Note : surprise sans trop être ! Ce n'est pas la suite, mais la ré-écriture du premier chapitre. Je reprends l'histoire en mains, Alisha met la pression. Je vous conseille de relire ce chapitre, car j'ai apporté quelques modifications. Et puis, ça fait longtemps, c'est l'occasion pour une nouvelle lecture hé hé.
Disclaimer : Fairy tail ne m'appartient pas.
THE FALL, partie I — une promesse
« Tu as vu ça ?
— Vu quoi ? »
Elle observe les cieux. Ses sourcils se froncent, juste un peu, afin de discerner ce qui a tant capturé l'attention du policier. Contrairement à lui, elle ne voit rien à part un voile noir, scintillant avec beauté par cette chaude nuit d'été. Il y a ce bruit, celui que les criquets font, mais aussi celui d'un orage lointain. La température de ces derniers jours a été si accablante que ses nuits en ont été troublées.
« Là ! »
Cette fois-ci, Erza perçoit très nettement la trajectoire d'une étoile filante. Elle sourit, subjuguée par ce spectacle brillant de mille feux. Ce même sourire qui finit par disparaitre bien vite, s'éteignant comme le halo lumineux du météroïde ; la main de son ami effleure la sienne, dans une maigre tentative de contact. Son corps parle pour elle. La voilà qui se décale, gênée, perplexe.
Ce soir, elle se trouve en compagnie d'un garçon qu'elle connait depuis ses huit ans. Une belle époque, innocente, si loin de toutes les disputes qu'ils ont connu, ensemble. Là, ils sont en haut d'une colline, éloignés de la ville de Rosemary. Elle brille en contrebas et ça aussi, c'est magnifique. Prendre du recul permet de se rappeler de la chance qu'elle a eu, de grandir ici. Mais ce n'est pas la raison pour laquelle ils se sont installés ici, loin de tout. Une proposition simple ; se rappeler d'une bon vieux temps, se déconnecter le temps d'un instant pour se détendre et apaiser leurs soucis. Loin d'être une mauvaise idée, elle a donc accepté. Son travail à l'hôpital n'est pas de tout repos, pas en ce moment en tout cas. Le nombre d'accidents a drastiquement augmenté, allant d'une collision à une brutale agression. Erza aime son métier mais elle a besoin de souffler pour ne pas craquer.
« Ça fait un moment que je n'ai pas profité d'une telle vue. »
Simon a toujours été un garçon agréable et sympathique. Drôle, aussi, elle ne peut pas lui retirer ça. Et puis, il est aussi charmant et aimable, n'hésitant pas à prêter main forte. Ça vient peut-être de son travail actuel. Simon, c'est le shérif du coin. Il fait respecter la loi, tout en s'armant de courage pour combattre le crime. De quoi rendre admiratif les plus jeunes. Il a toujours été fier de ça, d'avoir réussi. Et c'est normal. Elle aussi a été fière de lui lorsqu'il a pris la succession du vieux Combolto. Mais Simon, c'est aussi son ex-fiancé, celui pour lequel elle a pensé vouer un amour inconditionnel, celui pour lequel elle a été prête à tout donner il y a un an de ça. La rupture n'a pas été simple, elle a même été très douloureuse. Erza, malgré tout, a réussi à tourner la page, parce qu'elle n'a pas désiré s'enfoncer dans le désespoir de cette relation. Être rongée par les regrets, par les mots crachés avec hargne, par cette sensation d'avoir été dupée. Simon, dans tout ça et contrairement à elle, c'est aussi l'homme qui n'est pas passé à autre chose. Il tente de la reconquérir, discrètement, à sa manière qui peut s'avérer douce et attentionnée. Bien évidemment, cela dépend de son état d'esprit ; Simon, c'est aussi une personne rongée par la colère. Il sait être brutal, mauvais. Sa gentillesse peut se dissiper face à la moindre contrariété, rongée par la frustration d'être incapable de contrôler la situation. Ces détails-là, ils n'ont en rien empêché leur romance de durer neuf longues années, depuis le lycée.
« Moi aussi. »
Erza l'entend rire puis soupirer. Ses doigts triturent l'herbe quand elle pose ses yeux sur lui. Son regard rencontre le sien, profond et sombre.
« Je ne parlais pas de ça, murmure-t-il.
— Simon…
— J'aime croire qu'il me reste une chance. Non. Je sais que c'est le cas. Tu as simplement besoin de temps et c'est normal. On peut tout arranger, on l'a toujours fait.
— Tu ne gagnes rien à t'obstiner comme ça. »
Il secoue la tête et gratte son front. Un maigre sourire tiraille le coin de sa bouche.
« Sauf que je t'aime Erza. Je ne peux pas arrêter. »
Ses dents mordent durement sa lèvre inférieure ; elle se retient de prononcer des paroles regrettable. C'est déjà arrivé suffisamment de fois, ce n'est pas la peine de retourner à nouveau sur ce terrain digne de sables mouvants. À la place, la rouquine préfère retourner à la contemplation de la voie lactée. C'est plus agréable que d'ouvrir les cicatrices encore fraîches de son cœur. Les minutes passent, plongées dans un silence entre eux-mêmes. La nature continue sa symphonie, loin d'être perturbée par la tension qui règne. Et puis, soudainement, un éclat dans le ciel fait s'entrouvrir sa bouche.
C'est odieusement lumineux. Plus que toutes les étoiles réunies. Erza l'observe avec le souffle coupé, elle qui n'a jamais vu un tel événement. C'est rouge et orange. Ça laisse une traînée de feu dans les cieux qui se déchaînent brutalement ; éclairs, orages, et la pluie qui s'abat tout aussi vite. Son estomac se tord et les poils de ses bras s'hérissent. Elle se lève avec Simon et ils s'abritent sous le saul pleureur. Après avoir déchiré la nuit de sa torpeur, le projectile s'écrase dans les champs, près de la ville. L'intempérie fait un raffut inconcevable alors que la terre tremble sous l'impact. Les feuilles des arbres frémissent et la terre pourtant humide se fissure dans un craquement sonore.
« Oh mon dieu. »
Son souffle est étouffé. Dans un réflexe, elle s'accroche au bras de Simon qui est tout autant perdu qu'elle. Il regarde avec effroi l'épaisse fumée remonter vers le ciel. Les tremblements finissent par s'arrêter. Ils sont figés, haletants, ne comprenant pas encore les dernières minutes qui se sont écoulées.
« C'était… une météorite ?
— Il faut qu'on aille voir ça de plus près, déclare-t-elle en le regardant.
— Tu plaisantes ?
— J'ai l'air de plaisanter ?
— J'aimerais que ce soit le cas, oui ! »
Cette fâcheuse manie qu'il a de ne pas tenter le Diable, par peur d'outrepasser ses droits, est bien l'une des choses qui lui tape sur le système. Ça lui donne envie de hurler et de le secouer. Oui, il est une personne réfléchie pour quelque cas, ça ne fait pas de doutes, sauf quand bien sûr il vient la harceler lorsqu'il a trop bu. Mais, par contre, dès qu'il faut sortir de son confort, il n'y a plus personne. Comme maintenant.
« On se voit plus tard, soupire-t-elle. De toute façon, tu vas passer à mon travail.
— Je fais ça pour prendre de tes nouvelles ! Sinon tu ne daignes pas m'appeler ou m'envoyer un message.
— Il faut bien que tu intègres que tout est fini entre nous.
— Tu devrais me laisser me rattraper et ne pas me jeter comme une vieille chaussette. »
Elle roule des yeux et quitte l'abri sans demander son reste. Ses pas sont rapides tandis qu'elle se dirige vers sa voiture. La pluie, si furieuse, plaque ses cheveux contre son crâne et imbibe rapidement ses vêtements. Elle la voit s'écraser avec colère sur la carrosserie des deux automobiles et la lumière naturelle a fini par totalement se dissiper, remplacée par de lourds nuages. Erza sort ses clés, déverrouille son véhicule, ouvre la portière et s'installe. Quand elle s'apprête à la refermer, le policier l'en empêche.
« On a vraiment besoin de parler. Pourquoi tu refuses de le comprendre ?
— Je ne compte pas voir de psy ou je ne sais quoi avec toi.
— Qu'est-ce que tu as à perdre ?, lui demande-t-il en gémissant presque.
— Du temps. »
Sa langue claque son palais et il regarde ses pieds, en train de patauger dans une flaque. Elle voit son sourire crispé, signe de son ennui face ce refus catégorique. Elle qui a véritablement espéré une soirée décente, après leur rupture, elle ne peut que constater que c'est un énième échec phénoménal. Tiens, ça aussi, c'est familier. Ce goût de déception qui imprègne sa bouche aussi.
« Tu devrais rentrer avant de tomber malade. »
Une fois la clé insérée dans le contact, la jeune femme fait vrombir le moteur et allume les phares. Les essuie-glaces s'affolent. Simon a fini par s'écarter tout en fermant la portière d'un geste assez sec. Ses mains se sont fourrées dans ses poches. Il bouillonne. Les gouttes d'eau en train de glisser sur sa vitre déforme sa silhouette imposante. Son signe de tête lui fait comprendre qu'il attend son départ. Il ne renonce pas même s'il sait que ça finira par lui coûter cher.
