Bonjour à tous !

Bienvenue dans cet OS. Je vous présente la première partie de cette histoire qui se décomposera en 3 chapitres. J'ai écrit cette fin alternative de "L'héritière" il y a bien longtemps, avant même la sortie de "La couronne". Pour une fois j'ai versé dans le plus pur style de la fanfiction en me posant la question: et si ?

Voilà le résultat ! J'espère que vous aimerez ! N'hésitez pas à laisser une review à la fin de votre lecture, ça me ferait énormément plaisir et c'est le seul moyen pour moi de savoir que vous avez apprécié mon travail. Et puis, si vous n'avez pas aimé, vous avez aussi le droit de me le dire, bien entendu. En restant poli, cela va de soit.

Avant de vous laisser à votre lecture, je tenais à remercier ma fabuleuse, ma merveilleuse, mon extraordinaire bêta-readeuse, Softlyschreave, pour tout le travail qu'elle a accompli sur ce texte et ses précieux conseils ! Tellement hâte de continuer notre collaboration ensemble sur "Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants" !


POV Eadlyn

J'étais restée cloîtrée dans ma chambre depuis que j'avais appris la nouvelle. Chaque personne qui avait tenté de venir me voir avait essuyé un refus glacial. Je les avais tous laissés tambouriner en vain sur ma porte sans daigner répondre à leurs supplications. Pas même mon père, qui s'était accroché plus longtemps que les autres. Je ne savais même pas comment il supportait la douleur. Comment pouvait-il encore, ne serait-ce uniquement, tenir debout ? Ma mère qui était pour lui toute sa vie... On frappa encore à ma porte. J'essuyais du revers de la main les larmes qui n'avaient cessé de couler sur mes joues, et allai ouvrir bien décidée àrenvoyer l'importun qui osait me déranger.

- Je viens de perdre ma mère ! Hurlai-je. N'ai-je pas droit à un semblant de solitude et de tranquillité ?!

A ma grande surprise, Ean se tenait sur le pas de la porte. Si son regard était sérieux et déterminé, ses yeux rougis témoignaient de l'immense chagrin qui l'habitait. Il s'inclina avec raideur.

- Pardonnez mon intrusion grossière, Votre Altesse, mais j'aimerais vous toucher quelques mots. Seuls à seuls, ajouta-t-il alors que je restais résolument planté sur le palier.

Je poussai un soupir et l'invitai à entrer.

- Je suis très occupée, je vous prierais donc d'être bref.

- Vous n'avez pas besoin de faire semblant avec moi, Votre Altesse. Le pays est à l'arrêt depuis… depuis ce qui est arrivé à la Reine. Hésitât-t-il.

- Je suis quand même au courant de mon propre emploi du temps, je vous remercie. Si vous n'avez rien à m'apprendre que je ne sais déjà, je vous prie de me laisser. Dis-je en me retournant vers la porte pour lui indiquer la sortie.

- Vous n'êtes pas la seule à souffrir et à avoir perdu quelqu'un qui vous est cher, Votre Altesse, rétorqua-t-il. Votre grand-mère a perdu sa fille, vos oncles et tantes ont perdu leur sœur, Lady Marlee a perdu sa meilleure amie vos frères ont perdu leur mère eux aussi, le roi, votre père, a perdu sa femme bien-aimée. Et nous avons tous perdu notre Reine.

Il insista sur ce dernier mot mais on sentait dans sa voix un tressaillement qui témoignait d'une douleur profonde.

- Alors arrêtez de croire que votre douleur est plus forte que celle de quiconque d'autre. Arrêtez de vous croire seule au monde car c'est un fait. Il ne tourne pas autour de votre petite personne. M'assena-t-il. Vous entrerez peut être dans l'Histoire de notre pays en étant la première femme à régner mais si vous continuez avec cette attitude, vous ne le serez pas longtemps. Il se tût un court instant, juste le temps pour que ses paroles s'impriment dans mon esprit. Ce que vos parents avaient compris, contrairement à vous, c'est que votre pouvoir ne vient pas de votre seule naissance mais de la volonté du peuple de bien vouloir vous laisser le diriger. Je me demande encore comment vous ne l'avez pas intégré le jour du défilé. Continua-t-il, plus dur que jamais. Méfiez-vous, Votre Altesse, vous êtes au bord d'un gouffre qui peut vous entraîner dans les ténèbres à tout moment. Si le feu se déclenche à la poudrière vous ne serez pas en mesure de l'éteindre et certainement pas d'y survivre. Il ajouta enfin une dernière carte pour terminer son discours. Ne gâchez pas les efforts que vos parents ont passés toute une vie à construire, en particulier ceux de votre mère, en vous entêtant dans une voie sans issue. Remarquez, c'est un trait de caractère que vous avez en commun à ce qu'on dit. Mais au moins, elle l'utilisait à bon escient.

