Note d'auteur.
Voilou, kiss
OIKAWA (2)
Oikawa Tooru claqua la porte de sa chambre en entrant d'un pas furibond. Les mains tremblantes et la respiration haletante, bouillonnant de rage, et jeta un coup d'œil à l'intérieur, à sa fenêtre entrouverte qui laissait entrer les cris de l'extérieur.
En bas, dans la cour, autour de la fosse, les réfugiés du camp hurlaient encore à s'en décrocher la mâchoire, réclamant une punition digne de ce nom.
Debout au milieu de sa chambre, Oikawa inspira un grand coup et secoua légèrement la tête. Un mal de crâne pointait derrière ses tempes, et il eut à peine de temps de lever ses doigts pour les poser dessus que sa porte, qu'il devait juste de fermer, s'ouvrit à la volée.
Dans un réflexe alarmé, il porta sa main à sa ceinture, là où se trouvait son arme, mais croisa le regard de son meilleur ami. Hajime s'avança dans la pièce en refermant derrière lui, et arriva rapidement à sa hauteur.
— Oublie ça tout de suite, grogna-t-il tout près.
Pendant une seconde, Oikawa voulut se rapprocher encore plus. Le serrer dans ses bras, fort. Sentir son cœur se libérer enfin de cette colère, qui le faisait trembler de la tête au pied.
Hajime avait l'air inquiet, avec un petit éclat de rage dans ses yeux. La même que la sienne, il le savait. Il se mordit la lèvre.
— Je t'ai vu partir, et je sais que le Président t'a vu aussi. Oikawa, arrête tes conneries, tu peux pas...
— Si ! Si, je peux ! Merde, tout ça me...
Il avait envie de taper dans quelque chose. De se laisser exploser, pour une fois. De foutre en l'air ces foutues règles et de mettre son poing dans le visage d'un bon nombre de gens.
— J'en peux plus, Iwa... Ce camp est en train de me rendre dingue, et je ne... je peux plus...
À sa grande surprise, les deux mains d'Hajime se posèrent sur ses joues, et essuyèrent des larmes qu'il n'avait même pas senti couler. Les contacts comme ça étaient rares et doux, et Iwaizumi les choisissait avec soin : si quelqu'un les voyait ainsi, ils auraient sûrement des problèmes.
— Tu ne peux pas te laisser aller maintenant, entendit-il. Tu peux pas me laisser, d'accord ?
Iwaizumi était toujours là, dans son ombre, quand il s'apprêtait à craquer. Il ne pouvait pas faire ça seul, et il ne pouvait pas le laisser seul.
Un cercle vicieux, qu'Oikawa n'aurait jamais pu briser.
— Je vais partir, annonça-t-il d'une voix rauque. Hajime...
Il fallait qu'il parte avec lui. Il fallait qu'il soit tous les deux.
— Maintenant, insista-t-il. Je peux pas attendre la prochaine expédition, en plus ils nous mettent jamais tous les deux. Iwa, il faut...
Iwaizumi posa sa main sur ses lèvres le faire taire, et afficha un air peiné.
— Tu... t'es vraiment décidé, hein ?
Il ne retira pas sa main pour le laisser parler, et approcha son visage du sien. Les yeux grands ouverts, Oikawa le regarda poser son front contre le sien.
— Ne fais rien pour l'instant, d'accord ? Laisse-moi faire. Attends-moi. Je te le pardonnerai pas si tu me laisses seul.
Oikawa le regarda avec des yeux brillants, puis hocha lentement la tête. Iwaizumi retira sa main, mais tout à coup il n'avait plus rien à dire.
— Dors un peu. Sois en forme, et souris. Personne ne doit se douter de rien.
Dans la pénombre de la chambre, la dernière chose que Tooru vit fut le dos de son meilleur ami, tandis qu'il refermait doucement la porte derrière lui.
Les couloirs de la villa étaient larges et clairs, d'un blanc un peu cassé par le manque de ménage et d'entretien. Tooru détestait ces longues galeries pleines de tableaux et de rideaux sombres, surtout lorsqu'elles étaient aussi silencieuses.
