Bonjour bonsoir, amis lecteurs !
Ce chapitre est loooong ! Il est presque deux fois plus longs que celui d'avant, mais impossible de couper l'action, ça aurait été étrange.
Attention ! On rentre réellement dans le sujet de la violence, tant psychologique de physique, et donc le rating "M" prends tout son sens. Prenez garde si vous y êtes sensibles.
Bonne lecture !
Dans l'épisode précédent: L'indic du Sanctuaire donne des infos aux chevaliers. Ils commencent leur enquête en allant interroger un survivant du massacre du clan mafieux. DM s'interroge sur la moralité de Milo.
CHAPITRE 3
Milo ouvrit les yeux avec lenteur. Il tourna dans les draps pour faire face à l'horloge qui ornait le mur défraîchit. Six heures du matin. Il soupira. Il ne dormirait pas plus.
L'adolescent se redressa et posa les pieds sur la moquette verte. Comme toujours, il était réglé comme une horloge, toujours debout avec le soleil de Grèce. Son maître avait toujours été à cheval sur les horaires. On ne plaisantait pas avec le sommeil, disait-elle de sa grosse voix. Avant l'heure, c'est pas l'heure, et après l'heure, c'est plus l'heure. Même des années après la disparition de Fadila du Scorpion, son apprenti appliquait toujours cette consigne comme si elle était gravée dans son ADN. L'habitude, sans doute.
Il se leva sans bruit et se glissa dans la salle de bain. Le miroir lui renvoya l'image d'un corps qui hésitait encore entre enfance et adolescence. Ses joues étaient encore un peu ronde, mais ses épaules étaient celles d'un adolescent au meilleur de sa forme ; ses yeux reflétaient un âge bien plus avancé que le siens, mais ils étaient encore un peu grand sur son visage. Et il y avais ses cheveux, bien sûr. Ils étaient blonds, bouclés et d'une épaisseur peu égalée parmi ses amis. Ah bien sûr, c'était beau, ça lui donnait l'air d'un ange lui disait son maître, sauf que voilà : il n'était pas un ange, mais un chevalier d'Athéna, et il aimerait bien que sa tignasse lui obéisse pour une fois.
Avec la patience accumulée par les années, il défit les nœuds avec ses doigts, repoussa les mèches qui s'étaient plaquées sur son front pendant son sommeil. Une fois que tout avait repris une forme à peu-près potable, il saisit entre ses dents un élastique noir et rassembla ses cheveux en une grosse masse bouclée à l'arrière de sa tête. Il attacha tout ça comme il pouvait, et fixa à nouveau le reflet. Le résultat n'était pas impeccable, mais il n'était pas au Sanctuaire, où le protocole imposait de porter les cheveux détachés lorsqu'ils étaient en armure. Il avait toujours trouvé ça débile. Les trois quarts de la chevalerie les portait longs, et ça gênait parfois dans les combats…
La tradition, lui avait un jour dit son maître alors qu'il pestait. En Grèce antique, les hommes libres portaient les cheveux longs et détachés ; seuls les esclaves les gardaient cours, ou attachés. S'était stupide, avait répondu Milo. Mais il avait gardé ses cheveux longs depuis. Tout comme son maître n'avait jamais enlevé son masque en sa présence. Il n'avait découvert son visage que le jour de sa mort. C'était dommage, vraiment. Elle était jolie, même avec la cicatrice en forme de croix qui lui barrait la joue.
D'un coup de cosmos, il vérifia l'état de son collègue. Il dormait encore, s'il pouvait en juger par le calme inhabituel de son cosmos. Seul un léger ronflement se faisait entendre de l'autre côté de la porte. Ça ne le gênait pas. Leurs missions étaient différentes, et il n'avait pas besoin de lui pour la prochaine phase de la sienne.