Il s'inclina une dernière fois avant de repartir, le plus normalement du monde, me laissant seule en plein milieu de ma chambre. Je restais pantoise, complètement muette. Il ne m'avait épargné aucune insulte ce soir.

Selon ses dires, j'étais sourde, aveugle mais également insensible aux émotions de mon propre peuple ? J'étais égoïste et ne pensais qu'à ma petite personne ? Que tous les troubles du pays étaient de ma faute ? Et il osait me parler de mes parents après tout cela ? Lui qui ne les connaissait que depuis quelques semaines tout au plus. Comment pouvait-il s'octroyer le droit de dire des choses pareilles ? Je me préparais à être reine de ce pays depuis aussi longtemps que je me souvienne. Nul autre ne se souciait plus du bien-être du peuple que moi. J'étais née pour ça.

Incapable de rester en place, je tournai en rond dans ma chambre qui me parut bientôt trop petite. Mes pas me conduisirent d'abord mécaniquement dans la chambre d'Ahren. Le souvenir frais et douloureux de son absence me frappa en voyant ses armoires encore pleines et le lit impeccablement fait. Je claquai rageusement la porte et descendis le couloir d'un pas rapide. Une chape de plomb et de silence semblait s'être abattue sur le palais. Tout était silencieux et les mines des rares personnes que je croisais, graves. Même les fleurs des vases et les dorures des lustres ne chatoyaient plus comme avant. On aurait dit que les murs du palais pleuraient ma mère.

En tournant au coin d'un corridor, j'aperçu deux bonnes qui remplaçaient des bouquets de fleurs dans les tons azur, allant du bleu nuit au bleu tellement clair qu'il en paraissait blanc. Elles ne m'avaient pas remarquée, et je m'approchai donc doucement lorsque l'une d'elle éclata soudainement en sanglots. Sa collègue accourut pour la prendre dans ses bras.

- Elle aimait tellement ces fleurs. Savais-tu que le roi avait fait dessiner sa bague de fiançailles pour qu'elle combine leurs deux couleurs préférées ? Comme dans ce bouquet ? Demanda la plus petite des deux. Oh… Katlyn, elle me manque tellement ! Elle était si merveilleuse. Toujours un sourire, un mot gentil pour tout le monde. Elle dégageait une telle lumière, une telle pureté. Hoqueta la domestique. Pourquoi devait-elle nous quitter si brusquement ? Finit-elle en fondant complètement en larmes.

- Elle me manque beaucoup à moi aussi, Ava. Elle manque à tout le monde. Affirma la plus âgée des domestiques. Mais nous devons nous montrer fortes en ces temps difficiles. Le Roi a besoin de nous plus que jamais, il compte sur notre soutien. Continua Katlyn. Tu sais, c'est très dur pour lui aussi. Il a eu beaucoup d'évènements à gérer en peu de temps. D'abord les différentes émeutes un peu partout dans le pays, ajoute à cela son fils qui se marie en catimini et qui s'enfuit à l'autre bout du monde, la mort de sa femme qu'il aimait plus que tout, sa fille qui s'emmure dans sa chambre, les plus jeunes qui sont sûrement sous le choc et le pays à diriger… Enuméra-t-elle. Ça fait un peu beaucoup pour un seul homme, même roi. Il a vécu tellement d'épreuves dans sa vie… D'abord ses parents et maintenant sa femme ?

La dénommée Katlyn était également au bord des larmes. Elle prit une grande inspiration et se ressaisit.

- Allez, viens. On demandera à Laureen et Cooper de s'en occuper à notre place.

Ava hocha piteusement la tête, les traits tirés et le regard toujours larmoyant. C'est alors qu'elles levèrent les yeux et m'aperçurent. Elles mirent quelques secondes avant de s'incliner gracieusement.