Dans son rétroviseur, elle voit le reflet d'un homme se consumer face à une rage silencieuse.
Les gravillons protestent sous les pneus de son 4x4. Erza a quitté la route d'une manière assez brusque à cause de son empressement. C'est mêlé à la peur d'arriver trop tard, de ne pas être la première sur les lieux. Bizarrement, cela la rend nerveuse alors qu'il serait nécessaire que quelqu'un soit déjà là, au cas où ; il pourrait y avoir des blessés suite à cette explosion. Elle jette un coup d'œil sur l'horloge numérique. Une heure du matin. Avoir une nuit de sommeil décente, ce n'est pas encore pour aujourd'hui.
Elle sort de la voiture, prenant par la même occasion la lampe torche dans sa boîte à gants. Sac en bandoulière sur son épaule, elle appuie son pouce appuie sur le bouton et la douce lumière éclaire jusqu'à une portée raisonnable, malgré la pluie. Elle peste, n'ayant absolument pas prévu d'avoir un vêtement pour se protéger. Tant pis, elle fera sans. Erza repousse sa frange en arrière, chassant les gouttes qui perlent sur son visage. Elle s'aventure dans les champs de blés, s'orientant grâce à la fumée. Elle peste silencieusement quand une feuille lui coupe la peau ou lui caresse les mollets ; porter une robe blanche, qui lui arrive aux genoux, pour une promenade improvisée dans un espace agricole en pleine intempérie, ce n'est pas l'idée du siècle, elle le conçoit. Ses pieds écrasent encore quelques plans avant d'atteindre le rebord d'une parcelle dévastée.
« Oh, merde… »
L'impact a été si intense qu'il a détruit toutes les productions dans un périmètre circulaire d'au moins un kilomètre. L'explosion a tout carbonisé. La terre en rougit encore. Le cratère est imposant, terrifiant même. Mais, contre tout attente, il n'y a pas une trace de la météorite. Rien, à part une personne au milieu de toute cette désolation. Elle pense rêver parce que, sérieusement, comment ça peut être possible ? La chaleur lui a tapé sur la tête ?
Perplexe, Erza s'avance. La boue a recouvert ses jambes et macule son vêtement, plus encore quand elle glisse de la pente raide. L'inconnu ne bouge pas, tête baissée, alors que des arcs électriques entourent son corps, agressant la terre. Ses yeux sont écarquillés à mesure qu'elle s'approche, ne sachant pas si elle est en train de risquer sa vie à cet instant. Sa main tremble un peu, faisant vriller la lumière qui lui permet de découvrir qui se tient face à elle ; un homme, avec des cheveux bleus en pagaille. Son armure d'acier, digne d'une série médiévale à haut budget, luit. Est-ce qu'elle est sur un tournage et elle ne le sait pas ? Son regard glisse sur le plastron éventré, où une épaisse lame est incrustée. Les éclairs ont cessé et elle décide de tenter sa chance pour faire un pas de plus et être à sa hauteur. Elle pose la lampe torche par terre et se met à genoux, imitant sa position.
La pluie commence à refroidir sa peau, elle le sent. Un frisson remonte le long de sa colonne vertébrale. Doucement, elle glisse ses paumes sur les joues du jeune homme qui ne bouge toujours pas. Il est inconscient et a un visage blême. Elle retient son souffle en remarquant la marque incrustée dans sa peau, remontant au dessus de son sourcil. La chaire a été fraichement brûlée. Sa respiration est laborieuse, son pouls est faible sous la pulpe de ses doigts. Quand Erza descend ses yeux vers son torse, elle étudie avec un visage sérieux la blessure dont un liquide carmin coule abondamment. Des lacérations profondes barrent sa poitrine, la traversant à la verticale. Une attaque violente, peut-être d'un animal, mais ça n'explique pas pourquoi cette dague est ainsi plantée.
Contacter l'hôpital est primordial. C'est impossible pour elle de le soigner ici et vu la vitesse à laquelle il perd son sang, il ne risque pas de survivre plus longtemps. Elle inspire brièvement par la bouche et s'incline légèrement pour ouvrir son sac, pour prendre son téléphone et appeler les Urgences ; elle sera incapable de le transporter jusqu'à sa voiture, pas alors qu'il porte ces couches d'acier. Ses doigts tremblent un peu, à cause d'une pression qui lui échappe. Ça fait bien longtemps que le stress a arrêté de la gêner dans ses actions.
Une main glacée attrape brusquement la sienne, manquant de lui arracher un cri de surprise. L'inconnu a relevé le menton et ses yeux verts se sont plantés dans les siens. La tonalité de la ligne est bien lointaine. La rouquine bat des cils, les gouttes épousent la forme de son visage. Sa poigne est ferme.
« Où suis-je ? »
Sa voix est rauque et plus chaude que son corps. L'accent qui ponctue sa phrase lui est inconnu. Erza penche la tête et s'approche un peu, pour mieux l'entendre ; la pluie semble redoubler d'intensité.
« Où suis-je ?, répète-t-il. Dans quelle contrée ? »
Respirer a l'air d'être un vrai calvaire. Elle appuie une main sur son cou mais il la repousse fermement, perdu. Maintenant agité, il essaie de se relever mais échoue très vite. Sa chute aurait définitivement enfoncé la lame dans sa poitrine si elle ne l'avait pas retenu, en le prenant entre ses bras pour amortir.
« Calmez-vous !, peste-t-elle en le faisant s'asseoir sur les fesses.
— Je ne peux pas rester ici, je dois-
— Vous faire soigner, oui. Arrêtez maintenant !
— Où est-ce que je suis ?
— Rosemary. »
Il ne comprend rien. Comme étourdi, il baisse la tête pour inspecter les dégâts qu'il a subi, lorgnant sur sa poitrine en piteuse état. Ses doigts effleurent à peine ses blessures, comme s'il cherchait désespérément une explication. Elle qui a espéré des réponses quand ce fan de cosplay médiéval se serait réveillé, et bien, c'est complètement foutu.
« … Rosemary ? »
Erza arrête de l'observer pour répondre à son téléphone. Elle le surveille du coin de l'œil, pas sereine qu'il soit ainsi désemparé. Il gigote, cherche quelque chose alors qu'elle explique sa localisation et la situation dans laquelle elle se trouve. Quand il lâche un bref soupir, elle lui porte toute son attention. De nouveau à genoux, avec une main dans la boue, il étudie la dague.
« Qu'est-ce que vous faîtes ? »
Le jeune homme l'ignore alors que ses doigts se referment autour du poignet de l'arme blanche. Son sang ne fait qu'un tour en comprenant ce qu'il s'apprête à faire mais c'est trop tard ; d'un mouvement rapide, il tire sur le manche et ôte la lame. Un filet de sang suit le rythme, s'écrasant sur le visage de la chirurgienne qui devient raide.
« Mais vous êtes malade ! »
Elle jette son téléphone par terre pour plaquer ses paumes tout contre la nouvelle plaie du blessé. La chaleur du sang filtre entre ses doigts pourtant serrés, créant un élan de panique en elle. À la place de s'inquiéter pour son état de santé absolument catastrophique, il l'observe intensément, semblant presque troublé.
« Vous voulez mourir ou quoi ?!, s'écrie-t-elle.
— Tu peux retirer tes mains, lâche-t-il soudainement.
— Si je le fais, vous allez-
— Tu n'as pas à avoir peur, la coupe-t-il en tenant de la repousser. Je vais guérir. »
Mais qu'est-ce qu'il est en train de lui raconter ? Est-ce qu'il a perdu la tête ou quoi ? Elle préfère ignorer le tutoiement qui est apparu aussi étrangement que lui, ou même cette façon de l'étudier comme si elle s'avère être un trésor caché depuis des siècles.
« Arrêtez d'être idiot pendant deux secondes ! Je sens parfaitement votre sang et il n'arrête pas de couler ! »
Il secoue la tête, refusant de croire ses propos. À croire que c'est elle qui déblatère des possibilités saugrenues. Pourtant, après de longues secondes durant lesquels il s'est contenté de la fixer, il finit enfin par comprendre que quelque chose cloche.
« Pourquoi.. je ne guéris pas ?, chuchote le chevalier.
— Parce que c'est impossible !
— Non, je… oh, bon sang… »
Ses paupières commencent à se fermer et Erza se redresse un peu.
« Ne vous évanouissez surtout p- »
Et merde.
