Février 2017

Partie 5 - Bonus 2.1

Cela lui fit tout drôle de rentrer au pays après presque neuf mois d'errance. Le mois de février était toujours le même : froid, glacial, neigeux. Mais elle appréciait beaucoup cela. New York sous la neige, c'était quelque chose à voir. Elle n'avait eu aucun mal à se téléporter à l'adresse exacte du Saint des Saints. Le nombre de fois où elle était passé devant... 177A Bleecker Street, dans Manhattan. Une casquette vissée sur la tête, elle traversa la rue en surveillant ses arrières, et alors qu'elle s'apprêtait à frapper à la porte, elle se sentit aspirée en avant, se retrouvant soudain au milieu d'un hall immense, face à un grand escalier. Et en haut de cet escalier, un type immobile qui la regardait avec étonnement.

- Qui êtes-vous ? lui lança-t-il, un livre en main.

- Je suis désolée pour cette intrusion... J'ai voulu frapper, mais avant que mon poing ne touche la porte, je me suis retrouvée ici... Je ne sais pas comment.

- Strange, soupira l'homme, typé asiatique. Je m'appelle Wong, et je suis l'un des deux protecteurs de ces lieux.

- L'un des deux ?

- Le deuxième, c'est moi, fit une voix à la droite de la rousse qui sursauta en tournant la tête.

Naélie écarquilla les yeux, sûre de connaître cet homme. Il avait un visage qu'elle avait déjà vu, c'était certain. Et il portait la cape de la photo de l'article. Elle dut le dévisager un peu trop longtemps parce qu'il émit un rire tout en penchant la tête sur le côté, sourcils froncés dans une expression interrogative. La jeune femme s'excusa en émettant le fond de sa pensée.

- En effet, mademoiselle Ignis. Je suis le Docteur Stephen Strange. J'étais neurochirurgien.

- C'est vous qui m'avez opérée ! À Washington ! Le médecin venu de New York, le meilleur dans son domaine... C'est bien ça ?

- Pitié, ne lui faites pas attraper encore plus la grosse tête, soupira le dénommé Wong en descendant les escaliers.

- Voulez-vous me suivre, mademoiselle Ignis ? Nous avons à discuter, n'est-ce pas ? Vous n'êtes pas venue ici pour rien, je me trompe.

- En effet, monsieur Strange.

- C'est Doctor.

Wong leva les yeux au ciel de manière exagérée, puis s'en alla tandis que Strange et Naélie grimpaient les escaliers jusqu'à une pièce où trônaient des chaises et une petite table ronde. L'homme voulu s'asseoir, mais soudain, la cape s'envola sur le côté, comme pour le tirer. Naélie fut abasourdie. Était-ce lui qui usait de sa magie, ou cette cape était vivante ?

- Bon, ça suffit, maintenant, laisse-moi m'asseoir ! s'énerva le maître des arts mystiques, perdant toute son aura ténébreuse et mystérieuse pour une aura comique.

La cape retomba aussitôt, et Strange s'assit comme si de rien était, ignorant le regard interrogatif de son invitée. Il lui fit signe de prendre place face à lui, proposant une boisson, qu'elle accepta en choisissant un café. Il fit apparaître une tasse fumante, surprenant la jeune femme, et attendant qu'elle ait bu quelques gorgées pour se mettre à la questionner.

- Je suis capable de voir dans l'avenir, si l'envie m'en prend. Je vous ai vue.

- Donc, vous saviez que j'allais venir ?

- Exactement. J'avais également prévenu Wong. Mais lui ne vous avait pas vue, c'est pourquoi il a été surpris lorsque vous êtes apparue dans le hall.

- C'est vous qui m'avez...

- Je peux créer des portails. C'est autre chose que la téléportation, mais c'est beaucoup plus efficace.

- Comment ça ?

- Je n'ai pas besoin de connaître l'endroit où je veux me rendre. Et les objets que je transporte ne tombent pas en poussière.

- Oh... Oui, beaucoup plus efficace. Sinon, mons... Je veux dire Doctor Strange, pourrions-nous entrer dans le vif du sujet, je vous prie ?

- Vous êtes pressée ?

- Plutôt, oui. J'ai besoin d'un endroit où me cacher, où je serais en sécurité. J'ai besoin, en gros, que vous m'offriez votre protection.

- Je suis navré, mademoiselle Ignis, mais ma protection ne vous sera d'aucune utilité. Vous pouvez vous défendre seule, répondit l'homme avec un sourire en coin avant de soudainement quitter les lieux dans un portail doré.