- Oh. Votre Altesse. Excusez-nous. Nous ne pensions pas que vous passeriez par là.

Elles étaient visiblement très mal à l'aise.

- J'ai écouté ce que vous disiez tout à l'heure à propos de mes parents.

Elles se consultèrent du regard, anxieuses de ma réaction. Katlyn, la plus courageuse des deux, prit de nouveau la parole.

- Pardonnez-nous, Votre Altesse. Nous ne disions rien de mal, seulement que c'était un moment très triste pour tout le monde, qui ravive beaucoup de souvenirs.

- Vous sembliez bien connaître mes parents ?

- Ava est arrivée au palais il y a seulement quelques semaines, Votre Altesse. Pour ma part, je suis rentrée au service de la Couronne juste avant les fiançailles de leurs Majestés, vos parents.

- Il y a 20 ans, c'est cela ?

- C'est cela, Votre Altesse.

- Et vous avez donc vécu l'enterrement de mes grands-parents paternels, le mariage de mes parents, la dissolution des castes, la naissance de mes frères et moi-même ?

- J'étais au palais lors de tous ces évènements, en effet, Votre Altesse.

Je restais silencieuse quelques instants avant de reprendre.

- Comment étaient-ils ? Lui demandais-je de but en blanc.

- Pardon, Votre Altesse ?

- Mon père et ma mère ?

Les deux domestiques s'échangèrent de nouveau un regard perplexe avant que Katlyn ne reprenne la parole.

- Ils semblaient très amoureux, Votre Altesse. Même s'il leur arrivait de se disputer assez violemment qu'ils en faisaient trembler les murs du palais. Mais je pense que c'était leur mode de fonctionnement pendant un moment. Il faut dire que votre mère avait un caractère bien trempé et des idées très arrêtées. Quand elle avait quelque chose en tête, il n'y avait guère que votre père qui pouvait l'arrêter et encore, il n'y arrivait pas toujours. Oh. Pardonnez-moi, Votre Altesse, je ne voulais pas offenser la mémoire de Sa Majesté.

- Ce n'est rien. Continuez, je vous en prie.

Je voulais en savoir plus, j'étais avide de détails et ce n'était manifestement par mes parents que j'allais avoir les informations que je cherchais désespérément.

- Et bien… L'adaptation à sa nouvelle vie n'a pas été des plus douces pour elle d'autant plus que la période n'était pas facile. Commença Katlyn. Ils venaient tous deux de perdre des êtres chers dont trois de vos grands-parents. Avec ça, ils se retrouvaient tous les deux si jeunes sur le trône sans personne pour les épauler. Ils devaient supporter une telle pression… Souffla-t-elle. Mais ils n'ont pas perdu de temps. Ils ont vite annoncé leur projet de dissolution des castes. Votre père travaillait tant à ce moment qu'on avait de la chance si on l'apercevait. Ajouta la domestique. Il consacrait ses jours et ses nuits pour faire aboutir ce projet qu'il en a quelque peu oublié votre mère. Je pense que c'était sa manière de gérer son deuil. Mais on aurait dit que la magie des débuts s'était envolée et qu'ils n'étaient plus que des collègues de travail. Elle baissa la tête, tristement avant de continuer rapidement et d'une joyeuseté un peu forcée. Heureusement cela s'est arrangé. Vous savez, Votre Altesse, ils ont traversé beaucoup d'épreuves pendant de nombreuses années mais s'en sont toujours relevés plus fort et plus amoureux en dépit de tout. Un véritable conte de fées. Sa collègue hocha vigoureusement la tête. C'est en les voyant que l'expression « faits l'un pour l'autre » prend tout son sens. Reprit Katlyn. L'apothéose de leur vie a été votre naissance, à votre frère et vous, et je peux vous assurer que cela a été le plus beau jour de leurs existences. Du pays tout entier également. Les gens se sont regroupés partout pour fêter l'évènement. Il y avait des feux d'artifices, des défilés et autres célébrations jusque devant les grilles du palais. Nous avons été submergés de cadeaux et de cartes de vœux du monde entier. C'était incroyable !

- Vous en connaissez plus sur mes parents que moi-même, leur propre fille… Ces derniers temps, j'ai l'impression d'avoir vécu toute ma vie avec des étrangers.