Ses pas lourds résonnaient entre les murs, sa respiration calme montait à ses oreilles, et Tooru ne put s'empêcher de plisser les yeux en apercevant un garde au bout, qui venait d'apparaître depuis un embranchement.
Puis il aperçut une teinture blonde ratée, un sourire mutin, et une allure fière : Oikawa serra la mâchoire et redressa son menton. Atsumu Miya arriva à sa hauteur avec un air amusé.
— Alors, Colonel, on se promène ?
Discrètement, Oikawa serra son poing. Il regarda le bras droit du Président avec irritation, et ravala son dégoût. Il pencha la tête sur le côté.
— Cette aile est accessible, je n'ai pas à demander ta permission.
— Ce n'est pas ce que j'ai dit, sourit-il. Je suis simplement étonné de te voir ici à cette heure. Tu t'entraînes toujours d'habitude, non ?
C'était vrai : Oikawa était bon partout, que cela soit au corps à corps ou au tir d'arme à feu. C'était son entraînement intensif qui lui avait valu d'être repéré par le Président en personne. Enfin ça, et son joli minois, il n'en doutait pas une seconde.
— Tu as quelque chose à me dire, où tu m'as simplement arrêté pour ça ?
Atsumu sourit à nouveau, toujours avec ce rictus irritant.
— Comment va Shoyo ?
Ce nom, prononcé dans sa bouche, fit bouillir son sang. Oikawa tenta de prendre une inspiration, mais l'expression sur son visage ne fit que se durcir encore plus.
— Rien de ce qui le concerne ne te regarde, c'est clair ?
— Oh, Oikawa. Tu me brises le cœur. Je voulais aller le voir aujourd'hui, de toute façon.
Oikawa avait bien des choses à dire. Des choses comme « ne t'approche pas de lui », « laisse le un peu tranquille espèce de malade », « je vais te foutre mon poing dans la gueule ». Cela faisait des mois, presque des années qu'Atsumu Miya était obsédé par Hinata. Il lui ramenait des fleurs, l'invitait toujours sur l'estrade derrière la fosse pour toutes les exécutions, essayait de lui parler à la moindre occasion, et le coinçait parfois dans des endroits déserts pour lui parler seul à seul.
Personne ne disait rien, personne ne s'y intéressait, et le Président laissait couler car ce n'était pas grave. Et qu'Atsumu Miya était, comme tout le monde le savait, son bras droit.
— Laisse le respirer, Miya.
Ce dernier haussa négligemment les épaules.
— Ce n'est plus qu'une question de temps, dit-il avec enthousiasme. Ne sois pas jaloux.
Oikawa serra le poing. Il aurait voulu l'attraper par le col de sa chemise, et le menacer jusqu'à ce qu'il finisse par réellement laisser Shoyo tranquille.
Mais le visage d'Hajime apparut dans son esprit, et il soupira gravement.
— Laisse tomber. J'ai pas le temps de me disputer avec toi. Encore.
Atsumu sourit de plus belle.
— Non, ça, c'est sûr.
Oikawa fronça les sourcils.
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
— Je veux dire que t'as pas le temps, c'est clair. En fait, j'étais venu te dire que le Président t'attend dans son bureau. Immédiatement. J'ai peut-être un peu oublié. Oops.
Ne pas mettre son poing dans la tronche d'Atsumu Miya.
Oikawa tourna les talons et marcha rapidement jusqu'à l'escalier.
Le bureau du Président Aindreas était au troisième étage de la villa. En vérité, tout le bâtiment lui appartenait, depuis le rez-de-chaussée jusqu'au toit, mais il avait gracieusement cédé les deux premiers étages à ses pantins les plus proches.
Comme Oikawa, par exemple.
Quand il poussa la porte au bout du couloir sombre, les yeux de Tooru tombèrent sur le bureau en bois du Président, ainsi que sur son visage avenant. Des cheveux blonds comme les blés, un regard clair et un visage anguleux : le Président était, dans l'Ancien Monde, un riche héritier étranger qui était venu habiter ici après avoir vendu son entreprise. Même à l'époque, tout le monde le connaissait : du mannequinat, des pubs, des affiches, des slogans. Son visage avait été partout.