Il retourna dans sa chambre pour enfiler un short d'un rouge délavé et un haut orné d'un personnage qui souriait à un spectateur invisible. Une bande dessinée , avait dit la blanchisseuse. Superman. Il n'en avait jamais lu, mais le grand type musclé le faisait rire. Son slip était au dessus de son pantalon pour une raison qu'il ignorait. Il enfila les bretelles d'un vieux sac à dos noir, et sortit de la chambre.
Il dévala les escaliers et descendit dans le hall. Le comptoir était encore désert ; à cette heure, Giulia n'était pas encore en poste. Depuis trois jours, les deux adolescents surveillaient le quartier de Soccavo sans résultat. La présence de la mafia n'était pas réfutable, mais ils n'avaient pas encore réussi à identifier et coincer un des membres du clan Spietati. Ça agaçait prodigieusement son collègue.
Puisque cette partie de la mission n'avançait pas, Milo avait décidé de se concentrer sur la sienne. Il sortit silencieusement de l'hôtel se mit en marche, direction, la bibliothèque principale de la ville. Il se rendait aux archives de celle-ci, plus précisément, comme tous les matins depuis trois jours . Il devait déterminer quel était le parcours des armures depuis leur disparition au siècle précédent.
C'était facile de savoir où et quand le Sanctuaire avait perdu leur trace. On n'avait plus entendu parlé des armures du Bouvier et de la Chevelure de Bérénice depuis la révolution roumaine de 1848, où leurs porteurs avaient disparu. Personne n'avait jamais su ce qui leur était arrivé. Désertion ou mort ? Impossible de le dire. Maintenant, plus d'un siècle plus tard, ils étaient forcément morts… Et leurs armures refaisaient surface en Italie. Pourquoi ? C'était bien ça qu'il cherchait.
La bibliothèque ouvrait juste lorsqu'il arriva sur le palier. C'était un très grand bâtiment, mais pas aussi grand que les archives du Sanctuaire, qui étaient poussiéreuses, mal organisées, et de l'avis de Milo, hantées. Il détestait s'y rendre. Son maître lui avait appris à lire avec les rapports de mission des anciens chevaliers, et il avait toujours l'impression que le fantôme desdits chevaliers se penchait sur son épaule.
Ici, pas de fantôme, pas de rapport de mission, mais un bibliothécaire à l'air endormit, et des étudiants armés d'un thermos de café. Il détonait dans le décor ; d'ailleurs, les étudiants lui lancèrent un regard noir, comme s'il allait soudainement se mettre à hurler, a balancer les livres dans tous les sens et renverser leurs précieuses boissons sur leurs études.
Il leur renvoya le même regard et s'enfonça dans les rayonnages. Il n'aimait pas particulièrement lire -ça, c'était l'apanage de Camus. La bibliothèque du Verseau croulait sous les épais volumes de tout genre. A chaque fois qu'il allait en mission, il en ajoutait sur ses planches. Milo lui en ramenait, parfois, aussi. Mais lui, la lecture… Il lisait ses dossiers, ses rapports, et le dos de la boîte de céréales. Il n'y avait bien que dans ce genre de mission qu'il ouvrait un livre. Ou un journal, dans son cas.
Comme dans toutes les bibliothèques du monde, le rayon des archives était bordélique et sentait le vieux papier. Milo dut s'armer de tout son courage pour se diriger vers l'étagère qui annonçait « 1940-1960 ». Il saisit une poignée de journaux et alla s'asseoir à une table.
A midi, il avait de la poussière sur les mains et le nez, la faim au ventre et un sacré mal de tête. Il n'avait trouvé aucune trace d'une quelconque armure, malgré les heures qu'il passait tous les jours à écumer les journaux. Oh, ça allait être long… Il laissa en place ses recherches et sortit sur le parvis de la bibliothèque. Là, les étudiants faisaient une pause, à grands éclats de rires et de voix. Il s'assit sur le sol et sortit le sandwich acheté sur le trajet.
