KUROO (3)
Le hangar était un bâtiment abandonné, fait de taules et de briques rouges, qui débordait légèrement sur la mer. À la base, cela avait dû être une grange ou quelque chose comme ça : en arrivant sur l'île, l'eau avait déjà rétréci considérablement ses bords et le hangar leur avait paru parfait pour accueillir les quelques embarcations qui leur servait à retrouver la terre ferme. Les expéditions se faisaient assez rares pour ne pas avoir à les utiliser tous les jours.
Kuroo regarda les pontons vides et les deux bateaux coulés avec une expression peinée.
— Alors il n'y a vraiment rien... d'utilisable.
De l'autre côté de la pièce balayée par le vent d'un mur manquant, Daishou releva la tête vers lui.
— Donc on a aucun moyen de quitter l'île, comprit-il. On est bloqué ici.
Son expression retourna l'estomac de Kuroo, qui avança encore un peu entre les flaques d'eau qui jonchaient le sol. Sur le moment, il se sentit coincé et sans réserve : ces gars allaient finir par les trouver, et il ne doutait pas une seconde qu'une balle dans la tête serait la solution.
Il frissonna.
— Faut qu'on trouve une solution, grogna Daishou. Et vite. Pour l'instant, la nuit est encore là alors on a quelques heures : une fois le soleil levé, on sera comme des biches devant les phares d'une voiture. Ils nous trouveront en un rien de temps.
Il retourna un morceau de placo tombé au sol, et recommença avec plusieurs objets. Suguru semblait chercher quelque chose du regard.
— Qu'est-ce que tu fais ? demanda Kuroo en fronçant les sourcils.
Il commença à se rapprocher lentement, d'un pas bref et hésitant. L'air sur le visage de Daishou parut bien moins désespéré que le sien, et Kuroo se demanda pourquoi.
— Je cherche... une réserve.
Il releva un vieux matelas humide.
— Masami arrêtait pas de dire à qui voulait l'entendre qu'il avait caché des armes sur l'île. Au cas où. Il avait tout le temps peur, et je sais qu'il nous faisait pas totalement confiance.
Masami Hiroto était arrivé en même temps qu'eux : à la mort de sa copine, d'une vilaine infection, il avait commencé à voir le mal partout. Sa personnalité semblait se diviser entre son besoin d'attirer l'attention, et celui de se méfier de tout et n'importe quoi.
— Il parlait tout le temps, mais je sais pas pourquoi j'ai retenu ça : je sais qu'il en a laissé dans certains postes de garde, sur les côtes, et il avait aussi parlé...
Il souleva un carton, à côté du vieil établi.
— Du hangar !
Avec un air triomphant, il attrapa une grosse boite à outils rouge et la souleva en poussant un grognement. Dans un bruit métallique qui résonna intensément, il la laissa tomber sur le plan de travail poussiéreux, entre les vieux marteaux rouillés et une scie à la couleur marron.
En quelques enjambées, Kuroo fut à ses côtés et regarda par-dessus son épaule. La boite était fermée par un petit cadenas argenté.
— Merde, siffla Kuroo. On va faire comment ? Peut-être qu'il a caché la clé par ici...
Sans attendre la fin, Daishou attrapa l'un des marteaux, le leva au-dessus de sa tête, et éclata le cadenas sans remords. Il lui lança un petit regard amusé en ouvrant la boite à outils.
— Ouais, répondit Kuroo. On peut aussi faire ça comme ça.
À l'intérieur, il y avait tout sauf des tourne-vis et des clous : Daishou attrapa le premier revolver automatique avec un air satisfait.
— Masami, t'étais peut-être un gros con, mais au moins t'étais un gros con utile.
Il le tendit à Kuroo, et prit les différents couteaux : il y avait même une bombe lacrymogène, qu'il accrocha à sa ceinture.
— Tu sais quelle solution il nous reste, n'est-ce pas ?
Daishou releva la tête, pile au moment où Kuroo baissait la sienne : leurs yeux se croisèrent, et Suguru resta immobile. La seconde s'étira, jusqu'à ce que Kuroo se reprenne et se recule.
— Ouais, répondit-il, l'air de rien. C'était pas forcément ma solution préférée, en revanche.
Il n'y a plus qu'un bateau sur cette île : un grand bateau, qui avait apporté la mort et la fin de leur vie tranquille avec lui. Le seul problème, c'était qu'il devait être gardé et protégé, et qu'ils n'étaient que deux crétins effrayés avec des problèmes relationnels.
— On a des armes. Et on est que deux. On peut s'infiltrer en toute discrétion.
Une flamme dans les yeux de Daishou fit frissonner Kuroo, et il reconnut ce grain de folie qui le prenait parfois, quand l'adrénaline lui enlevait toute peur. Ces mots, cette voix, ce menton fier et ce sourire mutin : dit comme ça, Kuroo l'aurait suivi les yeux fermés.
