OIKAWA (3)
Le feu avait pris dans presque tout le campement, et par les fenêtres brisées de la villa, il put apercevoir un groupe essayer de s'enfuir par un nouveau trou dans la petite muraille qui les avait pendant longtemps protégées.
Les pas d'Oikawa ralentirent, et il fut aux premières loges pour les voir se faire tirer dessus par ses propres sous-fifres. Le mot Colonel résonna en lui quelques secondes, avant qu'Iwaizumi vienne lui attraper le bras.
— Oikawa, siffla-t-il, à bout de souffle. Il faut qu'on se dépêche.
— Cette femme, qui vient de tomber. Elle avait une fille, je crois.
Il ne vit pas le visage d'Hajime, mais le petit soupir qui passa ses lèvres fut encore plus parlant. Sa main se resserra autour de son poignet, tandis que les cris se faisaient de plus en plus fort.
— Ils ne comprennent pas ce qui se passe. Ils pensent qu'il a des traîtres. Que c'est une attaque. Ils... tirent sur tout le monde. Et ces infectés... ils se sont enfuis des sous-sols, tu crois ?
Cette fois, Iwaizumi le retourna vers lui en lui attrapant les épaules. À l'intérieur d'Oikawa, ce froid qui s'était installé progressivement alors qu'il courait pour sa vie se figea. Sa bouche se tordit.
— Iwa...
— Non. Arrête. Pas de ça, pas maintenant. Tu peux pas faire ça maintenant.
Leurs yeux se croisèrent : ceux d'Iwaizumi brûlaient de douleur et d'inquiétude.
— Kenma et Hinata ont réussi à partir. Alors c'est pas le moment d'avoir des états d'âme. Tu sais très bien qu'aucun d'eux n'est innocent, alors s'il-te-plaît... s'il-te-plaît. Continue de marcher, d'accord ? Faut qu'on se tire d'ici.
Ses mains lui broyèrent presque les épaules et Oikawa grimaça. Il s'en voulait, pour presque tout : pour n'avoir rien fait pendant tout ce temps, et pour avoir fait quelque chose à présent.
Soudain, le feu reprit de plus belle et quelque chose dans sa vision s'embrasa presque complètement. Des rideaux tombèrent en lambeau, à l'autre bout du couloir. Des voix crièrent des ordres, plus distinctement que les autres, et Oikawa tourna la tête vers le camp en contre bas, vers ses tentes et sa fosse meurtrière.
Atsumu Miya pointait les trous du doigt, en ordonnant à ses hommes.
— On va passer par la sortie de secours, à l'arrière de la villa, acquiesça Tooru.
Lentement, il releva la tête, et Iwaizumi relâcha sa poigne. Il posa son front contre le sien quelques secondes à peine, mais ce fut suffisant.
— Elle était complètement barricadée, non ?
— J'ai dégagé l'extérieur il y a des jours. On aura plus qu'à virer ce qui la coince à l'intérieur. Atsumu m'attend très certainement dehors : soit il se doute que je suis mêlé à tout ça, soit il pense que je vais le rejoindre pour prendre le commandement des opérations. Dans les deux cas, je suis sûr qu'il en profitera pour se débarrasser de moi, et faire croire à un accident plus tard, quand le Président posera la question.
Il prit une grande inspiration, et se recula d'un pas. Son cerveau était reparti, et le froid de son corps faisait à présent marche arrière.
— Quant à Osamu, il a très certainement dû se poster sur le toit. Un seul geste de son frère, et on se retrouve avec une balle dans la tête.
Séparément, les jumeaux Miya n'étaient pas si dangereux. Atsumu était caractériel et impétueux, tandis qu'Osamu était désintéressé et silencieux. Les bêtises de l'un étaient ignorées par l'autre, et le Président Aindreas fermait les yeux car ils étaient plus utiles que n'importe qui d'autre. Ensemble, en revanche, il valait mieux les éviter ; Oikawa observa celui qui donnait les ordres en contre-bas, puis hocha lentement la tête.
— Iwa, souffla-t-il simplement avant se se mettre en route.
Et Hajime le suivit, aussi soulagé qu'effrayé, en proie avec son adrénaline montante.
Éviter les incendies qui avaient pris de manière très aléatoire dans certaines parties de la villa fut plus long et difficile que prévu ; ils durent, à plusieurs reprises, revenir sur leur pas pour prendre un chemin plus long, en priant pour que le couloir qui menait à l'arrière-cuisine du côté ouest ne soit pas inaccessible.
Cette arrière-cuisine, c'était leur dernière chance : Oikawa savait que c'était à présent la seule sortie. Cela faisait des années qu'ils étaient ici, dans la demeure du Président Aindreas, et il avait largement eu le temps de la visiter en long en large et en travers.