Bouche bée, Naélie secoua la tête, ne croyant pas à l'échange qu'elle venait d'avoir avec ce type. Il n'avait même pas pris la peine d'écouter ce qu'elle avait à dire. Même s'il voyait dans le temps, il aurait au moins pu avoir la décence de la laisser parler, argumenter. Dépitée, elle finit par se lever et redescendit les marches, croisant Wong qui portait un oreiller et des couvertures.

- Strange vous a déjà montré votre chambre ? demanda-t-il.

- Ma chambre ?

- Bah oui, vous n'allez pas dormir par terre au milieu du hall. Alors j'en conclu qu'il ne l'a pas fait ?

- Mais... Il m'a dit ne pas pouvoir m'offrir sa protection...

- Quel emmerdeur celui-là. Mademoiselle Ignis, il n'a parlé que de la protection, pas de l'hospitalité. Suivez-moi, je vais vous installer.

Alors là, elle était perdue. Qu'est-ce qui était en train de se passer, au juste ? Elle se ressaisit lorsque la voix de Wong l'appela, en haut des escaliers qu'elle s'empressa de remonter en vitesse, un léger sourire collé à ses lèvres.

La chambre était typique des vieilles demeures comme celle-ci. Un lit à baldaquins, des vieux tapis au sol, une tapisserie remplie de fleurs, une grande fenêtre à croisillons, de vieilles commodes, et une hauteur sous plafond d'au moins trois mètres. Wong déposa les draps sur le matelas nu, lui montrant la porte qui se trouvait juste à côté de la tête de lit en lui expliquant qu'elle avait une salle de bain à sa seule disposition. Puis il se tourna vers le mur face au lit, attrapant une télécommande sur la table de nuit et poussant sur l'un des boutons. Aussitôt, le mur s'ouvrit en deux volets coulissants, et un petit écran de télévision sortit, sous les regards neutre de l'homme et étonné de la jeune femme.

- Vous avez ce genre de technologie ici ?

- Nous ne sommes pas des hommes de cro magnon, mademoiselle Ignis. Et devinez quoi ? Nous avons même une connexion internet des plus rapides.

- Super. C'est vraiment super...

- Je vous laisse vous installer. Nous dînerons à midi, fit-il en regardant sa montre. Et je n'aime pas les gens en retard, alors je vous en prie, n'imitez pas Strange.

- Il est souvent en retard ?

- Il n'est jamais à l'heure, répondit le plus grand.

Dans un profond soupire, l'homme sortit de la chambre, et la rousse entreprit de faire son lit, pestant contre les montants de celui-ci contre lesquels elle se cogna en essayant d'attraper le coin du matelas pour le recouvrir du drap-housse. Une fois fini, elle s'étendit dessus, en étoile, et fixa le plafond, perdue dans ses pensées. Elle ne savait pas ce qu'elle allait faire ici, ni même si elle allait pouvoir rester longtemps, mais une chose était sûre : elle en adorait le cadre. Les maisons un peu vieillottes, les manoirs, châteaux, et tout autres bâtiments anciens, c'était ce qu'elle préférait. Petite, elle rêvait même de vivre dans un vieux manoir comme il en existait beaucoup en Europe. Elle se leva et alla voir sa salle de bain. Une douche-baignoire, un évier, des sanitaires, et un meuble. Le strict minimum, juste ce qu'il fallait. Revenant dans sa chambre, elle vérifia l'heure sur le réveil à cloche, et constata qu'il lui restait quelques minutes avant de devoir descendre manger. À cause de ses bracelets, elle ne pouvait porter de montre, ce dont elle avait horreur. Prenant l'habitude de consulter son téléphone, c'est avec peine que Naélie avait dû y renoncer aussi, l'objet n'ayant pas résisté au voyage malgré qu'il se trouvait dans sa poche, alors que d'habitude, il n'y avait pas de problème. Un tout nouveau portable offert par l'une de ses meilleures amies le matin-même.

La salle à manger était très grande, mais ils n'étaient que trois autour de la table, Strange en tête de celle-ci, comme un chef de famille, Wong sur l'un des côtés, mais éloigné de deux chaises. C'était assez étrange comme manière de se positionner pour deux personnes vivant ensemble h-24, 7j/7. Hésitante, la jeune femme ne savait pas vraiment où elle pouvait s'asseoir, se disant qu'il y avait peut-être un code à respecter, on ne sait jamais. Mais l'homme à la cape lui dit qu'elle avait l'embarras du choix quant à sa place. Elle choisit de prendre la chaise face à Wong, histoire de ne pas paraître impolie en s'éloignant plus encore, mais pas trop insistante en collant Strange.

