Prologue

Le salon des ambassadeurs était plongé dans l'obscurité. Personne n'aurait idée de la chercher dans cette partie du palais.

Un instant immobile, le dos appuyé contre la porte, elle finit par tituber. Le souffle court, une main posée sur sa gorge brûlante, elle bascula à genoux, se traînant avec urgence jusqu'à la fenêtre la plus proche.

Elle en ouvrit le bâtant et l'air salvateur de la nuit s'engouffra dans la pièce. Les senteurs boisées des sapins et les effluves des jardins alentours ne lui vinrent pas en aide. Cette brise nocturne n'était d'aucun réconfort. Elle inspira et entendit le sifflement de sa respiration. Ce râle rauque et sec lui déchirait la gorge. Après une longue minute à luter, à tenter d'échapper à son sort, elle s'effondra sur le parquet, immobile, dos au mur. La crise était violente. Allait-elle être en mesure de l'affronter ?

La pierre qui lui servait de cœur se mit à rugir, envoyant ses à-coups contre ses côtes, tiraillant ses veines asséchées, tordant son estomac de faim tandis qu'une bile brûlante et acide envahissait sa bouche.

Non !

Elle sera les mâchoires lorsqu'un battement sourd l'ébranla toute entière, résonnant dans chaque muscle, chaque fibre, chaque cellule de son corps. Elle comprit qu'attendre ne suffirait pas. Pas cette fois. Une seule chose était en mesure de l'apaiser maintenant et tout son corps lui réclamait d'aller la chercher. D'aller le chercher…

NON !

Elle porta ses mains à son visage, à ses yeux. Ses poignets blancs se mirent à luire sous les lueurs argentées de la lune, sa peau fine révélant le tracé bleui de veines. Elles lui parurent incandescentes, palpitantes.

Il ne fallait pas qu'elle se trahisse mais elle était acculée, sans autres solutions. Elle appuya ses lèvres contre sa main et mordit fort sa propre chair. L'odeur de sang envahit aussitôt la pièce. Le nectar gagna difficilement sa bouche, malgré ses efforts. Elle se dépêcha d'aspirer ce qui ne la contenterait pas pour longtemps.

Un bruissement d'air agita les rideaux. Une aura étrange semblait s'être répandue. Les sens en alerte, elle se figea, attentive.

La porte s'était ouverte furtivement et une ombre s'était engouffrée sans un bruit dans le salon. Un humain n'aurait pas remarqué ce changement, il n'aurait pas même senti cette présence nouvelle, ce parfum écrasant, ce halo d'autorité qui envahissait la pièce. Mais elle savait : elle n'était plus seule.

Comment avait-il su ?

Ni l'obscurité, ni le silence, ni même la moindre cachette ne pouvait la dissimuler à présent. Elle arracha son poignet de ses lèvres, l'enserrant de son autre main pour en cacher la morsure. Un regard s'était posé sur elle, tentant d'happer ses iris flamboyantes.

_ Yuki, souffla-t-il dans un murmure.

Elle se releva, aussi vite qu'elle le pu. Son sang venait de gagner son estomac. Il fallait trouver une issue, vite : avant que son instinct ne la trahisse. Le monstre en elle grognait, prêt à bondir pour le saisir à la gorge et goûter cet élixir ô combien défendu.

Elle tourna son dévolu vers la fenêtre ouverte, prête à sauter pour s'enfuir. Ils n'étaient qu'au premier étage, malgré sa faiblesse, elle serait capable de se relever et de marcher pour être hors de sa portée. Il ne pouvait quitter la cérémonie sans que personne ne le remarque, il ne pourrait pas la suivre dans les allées du parc.

Saute ! Allez !

Une soudaine bourrasque de vent mit un terme abrupt à cet espoir. Les hauts battants de bois claquèrent l'un contre l'autre tandis qu'une force semblait les maintenir fermés. Elle hoqueta, prisonnière :

_ Ou-Ouji-sama !

Elle sentit peser sur elle son regard, ses prunelles mordorées, aux reflets sombres et rouge. Lâchant son poignet, elle abattit sa main valide contre un linteau de bois mais la fenêtre demeura close, malgré la force qu'elle y employa.

_ Yuki, reprit-il en avançant doucement à sa rencontre.

Il se tenait entre elle et la porte mais le vaste salon en comportait une seconde, de l'autre côté, près de la haute cheminée. Elle tenta de la rejoindre mais un ordre l'immobilisa, un ordre silencieux mais implacable : celui d'un sang-pur.

Son corps frémit et ses jambes se figèrent tandis que sa honte atteignait son paroxysme. Secouant la tête, elle tâcha de se défaire de cette emprise, se débattant contre cette hiérarchie insidieuse dont il usait pour la tenir tranquille.

_ Non ! protesta-t-elle en vain.

Il arriva près d'elle, ses mains se saisirent de son poignet : sa peau n'avait pas encore cicatrisé, à cause du manque de sang. La pulpe de ses doigts vint effleurer la morsure encore fraîche, essuyant une goutte écarlate. Un soupire réprobateur se fit entendre et elle frémit toute entière.

_ S'en est assez, Yuki. Tu ne peux continuer à agir ainsi.

Elle retint son souffle, oppressée, serrant ses mâchoires. Il était trop près. Il ne lui fallut pas plus d'une seconde pour réagir lorsqu'il approcha la main de la jeune fille de son visage. Elle tenta de se soustraire à sa force :

_ Kaname-sama !

Un regard de sa part suffit à réduire à néant sa tentative, même si elle voulait l'en empêcher. Le sang-pur se pencha sur la peau meurtrie. Sa langue vint effleurer les entailles profondes et elles se refermèrent, cicatrisant presque aussitôt.

Se redressant, il lui murmura :

_ Quand la réception sera terminée, je te retrouverai ici.

_ Ouji-sama, jamais je ne-

Il la fit taire :

_ Inutile de luter, Yuki. Je sais ce que tu veux.

Après avoir embrassé doucement le creux de sa paume, il relâcha sa main et s'éloigna pour quitter la pièce sans un bruit.