L'hôpital de Rosemary a toujours été comme son refuge, sans doute parce qu'elle y passe une majeure partie de son temps. Son métier n'a jamais été un simple travail à ses yeux. C'est tout comme une raison de vivre. C'est sa passion, même si certains jours peuvent se transformer très vite en cauchemar ; des horribles accidents, une perte au bloc, des violences dans les couloirs, des familles dévastés en train de hurler leur désespoir. Ce n'est pas simple, oui. Il reste tout de même les beaux côtés, les instants magiques ; voir une personne sortir du coma, une autre reconstruire sa vie ou se battre pour ça, la survie d'un nourrisson. Erza a toujours décidé de garder en tête qu'il y aura toujours une part de lumière, même dans les ténèbres. Ça peut parfois s'associer à de la naïveté, selon Simon, lui qui préfère rester dans un profond pessimisme que son poste n'arrête pas d'agrandir. Mais quelle importance ? Elle aime ce qu'elle fait et sa manière d'interpréter la vie, comme tous les événements par lesquels elle est passée.
Mais ce matin, c'est autre chose. Pas de joie, pas de surprise, pas de colère mais juste une profonde perplexité.
« Alors, comment se porte le dingue de la chambrer 204 ?
— Grey, il n'est pas fou. »
La rouquine ferme son casier puis s'y appuie, dos contre lui. Ses bras sont croisés alors qu'elle fixe l'horloge.
« Ah oui… pardon. C'est vrai que se pavaner avec une amure au beau milieu de la nuit, avec un couteau dans la poitrine, le tout dans un champ et sous la pluie, tout le monde le fait. » se moque-t-il en jetant un papier dans la poubelle.
Son collègue marque un point. Ce n'est pas du tout un comportement habituel. Pourtant son instinct lui assure que ce garçon n'est pas un cinglé échappé de l'asile. Ça ne colle pas, parce qu'elle a très bien vu cette météorite — qui au final, n'en est pas une — s'écraser pile à l'endroit où elle l'a trouvé. Cette histoire n'a pas de sens, parce que c'est totalement hors du commun.
« Il ne s'est pas encore réveillé, finit-elle par répondre. Je pense qu'on peut attendre un moment avant.
— En même temps… vu ce qu'on lui a administré… difficile de penser qu'il va gambader dans les prochaines heures. »
Erza hoche la tête, lentement, perdue dans ses pensées. Qu'est-ce qu'elle doit faire ? Ou dire ? C'est elle qui a passé l'appel, qui a aidé les secours, qui a fini frustrer parce qu'elle n'a pas pu l'opérer. Il n'y pas de doute concernant Simon ; il va boucler cet inconnu, vu les dégâts qu'il a causé. Prendre sa défense va lui attirer les foudres du shérif, mais elle ne peut pas le laisser dans une telle situation.
« Je n'en reviens pas ce type a essayé d'égorger Lisanna… »
Se grattant la nuque, elle va s'installe sur le vieux canapé du vestiaire en soupirant. La scène est encore très nette dans sa tête ; le jeune homme a été pris en charge par la plus jeune des Strass et Jubia. Grey, étant occupé sur une opération tout aussi urgente, n'a pas pu être là pour assister sa fiancée. Pas une grosse affaire en soit ; la rouquine ne doute pas des capacités de ses collègues à soigner cet homme qui débarqué de nul part. Pendant ce temps, elle est parti remplir des documents à l'accueil, malgré son mal de crâne et sa difficulté à se réchauffer après être restée aussi longtemps sous la pluie. Lucy n'a pas arrêté de lui parler de sa dernière dispute, pour lui changer un peu les idées, mais a fini par être interrompue par des cris apeurés. Sous leurs yeux ébahis, le chevalier a pris pour otage Lisanna pour déambuler dans les couloirs. La pointe du scalpel prête à inciser la carotide de la jeune femme n'a pas laissé place à la négociation ; tout ce qu'il a souhaité a été de s'en aller en sa compagnie. Chose qui n'est pas arrivée, puisqu'il s'est effondré après cinq minutes de confrontation. Le manque de sang et la désorientation ont beaucoup aidé.
« Tu es sûre que tu ne le connais pas ?
— Évidemment.
— C'est bizarre. Pourquoi il te demandait de le suivre avec autant d'insistance, alors ?
— Je n'en sais rien, marmonne-t-elle.
— C'est vraiment pas un ex bizarre ? »
Le regard dont elle le gratifie suffit pour qu'il se tende tout en devenant pâle. Pour être pardonné de cette remarque, il fait couler un café. L'odeur chatouille ses narines et lui rappelle qu'au final, elle est restée debout toute la nuit. Elle a d'abord attendu que l'opération se termine puis, tel un aimant, elle est parti au chevet de cet homme mystérieux. Il l'intrigue. Erza n'aime pas rester sur un énigme. Il en est une qui la déstabilise d'une façon nouvelle.
« Tu devrais rentrer.
— Pourquoi ?
— Histoire de te reposer. T'en as besoin. »
Grey lui tend une tasse de café fumante. Elle soupire de contentement, parce que ça fait un bien fou d'avoir quelque chose de chaud et réconfortant entre les mains.
« Bois ça et rentre ensuite.
— Tu as sans doute raison. Mais-
— Mais tu veux attendre qu'il ouvre les yeux. Je sais. Mais hé, Erza, il ne le fera pas avant un bon moment alors pars l'esprit tranquille. Tu dois dormir.
— Au moindre signe-
— Je t'appelle oui. »
Elle a un sourire amusé collé au visage.
« Tu commences à avoir la fâcheuse habitude de me couper…
— Désolé mais tu ne me laisses pas le choix, sourit-il. Tu es capable de chercher le moindre prétexte pour t'éterniser ici. »
Il n'a pas tord. Si personne n'est là pour l'en empêcher, elle serait restée à l'hôpital, même pour ne rien faire. À croire qu'elle a peur de rester seule chez elle. Le chirurgien passe à moitié la porte.
« On se voit plus tard, continue-t-il. Oh ! Et que je ne te croise pas dans les couloirs. »
C'est en rigolant qu'elle le regarde partir. Puis, quand elle se retrouve à nouveau avec elle-même, Erza glisse sa main dans son sac pour s'emparer de son téléphone ; il n'a pas apprécié la pluie et la boue mais il fonctionne encore. Son fond d'écran neutre est habillé par une notification. Un message de Simon, qui l'avertit de sa venue dans l'enceinte de l'hôpital. L'occasion de l'éviter est bien trop belle pour ne pas la saisir.
La seule trace de son passage est la tasse de café dans l'évier.
Le moteur ronronne sous le capot alors qu'elle patiente au feu rouge. La météo est capricieuse ; l'intempérie d'hier est de l'histoire ancienne, remplacée par un soleil absolument magnifique et éblouissant. Ses doigts s'empêtrent dans sa crinière flamboyante alors qu'elle ne cesse pas de réfléchir. Si elle tourne sur sa gauche, elle part chez elle pour faire comme si de rien n'était. Elle prendra une douche, mettra des vêtements propres puis ira dormir. Mais si elle va tout droit, elle part en direction de l'accident d'hier. Peut-être qu'il y a là-bas un indice sur cet homme, quelque chose capable de l'aider à assembler toutes les pièces du puzzle. Toutes ces questions en train de lui bourrer le crâne sont en train de la rendre folle. Elle a besoin d'y voir plus claire. Quand le feu vire au vert, sa décision est prise.
Il lui faut moins de quinze minutes pour arriver sur la propriété dévastée du fermier. Comme prévu, son ancien compagnon a déjà bouclé le périmètre avec des banderoles jaunes. Elles font le tour de l'immense cratère qu'elle découvre désormais de jour. Erza a à nouveau le ventre noué, inexplicablement. Ses pas sont prudents. La chaleur est terrible et elle se protège du soleil en levant une main devant son front. La terre est déjà sèche, faisant apparaître la forme des éclairs sur sa surface poudreuse.
« Bon… »
Elle décide de s'avancer jusqu'à l'endroit où le chevalier a été prostré. Un gémissement de protestation lui échappe quand une brise tiède fait s'envoler les cendres, attaquant ses yeux. Elle tousse, frotte ses paupières, puis inspecte avec minutie le centre du cratère. Ses doigts grattent la terre qui s'incruste sous ses ongles. Quand son désespoir est à son comble, elle se relève et marche sur une ligne sinueuse, l'esprit ailleurs ; elle aurait dû rentrer pour se doucher et dormir. Puis, finalement, elle s'arrête, sourcils haussés. Là, juste sous ses yeux, un objet brillant est incrusté dans la glèbe. Elle a envie de rire, tant cette situation commence à la rendre à fleur de peau.
Et maintenant, dans le creux de sa paume complètement sale, un bijou brille sous l'éclat du soleil. Ses sourcils se froncent quand elle inspecte de plus près l'anneau. La terre s'est faufilée dans les gravures marquant l'objet, mais ça n'empêche pas Erza de constater qu'elle ne reconnait pas ces inscriptions. Une langue ancienne, peut-être ? Le sommeil dont elle rêve vient à nouveau d'être repoussé.
De nouvelles recherches s'imposent.
« Te voilà. »
Un grondement manque de remonter de sa gorge.