- J'ai été chercher les meilleurs plats du pays, pour vous souhaiter la bienvenue, indiqua ce dernier, montrant les assiettes remplies.

- Vous avez de la chance. Quand je lui ai dit que j'allais l'assister dans la protection de cet endroit, nous avons mangé une pizza commandée, chuchota l'asiatique, comme s'il voulait se cacher de Strange, mais il n'avait pas été très discret et l'ancien neurochirurgien lâcha un faible rire.

- Je dois me sentir honorée, alors ? plaisanta Naélie en tournant la tête vers l'autre homme.

- On ne peut plus honorée, en effet. Vous avez la chance d'être hébergée par le meilleur des maîtres des arts mystiques.

- Et revoilà la grosse tête, se lamenta Wong.

Le repas était délicieux. Et lorsque la jeune femme leur demanda comment ils avaient fait pour réunir autant de spécialités différentes, Strange se contenta d'ouvrir un portail à sa droit, et d'y passer la main. Il en ressortit avec une brioche encore fumante dans laquelle il croqua à pleines dents.

- Vous volez ?

- Disons que j'emprunte.

- Comment peut-on emprunter de la nourriture ?

- La décence m'empêche de vous expliquer comment on la rend, surtout.

Comprenant, Naélie fit une grimace de dégoût, plissant le nez et secouant la tête comme pour en enlever l'image répugnante qui lui venait à l'esprit. Charmant, vraiment charmant pour un gars qui paraissait pourtant si... Classe. Elle n'aurait jamais cru qu'une chose pareille sortirait de sa bouche. Et alors qu'elle se battait contre son imagination beaucoup trop débordante, elle vit Strange ré ouvrir un portail, y plongeant une main avec un billet, puis la ramenant à lui, vide.

- Je laisse toujours de quoi payer, mademoiselle Ignis. Je ne suis pas un voleur. Et je laisse même un pourboire, figurez-vous.

- Super, en attendant, maintenant, je n'ai pas les meilleures images en tête, monsieur Strange.

- Doctor.

- Oui, Monsieur Doctor Strange.

- Ah non, ne commencez pas vous aussi.

- Comment ?

- Longue histoire, coupa Wong en se levant, transférant la vaisselle sale dans la cuisine, puis s'y rendant lui-même, à pied.

Naélie se tourna vers Strange, lui demandant s'ils faisaient tout grâce à leurs portails. Mais il lui expliqua que c'était uniquement en cas de fainéantise extrême, comme celle dont était actuellement atteint son ami, visiblement. En règle générale, les portails et toute la magie dont ils usaient ne servait que pour les urgences ou simplement pour rallier un endroit éloigné.

- Quelques fois, je les utilise également lorsque je lis. Comme ça, je reste tranquillement assis, et je range mes livres à leurs places.

- Vous avez une bibliothèque ?

- Oui. Et elle est plutôt bien fournie. La plupart des ouvrages parlent des arts mystiques, mais pas tous.

- Me permettriez-vous d'y jeter un coup d'œil ?

- Vous aimez lire ?

- J'adore ça. Dés que j'ai du temps, je lis.

Strange se leva, et l'invita à le suivre. Ils se rendirent à l'étage, passant la cage d'escaliers pour se rendre dans la pièce adjacente à celle où ils avaient discuté, le matin-même. Et en effet, les étagères étaient nombreuses. La jeune femme arpenta les différents rayons, tombant sur un livre à la couverture émeraude. Elle s'en empara, et l'ouvrit à une page au hasard. Il s'agissait des pouvoirs divers que maîtrisaient les maîtres des arts mystiques.

- Vous êtes capables de faire des fils de magie ?

- Affirmatif. Généralement, nous nous en servons comme liens.

- J'aimerais vraiment pouvoir utiliser ce genre de chose... murmura Naélie en parcourant les pages, lisant en diagonale.

Strange posa doucement ses mains sur celle de la jeune femme, refermant l'ouvrage pour le ranger à sa place. Le silence dont il faisait preuve dissuada Naélie de protester, ou même de demander une quelconque explication. Il quitta la pièce, lui faisant signe de le suivre, jusqu'à retrouver Wong dans la salle à manger, assis en train de tapoter des doigts sur le bois. Les deux autres reprirent place à l'endroit où ils étaient assis pour le dîner, l'homme aux cheveux noirs parsemés de gris posant son menton sur ses mains jointes.

- Cela vous dirait d'apprendre à utiliser vos pouvoirs à notre manière ? lança-t-il soudain, faisant sursauter Wong qui faillit en tomber de sa chaise, et sourire Naélie de toutes ses dents tandis qu'elle hochait la tête comme une petite fille à qui on venait de proposer une glace.