- Votre Altesse, vos parents vous ont aimée plus que tout au monde. Vous êtes la prunelle de leurs yeux. Mais c'était une nouvelle vie pour eux. Une vie de jeunes parents. Ils n'avaient pas forcément envie que vous connaissiez leur passé un peu chaotique et houleux.

- Merci pour votre franchise, Katlyn.

Elles s'inclinèrent de nouveau mais avant de s'en aller définitivement, Katlyn se retourna vers moi.

- Pouvons-nous vous présenter nos plus sincères condoléances pour votre mère, Votre Altesse ? Elle comptait parmi les plus grandes Reines que ce pays ait connues. C'était une femme formidable. Vraiment extraordinaire. Elle nous manquera énormément.

- Je vous remercie.

Elles s'inclinèrent une dernière fois avant de partir. Je restais un moment à réfléchir aux paroles de cette domestique. La colère que je ressentais quelques minutes auparavant s'était calmée. Elle se tenait néanmoins toujours tapie dans l'ombre, menaçant de refaire surface à tout moment.

- Papa ! M'exclamai-je, dans un souffle.

Je n'avais pas pensé à lui une seule seconde depuis la mort de maman ! Je ne savais même pas comment il allait. Comment faisait-il pour gérer la douleur ? Lui, pour qui sa femme était tout. Je n'avais pas besoin qu'on me le dise, je l'avais sous les yeux depuis que j'étais enfant ! C'était un père merveilleux mais il ne s'éloignait jamais trop loin de ma mère, il avait constamment un œil sur elle. Et réciproquement. Ils n'étaient jamais avares de démonstration d'affection devant nous. Papa devait donc être dévasté. Cela devait raviver bien des douleurs. Et je l'avais laissé seul, à devoir s'occuper de tout ! Egoïstement, je n'avais pensé qu'à ma propre douleur, mon propre malheur sans m'imaginer une seconde que quelqu'un d'autre pouvait plus souffrir que moi. Ean et Ahren n'avaient peut-être pas tort, tout compte fait.

Cela me frappa comme un électrochoc. Je me souvins que les appartements de mes parents étaient tous proches. Je me demandais d'ailleurs pourquoi les chambres de Kaden, Ahren et moi-même étaient si éloignées de celles de nos parents et d'Osten…

En arrivant devant les portes des appartements royaux, je pris une profonde inspiration. Je n'y avais mis les pieds qu'une seule fois dans ma vie, il y a quelques jours seulement, et cette expérience avait été bouleversante. Avec les évènements des derniers jours, je ne savais pas si j'étais prête à affronter ce spectacle de nouveau. L'image omniprésente de ma mère n'allait-elle pas être trop dure à supporter désormais ? Je toquais néanmoins à la porte mais personne ne me répondis. Je frappais une deuxième fois. A ma troisième tentative, je n'attendis aucune réponse pour entrer.

- Papa ? Appelais-je.

Toujours pas de réponse. Je pénétrais dans toutes les pièces pour être sûre, prenant garde à ne pas croiser trop souvent le regard espiègle et pétillant de ma mère sur les photos. Les appartements de mes parents étaient décidément déserts. Je ne m'attardais pas, les lieux trop sensibles encore et sortis donc, perplexe. Où pouvait-il bien être si ce n'était pas dans sa chambre, surtout qu'il commençait à se faire tard ? Je croisai un garde et lui demandai donc s'il savait où se trouvait mon père.

- Il a été vu dans l'aile princière, Votre Altesse.

Je remerciai le militaire et me dirigeai donc dans la direction indiquée. Une des portes était entrouverte. Je glissai un œil à l'intérieur et ce que j'y vis me brisa littéralement le cœur. Mon père se trouvait dos à moi, l'échine courbée, la tête entre les mains, secoué de spasmes. Je n'entendais rien de là où je me trouvais mais je savais au fond de moi qu'il pleurait à chaudes larmes. C'était la première fois de ma vie que je le voyais aussi abattu. Je m'avançais timidement dans la pièce, le bruit de mes pas étouffé par l'épais tapis. Lorsqu'il m'entendit derrière lui, Papa se redressa soudainement et chassa ses larmes d'un revers de la main. Il était redevenu le roi.