« Bonjour à toi aussi, Simon. »
Déverrouillant la porte d'entrée de sa petite maison du quartier résidentiel, la chirurgienne a souhaité — non, espéré — avoir la paix qu'elle mérite. Sur ça aussi, elle peut faire une croix et c'est bien dommage. Sa patience semble atteindre sa limite à cause de la nuit qu'elle a passé à être réveillée. Elle jette donc négligemment son porte-clés dans le saladier prévu à cet effet, tout en retirant ses chaussures qu'elle envoie valser dans un coin. Elle n'a pas envie de ranger maintenant. Sur ses talons, le shérif. Il n'a pas attendu la moindre proposition pour entrer, non. Il referme d'ailleurs la porte derrière lui, sans un mot.
« Une raison particulière pour cette charmante visite ?, lui demande-t-elle en attachant ses cheveux.
— Tu ne le sais pas ?
— Pourquoi ? Je devrais ? »
Erza ne lui adresse pas l'ombre d'un regard. À la place, elle lit les intitulés de ses courriers qu'elle a pris juste avant. Une action qui rend dingue le grand brun, puisqu'il lui prend des mains les papiers pour les poser sur le plan de la cuisine. Agacée, elle décide de prendre un grand verre d'eau.
« Ce gars que t'as ramassé hier. Où est-il ?
— Il est à l'hôpital, soupire-t-elle alors que l'eau coule. Tu y es passé non ?
— Plus maintenant. »
Son ton est sec et il se penche en avant, posant à plat ses deux grandes mains sur le simili marbre. Elle n'aime pas sa manière de se comporter, ni la façon qu'il a de la regarder actuellement. Son insigne remue sous ses gestes et son index tapote le plan de travail.
« Comment ça "plus maintenant" ?
— En fait, ce qui est drôle c'est... qu'il n'y est plus depuis que toi, tu es partie. Tu as une explication ? »
C'est impossible. Il a été mis sous sédatifs. Et a subi une lourde opération. Il ne peut pas être sorti aujourd'hui.
Deux minutes.
« Tu ne serais pas en train de m'accuser, là ?
— Réponds à ma question.
— Tu crois sérieusement que j'ai ramené un homme qui, pas plus tard que cette nuit, avait une dague enfoncée dans la poitrine ? Mais qu'est-ce qui te passe par la tête pour penser de telles absurdités ?!
— Toutes les possibilités sont à envisager ! Ça ne trompe personne que tu voues une obsession malsaine pour ce type !
— Malsaine ?, répète lentement la demoiselle.
— Oui. Malsaine. Oh ! Peut-être que tu as besoin que je te rappelle que tu es celle qui a passé toute la nuit à ses côtés ? »
Elle plisse les yeux tout en posant le verre ; elle n'a pas envie de le lancer dans la pièce à cause de la colère. Il n'en vaut pas le peine. Tout ce qu'il cherche, c'est qu'elle réagisse à ses propos déplacés.
« Qu'est-ce que tu insinues ?
— Que tu n'as pas toute ta tête pour faire de telles choses ! Ce mec a failli égorger une de tes collègues, a proféré des menaces et je ne parle même pas du fait qu'il a aussi ruiné la vie d'un agriculteur avec l'explosion qu'il a commis !
— C'est la météorite qui a fait ça ! »
Même si cette fameuse météorite est tout simplement cet homme. Mais comment lui expliquer ça ? Il ne va jamais la croire et elle se doute que personne ne compte gober un seul morceau de toute cette histoire, même si elle est vraie.
« Bordel Erza !, rugit-il en frappant sa paume sur le meuble. Il n'y aucune trace de ta météorite. Ce type doit avoir de lourds antécédents dans la justice. C'est peut-être même un fugitif !
— Tu essaies de lui mettre sur le dos toutes les affaires qui tu n'as pas su classer ? »
Ça, c'est petit. Elle l'admet. Le piquer autant qu'il est en train de le piquer a quelque chose d'assez satisfaisant.
« Quoi ?
— Simon. Tu ne peux pas l'accuser de tout ça alors que tu ne sais même pas qui il est ! C'est injuste !
— Toi non plus tu ne sais pas qui il est ! »
Elle a pourtant l'impression du contraire, depuis le moment où elle a mis les pieds dans ces champs.
« Tu cherches vraiment à trouver le moindre prétexte pour faire régner ta loi, hein. »
Simon ne lui répond pas. Il est raide et a fini par serrer les poings si forts que ses phalanges sont devenues blanches. Ses lèvres forment une ligne droite. La tension est à paroxysme ; il est prêt à exploser.
« Je n'ai pas ramené ce blessé chez moi. Mais puisque ta confiance en moi est si grande, je te laisse fouiller dans ma maison. Tu connais le chemin, non ? »
Il se redresse, les dents serrées. Elle a appuyé là où ça fait mal, comme à chaque fois.
« Je te surveille Erza. »
Sa voix vibre de colère. Elle l'ignore ; elle a appris à le faire. Ses chaussures couinent tandis qu'il marche vers l'entrée.
« Ne remets plus les pieds ici. »
Seul le claquement de la porte lui répond.
« Échec et mat. »
Erza soupire d'exaspération et croise les bras ; elle en a assez de perdre contre lui, c'est totalement injuste en plus d'être vraiment vexant. Pourquoi est-ce qu'elle est aussi nulle ?
« Je suis sûre que tu triches, bougonne-t-elle.
— Ne sois pas une mauvaise joueuse. »
Elle fait la moue, à moitié agacée mais aussi séduite par le sourire qu'il arbore. La fossette qui creuse sa joue est adorable, charmante. Il la distrait d'un mouvement de la main, lui qui replace les pièces tandis qu'elle essaie de discerner correctement son visage. C'est flou, mais pas assez pour l'empêcher d'admirer l'éclat de ses yeux verts.
« Je n'aime pas ce jeu. »
Sa déclaration le fait rire. Il n'est pas étonné, il a l'air de s'être attendu à cette réponse. Sa voix est suave, bien qu'un peu rauque. Ce qu'il faut pour la faire frissonner même si l'occasion ne s'y prête pas encore.
« Pourquoi ?, s'enquiert-il en posant la Reine sur sa case.
— Les échecs simulent une guerre. Il faut tuer pour avancer. Sans parler que chaque pion possède un statut particulier. Ceux qui ont peu de valeur sont placés à la première ligne et finissent massacrés… je n'aime pas cette vision, c'est si barbare.
— Des sacrifices pour percer la défense ennemie. »
Une grimace déforme ses traits face à ses propos. Elle n'est pas habituée de le voir aussi calculateur. Il a déjà les pieds bien ancrés dans cette terrible réalité, lui qui a vécu sa première confrontation il n'y a pas si longtemps que ça. Une cicatrice macule son flanc autrefois intact.
« Ne fais pas cette tête, murmure-t-il, tu es la mieux placée pour savoir qu'une bataille ne se gagne pas toujours sans que des alliés soient tués. »
Ses ongles tapotent la table en bois. Le feu dans la cheminée crépite.
« Comment je peux changer ces règles ?
— Elles ne peuvent pas se changer.
— Même pas par la négociation ?
— Et si cette négociation échoue ?
— Des concessions ?
— Tu finirais par perdre ton peuple, puis ton Royaume. Une mauvaise chose, non ? »
La voilà qui mord l'intérieur de sa joue, la tempe appuyée contre sa main. Elle pousse un bruyant soupir et se redresse, s'appuyant contre les dossier de sa chaise. Le jeune homme l'observe avec un certain amusement. Il se penche vers elle, le menton calé dans sa paume.
« Tu es agaçant. »
Il rit. Son ventre se tord et elle maudit intérieurement.
« Qu'est-ce que j'ai fait, cette fois-ci ?
— Ne fais pas l'innocent. »
Elle devrait lui jeter la Tour en pleine tête, tiens. Une vengeance pas très utile mais qui ferait diversion. Peut-être. Ce n'est pas très sûr.
« Tu es encore jeune. Tu apprendras tout ça.
— Je te signale que tu as le même âge que moi, maugrée-t-elle.
— L'expérience du terrain. »
Cette même expérience qui pourrait lui ôter la vie à tout moment, si une seconde d'inadvertance venait le troubler.
« Je n'ai jamais apprécié que tu partes pour tuer, comme un pantin.
— Je suis voué aux batailles pour protéger la Couronne. Et un jour, je serai celui qui sera assigné pour être ton Protecteur.
— Un baby-sitter tu veux dire, le corrige-t-elle en gloussant.
— Tu me décrédibilises, là. »
Mais il lui sourit quand même, tout en venant entrelacer leurs doigts dans une tendre caresse. La chaleur semble parcourir tout son bras et c'est agréable. Ça lui fait fermer les yeux, un peu, tandis que son regard la couvre d'un amour débordant.
« Je ne veux pas que tu risques ta vie pour moi.
— Je compte te protéger, peu importe la manière.
— Et je fais quoi, moi, si je te perds ? »
Le jeune homme porte sa main à sa bouche. Ses lèvres embrassent délicatement ses phalanges. C'est doux.
