MIKA (3)


L'explosion les avait pris par surprise, et Mika ouvrit les yeux sur le sol retourné et la poussière volant dans l'air. Presque aussitôt, elle chercha Yachi du regard, et la trouva un peu plus loin, se relevant. Elle courut vers elle immédiatement.

— Yachi, Yachi, tu...

— Ça va, la rassura-t-elle. Ça va, c'était juste... le souffle.

Dans le camp, près d'un mur du côté droit, une épaisse fumée s'élevait vers le ciel. Noir, de mauvais augure, les deux filles la fixèrent un instant.

Mika ne remarqua pas le garde qui s'était rapproché d'elle. Un sursaut lui échappa quand il apparut sur le coin de son champ de vision et lui attrapa le bras.

— Vous ! hurla-t-il. C'est vous, n'est-ce pas ? C'est vous qui avez fait ça ?

Il serra encore plus fort, et Mika grimaça.

— Vous êtes combien ? Vous venez d'où ? Quoi, ils ont envoyé deux nanas pour faire diversion ? C'est le Président, votre but ?

La main de l'homme se posa sur son arme, et il la pointa sur Mika.

— Dites-moi combien vous êtes !

Son regard fou l'effraya de la tête au pied. Mika s'était déjà retrouvée face à des gens désespérés : cet ado affamé, ce père de famille déjà infecté, cette femme à la jambe cassée. Ils avaient tous ces étincelles dans les yeux, soit de haine ou de peur, tandis qu'il la menaçait d'une arme.

Cet homme-là devait sentir que son refuge, sa maison, était en danger. Et aussi étrange que cet endroit puisse être, c'était le seul qu'ils avaient trouvé, loin des infectés.

Il secoua l'arme, les joues rouges.

— J'hésiterais pas, c'est clair ? Qu'est-ce que vous avez fait ? Qu'est-ce qui a sauté ? Comment est-ce que vous avez pu entrer...

Le coup de feu passa juste à côté de l'oreille de Mika, et la sonna quelques instants. Elle tomba au sol, dans la poussière. Les yeux écarquillés, elle ne put détourner le regard de l'homme qui chutait à son tour, en arrière, un trou sur le côté de la tête.

Derrière elle, Yachi abaissait son petit pistolet, celui qu'elle n'utilisait presque jamais. Jamais contre des humains, en tout cas.

— Yachi...

— Tu es plus importante, répéta-t-elle, sachant très bien ce que Mika allait dire. Plus que mes principes.

La main qu'elle lui tendit était blanche et un peu sale : elle la prit immédiatement, sans hésiter une seule seconde.

— Attention, cria Yachi en la poussant sur le côté.

Un autre homme, en tenue militaire, arriva vers eux en levant une hache qui avait bien failli s'abattre sur la tête de Mika. La jeune femme attrapa son fusil et le pointa : le coup partit presque tout seul, avec une facilité déconcertante.

Son corps s'écroula comme une poupée de chiffon.

— C'était... l'un de ceux derrière le portail, non ?

Yachi hocha la tête et déglutit.

— Les autres sont partis, je crois.

Elle avait presque dû crier ces mots : à l'intérieur du camp, derrière les barricades qui les protégeaient tous de l'extérieur, des hurlements de faisaient entendre. De la panique, des pleurs, des bruits de pas et de courses.

Leurs yeux se croisèrent.

— Faut faire le tour, dit Mika en gardant la main de Yachi dans la sienne. L'explosion a fait s'écrouler un mur, il faut qu'on entre par là.

À présent, aucun garde n'allait leur ouvrir la grande porte. Et son frère était toujours potentiellement à l'intérieur.

— Viens.

Elle se mit à courir, sourde et pleine d'adrénaline, sans même remarquer l'air peiné de Yachi et ses tentatives d'ouvrir la bouche.