- Papa ? Est-ce que ça va ? Lui demandais-je, prudemment. Je ne savais pas vraiment à quelle réaction m'attendre après mon comportement des derniers temps.

- Ou... Oui. Je n'arrivais pas à retourner dans notre chambre, cela me faisait trop penser à elle. Alors je suis venu ici mais... Mais tout dans le château me la rappelle et me confirme qu'elle n'est plus là. Je n'arrive pas à l'accepter. Je n'arrive pas à me dire qu'elle ne reviendra jamais. Elle le doit. Il faut qu'elle revienne. Il le faut. Sa voix parti dans les aigu alors que les larmes perlaient aux coins de ses yeux. Il serra les paupières quelques instants avant de reprendre, la voix plus affermie. Tu sais, c'est ta mère qui me donnait la force de me continuer, de ne rien abandonner. Même dans les temps les plus durs, dans les moments de doute et d'angoisse. Elle était la preuve que se battre en valait la peine. Et… Et sans elle, je ne suis pas sûr de pouvoir y arriver. Il se tut quelques instants, la gorge visiblement nouée par le trop plein d'émotions. Je vivais pour elle, Eadlyn. Je vivais pour elle bien avant de vivre pour le peuple d'Illéa. Je pourrais donner mille vies si cela pouvait lui accorder ne serait-ce qu'une minute de plus. Toutes les années que j'ai passé à ses côtés… ce sont les seuls moments de bonheur que j'ai connus. Elle me manque tant… Je l'aime tellement. Termina-t-il dans un souffle, au bord des larmes.

- Papa, je n'ai surement pas la plus petite idée de ce que tu dois traverser mais je sais à quel point cela doit être horrible pour toi. Tu n'as pas besoin de me le cacher et de faire comme si tout allait bien. C'était ta femme. Tu as le droit de la pleurer comme n'importe quel être humain normal.

- Eadlyn, tu ne sais pas ce que cela fait de paraître faible face à ses enfants... Nous avons passé notre vie à vous protéger, à essayer d'être les meilleurs parents pour vous. Et m'effondrer ainsi me donne l'impression d'avoir échoué. De gâcher tous les efforts de ta mère. Pire, de la décevoir.

- Papa, j'en apprends tous les jours sur vous, sur toi et maman. Je sais que vous vous disputiez souvent plus jeunes, que vous avez eu votre lot d'obstacles à surmonter et que vous ne vouliez pas que l'on sache tout cela pour ne pas ternir votre image auprès de nous. Vous vouliez rester forts, pour nous. Mais cela fait partie de votre histoire et ne la rend que plus merveilleuse encore à mes yeux. Papa. Tu n'es pas faible du tout. Bien au contraire ! Tu es l'homme le plus fort que je connaisse.

- C'est gentil d'essayer de me consoler ma puce. Vous n'auriez pas compris certaines choses étant petits. Mais peut être que maintenant tu es en âge de le faire. Je suis désolé de t'avoir caché tout cela.

- C'est vrai que ce n'est pas facile pour moi de digérer toutes ces révélations mais je peux t'assurer, papa, que tu es le meilleur père que l'on puisse rêver ! Tu n'es certes pas parfait mais tu nous as offert la meilleure vie possible, la meilleure éducation possible ! Notre enfance a été rythmée par les rires et la joie ! Et cela grâce à qui ? A toi et maman !

- Mais avec ta mère partie rien ne sera plus jamais comme avant…

- Oui... Je posais ma tête contre l'épaule de mon père et nous restâmes ainsi en silence, perdant la notion du temps.

Nous entendîmes soudainement un bruit de pas précipités dans le couloir juste avant qu'un garde ne fasse irruption dans la chambre, essoufflé.

- Votre Majesté, Votre Altesse !

- Que se passe-t-il ? demanda Papa en se redressant. Malgré sa voix ferme et sa posture droite, je pouvais aisément voir à travers son masque. Il n'avait plus rien du roi que j'avais l'habitude d'admirer petite. C'était désormais un homme brisé.