À présent, il devait être dans la trentaine et affichait toujours ce visage calme et amical.
— Oh, Tooru. Je t'attendais.
Une voix douce, presque aimante : il parlait ainsi avec tous les réfugiés, les faisait se sentir spécial, les forçait à l'aimer encore plus. Au début, Oikawa y avait cru. La première exécution lui avait paru presque normale, méritée.
Puis un matin, il s'était senti partir. Il s'était regardé dans la glace, et avait vomi dans le lavabo de sa chambre. Colonel. Ce mot le mettait hors de lui à présent, sachant ce qu'il avait dû faire pour y parvenir.
— Pardonnez mon retard, j'ai été arrêté en chemin.
— Ça ne fait rien, Tooru. Tu sais bien que je ne te gronderais pas pour ça.
Il agissait toujours ainsi avec eux. Un protecteur, un père, un Président. Avec lui d'autant plus, et Oikawa se méfiait de ça depuis des années.
— Merci, monsieur. Vous vouliez me voir ?
Aindreas se leva lentement, avec un sourire apaisé, comme si le monde n'était pas devenu un enfer sans nom. Il fit doucement le tour de son bureau, puis croisa ses bras sur son torse et se reposant doucement sur le bois derrière lui.
Une chemise propre, un pantalon ajusté : le Président faisait toujours attention à sa forme et à son corps, presque autant qu'il prenait soin de son apparence. Avec un visage aussi propre et gentil, on aurait cru un ange.
— Je voulais te voir, en effet.
Il s'était rapproché. Ce qu'il avait à dire, il aurait pu le faire depuis son grand fauteuil confortable, mais il avait tenu à se lever, à se mettre à sa hauteur, à se rapprocher de lui. Immobile, les bras derrière le dos et les jambes tendus, Oikawa le regarda.
Une seconde, et il aurait pu lever le bras pour lui caresser la joue. Ce qu'il avait déjà fait, un soir. Plus jamais.
— En vérité, j'ai toujours eu de grands projets pour toi. Tu es particulier, n'est-ce pas ? Fort et intelligent.
Sa main bougea, et Oikawa se tendit des pieds à la tête. Sa patience était arrivée à son terme, il comptait les secondes depuis qu'Hajime avait accepté de partir, et il fallait que le Président le convoque maintenant. Se doutait-il de quelque chose ?
— Nos réserves se font de plus en plus minces, dit-il avec un air désolé. Et beaucoup de gens vivent dans ce cas : si je ne mets rien en place, les repas se feront plus miséreux encore. Je ne voudrais pas à avoir à prendre la décision de faire partir des réfugiés, tu vois ?
Oikawa voyait bien, oui. Faire exécuter des pauvres voleurs, des gens qui ne souriaient pas assez, des jeunes un peu rebelles : ça, en revanche, ça ne lui posait aucun problème. Juste et droit, tels étaient les mots que les autres utilisaient pour décrire leur Président.
Il hocha lentement la tête.
— Je vais bientôt organiser une grande expédition. Des vivres et de la nourriture : c'est ce dont nous manquons cruellement. Nous avons des camions à disposition, qu'il faut absolument remplir. Est-ce que tu te sens capable de la diriger ?
— Vous voulez dire...
— Je mettrais à ta disposition des gardes et des civiles, qui viendront comme aide. Il faut quelqu'un pour les diriger. Je t'apprécie beaucoup, tu sais...
Cette fois, sa main se leva rapidement et Tooru ne la vit pas, trop perturbé. Des doigts frôlèrent sa joue, il se tendit, et résista à l'envie de fermer les yeux. Un soupir passa ses lèvres, Aindreas sourit, puis reprit sa main.
Un frisson de peur traversa sa colonne.
— Je pense que tu en serais capable. Les camions ont suffisamment d'essence pour faire pas mal de kilomètres. Le temps est compté, Tooru. Il me faudra vite ta réponse. Je ne te force à rien, bien évidemment.