— D'accord. On fait ça.
— On chope une barque, on assomme deux ou trois mecs, et on se tire. Avant que le soleil se lève, et que l'orage arrive.
Kuroo le fixa, le fixa vraiment, incapable de détourner le regard. Dans sa poitrine, son cœur s'emballa et il se lécha les lèvres.
— On va survivre, continua Daishou. On va leur botter le cul à ces foutus connards, et on va...
Il ne fallut qu'une seconde : un petit mot, une petite voix dans la tête de Kuroo qui lui souffla qu'il pouvait mourir à tout instant, qu'il aimait encore Daishou, que ce dernier avait été inquiet pour lui, et qu'à présent il avait ce regard et Kuroo adorait ça.
Il se pencha, attrapa sa nuque, et l'embrassa à pleine bouche en le repoussant contre le plan de travail. Il sentit Suguru se tendre de surprise sous ses doigts, hésiter un instant, puis des mains attrapèrent ses cheveux et il lui rendit son baiser avec encore plus d'ardeur.
La tête de Kuroo devint vide, l'odeur de Daishou lui monta au nez.
Quand ils se séparèrent, essoufflés, un léger voile recouvrait leurs yeux.
— Désolé, souffla Kuroo. Ça fait un moment que je voulais faire ça.
— Si on était pas aussi pressé, répondit Daishou, je te demanderais bien de recommencer.
Mais dehors, l'orage approchait malgré le ciel sombre. Quand un éclair illumina le hangar et leurs visages, ils finirent par soupirer.
La route allait leur demander un peu de temps, et il fallait partir.
Daishou était meilleur avec une arme à feu dans les mains : ils avaient donc séparé leurs trouvailles assez facilement. Kuroo prenait les couteaux, avec lesquels il était agile, et Suguru gardait l'automatique, au cas où leur tentative d'infiltration tournerait au vinaigre.
— Chut, pas un bruit.
Son chuchotement, murmuré à l'oreille d'un homme affolé dans le renfoncement du pont principal, ne sembla pas vraiment le calmer. Kuroo croisa le regard de Daishou, et ce dernier haussa les épaules.
— On a une question, d'accord ? Vos deux autres amis n'ont pas vraiment voulu nous répondre.
En vérité, Daishou avait éclaté la tête du premier, et Kuroo avait tranché la carotide du second. Celui-là, ils avaient réussi à l'attirer dans un coin en lui mettant un couteau sous la gorge.
L'homme sembla fusiller Suguru du regard, car ce dernier haussa un sourcil arrogant.
— Me regardez pas comme ça. Chacun ses problèmes.
Leur pitié s'était envolée le jour où les infectés étaient arrivés dans leurs appartements respectifs.
— Pourquoi est-ce que vous êtes venus ? demanda Kuroo. Pourquoi ici ?
L'homme serra la mâchoire, il le vit sur le côté. Kuroo était plus grand que lui, et surtout plus fort : il le maintenant en place sans grande difficulté.
— On... avait pas le choix. Aucun camp ne pouvait nous accueillir. On avait nulle part où aller. Et un jour, l'un de nous a croisé votre groupe pendant qu'ils prenaient des provisions. Il les a entendu parler de votre île.
Il déglutit, tandis que la lame touchait sa peau jusqu'à faire naître une petite goutte de sang.
— C'est la loi de la jungle, les gars. Chacun pour sa peau.
Daishou plissa les yeux et pencha la tête. Lentement, il hocha la tête.
— Ouais, dit-il. Ouais, effectivement.
Son regard croisa celui de Kuroo, et il n'eut pas besoin d'un mot de plus : sa main lui trancha la gorge rapidement, dans un geste sec.
L'homme s'écroula sur les planches du bateau, à jamais silencieux.
— Merde, ils sont combien encore ? Je pensais qu'ils laisseraient trois gars sur leur bateau, histoire de le surveiller un peu. J'ai l'impression qu'ils sont quinze.
— On est bientôt aux canaux de sauvetage. Une fois qu'on se sera glissé sous les bâches, on pourra déguerpir de là.
Au coin d'une allée, sur la tranche gauche du bateau, Kuroo vérifia rapidement qu'il n'y avait personne avant de s'engager, son couteau à la main.
Mais presque aussitôt, il sentit qu'on l'attrapait, qu'un objet froid se posait sur sa tempe, et que quelqu'un lui tordait le bras. Le visage de Suguru lui fit face tandis qu'on le retournait en lança d'une voix pleine de colère :
— Toi, le petit malin avec le flingue : lève les mains, c'est compris ?
Les yeux écarquillés de Daishou furent presque tout ce que Kuroo aperçut avant de comprendre qu'ils étaient dans la merde. Même l'arme qui le menaçait ne lui parut pas aussi réelle. Tout son corps se refroidit brutalement, son cœur s'arrêta, sa bouche s'assécha.