En aidant, un beau jour, ceux qui s'occupaient de préparer les déjeuners pour le reste du camp (des gens, qui avaient travaillé de quelque manière que ce soit près des cuisines dans l'Ancien Monde), Tooru était tombé sur cette vieille porte un peu rouillée, protégée par des meubles lourds et des plaques en métal : sur le coup, il n'avait rien fait. Pas un regard, pas une pensée. Il était encore plein d'espoir à cette époque, et s'était simplement dit qu'avoir une porte qui menait directement dans la rue était dangereux.
À présent, c'était devenu sa dernière et seule option.
Au détour d'un couloir, un homme apparut devant eux. Inattendu et soudain, le souffle court et les yeux écarquillés. Oikawa posa sa main sur son arme, avant de le reconnaître : il faisait partie de son escadron personnel.
— Colonel Oikawa, Iwaizumi, expira-t-il en le reconnaissant à son tour, les joues rouges. Faites attentions, certains sont... il y a...
Sa tête partit sur le côté au moment où un coup de feu résonna. Sa tempe éclata violemment, Oikawa fit un pas en arrière avec des yeux écarquillés. Iwaizumi attrapa son bras comme un reflex.
Le corps de l'homme s'étala sur le sol, en face du couloir qui partait sur la droite.
Oikawa se mordit la lèvre et sortit son arme.
— Oikawa, chuchota Hajime en le voyant faire. Qu'est-ce que tu...
Quelqu'un émergea du couloir, presque en courant, un pistolet à la main : il ne les remarqua pas assez tôt, les yeux fixés sur l'homme qui se vidait de son sang sur sol. Sur lequel il venait tout juste de tirer.
Les mains de Tooru se levèrent d'elle même, et il fit feu. Son cœur se gela un petit peu plus, il plissa les yeux, et le nouveau venu tomba à son tour dans un bruit fort.
De son côté, Iwaizumi regarda brièvement par la fenêtre, et déglutit en voyant que les cris s'étaient calmés. Le feu commençait doucement à dévorer la grande villa, étage par étage et aile par aile : il prit la main d'Oikawa dit à voix basse :
— On n'est plus très loin. Peut-être que d'autres sont entrés, faut vraiment qu'on se dépêche.
— Ouais, acquiesça-t-il. Ouais.
Il aurait voulu se téléporter : partir vite et loin, ne croiser personne, ne plus avoir à utiliser une arme et se sentir coupable de ne rien ressentir. Iwaizumi Hajime était avec lui, et Iwaizumi Hajime était sa raison de vivre.
Il ferma les yeux très fort, puis les rouvrit.
Le monde pouvait bien tomber en morceaux, jamais il ne lâcherait cette main.
Le couloir vers l'arrière-cuisine était long, et Oikawa courait aussi vite que possible, Iwaizumi sur les talons. Sans fenêtre et plongée dans l'obscurité, cette allée pleine de portes était, aux heures de repas, complètement rempli de monde. À présent, ils n'entendaient que leurs cœurs battants, leurs souffles courts, et le bruit insupportable de leurs lourdes bottes contre le carrelage.
La porte était là, au bout, la dernière.
On y est presque.
Une seconde passa ce fut sur cette pensée qu'Oikawa perdit connaissance, l'espace d'un court instant. Une porte s'ouvrit brusquement, à la volée et juste devant lui, il ne put ralentir suffisamment tôt, et le bois lui donna l'impression d'exploser sur son front : il tomba au sol, sonné. Un sifflement résonna dans son oreille tandis qu'il gisait sur le carrelage sale.
Derrière lui, Hajime s'arrêta immédiatement, le teint blême. Un poids tomba dans son estomac au moment où il aperçut des cheveux blonds, et où le canon d'une arme pointa son meilleur ami.
— Colonel, comme on se retrouve.
Iwaizumi vit Oikawa cligner plusieurs fois des yeux, et se redresser lentement : Atsumu Miya posa son pied sur son torse et le poussa à nouveau contre le sol. Il l'écrasa de tout son poids, le regardant de haut. Son sourire ravi fit bouillir le sang d'Hajime, qui bougea sa main vers sa ceinture.
— Fais pas de bêtises, Iwaizumi, l'interrompit Astumu. Ça me ferait chier que ça se termine comme ça. J'ai quelques trucs à dire, figurez-vous.
Oikawa sembla revenir à lui, les yeux troubles. Il secoua la tête, se mordit la lèvre, puis avisa le pied qui l'écrasait. Son regard remonta lentement le long de sa jambe, puis son expression se fit pleine de fureur. Il siffla avec colère :
— Toi...
— Eh oui, moi. Vous auriez dû être plus rapide, j'ai mis un moment à comprendre pourquoi tu ne venais pas, tu sais ? On attendait dans les jardins, près de la place, parce que c'est là qu'on est censé se réunir en cas d'urgence. Puis ça a fait tilt. Moi aussi je connais cette sortie, figure-toi, et ça fait un moment que je t'attends. (Son regard se fixa sur le front ensanglanté d'Oikawa. Il sourit:) J'ai pas pu résister, pour la porte.