Tout en mâchonnant son repas, il laissa ses pensées vagabonder. On lui confiait de plus en plus ce genre de mission -l'espionnage, la recherche d'information. Est ce qu'il était bon à ça ? Pas plus qu'un autre. Camus était très bon dans la recherche. Il suffisait de lui donner un thème, il disparaissait quelques heures, et revenait avec un résumé plus ou moins détaillé, selon les demandes. Milo lui, ne cherchait pas les infos. Il les soutirait. Douloureusement. Sa technique de combat était fait pour ça. L'Aiguille écarlate laissait quatorze chances à sa victime de répondre à ses questions. Celui qui y avait résisté le plus était un canadien. Il avait la soixantaine, un cancer et n'en avait plus pour longtemps, avait-il expliqué au Scorpion d'une voix paisible. A quoi bon livrer des informations, alors qu'il allait mourir de toute façon ?
Il avait beaucoup impressionné l'enfant. Il avait pleuré, crié de douleur comme les autres, mais n'avait pas supplié, ne s'était pas humilié. Il était resté là, attaché sur sa chaise, avec la dignité d'un roi sur son trône. A la cinquième piqûre, il avait demandé un peu d'eau et Milo lui avait donné. David, de son prénom, avait supporté douze coups. Ensuite, du sang lui était sorti de la bouche ; entre deux respirations laborieuses, il avait expliqué à Milo qu'il avait touché son pancréas, l'organe le plus attaqué par son cancer.
Milo savait très bien ce qu'était le pancréas. Il avait une connaissance très poussée de l'anatomie, comme tous les chevaliers du scorpion. Il savait aussi que l'homme allait mourir. Il l'avait donc détaché, nettoyé, et avait accepté d'abréger les souffrances du vieil homme. Il y pensait encore souvent. La dignité tranquille de cet homme, l'absence de peur dans son regard. Il espérait qu'un jour, il mourrait de la même manière. Pas tranquillement, sous le regard d'un enfant-bourreau, mais sans peur. Il doutait de mourir vieux. Ça arrivait parfois, mais sa génération était celle de la guerre sainte. Son maître lui avait assez répété pour qu'il imprime l'idée. Elle lui avait raconté que la dernière guerre n'avait laissé que deux survivants, chez les ors. L'un était Pope, l'autre gardait toujours un portail scellé, quelque part dans le monde.
C'était terrifiant, comme idée. Voir tout le monde mourir autour de lui, se faire tuer au combat, et lui, rester, seul… Il deviendrait dingue. Bon sang, même Deathmask lui manquerais. C'était un collègue grognon, désagréable, violent et certainement dérangé mentalement, mais c'était un collègue. Il connaissait Athéna, la vie de chevalier, les longues nuits à attendre au temple un ennemi qui pouvait surgir n'importe quand. Milo ne le connaissait pas beaucoup, et le découvrait plus ou moins pendant cette mission.
Il râlait le matin, dans la barbe qu'il n'avait pas encore, contre tout et tout le monde -Giulia qui l'avait encore appelé « mon petit », le sang qui avait coulé sur ses vêtements, les blanchisseuses qui n'étaient pas foutues de lui trouver des vêtements à sa taille, les quelques boutons d'acné qu'il avait sur le visage et ces foutus mafieux qui ne se laissaient pas attraper. C'était assez drôle, quand ça n'était pas dirigé vers lui. Ça l'était bien moins quand sa voix furieuse le réveillait au milieu de la nuit.
Un coup dans le mur. Milo se redressa. Pendant les missions, il était toujours sur ses gardes, même pendant son sommeil. Il tendit l'oreille vers l'autre chambre. Des chuchotements furieux s'en élevaient.
Le petit blond fronça les sourcils. Il étendit un peu son cosmos et rencontra celui, colérique, de Deathmask. Ce dernier avait l'air d'être seul dans sa chambre. En tout cas, Milo ne ressentait personne d'autre. Alors à qui parlait-il ?
« - Barre toi, grognait furieusement le Cancer. Arrête de me coller aux basques, putain. »
Silence, mais le cosmos du Cancer s'agita un instant.