Et comme ça, comme si la conversation avait été assez longue, comme si le Président en avait dit bien assez, il se recula. Tout en faisant à nouveau le tour de son bureau, il ne détacha pas son regard du sien, jusqu'à finalement se rasseoir dans son fauteuil.
— Merci Tooru, tu peux partir.
Et Oikawa n'attendit pas une seconde de plus.
De grands pas et une nausée au bord des lèvres : Oikawa Tooru courait presque dans les couloirs de la villa, en direction de sa chambre. À l'intérieur de sa tête, des milliers de pensées tournaient en boucle et fourmillaient, le brûlant presque. Son arme à sa ceinture rebondissait sur sa cuisse, et tout à coup ses vêtements lui parurent bien trop serrés.
Tooru renifla comme un enfant, et frotta sa joue jusqu'à ce que la sensation parte.
Il s'en voulait : dans ce Nouveau Monde, il y avait pire que d'être le favori d'un personnage influant. Aindreas ne pensait certainement pas à mal, et à présent quand on voulait quelque chose, il fallait le prendre. Mais cela ne changeait rien : Tooru se sentait mal, mal de ne pas avoir réagit, mal d'être un aussi grand froussard.
Dans une inspiration douloureuse, Oikawa tourna au coin d'un couloir, et sentit presque aussitôt deux mains se poser sur ses épaules ; quelqu'un l'entraîna dans une pièce vide, et il eut juste le temps de saisir son arme afin de lui mettre le canon sous le nez. Dans la lumière diffuse du petit bureau vidé de ses livres, ses yeux croisèrent ceux d'Iwaizumi.
— Iwa...
— Baisse ça, tu veux ? Un coup est vite parti.
Il le fit immédiatement, en sentant ses lèvres trembler. Une nouvelle inspiration le poussa à se calmer et à ravaler son sanglot. Étrangement, il aurait voulu être seul, mais le reflet dans les yeux de son meilleur ami le convainc de lui offrir sa pleine attention.
Il se redressa.
— Ça va pas ? entendit-il.
Tooru voulut parler : quelques mots auraient suffi. Mais il n'en avait pas envie. Sa culpabilité, la petite voix qui lui disait que ce n'était rien. Il secoua la tête.
— Si. Si, ça va. Pourquoi est-ce que tu...
Sa voix s'éteignit tandis que ses yeux tombèrent sur le sac qu'Hajime tenait dans sa main.
— Pourquoi est-ce que t'as mon sac ?
Il avait lui-même cousu le badge alien sur la doublure, quand il était au lycée.
— On doit aller vite, lui répondit-il.
Sur le visage de son meilleur ami, il aperçut un air sérieux qu'il ne lui voyait que rarement. Pas aussi grave, en tout cas.
— Hajime ?
— Tu voulais partir, non ? Alors faut qu'on se grouille. J'ai préparé tes affaires, et comme je te trouvais pas...
Il secoua la tête.
— Hinata est avec nous. Et Kenma est avec lui. (Il regarda sa montre) Il nous reste quinze minutes pour filer d'ici avant que l'armurerie ne saute. J'ai été prendre des recharges, alors...
La bouche entre ouverte, Oikawa fixa Hajime. Son air sévère et ses sourcils froncés, ses joues parsemées d'une barbe récente, ses yeux sombres. Il attendit trois secondes avant de se jeter sur ses lèvres : un baiser vif et intense, aussi rapide qu'une pluie d'été.
Un nuage passa, puis le soleil réapparut. Tooru se recula.
— Je serais jamais parti sans toi, murmura-t-il en le serrant contre lui quelques secondes de plus.
— Je sais bien. Moi non plus. Allez, faut se bouger. Si Miya nous tombe dessus, on est morts.
Il hocha vivement la tête, et Hajime prit sa main quelques secondes. Une chaleur agréable, dont il profita jusqu'au dernier instant.
Quand la porte s'ouvrit, Oikawa avait ses doigts autour de son arme, et affichait un air décidé. Plus question de revenir en arrière.
Des bisous !