« J'ai la peau dure, tu sais ? »
Sa tentative pour la rassurer n'est pas du tout une réussite. À la place, elle préfère se lever pour s'installer sur ses genoux. Ses bras puissants l'enlacent, l'empêchant de basculer. Elle lui sourit, légèrement, et ses doigts se faufilent dans les cheveux bleus qui repoussent tranquillement, autrefois coupés courts pour la bataille. Sa bouche trouve la sienne pour un long baiser ; la chaleur afflue en elle, délicieuse. Ses baisers sont enivrants, tout autant que son odeur de musc. Sa langue effleure la sienne, la caresse, joue. Un soupir puis un gémissement. Les muscles roulent et chauffent sous l'effort. Elle halète quand il la soulève, la renversant sur la table, tout près de l'échiquier. Ses cuisses sont tremblantes, installées sur les larges épaules. Elle tire son visage plus près. Perd ses repères. Succombe encore une fois.
« Erza… »
Un énorme fracas la tire de son sommeil. Elle sent son cœur faire une embardée, parce que ce réveil est brutal, surtout après ce songe troublant. Une déglutition et Erza glisse de son lit ; un cambrioleur, ici ? Est-ce que c'est le moment d'inaugurer sa batte de base-ball ? Elle la sort lentement pour se faufiler en dehors de sa chambre. Elle traverse le couleur, ignorant la fraîcheur qui attaque ses cuisses découvertes. Le t-shirt gris qu'elle porte n'est pas une tenue adaptée pour fracasser un inconnu mais, tant pis. Ce n'est pas le moment de faire un défile de mode.
La lune éclaire à peine son salon, mais assez pour qu'elle distingue une silhouette immobile. La jeune femme resserre sa prise sur le manche de son arme, prête à pulvériser la tête à l'intrus s'il se montre dangereux. Loin d'être sereine, elle s'approche. Sa respiration est courte mais profonde.
« Qu'est-ce que vous fichez chez moi ?! »
La personne fait un pas dans sa direction, lui permettant de découvrir un visage familier. Sa batte manque de vaciller et de s'écraser par terre à cause de la surprise. L'émeraude de ses yeux la transperce. Erza secoue la tête, refusant d'y croire, puis fait marche arrière pour tâtonner le mur, à la recherche de l'interrupteur.
« Oh Seigneur, c'est une blague… »
Devant elle, toujours aussi stoïque, se trouve l'objet de sa curiosité dévorante. Il ne bronche pas alors qu'elle prend deux minutes pour l'étudier, parce que maintenant, il est debout. Pas à genoux, pas derrière quelqu'un qu'il veut égorgé, ni allongé. Il est juste là, tout simplement, grand et large d'épaules. L'armure d'acier a été jetée à son arrivée à l'hôpital. À priori, il a jugé bon de porté des habits normaux ; un jean noir, des chaussures ocre montant jusqu'à ses chevilles, un polo blanc. Des vêtements très familiers d'ailleurs. Elle a juré avoir vu cet ensemble sur quelqu'un, une fois. Mais qui ?
Erza pose la batte dans un coin. L'inconnu la regarde faire, toujours silencieux. Est-ce qu'il est en train de chercher une manière pour débuter la conversation ? Parce qu'il a ce froncement de sourcils, celui si caractéristique d'une personne en train de se creuser les méninges pour sortir des mots simples et efficaces.
« Pourquoi vous êtes dans ma maison ? Vous devriez être encore inconscient ! »
Et puis, comment diable a-t-il pu rentrer ? Aucune fenêtre à priori et la porte d'entrée n'est pas grande ouverte. Bon, il a très pu la fermer derrière lui, histoire d'avoir bonne conscience malgré l'effraction qu'il est en train de commettre. Mais elle l'a pourtant fermée à clé ! Il a des talents de crochetage en plus d'être capable de tomber du ciel ? Ça n'a aucun sens. Vraiment aucun. Comme sas manière de raisonner actuellement. Elle se sent embrouillée, perdue.
« Loin de moi l'intention de vous importuner mais… »
Le vouvoiement est revenu. Ça lui fait plisser les yeux. Autant par ce changement que par la geste qu'il vient de faire. Il a levé la main. Un mouvement banal en soit, mais avec lui, tout est autrement. C'est singulier, fluide. Il n'est pas brusque, ni lent.
« … vous avez quelque chose qui m'appartient. »
La chaîne autour de son cou lui parait bien brûlante maintenant. Elle refoule le besoin de se gratter la nuque à cause de l'inconfort. Le jeune homme parle de cette mystérieuse bague, dont elle a été incapable de tirer une quelconque information. Finir bredouille devant l'écran de son ordinateur, c'est assez énervant. Les inscriptions viennent sans doute d'une langue bien trop ancienne et inconnue. Mais quand même bien, comment peut-il posséder un tel objet ?
« Je souhaite récupérer mon bien. »
Sa voix est toujours aussi envoûtante, suave, chaude. Le sentiment de familiarité, elle le met sur le compte de leur première rencontrer ; ça ne peut pas être autre chose, même si cette étrange sensation dans son ventre et son œil ne la quitte plus depuis. Ce doit être l'accent. Il n'y a pas d'autre solution.
« J'ai le droit de poser des questions avant. »
Il hausse les sourcils, surpris par sa réaction.
« Vous ne m'avez pas écouté quand j'ai dit de ne pas retirer la dague, vous avez menacé mes collègues, vous vous êtes échappé de l'hôpital, vous avez volé les vêtements d'un ami et vous êtes entré chez moi sans autorisation, énumère-t-elle sans respirer. J'estime que je peux poser des questions. »
L'ancien chevalier — est-ce qu'il en est toujours un, même sans son armure ? — ne se retient pas de sourire. Des fossettes se creusent immédiatement dans ses joues et son regard est pétillant. Il est beau. Peut-être trop, même. L'aura qui se dégage de lui est si forte, intense. Presque divine. La main qu'il a tendu disparaît, remplacée par ses bras qui se croisent. Ses muscles fléchissent sous sa peau hâlée.
« C'est vrai, lui concède-t-il. Je vous écoute.
— Qu- vraiment ?
— Cinq questions, pour cinq faits. »
C'est équitable, oui, bien qu'elle n'a pas pensé qu'il allait accepter aussi facilement. À croire que ça l'amuse.
« Comment… est-ce que vous vous appelez ? »
Il fait un pas vers elle. Étonnée par cette action, elle recule. Ça ne l'arrête pas ; il s'approche et elle finit contre le mur. Son souffle se coupe. Il se met à genoux, les yeux ancrés dans les siens. Souplesse et grâce. Il prend sa main tandis qu'elle déglutit. La chaleur qu'il dégage balaie la froideur de ses doigts. Lentement, doucement, ses lèvres se pressent sur ses phalanges. Erza inspire. Le contact est bref mais il suffit de ça pour qu'elle se sente électrisée. Peut-être aussi à cause de son regard émeraude, ancré dans le sien.
« Gerald Fernandez, pour vous servir. »
Elle a l'impression de brûler, tant qu'elle préfère briser le contact très vite. Il n'en est pas vexé. À la place, il se relève, la dominant de sa taille. Son odeur caresse ses narines, lui rappelant des promenades dans la forêt.
« Vous êtes… une sorte de… de chevalier ? »
Gerald ne s'écarte pas. Ce n'est pas un mètre qui les sépare mais juste quelques centimètres. Est-ce qu'il s'en rend compte, de cette proximité, ou ça lui passe par dessus la tête ? Mais d'aussi près, elle peut inspecter la brûle qui a l'air d'avoir déjà cicatrisée, là, sur sa joue droite. L'ombre d'un nouveau sourire guette le coin de ses lèvres.
« Je vous ai trouvé dans une armure, poursuit-elle après une déglutition. Et… sans vouloir vous vexer, vous parlez d'une manière vraiment… bizarre et…
— Différente ?
— Oui. »
Il hoche légèrement la tête.
« On peut dire que… oui. Je suis un chevalier un peu… spécial. »
Et voilà que deux de ses questions viennent de s'envoler. Erza n'a aucunement le temps de se poser dans un coin pour méditer sur les prochaines. Elle doit enchaîner assez vite, parce qu'il ne va certainement pas s'attarder pour ses beaux yeux, même si elle aimerait ça. Alors, elle décide de sortir tout ce qui est en train de lui traverser la tête.
« Comment… est-ce que vous avez pu survivre ? Vous êtes tombés du ciel. Vraiment tombé du ciel ! Et c'est impossible ! Personne ne peut être encore en vie après ça, c'est… fou. Et après ça, vous avez retiré cette dague, en prétendant que vous alliez guérir ? Qui fait ça, à part les inconscients ? On vous a attaché au lit, pour éviter une nouvelle crise de votre part. Et malgré ça… vous êtes là. Devant moi. Et… et je n'arrive pas à comprendre comment tout ça peut être possible. J'ai l'impression d'être en plein rêve ! C'est complètement insensé ! Je veux arrêter d'y penser en comprenant, en vous comprenant. »
La rouquine soupire. Le muscle dans sa poitrine bat vite et fort.