On nous apprenait depuis notre plus jeune âge à paraître calme et serein même en pleine tempête, nous serinant que le moindre de nos gestes serait scruté, analysé, déformé, critiqué. Alors à défaut d'être le dirigeant fort et droit que je connaissais, mon père faisait bonne figure, comme il avait dû, lui aussi, l'apprendre. Après tout, choisissait-t-on vraiment de diriger un pays ? N'était-ce pas le pays qui nous choisissait comme l'avait souligné Ean ? Ce rôle nous était plus attribué que véritablement voulu. C'était comme un fardeau qui passait d'épaules en épaules et que nous nous devions de perpétuer qu'importe les circonstances, telle une malédiction.

- C'est son Altesse, le prince Ahren ! Il est revenu. Il est dans le hall avec son Altesse la princesse Camille.

Je ressentis immédiatement une vague de sentiments contradictoires. J'étais tour à tour choquée, en colère, surprise, heureuse, soulagée du retour de mon frère jumeau que j'en fus paralysée sur place. J'étais incapable de réagir. Mon père se leva et suivit le garde aussitôt.

- Eadlyn ?

Je sursautais à l'appel de mon père. Je finis par m'élancer à leur suite après avoir repris mes esprits. Nous débouchâmes dans le hall par le haut des escaliers. Ahren et Camille étaient bien là en chair et en os. Entouré de leurs bagages, ils étaient en grande discussion, les visages graves. Etrangement, je les trouvais changés alors que cela faisait à peine quelques jours qu'ils nous avaient quittés. Dès qu'ils nous aperçurent, ils se turent et se tournèrent vers nous.

Papa descendis les escaliers à toute vitesse tandis qu'Ahren vint à sa rencontre. Ils tombèrent finalement dans les bras l'un de l'autre. De mon point d'observation, je pouvais voir Ahren trembler et pleurer dans les bras de notre père. Je descendis les escaliers à mon tour, plus lentement, ne sachant toujours pas quel sentiment me dominait : qui de la colère ou la joie de le revoir l'emporteraient. Je n'eus cependant pas à me le demander longtemps. Camille prit l'initiative de venir à ma rencontre.

- Mes plus sincères condoléances, Eadlyn. Votre mère était une personne vraiment hors du commun. Je l'aimais beaucoup. Elle a toujours été très gentille avec moi. Cela m'a fait un tel choc d'apprendre sa mort. Elle me manquera énormément. Me dit-elle.

En dépit de tout, je n'arrivais pas à l'apprécier. Elle était trop mielleuse, trop parfaite pour être vraie. C'était humainement impossible de réunir toute ces qualités en une seule et même personne. Et puis ne savait-t-elle pas que c'était sa fuite et son mariage précipité avec mon frère qui avait provoqué ce drame ? J'étais sûre que c'était son idée. Mon frère n'était pas du genre à faire de telles manigances. Et puis, pourquoi n'avaient-ils pas attendu ? Leur mariage était pratiquement acté dans tous les esprits et même les traités passés entre nos pays allaient dans ce sens. Pourquoi alors une telle hâte ? Pourquoi un tel secret ? S'ils avaient fait les choses dans les règles, maman serait encore en vie à l'heure qu'il est. Elle aurait pu assister à la réalisation du bonheur de son fils. Forcément, qu'ils devaient en avoir conscience. Et elle avait le culot de me présenter ses condoléances ?

- Comment pouvez-vous l'apprécier à ce point alors que vous ne l'avez vu que si peu de temps ? répondis-je, sur les nerfs.

- Je n'avais pas besoin de la voir souvent pour l'apprécier. Elle était comme une seconde mère pour moi.

- Vous ne l'a connaissiez même pas ! Vous ne faisiez pas partie de la famille ! Je suis sa fille ! Son unique fille ! Lui rétorquais-je, de plus en plus en colère contre sa gentillesse et sa perfection à toute épreuve.

- Mais désormais je le suis également. J'ai donc autant le droit de la pleurer que vous. Vous souffrez de la perte de votre mère, soit. Mais cela ne vous donne pas le droit de me dire ce que je dois ressentir ou non. Vous n'étiez pas la seule à l'aimer. Me répondit froidement Camille.

C'était la deuxième fois de la journée qu'on me le répétait.

- Eadlyn ! M'interpella Ahren dans mon dos. Je me retournais pour faire face à mon frère qui se tenait droit malgré ses yeux brillant de larmes, papa derrière lui. Je te prierais d'être plus aimable envers ta belle-sœur et ma femme. Dit-il en accentuant sur les derniers mots.