« - Je me branle de ce que tu penses. Dégage, je te dis, ou je te colle sur mes murs ! »
Milo ne comprenait plus rien. La menace elle même était, au mieux fantaisiste, au pire ridicule. Et puis il se souvint des murs du temple du Cancer. Il se rappela des visages torturés qui poussaient sur la pierre et gémissaient sans fin.
La porte de la chambre était entrouverte. Il jeta prudemment un œil dans la pièce. Deathmask était assis en travers de son lit, et fixait du regard quelque chose que Milo ne pouvait pas voir. Son visage était crispé et un tic faisait battre sa paupière.
« - J'en ai marre -non, non, ta gueule. Tu la fermes. J'en ai ras le cul de vous entendre, tous ! Foutez-moi la paix ! »
Il brandit un doigt qui s'illumina de cosmos. Sous les yeux écarquillés de Milo, une silhouette bleutée se forma un instant avant de disparaître. Deathmask baissa le doigt et ferma les yeux. Il passa une main sur son visage. Milo ne l'avait jamais vu aussi… las. Fatigué. L'adolescent se reprit vite et braqua son regard rouge dans le siens.
« - T'as bien profité du spectacle ? Grogna-t-il avec hargne.
- L'âme du type de la prison. Et si tu dégages pas tout de suite, il va t'arriver la même chose ! »
Devant la lueur meurtrière qui habitait son regard, Milo préféra battre en retraite. Il referma la porte de la salle de bain et retourna à pas de loup dans sa propre chambre. À quoi venait-il d'assister ? Au bannissement d'une âme ? Il frissonna. Les fantômes étaient bien réels, alors… Où Deathmask l'avait-il envoyé ? Dans son temple ? La rumeur disait qu'il arrachait le visage de ses victimes pour les afficher sur son mur. De ce qu'il venait de voir, ça n'était pas exactement ça. Il avait plus l'air de piéger leurs âmes dans la pierre. Le scorpion ne savait pas quel était le sort le plus envieux.
Ce soir-là, Milo avait très mal dormi. Il avait fait des cauchemars peuplés de fantômes de chevaliers qui le poursuivaient jusque chez lui, dans son temple, et au moment où il croyais leur avoir échappé, son maître apparaissait, à visage découvert, et lui reprochait de l'avoir tuée pour s'approprier son armure. C'était faux. Fadila avait succombé à une rupture d'anévrisme foudroyante. Mais ses cauchemars avaient rarement du sens.
Il se redressa et essuya ses doigts plein de mayonnaises sur son t-shirt. Il était temps de reprendre les recherches.
« - Excuse moi ? »
Milo releva le nez du journal sur lequel il s'endormait à moitié. Une des étudiantes, qui venait comme lui tous les jours, était debout à côté de sa table. Elle était jolie, se dit-il en détaillant son visage. La peau brune, les cheveux noirs, elle souriait légèrement.
« - Oui ?
- Je me demandais... »
Elle jeta un coup d'œil à la table où étaient assis ses amis. Il y eu un peu d'agitation et un gloussement. Le scorpion faillit lever un sourcil.
« - Je peux m'asseoir là ? Ils font trop de bruit, là-bas. Impossible de réviser en paix. »
Les yeux bleus de l'adolescent balayèrent la salle. Il y avait plein de place disponibles. Pourquoi viendrait-elle s'asseoir à sa table à lui ? Bah… En même temps, il s'ennuyait tellement… Il cherchait depuis des lustres, et il n'y avait aucune mention d'armure, nul part. Il commençait à se dire qu'il perdait son temps.
Il hocha donc la tête et poussa ses affaires pour lui faire de la place. Elle lui dédia un sourire lumineux.
« - Merci. »
Elle s'assit et posa un cahier devant elle. Après un coup d'œil discret, il s'avéra qu'il était couvert de chiffres impossibles à comprendre. Milo n'aimait pas les mathématiques. Il connaissait juste les bases, et ça lui allait très bien. Il préféra donc retourner à son journal. Des faits divers peu intéressants. Aucune trace d'armure nul part…
Le regard de Milo remonta de ses papiers jusqu'au visage de la fille, et faillit sursauter en voyant qu'elle le regardait aussi. Il ne détourna pas les yeux, et elle sourit.