« Montrez-moi vos blessures. »
Elle ne sait pas pourquoi elle désire voir ça, parce que s'il s'avère qu'il n'y aucune trace sur son torse, c'est qu'elle doit alors envisager que sa vie a pris un virage très serré. Celui où elle doit sérieusement considérer qu'il se passe des trucs, dans le ciel et que, du coup, sous terre également. Et elle n'a jamais osé songer à ça ; à ses yeux, il n'y a pas de Paradis ou des Enfers. Quand une personne meurt, elle meurt. Fin de l'histoire.
Sans protester, Gerald relève le polo, lui dévoilant son buste étiré par des muscles dessinés. Sa bouche est sèche quand elle lève timidement la main, touchant du bout de ses doigts les pectoraux intacts. Pas une seule trace de chaire déchiquetée, ni le trou d'une lame. Juste une peau lisse, chaude, douce, sans le moindre défaut. Il y a juste cet étrange tatouage, pile sur son cœur. Des arabesques, aux bords piquants. Elle se retient de rire — un rire nerveux, très nerveux, reflet de sa profonde incompréhension face à cette situation —. Erza ferme les yeux, se frotte le visage, puis s'éloigne de lui pour marcher au milieu du salon.
Il remet l'habit correctement et se tourne vers elle, la suivant des yeux attentivement.
« Pourquoi m'avoir demandé de vous suivre, à l'hôpital ?
— Je… pensais que vous étiez celle que je devais retrouver. Vous lui ressemblez tant et… je n'ai pas été assez prudent dans ma recherche. Vous êtes une humaine. Je me suis trompé.
— Si je suis une humaine, qu'est-ce que vous êtes alors ? Un ange ?
— Je ne suis pas un de ces pigeons, maugrée-t-il. Je suis… une sorte de… garde du corps.
— Et qui est-ce que vous devez protéger comme ça ? Elle est ici ?
— La dernière Descendante. Et… je pensais que c'était le cas, le Miroir est pourtant fiable, je ne comprends pas… peut-être qu'elle a décidé de changer d'apparence pour se protéger, je ne sais pas… »
Confuse, la demoiselle fronce les sourcils et se pince le pont du nez ; elle devrait juste retourner au lit et tout oublier. À quoi bon s'obstiner alors que tout lui échappe ? Après une longue inspiration, elle se décide de braver son regard. Encore une fois.
« J'ai répondu à vos question. Maintenant-
— Attendez, pourquoi vous êtes tombés du ciel comme ça, dans cet état ?, le coupe-t-elle. »
Sa mâchoire se contracte légèrement. Gerald hésite.
« Je ne suis pas le seul à être descendu, cette nuit-là.
— Des renforts ?
— Pas que.
— Et vous avez décidé de tous débarquer ici… pour retrouver la dernière Descendante ?
— Oui. »
Cette histoire est digne d'un film. C'est totalement absurde. Irréel.
« La Terre est notre… point de rupture.
— Vous voulez dire… que vous allez… livrez une bataille ici ?
— C'est le seul moyen de renverser l'équilibre des forces, murmure-t-il. Ils ont déjà détruit le Sanctuaire. S'ils mettent la main sur la Descendante… ils ouvriront la porte vers le chaos. »
Elle a du mal à respirer. Peut-être parce que c'est compliqué de digérer tout ça. Ses jambes sont comme de la gelée face à ces nouvelles. Une guerre va éclater, sans que personne n'y songe un seul instant. Des phénomènes inexpliqués seront décrits, sans logique, sans comprendre tout l'engrenage derrière ça. Et c'est normal, parce que personne est fichu de contrôler ça, d'en donner une explication plausible, à part celle visant à dire que des êtres plus puissants vivent au dessus d'eux. Ou en dessous.
« J'ai besoin de la bague. »
Le chevalier tend la main vers elle, après être revenu à ses côtés. Il ne plaisante pas. Elle le sait. Mais elle ne peut pas s'empêcher d'être en colère. Pourquoi ? Parce qu'il pourrait avertir tout le monde, aider un maximum de personnes mais non. Tout ce qu'il veut, c'est ce bibelot.
« Vous êtes sérieux ? Vous me parlez d'une bataille et là… tout ce qui vous intéresse… c'est cette foutue bague ? Vraiment ?
— Vous vous vantez d'être un peuple intelligent. Vous survivrez. Ce n'est pas la première guerre que vous avez vécu. »
Son manque d'empathie lui donne envie de le gifler. Très fort. Ses doigts en deviennent crispés. Il a raison, ce n'est pas leur premier conflit, et ça ne sera pas le contre, ce qui est différent, c'est les adversaires. Personne n'a combattu des sur-hommes. Personne. La possibilité que beaucoup survive devient subitement très maigre.
« Très bien. »
C'est avec les mains tremblantes qu'elle ôte le collier retenant la bague. Gerald remue mais ne la presse pas verbalement. L'urgence se fait tout de même sentir. Elle préfère ignorer la manière dont l'objet luit soudainement à son touché ; une question de manque de sommeil, sans hésiter. Elle ignore le contact visuel qu'il tente d'instaurer et plaque brutalement le bibelot dans sa paume ouverte.
Et là, tout devient brutal.
Une puissante déflagration nait de la collision entre leurs mains et le bijou, dans une éclatante lumière dorée. Un cri s'échappe de sa gorge quand les vitres explosent sous l'impulsion, suivies des ampoules. Les meubles sont balayés, propulsés contre les murs avec force, explosant à cause de l'impact. Prise de panique, Erza se recroqueville sur elle-même en priant pour que ça s'arrête. Le verre s'éparpille et attaque sa peau découverte, l'entaillant. Elle siffle de douleur, étourdie, ne remarquant pas que le corps du chevalier la protège désormais. Ça tourne et elle glisse une main sur son visage, avec un gémissement. Sa tête est comme sur le point d'exploser. Des flots d'images, qu'elle n'arrive pas à interpréter, la submergent. Tout vrille. La douleur l'emporte peu à peu alors que Gerald l'allonge sur le dos, la bouche entrouverte. Ses grandes mains tiennent son visage en place, lui qui remue à cause de l'intensité. Elle respire bruyamment en le fixant. C'est flou, parce qu'elle n'arrête pas de voir autre chose derrière lui ; un palais, une vaste forêt, un bal, un torrent de flammes, un entraînement. Elle entend des rires, des discours pompeux, des ordres, le bruit des épées qui s'entrechoquent.
« Erza, ça va aller. Regarde-moi. »
Elle halète. Ses yeux se focalisent difficilement. Il caresse ses joues et lui parle mais elle ne comprend pas ses mots. À la place, ce doux ténor l'apaise.
La dernière chose qu'elle voit, c'est l'espoir qui brille au fond de ses prunelles.
« Je ne veux pas penser à cette possibilité.
— Ne fais pas l'enfant.
— Je ne fais pas l'enfant. Je trouve juste ça… extrême. »
Il pose un doigt sur le marbre de la longue table. Sa toute nouvelle armure brille sous l'éclairage de l'immense salle. Le cliquetis résonne légèrement. Elle le voit relever légèrement le menton, malgré son visage encore flou, pour fixer le trou béant dans le plafond ; un épais filet de lumière en descend, baignant la surface qu'il caresse de l'index. Cette pièce, si grande, est celle du Réceptacle. C'est ici où sont envoyés les personnes devant se rendre sur la Terre, afin de vérifier les activités suspectes pouvant vite dégénérer. Soit ils peuvent partir ainsi, dans leur propre enveloppe, soit c'est uniquement leur âme. La dernière solution est souvent utilisée pour envoyer des agents dormants, dans le corps d'un nourrisson. L'unique problème décelé vient de l'apparence physique ; soit il change entièrement d'aspect et la mission peut être remplie sans trop de soucis, soit l'âme est si forte que l'enfant garde les traits de son ancienne vie. Dans les deux cas, les souvenirs sont verrouillés, jusqu'à ce que les chaînes cèdent lors du moment venu.
« Je ne veux pas fuir.
— Te cacher est la solution la plus raisonnable pour le moment.
— Et comment je fais pour apprendre les ficelles ? Je dois reprendre la tête des Armées ! Pas me cacher dans un coin.
— Erza, tu es plus que l'héritière d'un poste et tu le sais. S'ils arrivent à te capturer, ce serait… terrible et… »
Le jeune homme ne finit pas sa phrase. Il n'a pas besoin de le faire. Elle ressent sa frustration et sa colère. Lui aussi est dépassé par les derniers événements ; il n'a pas été capable de voir les sombres projets d'un vieux camarade et, maintenant, le pouvoir se fait lentement renverser. Différentes contrées ont été dévastées pour leur forcer la main et devenir partisanes du mouvement.
« Si tu dois en arriver là un jour… promets-moi quelque chose. »
Erza contourne la table pour se mettre devant lui. Les pans de sa robe voltigent élégamment sous sa marche élégante. Elle captive son attention rapidement, comme au premier jour.