Est-ce que je rêvais ? Ahren, mon frère jumeau, qui venait d'apprendre la mort de notre mère, qui en était responsable même, prenait le parti de Camille ? Une princesse étrangère, ne faisant partie de la famille que depuis si peu de temps, aux airs si purs et innocents, et qui prétendait connaître ma mère mieux que moi ? Ma colère prit alors le dessus et je déballai toute la rancœur et la douleur accumulée.

- Aimable ? C'est à moi que tu demandes d'être aimable ?

- Tout à fait. M'assura Ahren.

- Je te trouve fort présomptueux de me dire cela, toi qui t'es enfui comme un voleur, sans ne rien dire à personne. Qui n'a pas eu le courage de nous l'annoncer en face, préférant la lâcheté de refiler le sale boulot à quelqu'un d'autre ? Pourquoi ne m'as-tu rien dit lorsque tu en a eu l'occasion ? Nous nous sommes toujours tout dit, Ahren, tout confié. Nous sommes jumeaux, bon sang. Pourquoi cette fois-ci était-elle différente ? Hein ? Et pourquoi ne pas avoir attendu ? Pourquoi une telle précipitation ? Pour tout le monde, votre mariage aurait eu lieu tôt ou tard, alors pourquoi ? Pourquoi as-tu eu besoin de causer un tel choc à Maman, si intense qu'elle en a eu une attaque ? Qui est-ce qui est responsable de sa mort ?

- Tu m'accuse de la mort de maman ? Suffoqua Ahren

- Eadlyn ! S'écria Papa en même temps.

- Tu m'as très bien comprise ! C'est à cause de toi qu'elle est morte ! Elle n'a tellement pas supporté ton départ qu'elle en a fait une crise cardiaque !

- Tu sais bien que je n'ai jamais voulu cela !

- Pourtant tout avait l'air préparé d'avance. Tu avais bien calculé ton coup, n'est-ce-pas ?Ricanais-je amèrement.

- Je te jure, Eadlyn, que je ne voulais pas que tout cela arrive !

- Bien sûr… Comment aurais-tu pu te douter que te volatiliser du jour au lendemain causerait autant de chaos ?

- Eadlyn, ce n'est pas de ma faute si maman est morte. Tu le sais aussi bien que moi. J'aimais notre mère de tout mon cœur et c'était la dernière chose que je souhaitais. J'aurais voulu qu'elle voie ses petits-enfants grandir, qu'elle les embrasse et les gâte, qu'elle les emmène jouer dans le parc. Mais je sais aussi que si elle avait pu, elle m'aurait donné sa bénédiction et encouragé sans la moindre hésitation.

C'en était trop, les digues cédèrent.

- Tu ne lui en as même pas laissé l'occasion, Ahren ! Tu ne lui en pas laissé l'occasion… Ma voix se brisa sur ces derniers mots et je pleurais maintenant à chaudes larmes, laissant libre court à ma douleur. Mon frère s'approcha de moi, bras écartés, paumes vers le ciel, comme s'il s'approchait d'un animal blessé. Je le repoussais brutalement, la vision brouillée.

- Pourquoi ?! Pourquoi tu as fait ça ?! Tu n'as pensé qu'à toi, à ton petit bonheur personnel.

- Je sais que tu souffres beaucoup, Eadlyn. Intervint Papa. Je pouvais voir qu'il était aussi troublé et ému que moi. C'est un choc pour nous tous. Mais nous sommes maintenant de la même famille et c'est dans des épreuves comme celles-ci que nous devons plus que jamais restés soudés.

- Il ne nous a pourtant pas choisis !

- N'en ai-je pas le droit pour une fois ? Rétorqua mon frère. N'ai-je pas le droit de vouloir un dixième du bonheur qu'ont pu partager nos parents ? Je n'ai fait qu'agir comme toi tu le fais tout le temps, sans que personne n'ose te le reprocher !

Ma main partit s'écraser toute seule sur la joue de mon frère.

- Tu savais très bien qu'en te mariant tu ne ferais plus partie de cette famille. Tu es le prince consort du Royaume de France désormais, et non plus un prince d'Illéa. Et pour moi tu ne fais plus partie de cette famille non plus. Je ne pardonnerai jamais ce que tu as fait.

Je tournais les talons, furieuse et le cœur en miettes pour me réfugier dans ma chambre.