« - Comment tu t'appelles ?
- Milo.
- Moi, c'est Regina. »
Les italiennes avaient toutes des noms bizarres, se dit Milo. Mais il était curieux. Il y avait peu de filles, au Sanctuaire, et elles étaient tout le temps masquées. Il n'avait pas souvent l'occasion de parler avec elles.
« - Qu'est ce que tu fais ? Demanda à nouveau Regina.
- Ah… Je cherche une vielle histoire.
- Pour l'école ? »
Improvisation. Milo n'avait aucune idée de comment pouvais marcher le système scolaire italien. Il hocha la tête.
« - Je comprends, sourit la jeune fille. Nous, on doit rendre un devoir de maths dans quelques jours, impossible de passer la question douze, on y est depuis des heures. Tu t'y connais en maths ?
- Non… Je suis très mauvais.
- Zut. »
Elle mordilla le bout de son crayon et regarda ses chiffres d'un air affligé. Milo avait presque envie de la plaindre. Il la regarda avec un rien de fascination coincer une mèche de cheveux bruns derrière son oreille.
« - C'est quelle histoire que tu cherches ?
- Un type qui aurait traîné dans le coin avec une espèce d'armure… C'est assez vague... »
Regina était de la région, non ? Si histoire il y avait, elle en aurait certainement entendu parler. Elle ou ses amis. Il jeta un œil vers la table d'étudiant, qui les regardait sous leurs livres en chuchotant. Ils avaient l'air de rire, aussi, en les regardant. Ça ne lui plut pas du tout. Il reporta son regard sur Regina, qui le regardait avec un sourcil en l'air.
« - Tu parles de l'histoire des diplomates décapités ?
- Oui, celle-ci, menti Milo qui n'avait jamais entendu parler d'une quelconque décapitation de diplomates. »
L'italienne jeta un œil sur son journal.
« - Tu cherches pas à la bonne période, nota-t-elle. C'était il y a quoi… Quinze ans ? Entre 1960 et 1964… Quelque chose comme ça.
- Ah, merci. »
Si ça pouvais lui éviter d'ouvrir encore plus de vieux trucs poussiéreux… Bon sang, il ressortait moins sale des arènes du Sanctuaire ! Et il avait l'habitude de s'y entraîner jusqu'à l'épuisement…
« -… savoir si tu voulais nous accompagner.
-Hein ? »
Il avait perdu le fil. Regina sembla un peu vexée de devoir se répéter.
« - Je disais, est ce que tu voudrais nous accompagner au bar après ?
- Ah. Euh, non merci je dois finir ça.
- Milo ! »
La puissante voix télépathique fit sursauter le scorpion, qui eu le réflexe de regarder un peu partout autour de lui, avant de comprendre que Deathmask lui envoyait un message mental. Il jeta un coup d'œil à Regina, qui le regardait bizarrement.
« - Ils vont pas s'envoler tes journaux, tenta-t-elle de le convaincre.
- Ramène ton cul, grogna la voix de son collègue. J'ai réussi repérer un type.
- Je suis un peu occupé, là…
- Dit, Milo, tu m'écoutes ?
- Je m'en branle. Si tu te ramènes pas je le choppe tout seul et ensuite, bonne chance pour l'interroger.
- Fais pas ça, imbécile, siffla le Scorpion entre ses dents.
- Quoi ?! »
La jeune fille semblait définitivement vexée, maintenant. Milo repoussa sa chaise.
« - Désolé, il faut que j'y aille, marmonna le scorpion. Je dois rejoindre… mon frère. J'avais pas vu l'heure. »
Il ignora les protestations de l'étudiante et fila hors de la bibliothèque. Une fois dehors, il se concentra pour détecter le cosmos colérique de Deathmask, et s'y téléporta d'une pensée.