Kuroo déglutit, et son couteau tomba à terre.
En une seconde à peine, deux armes le pointaient : celle de son meilleur ennemi qu'il avait enfin eu le courage d'embrasser, et celle du type qui les avait surpris en train de tuer un gars qui était très certainement son ami.
Il ferma les yeux, puis les rouvrit.
— Daishou..., laisse-t-il échapper.
Ce dernier plissa les yeux.
— Tais-toi.
— Taisez-vous, vous deux ! Et toi, lâche ton arme avant que ton pote ne se retrouve avec un trou sur le côté du crâne !
— Suguru...
— Kuroo, la ferme ! Tu me déconcentres.
Il visait. Kuroo s'en rendit compte au moment où Daishou afficha son expression concentrée : depuis sa hache favorite jusqu'à ce petit automatique, Daishou Suguru s'était entraîné jusqu'à tout pouvoir utiliser parfaitement.
Et en ce qui concernait les armes à feu, c'était un véritable sniper.
— Petit, lâche ton arme, je vais pas me répéter. Vous êtes des réfugiés, non ? Je serais peut-être indulgent si tu...
Le coup partit si fort que le corps de Kuroo se figea : il resta quelques secondes droit sur ses jambes avant de s'écrouler au sol, l'oreille en feu. Sa tête tourna, sa main toucha un morceau de cerveau, et son estomac se retourna : il vida tout ce qu'il put à côté du cadavre du gars que Daishou venait de neutraliser.
Quand il eut fini, ce dernier vint l'aider à se relever.
— Je suis désolé, dit-il tout bas, et Kuroo se rendit compte que son oreille sifflait très fort. J'aurais pas tiré si j'étais pas certain que...
— C'est bon, le coupa-t-il. T'as eu raison, merci. Heureusement que c'est toi le plus doué de nous deux.
— Ça t'a arraché la bouche, n'est-ce pas ?
— T'imagine même pas.
Les jambes encore tremblantes, Kuroo fit quelques pas, prit une grande inspiration, puis ramassa son couteau.
— Allez, dit Daishou en lui donnant un petit coup d'épaule. On y est presque.
Quand la petite embarcation dans laquelle ils étaient montés toucha enfin l'eau, Kuroo sentit son cœur s'alléger considérablement. Dans le silence de la nuit, les vagues les portèrent à quelques mètres du grand bateau, et finalement Daishou attrapa les rames et commença à les emporter vers le large.
Le ciel, encore sombre, commençait doucement à s'obscurcir encore plus, avalant la lune et les étoiles jusqu'à ce qu'il ne reste plus que de gros nuages pleins d'éclairs.
— Ça fait bizarre, hein ?
— De quoi ?
Kuroo se mordit la lèvre. Il répondit :
— De partir d'ici. Cette île, c'était vraiment...
— La maison. Ouais.
Des mois plus tôt, Bokuto et Akaashi étaient partis pendant la nuit, et personne ne les avait plus jamais revus. Kuroo avait mal pris la rupture et la trahison, bien sûr, mais cela lui avait fait beaucoup moins de peine qu'il l'avait cru au premier abord. Bien moins que voir Daishou fondre dans ses vêtements et l'éviter le plus possible, avec les traits tirés et tristes.
— Daishou ?
— Quoi ?
— Je suis désolé, tu sais ? Pour ce que je t'ai fait. Je sais que c'est pas vraiment pardonnable, et que personne ne mérite de se faire quitter comme ça, mais...
— C'est bon. Tais-toi.
Kuroo ne voyait même plus de colère sur son visage. Simplement... de la lassitude.
— On arrête de parler de ça. En fait, on en parle même plus du tout. Je suis un crétin, d'accord ? Parce que même si tu me refaisais le même coup, je sais que je retomberais à la seconde où tu changerais d'avis. Où tu me trouverais à nouveau digne d'intérêt, et que tu voudrais bien m'embrasser à nouveau.
— Daishou...
— On va devoir tout recommencer. On a pas de vivre, et pas beaucoup de munitions. On va devoir se trouver un endroit où rester, et de la nourriture. J'ai pas envie de penser à ça. Alors je te pardonne, on redevient des crétins, et on s'engueule au moins trois fois par jour. Ça te va ?
Kuroo lui renvoya un regard peiné, mais hocha la tête. Il se redressa, le canot tangua, et il posa ses lèvres sur celles de Daishou. Rapidement, docilement. Ils fermèrent les yeux quelques secondes, avant que Kuroo ne finisse par se rasseoir.
— D'accord. Mais je tiens quand même à dire que je t'ai toujours digne d'intérêt. Le fait que je sois un crétin n'a rien à faire là dedans.
Puis il inspira une dernière fois, alors qu'ils s'éloignaient de la tempête et laissaient leurs vies derrière eux.
Kuroo
FIN