Il appuya encore davantage avec son pied, et Oikawa grimaça de douleur. Son front et son nez saignaient abondamment, et Atsumu souriait comme un fou. Ses phalanges étaient blanches autour de la crosse de son arme.
— J'ai toujours rêvé de faire ça. J'en crevais d'envie. J'imagine que tu sais que je te déteste, hein ? Toi et ton petit air suffisant, tes soi-disant bons principes qui se sont réveillés du jour au lendemain. Je suis sûr que c'est de ta faute que Shoyo m'en veut à ce point. N'est-ce pas ? Hein ? Je ne sais pas ce que tu lui as dit, mais...
Un air peiné s'étala sur ses traits alors qu'il pointait son crâne du doigt. Tout le côté était plein de sang qui coulait encore, et une ligne tombait le long de sa joue jusqu'à son cou. Son oreille était écrasée. Vu d'aussi près, Oikawa remarqua les vaisseaux éclatés dans l'œil à côté de sa blessure.
— Il m'a défoncé la tête avec une pierre, juste avant de s'enfuir. Je voulais juste le mettre à l'abri. Il m'a traité de cinglé. Triste, hein ?
— J'espère que t'es pas en train de nous sortir le discours du grand vilain, là, cracha Oikawa. Parce qu'autant te le dire tout de suite : je m'en fous complètement.
Atsumu haussa les épaules, et releva son arme. Il visa pile entre les deux yeux. Une sueur coula dans le dos de Tooru. Sa tête tournait.
— J'ai jamais compris ce que le Président pouvait bien te trouver. À part une belle gueule, tu vaux rien du tout. Remarque, peut-être que c'était ça qui l'intéressait.
Soudain, ses yeux se relevèrent, et il offrit un rictus à Iwaizumi. Rouge de colère, ce dernier essaya d'inspirer lentement. Le monde s'était réduit jusqu'à ne plus former que ce simple couloir : eux, une odeur de sang, et le cœur battant dans sa poitrine.
— Jette ton arme par terre, et tu peux partir. Je m'en fiche pas mal de toi, c'est lui que je veux.
Il rajouta avec un sourire :
— Promis.
Hajime sentait sa tête se remplir de fureur : la seule chose qu'il voyait était son pied sale sur le blouson d'Oikawa, et son arme qu'il remuait insolemment devant son nez. La sienne semblait lui brûler la jambe. Cela aurait été si simple de l'attraper. Mais la tête d'Oikawa aurait explosé avant même qu'il n'y pose les doigts, ça il le savait bien.
— Je le tue sous tes yeux, ou alors tu te barres et tout le monde est content.
— Iwa...
Le murmure de Tooru attira son attention bien plus que n'importe quoi d'autre : plus que les battements de son cœur, que le sifflement de ses oreilles, que le dégoût et la peur de ses entrailles. Il croisa son regard, et ce qu'il lut à l'intérieur ne lui plu pas du tout.
— Fais ce qu'il dit. Pars d'ici.
— Oikawa...
— Pars d'ici, Hajime. Dégage.
Sa voix lui prouvait ce que son corps avait compris depuis le début : ils n'avaient aucune chance. Et ces sanglots contenus, à l'intérieur de sa gorge : le regard de Tooru brillait, et Hajime déglutit.
Son visage se froissa douloureusement.
— Non..
— Je veux pas que tu vois ça. Jette ton arme, et pars d'ici.
Hajime hésita. Ses doigts touchaient déjà le métal froid, et son corps était gêlé à présent, incapable de réfléchir.
Il voulait écouter sa voix, l'écouter pour toujours.
— Fais ce qu'il te dit, Iwa. Plus vite ça sera fait, plus vite tout sera fini, n'est-ce pas ?
Fini. Ce mot le fit sursauter, et Hajime trembla.
Il jeta son arme.
— Oika..., commença-t-il.
— Osamu, maintenant.
Le coup de feu fut fulgurant, et Oikawa écarquilla les yeux. À l'envers, la tête renversée, il vit la poitrine d'Hajime, de son meilleur ami, exploser en une gerbe de sang. Son expression se figea, un cri silencieux passa ses lèvres.
Son corps tomba lourdement au sol, et Tooru entendit le ricanement d'Atsumu tandis qu'Osamu Miya baissait son arme, au bout du couloir. Derrière eux. Il venait de lui tirer dans le dos.
Depuis combien de temps se tenait-il là, à attendre qu'Atsumu soit satisfait ? Cette pensée ne traversa même pas l'esprit de Tooru.
— Tu pensais vraiment que j'allais laisser passer une occasion pareille ? T'es pas aussi intelligent que tu le crois, Oikawa.
Et il vit à peine l'arme qui se leva à nouveau devant son nez, à travers ses larmes salées et sa respiration lourde.
Oikawa ferma les yeux.
Le monde en morceau..., pensa-t-il une dernière fois, juste avant qu'un nouveau coup de feu ne retentisse.
Oikawa
FIN