Il rouvrit les yeux sur les épaules du Cancer, qui était adossé à un mur de brique, dissimulé derrière un recoin de mur. Celui-ci ne sursauta même pas, et posa ses yeux sanglants sur lui une demi-seconde.
« - T'a une sale gueule, commenta-t-il.
- Mais je t'emmerde ! Répondit le scorpion, vexé. J'étais en plein dans un truc important, je te signale !
- Je t'ai déjà dis que j'en ai rien a foutre. J'ai trouvé le gars. »
Il désigna du menton une boutique en face de chez eux. A l'intérieur, un jeune homme aux longs cheveux noirs discutait avec le vendeur. Enfin, discutait… Il semblait bien énervé pour une simple discussion.
Milo se re-concentra sur son objectif, et bannit de son esprit Regina, les bars, les diplomates décapités et les mathématiques. Il plissa les yeux pour un peu mieux observer la scène.
« - Il va nous falloir un lieu tranquille. Il doit être du genre à crier et à jurer, fit-il après une analyse rapide. Je dirais… Cinq coups. »
Deathmask jeta un œil à son frère d'armes. De quoi il lui causait ?
« - Les docs ont des entrepôts vides.
- On va là bas, alors. Il nous faudra des cordes.
-… C'est un port. On trouvera quelque chose. »
Milo hocha la tête. De l'autre côté de la rue, le mafieux ressortit de la boutique et s'alluma une cigarette. Il se mit à marcher dans leur direction, et se rapprocher de leur position. A côté de lui, Milo sentit plus qu'il ne vit son camarade se tendre.
Leur victime ne vit jamais venir les deux yeux rouges et la folle chevelure blonde qui lui tombèrent dessus.
Le port de Naples était grand, et la zone industrielle qui lui était rattaché, immense. Les deux chevaliers d'ors avaient emmené leur victime dans l'un des immenses hangars qui servaient à stoker de la marchandise. Des containers s'élevaient très, très haut sous le plafond, et dans un coin, un homme était suspendu à une barre de fer par des cordes de pêche. Deux adolescents, très jeunes, l'entouraient, les bras croisés, et attendaient son réveil. Le mafieux n'avait pas supporté la téléportation. C'était assez courant, quand elle était brusque et inattendue. Ils attendaient donc. Dehors, la nuit tombait lentement sur la ville.
Milo souffla sur l'une des mèches blondes qui tombaient devant ses yeux. Ils caillaient, dans cet endroit. C'était humide, et ça puait l'essence. Parfais pour mettre mal à l'aise celui qu'il voulait interroger. Quand il avait dit qu'il s'en chargeait, Deathmask avait haussé un sourcil, mais n'avait rien dit. Il s'était allumé une cigarette et s'était adossé contre une paroi de tôle ondulée. Ils n'avaient pas échangé un mot depuis.
« - Hé. Il bouge. »
Le Cancer lui désigna le mafieux du menton. Celui-ci commençait à s'agiter. Ses paupières papillonnèrent, et il ouvrit les yeux.
La première chose qu'il ressentit fut une douleur intense au niveau des épaules. Il tira pour s'en débarrasser, mais rien à faire. Ses bras étaient tordus derrière son dos, maintenus en l'air par des cordes épaisses. Ses pieds touchaient à peine le sol. Tout son poids pesait sur ses épaules.
Paul -c'était son nom- compris très vite ce qui lui arrivait. Les gangs étaient au bord de la rupture depuis plusieurs mois. Il s'était fait attraper par quelqu'un, probablement un gang rival, et ils allaient le faire parler.
En revanche, lorsqu'il ouvrit les yeux, il ne comprit pas ce que faisait là ce gamin blond. Il n'avait pas l'air d'avoir quinze ans, et le regardait d'un air qui le mettait mal à l'aise. Comme s'il était un bout de viande qui pendait à un crochet de boucher. Un appétissant bout de viande. Mais il était un mafieux, non de dieu, un fier membre du clan Spietati, et il n'allait pas se laisser impressionner par un môme. Il cracha sur le sol, à ses pieds.