« Ne me laisse pas en dehors de cette guerre. Peu importe l'âge que j'aurais à ce moment-là, sur Terre, viens me chercher. Ne m'abandonne pas. Promets-moi que ce sera pas un adieu. »
Sa main s'est glissée dans la sienne, gantée. Sa chaleur reste intact. Doucement, il serre ses doigts. Il s'approche encore un peu et son front s'appuie tout contre le sien. Leurs souffles se mélangent. Ses yeux verts sont étincelants, brûlants. Tout devient si net, soudainement, quand ses derniers mots chatouillent ses oreilles.
« Je te le promets. »
Ses paupières s'ouvrent. Elle bat des cils, lentement, s'habituant peu à peu à la luminosité. Puis enfin, après de longues minutes, elle discerne enfin les hélices du ventilateur, au plafond. Elles tournent délicatement. Incapable de faire autre chose, Erza se contente d'observer cette rotation. Elle se sent encore embrumée. Un mal de crâne presse ses tempes. Sa paume vient s'appuyer contre son front. Cette fois-ci, ses yeux se baladent sur le tuyau qui la relie à une machine ; qu'est-ce qu'elle fiche à l'hôpital ?
« Erza ! »
La concernée serre un peu les dents. Il y a encore ces images qui tournent dans sa tête. Elle n'arrive pas à les comprendre et ça la rend folle. Gerald est dedans. Plus net qu'autrefois. Ses songes ressemblent tant à des souvenirs, à quelque chose qu'elle aurait vécu, dans une autre vie. La réincarnation, ça existe vraiment ? Ce n'est pas un truc fait pour rassurer les personnes menant une vie hors de contrôle ?
« Hé, Erza ? »
Un visage familier vient planer au dessus du sien, la tirant de sa réflexion. Elle sursaute. Pourquoi Simon est ici ? Il frotte légèrement son bras, comme pour la rassurer. N'ayant toujours pas digéré son comportement, elle fait rouler son épaule pour lui dire de s'écarter. Il obéit, silencieusement.
« Je ne suis pas venu ici pour me battre, soupire-t-il en s'installant sur le siège.
— Pourquoi je suis ici ? »
Elle tourne la tête vers lui. Il a haussé les sourcils.
« Tu ne te souviens pas ? Ça doit être à cause du coup à la tête…
— Un coup à la tête ?
— Une explosion a été signalée chez toi, à trois heures du matin. »
Ça, ça lui revient. C'est même limpide. Ce qu'elle ne comprend pas, c'est qu'elle n'a pas reçu un seul choc physique durant cet instant. Alors pourquoi est-ce qu'elle est là ? Et pourquoi pas toujours aux côtés de Gerald ?
« Tu m'as cherchée là-bas ?
— Oui. Mais... quand je suis arrivé sur les lieux, la maison était vide.
— Vide ?
— Après ça, j'ai reçu un autre appel. Plusieurs explosions cette fois-ci, dans les bois. »
Erza se mets assise. Sa tête tourne encore un peu.
« Les pompiers sont parvenus à éteindre le feu il y a moins d'une heure. C'était une vraie désolation, là-bas. Et… tu y étais. Avec ce cinglé.
— Il n'est pas fou !, réplique-t-elle en serrant les dents. Et où est Gerald d'ailleurs ?
— Au poste, dans une cellule.
— Quoi ? Mais pourquoi ?!
— Tu pensais que j'allais le laisser se balader tranquillement alors qu'il est dangereux ? »
Le brun a les épaules tendus. Ce sujet lui sort par les yeux mais elle n'en a rien à faire ; il emprisonne quelqu'un qui est innocent, c'est injustice et déplacé de sa part. Il ne cède pourtant rien, semblant persuadé qu'il sur la bonne voie. Est-ce qu'il met aussi son égo sur la table pour cette histoire-là ?
« Simon, il n'a rien fait !
— Tu te fous de moi ?!, hurle-t-il brusquement en se levant. Tu étais en sang ! Tu crois que ton ventre a été transpercé par magie ?! »
Son ventre ?
Perdue par cette révélation, elle décide de soulever la couverture pour vérifier. Elle n'a pourtant senti aucune souffrance. C'est incompréhensible. Ses doigts touchent l'épais pansement qui protège sa blessure. Une légère tache rouge colore le blanc. Comme si l'harmonie entre son corps et son esprit venait de se refaire, une douleur nait peu à peu, lui tirant une grimace.
« Je t'assure qu'il ne m'a rien fait, plaide-t-elle en remettant le drap à sa place.
— Tu as besoin de repos.
— Je suis sérieuse ! Il n'a aucune raison de me faire du mal, ce n'est pas lui.
— Aucune raison ? Qu'est-ce que tu en sais ? »
À quoi bon lui expliquer toutes les révélations d'hier ? Simon ne va pas la croire, parce qu'il refuse déjà d'accepter que le chevalier soit tombé du ciel. Il mettra ça sur le compte de la fatigue et de sa fameuse obsession pour lui. Si la logique et le rationnel ne font pas partis de ses explications, il n'aura aucun intérêt à l'écouter.
« Arrête de défendre un type que tu ne connais pas, ou tu risques de t'attirer des ennuis. »
Il soupire et remet en place sa veste bleue, où l'insigne du shérif brille un peu. Sa menace a l'air de résonner entre les quatre murs de la pièce. Se rend-il compte à quel point il a changé ?
« Je vais essayer de revenir ce soir.
— Ce n'est pas la peine, chuchote-t-elle en fixant le mur devant elle.
— Erza, je-
— Tu en as assez fait. J'ai besoin d'être seule. »
Même si elle a mal, Erza décide de rouler sur le côté pour lui tourner le dos. Elle l'entend pousser un autre soupir. Son pied tapote le sol, quelques secondes.
« Repose-toi bien, murmure-t-il avec une voix douce. On se voit plus tard. »
Ses paupières se ferment. Elle appuie fermement sa joue contre l'oreiller, préférant se focaliser sur ses derniers rêves que sur le départ du policier. Sans s'en rendre compte, le sommeil est venu la rattraper.
La porte de sa chambre s'ouvre délicatement. Il y a un léger cliquetis qui attire son attention ; il est tard, plus de vingt-deux heures. La fatigue et les médicaments la tirent encore vers Morphée. Erza se force à rester consciente, se relevant du mieux qu'elle le peut. Elle se sent nauséeuse, peut-être à cause de tout ce temps passé à dormir. Sa lampe de chevet est encore allumée, lui permettant de voir qui est la personne qui vient lui rendre visite. Étonnamment, ce n'est pas Simon mais une femme. Grande, une sombre chevelure aux reflets lilas. Sa bouche, peinte d'un rouge sombre, s'étire en un sourire mielleux. Elle tient un calepin d'une main, qu'elle finit par poser sur la table de nuit.
« Je viens changer votre perfusion. »
La chirurgienne plisse les yeux, sceptique, gênée par un petit détail relativement important.
« Je ne vous ai jamais vue avant aujourd'hui.
— Vraiment ?, feint-elle en tapotant les barreaux du lit.
— L'hôpital n'a pas engagé depuis un moment. »
Même si la bâtisse est grande, tout le monde se connait au moins de visage.
« Oh… Erza, je suis vexée ! Tu ne me reconnais vraiment pas ?
— Je devrais ?
— Bien sûr. »
L'inconnue se penche un et elle croise son regard. Des yeux noirs, ténébreux, où une étincelle de malice réside. Instinctivement, Erza décide de se recroqueviller sur elle-même pour mettre de la distance. Une action qui lui parait bien ridicule, surtout quand elle sent une prise ferme et douloureuse à sa cheville. Tout est rapide et brutal. Elle est plaquée au sol et la deuxième main de son assaillante vient rudement serrer son cou. La première s'appuie tout près de sa blessure, l'empêchant de faire le moindre mouvement trop brusque.
« Non, non, non, chantonne-t-elle. Tu ne peux pas partir ainsi. »
Ses doigts se serrent autour de sa gorge et le manque d'air commence à la faire paniquer. Elle remue, ses talons martèlent le sol. Ça l'amuse, elle peut voir un autre sourire se former.
« Quelle fougue ! »
Le visage autrefois séduisant de sa fausse infirmière se transforme peu à peu, devenant une immondice digne d'un cauchemar. Des cornes poussent dans un craquement écoeurant. Elles transpercent sa chaire, l'écarte, et le sang coule le long de son faciès, jusqu'à s'écraser sur le sien. Erza retient un haut le cœur, prête à vomir quand l'œil gauche de la femme sort. Comme pour aider à cette mutation, elle retire sa main de sa gorge pour arracher le nerf, le dernier morceau le retenant. Une bouffée d'air remplit les poumons de la rouquine qui cherche à s'écarter une nouvelle fois ; grosse erreur. La paume qui la maintient plaquée au sol devient plus ferme, appuyant directement sur sa plaie. Un gémissement de douleur remonte de sa gorge, attisant directement la satisfaction de son bourreau. Le trou qu'à laissé son œil, lancé dans un coin, se remplit d'un liquide noirâtre. Ça ressemble presque à une entité à part entière. Il remue, traverse son visage, descend vers son menton, s'incruste dans sa peau.