Mika avait réussi à la tirer le long du mur sur presque une centaine de mètres. En haut, sur les postes de contrôle, tous les gardes avaient disparu : effrayés par l'explosion qui avait sûrement blessé beaucoup de monde, ils s'étaient précipités les uns après les autres à l'intérieur des barrières. Au loin, droit devant elles, la fumée devenait de plus en plus épaisse au fil des secondes, et Mika la fixa intensément.

Son esprit, brouillé et remplit d'un sifflement agaçant, peinant à réfléchir correctement.

Et soudain, elle se sentit partir en arrière, retenue par une force qu'elle n'avait même pas soupçonnée. Manquant de tomber à la renverse, elle se retourna vers Yachi.

Yachi et son expression peinée, ses yeux résolus, et ses lèvres pincées.

— Où tu comptes aller, après ?

Sa voix avait été forte, pour couvrir les cris de l'autre côté. Elles étaient seules, les pieds dans la terre battue.

— Quoi ? Mais je...

— Tu veux aller là-bas, très bien. Et après ? Il doit y avoir un incendie, des gens effrayés et en colère : ils vont tirer à vue, surtout sur des filles qu'ils ne connaissent pas.

— Yachi, tu sais bien...

Elle secoua ses cheveux blonds pleins de poussière, et releva vers elle des yeux décidés.

— Mika. Ton frère n'est pas là. Tu le sais aussi bien que moi.

Cette phrase fut comme un coup au cœur qui lui coupa la respiration. Car elle le savait : l'entendre était bien différent. Des coups de feu résonnèrent.

— Je...

— Je m'en fiche. Je voulais le retrouver aussi : je voulais que tu le retrouves. Que tu sois heureuse. Tant que j'étais avec toi, je me fichais bien de parcourir la ville de long en large : je ne dis pas que j'y ai jamais cru, simplement que ça m'était égale. Tu vois ? Je suis assez égoïste.

Son visage se froissa, et elle serra sa main encore plus fort autour de celle de Mika. Cette dernière l'observait, immobile et glacée de la tête aux pieds.

— Il n'est pas là : tu m'en parles tellement que j'ai l'impression de le connaître. Tu crois vraiment qu'il serait entré dans une secte ? Même si c'est le cas, Mika, alors ce n'est sûrement plus ton frère.

Son regard s'adoucit, très lentement, et Mika sentit sa gorge se serrer. Elle secoua doucement la tête, mais Yachi se rapprocha pour poser sa main libre sur sa joue.

— Moi, tout ce que je veux, c'est que tu sois en vie. Avec moi. J'ai uniquement besoin de toi. Et si tu vas là-bas, alors on va sûrement...

Le reste fut évident, et Mika renifla. Elle posa son front contre son épaule, inspira un bon coup : les bruits s'intensifièrent, des gens sortirent de la fumée, de leur côté du mur, et crièrent en les apercevant.

— Des étrangers ! Là-bas !

Yachi la regarda intensément. Elle ne bougea pas.

— Mika.

Il fallait qu'elle se décide. Rapidement.

Au final, sa poitrine se souleva et Mika chuchota :

— Tu as raison. D'accord. Faut y aller.

Abandonner. Il faut abandonner. Ce mot lui déchirait la poitrine, car dans son cœur, le fin espoir de retrouver un jour son frère, de le prendre dans ses bras, de le voir à nouveau en vie : tout cela venait de s'envoler en morceau, d'exploser en même temps que ce foutu camp qui avait été leur dernière chance.

— On y va !

Et alors que les réfugiés du camp commençaient à courir vers elles, Mika prit une nouvelle fois la main de Yachi dans la sienne, et l'entraîna dans l'autre sens, loin de ces murs et loin de la mort qui stagnait autour tel un brouillard épais.

Elles coururent aussi vite que possible.


Doucement, Mika s'arrêta de marcher et posa ses yeux sur la route de goudron fissurée qui se trouvait sous ses pieds. Un vent souffla dans ses cheveux, les soulevant de sa nuque et elle frissonna.

