?
- Oui, répondit-elle avec un peu plus d'assurance. Je n'ai aucune raison de penser le contraire. Je n'ai rien vu d'exceptionnel jusque-là.
Un sourire étoffa alors les lèvres de Ladybug.
- C'est seulement parce que tu ne sais pas où regarder, lui dit-elle. Tourne-toi, s'il-te-plait.
Rossi la regarda alors avec de gros yeux, mais ne répondit pas et se retourna.
Et là … Et là, elle fut bien contente d'avoir Ladybug derrière elle pour la rattraper, car en voyant ce qui se présentait à elle aussi joliment, elle crut bien tomber.
En fait, reconnut-elle pour la première fois depuis qu'elle avait posé les pieds sur ce toit, elle et Ladybug se trouvaient au-dessus d'une usine abandonnée, vieille, en décombres, mais qui avait un seul avantage qui la rendait exceptionnelle.
Quoi donc ? demanderait-on.
- Mais c'est la Tour Eiffel..., répondrait Lila à travers ses lèvres entr'ouvertes.
Car en effet, de ce haut bâtiment déserté, on avait une vue hors du commun de la tour la plus connue du monde. Cette dernière, se tenant fièrement entre les autres bâtisses, brillant de milles feux, faisait naitre des étoiles dans les yeux verts de Lila.
Comment n'avait-elle pas vu cela plus tôt ?
- Hmm… Toujours déterminée à dire que tu n'as pas tort ? demanda la fille en rouge qui la regardait avec un sourire moqueur.
- Je … je ...
Lila ne pouvait pas parler. Lila ne savait pas comment parler.
- Alors ? insista Ladybug en lui donnant un coup de coude. Tu en penses quoi ? C'est magnifique, n'est-ce pas ?
Puisque sa camarade était toujours bouche-bée, elle prit l'initiative de continuer à animer la conversation.
- Je viens souvent ici après avoir patrouillé avec Chat Noir, ou après une dure journée … C'est très beau d'ici, la tour est comme un phare en mer, et sa lumière est comme une consolation. J'ai l'impression que d'ici, de si haut, aucun rêve n'est impossible. Là-bas, dit-elle en pointant la ville merveilleuse qui s'offrait à leurs yeux, il y'a des milliers de gens uniques, qui rêvent, qui souffrent, qui aiment, qui vivent une vie ordinaire ou extraordinaire, et qui font de leur mieux pour voir le soleil se lever demain… Lorsqu'on regarde les choses d'en haut, il n'y a aucune raison de vouloir arrêter de vivre. Au contraire, on a envie de se battre, pour nous-même et pour les choses et les personnes qui nous sont chères. La vie est un cadeau, Lila, et tu es un cadeau à la vie... Notre univers est plein de beauté, il ne tient qu'à toi de la voir.
Lila avait déjà une réplique cinglante sur le bout de la langue, mais elle se retint de la prononcer. Le moment était trop joli pour le voir partir en éclats à cause de son cynisme constant. Donc, à la place, elle lui dit en s'asseyant sur le sol :
- Tais-toi … Juste tais-toi, je ne veux plus t'entendre. Tout ce que je veux faire, c'est admirer à quel point j'avais tort.
Car la défaite n'avait jamais été plus belle.
Et Ladybug, de son côté, admira Lila, qui, assise au milieu de la poussière de ce toit délaissé, regardait le paysage avec, dans le regard, la candeur d'une enfant ingénue.
Et c'était peut-être ce qu'elle était au fond, une enfant ingénue qui se faisait passer pour ce qu'elle n'était pas. Peut-être qu'un jour, elle allait guérir de tout cela, plus de mythomanie, plus d'anorexie … Enfin une vie heureuse pour celle qui n'en avait jamais eu.
C'était peut-être un peu trop demandé à leur monde cruel et injuste, mais comme Ladybug l'avait dit plus tôt : D'ici, de si haut, aucun rêve n'est impossible.
… Fin du Chapitre …
Note :
J'espère que vous allez bien et que l'attente n'a pas été trop longue. M. Nadien est en fait David Nadien, mon violoniste préférée. Je vous invite à aller voir ce qu'il fait.
En attendant, si vous aimez cette histoire, vous pouvez toujours me laisser un commentaire pour me le dire. Ça m'encourage à écrire.
Portez-vous bien.
P.S : Il y'a un chapitre qui arrive le dimanche prochain (ou le 6 septembre !) !