« Tu… tu es… tu es un monstre ? »
Erza sent son dos se heurter contre le mur de la pièce, près de la porte. Elle ouvre la bouche, autant à cause de la surprise que de la douleur, mais aucun son en sort. Ses os crient pour elle. Une quinte de toux la saisit alors que, tant bien que mal, elle cherche à se relever grâce à la poignet. Mais, au lieu de bouger pour qu'elle puisse ouvrir la porte, elle rencontre une résistance ; impossible de sortir.
« Ce n'est pas très gentil de dire ça, tu sais. Je suis vexée. »
La peur vient ronger son espoir pour fuir. La rouquine se laisse tomber, tremblante, regardant avec effroi la personne en face d'elle ; ses pieds sont devenues des pattes aux griffes dangereuses, acérées, prêtes à trancher sa chaire avec une précisions presque chirurgicale. Sa voix, froide et haut perchée, tourne dans sa tête comme une sombre musique. Ça la paralyse.
« Dis-moi… où diable est passé ton petit toutou ? »
Elle ne lui laisse pas le temps de comprendre le sens de sa question. À la place, la femme — plutôt, la chose — attrape sa chevelure avec hargne pour qu'elle se relève. Son cri est coupé par le coup au ventre qu'elle lui assène sans la moindre compassion, faisant sauter ses points de suture en une fraction de seconde. Comme une poupée de chiffon, elle l'envoie voler de l'autre côté de la pièce. Cette fois-ci, une partie de ses côtes cèdent sous le choc. Le craquement a l'air de résonner, malgré son hurlement face au mal qui l'accable.
« Tu peux faire autant de bruit que tu veux, aucun de tes collègues ne t'entendra. Par contre… ton maudit Protecteur devrait pointer le bout de son nez.
— J-je… ne sais pas de quoi tu… tu parles, articule-t-elle entre deux gémissements plaintif.
— Tu ne te rappelles pas à quel point il a été violent avec moi ? Ça ne s'oublie pas aussi facilement pourtant. »
Un filet de sang glisse sur son menton quand elle le relève pour la regarder, malgré sa vision devenue floue. À plat ventre sur le carrelage, sa nouvelle amie juge bon de la rouler sur le dos. Elle lui présente sa main noire, aux muscles dévoilés à vifs.
« Mon maître veut que je te ramène chez nous, grogne-t-elle. Il est fou et imprudent. Je ne peux pas faire ça alors que tu tiens la laisse d'un dangereux clébard. Je dois faire preuve d'initiative pour cette fois-ci. »
Lentement, tout en la dardant d'un regard lui promettant une belle souffrance, elle relève son haut qui a commencé à se teindre de rouge, à cause de son sang. Erza a envie de hurler, de geindre, et se déteste pour ça ; elle se sent faible, inutile et elle sait que c'est impossible qu'elle puisse se sortir de cette situation seule. La caresse sur son flanc rougeoyant lui donne le besoin de vomir, parce qu'elle se doute de ce qui va suivre.
« Je suis étonnée que tu ne te souviennes de rien mais… malin comme est ce fouineur, il a dû utiliser un Verrou. Avec un peu d'aide, il devrait sauter, pas vrai ? »
Est-ce qu'elle a la cause de l'incendie, dans la forêt ? Est-ce qu'elle s'est battue contre Gerald ?
« Voyons voir… »
Son ongle — du moins sa griffe — caresse les bords de sa plaie ouverte. Sa langue passe sur ses lèvres et son rictus devient sinistre. Puis doucement, tortueusement, elle enfonce son doigt en la regardant. L'intrusion lui arrache un nouvel hurlement, qui déchire sa gorge sèche. Des larmes lui montent aux yeux, faisant jubiler le monstre perché au dessus d'elle.
« C'est bien, continue… tu dois avoir mal pour qu'il vienne. »
Comme si utiliser sa blessure n'est pas assez suffisant à son goût, la voilà qu'elle plante entièrement sa serre dans son côté, sans une once de pitié. Son sang gicle, coule, se répand sur le sol à mesure que les secondes passent, alors que sa conscience commence à chavirer. Erza se sent perdre pied. Tout tourne autour d'elle. Elle éprouve des difficultés à respirer, peut-être à cause de l'angoisse qui monte, monte, monte, jusqu'à la faire pleurer et hurler de désespoir et de douleur.
Pourquoi personne entre dans la pièce ? Pourquoi personne ouvre cette maudite porte pour l'aider ? Où est passé Simon ? Grey ? N'importe qui, quelqu'un. Elle va mourir dans cette chambre d'hôpital, transpercée par les monstrueuses griffes de cette abomination. Quand elle les retire de sa chaire dans un bruit humide, elle vient les serrer autour de son cou. L'odeur du fer remplit ses narines.
« Je me suis trompée on dirait, dit-elle avec un air déçu. Je pensais sincèrement que tu étais liée à lui mais… au final… tu es inoffensive. Tu n'es même pas éveillée. »
De son horrible main libre, elle caresse sa joue, étalant du sang dessus.
« Tu es une bête sans défense. Je comprends mieux pourquoi mon maître te désire maintenant. »
La pression sur sa gorge devient ferme. Dure.
« J'ai besoin que tu dormes un peu maintenant, tu risques de faire trop de bruit sinon… »
Les larmes dévalent sur ses joues rouges. La force a quitté ses membres. Ils sont engourdis, autant par la peur que par la fatigue. Erza gémit, impuissante, remuant encore un peu des pieds pendant qu'une pensée futile traverse son esprit ; pourquoi Gerald ne vient pas la sauver ?
Ses paupières tombent. Il y a le rire de son assaillante, le bruit de ses griffes crissant sur le sol. Des gouttes qui s'écrasent. Ce son électrique, le même que font les lumières usées, avant de rendre l'âme. Des lourdes bottes fracassent le sol. L'air en train d'être fendu par un objet tranchant. Des injures, des cris. Un fracas. Un liquide qui se déverse, quelque part. Ça touche ses talons. La rouquine se bat contre son corps pour percer les limbes de sa torpeur. Difficilement, la rouquine roule sur le côté, se sentant libre, sans prise.
Elle plaque sa paume sur le carrelage en toussant, ne remarquant pas tout de suite qu'elle baigne dans une flaque de sang ; pas que le sien, non. Il y en a trop pour ça. Elle bat des cils, les oreilles bourdonnantes, souhaitant chasser ce vertige qui la matraque. Puis soudainement, elle se sent soulevée. Son cœur manque un battement quand le parfum si brute du fer et remplacé par quelque chose de musqué. Elle agrippe l'avant-bras de l'homme qui la tient entre ses bras, le souffle court et la poitrine douloureuse.
« Ge-Gerald ? »
Le jeune homme hoche la tête alors qu'elle le regarde avec des yeux ébahis de stupeur ; comment a-t-il fait pour entrer dans la pièce ? La porte est encore fermée, elle peut la voir de là où elle est. Et l'autre folle, où est-elle passée ? Elle s'est éclipsée ? Non, impossible, elle le voulait sur un plateau d'argent. Alors… et si cette marque écarlate…
Sa vision se dédouble en découvrant le cadavre coupé en deux, juste derrière Gerald qui inspecte ses blessures. Les tripes gisent à l'air libre, se mélangeant avec l'estomac. Elle manque de s'effondrer, autant à cause de la vue que de toutes les émotions par lesquelles elle vient de passer. Il le remarque très vite, puisqu'il resserre sa prise sur elle, devenant un pilier.
« Doucement. Si tu forces trop, tu risque de ne plus tenir. »
Encore une fois, il prononce son prénom, malgré qu'elle ne lui a jamais dit. Son ventre est tordu. Ça ne sert à rien de se voiler la face ; les rêves qu'elle fait, ce sont des souvenirs. Ils se connaissent. Ils ont été séparés, pour une raison qu'elle ne connait pas encore, qui lui échappe. Et lui, il est la clé. Il est le seul qui peut l'éclaircir et la sauver.
« On doit partir d'ici, déclare-t-il. Ils savent que tu es ici.
— Je ne peux pas-
— Tu n'as pas le choix. Tu ne peux plus vivre comme tu l'as fait jusqu'à présent. »
Sa paume est chaude quand elle glisse sur sa joue, chassant des larmes silencieuses.
« Je t'ai fait une promesse Erza. »
Qu'il viendrait la chercher, peu importe les circonstances. Et il l'a tenu. Il est là, devant elle, le tenant comme l'objet le plus délicat qui puisse exister. Il la regarde, la dévore, l'observant comme la plus belle divinité, malgré son pitoyable état. Son sourire est doux, sincère. Elle en oublie presque qu'elle se vide de son sang, à cause de ses nombreuses plaies. Presque.
« Je crois que je v- »
Et elle s'effondre, sans un mot de plus.