En releva la tête sur le côté, elle put voir la mer qui avait envahi la route en contre-bas, sous le pont qu'elle et Yachi étaient en train de traverser. L'eau était rapidement montée ces dernières années, formant un tas de petites îles autour de la ville : parfois, Mika trouvait ça beau. Et parfois, cela ne faisait que lui rappeler la vie qu'ils avaient perdue.

— Mika ?

La voix de Yachi attira son attention. Mika regarda, regarda vraiment, cette femme qui l'observait avec des yeux doux et un sourire aimant, ses cheveux blonds et ses yeux brillants. Cette femme, que l'apocalypse lui avait apportée, comme un cadeau censé effacer le reste.

Et ça marchait ; Yachi effaçait tout le reste.

— J'aimais bien la mer, avant, souffla-t-elle. L'eau, tout ça. C'était sympa de se baigner sans avoir peur.

Elle entendit les pas des bottes de Yachi sur le sol, qui se rapprochait. Derrière elles, le camp fumait encore, et elles faisaient de leur mieux pour l'ignorer. À présent, ce n'était plus vraiment leurs affaires.

Yachi lui prit la main.

— Je suis allée tellement de fois à la mer avec ma famille. Ma mère se mouillait jamais les cheveux, et mon père n'aimait pas tellement nager. Il lisait son journal. Elle écoutait de la musique. Et mon frère... il me jetait dans l'eau, me faisait chier quand je parlais avec quelqu'un, me coursait avec des algues dans les mains. Parfois, je le détestais vraiment. Et maintenant, j'arrive même plus à me souvenir de ce que je ressentais, quand il me faisait chier.

Elle inspira.

— Je sais que je l'ai idéalisé, depuis qu'on a été séparé. C'était un crétin, mais c'était aussi...

L'utilisation du passé la rendit triste. Elle regarda à nouveau la mer, puis se tourna vers Yachi et passa ses bras autour de son cou. Elle la serra fort contre elle, jusqu'à ne plus rien sentir d'autre que son odeur.

— Moi aussi, j'ai juste besoin de toi, souffla-t-elle dans sa nuque.

Quand elle se recula un peu, Yachi en profita pour poser brièvement ses lèvres sur les siennes ; ce fut court et doux, et Mika renifla bruyamment. Son estomac se serra, et elle se rendit compte que les choses avaient changé.

Yachi ouvrit la bouche :

— Quand j'étais étudiante, dit-elle, j'adorais vivre en ville. Je trouvais ça cool d'avoir tout à portée de main. Et j'aimais bien sortir avec mes amis. Je faisais sûrement un peu trop la fête.

Mika trouva ça difficile à croire, mais cela la fit sourire.

— Maintenant, j'aime bien la montagne. Un été, j'ai été dans un chalet avec ma grand-mère, à la montagne. On avait fait... six heures de voiture, ou quelque chose comme ça. Y'avait un lac d'eau douce à côté.

La jeune fille haussa un sourcil, comme pour lui demander son avis. Mika fronça les siens, et pencha la tête sur le côté.

— Est-ce que tu...

— Je t'invite à passer le reste de ta vie avec moi dans un chalet à la montagne. On mettra un moment avant d'y parvenir, mais ça vaut sûrement le coup. Il y avait des vaches et des moutons, et on pourra faire un potager ensemble.

La gorge serrée, Mika sourit.

— Ça ressemble à une demande en mariage, tu sais ?

— J'ai pas de bague, mais on en trouvera peut-être une en chemin.

Doucement, l'un de ses doigts repoussa l'une des mèches de Mika derrière son oreille.

— C'est d'accord ? chuchota Yachi.

— Bien sûr. J'aurais le droit de t'embrasser à nouveau, alors ?

Les lèvres de Yachi étaient sèches et humides à la fois, et Mika trouva que c'était la meilleure sensation au monde, devant l'odeur de ses cheveux blonds fraîchement lavés.

— J'espère que tu connais le chemin, rit-elle contre sa bouche.

Yachi sourit, et Mika laissa définitivement la ville derrière elle, hors de son cœur et de sa tête.


Mika

FIN