Milo leva un sourcil, et sourit. Ah, c'était comme ça ? Il sentit son ongle s'allonger, mais força son cosmos a rester calmer. Il devait poser des questions. Il n'avait pas besoin de se présenter, de demander le nom du type, où de lui servir le thé ; il était tard, il avait mal à la tête d'avoir passé tant de temps à la bibliothèque, et on venait de lui manquer de respect.
« - Deux hommes en armures étranges, commença-t-il. Je veux savoir où ils sont, et quelles sont leurs relations avec ton clan.
- Va te faire enculer, merdeux ! »
Une terrible douleur éclata soudain dans son épaule et il ne put retenir un hurlement. Il tourna la tête ; son regard était flou de douleur, mais il pouvait distinguer un petit trou d'où s'écoulait un flot de sang.
« - La location et les relations, répéta Milo. »
L'incompréhension du mafieux le faisait doucement rire. Il avait mal, plus mal qu'une balle probablement, mais ne voyais aucune arme. Les civils étaient drôles. Il cacha à nouveau son ongle en croisant les bras. Le temps qu'il comprenne d'où venait le coup…
« - Va crever, toi et ton petit copain, charia le mafieux. Tu crois que Carmine va laisser passer ça ? Il va vous retrouver et vous crever comme les sacs à merde que vous êtes ! »
Le scorpion se tourna vers Deathmask, qui continuait de fumer sa cigarette derrière eux.
« - Le chef du clan, l'informa le cancer. 'Fin j'pense. C'était pas lui à l'époque ou je les connaissais.
- C'est lui qu'il faudrait qu'on trouve, nan ?
- Compte pas trop là dessus. Les chefs c'est des planqués. J'le trouverais en remontant les cadavres. »
Milo n'avait aucun doute là-dessus. Il retourna donc à son interrogatoire et infligea une deuxième piqûre à sa victime. L'homme hurla à nouveau.
« - Tu va en recevoir quatorze comme ça, commenta Milo. Ensuite, tu mourras, et je recommencerais avec un autre type, jusqu'à ce que j'entende ce que veux. La location et les relations. »
L'homme tremblait, à présent. Milo était chaque fois fasciné par les pouvoirs de sa piqûre. Son poison enflammait les nerfs et créait des hémorragies impressionnantes. Mais la victime restait en vie. Assez pour recevoir quatorze coups. La technique de torture la plus efficace du Sanctuaire. Elle était légendaire, chez eux. Se voir infliger le Scorpion était la pire punition -le fouet, le cachot, ça n'était rien. Les apprentis tremblaient devant la menace de l'Aiguille Écarlate. A une époque, Milo aussi avait tremblé. La première fois que son maître lui avait infligé, il avait hurlé, pleuré, et vomis. Aujourd'hui, il était de l'autre côté de la punition, et c'était très agréable.
« - La location et les relations, répéta-t-il encore.
- Il a pas l'air décidé, commenta Deathmask. »
Le grec lui décocha un regard agacé. Il ne pouvait pas aller voir ailleurs, couper deux trois gorges, plutôt que de l'interrompre dans son travail ? Il lança une troisième aiguille écarlate sans regarder sa victime. Il l'entendit juste crier à nouveau, et se mettre à sangloter.
« - Si tu n'as rien de plus constructif à dire, tais-toi, fit sèchement le scorpion. Je bosse, là. T'a pas deux trois types à massacrer quelque part ?
- Mais c'est que ça mordait, ricana le Cancer. Si peu de poil et une si grande gueule !
- Mais je t'emmerde, répliqua Milo, vexé. Au moins moi j'ai pas des boutons plein la gueule ! »
Deathmask ouvrit la bouche pour répondre vertement -ou lui lancer les vagues d'Hadès, au choix – quand son regard tomba sur l'homme accroché derrière eux. Son visage se tordit dans une grimace de dégoût.
« - Ah putain, il se pisse dessus. Dégueulasse. »
Milo se retourna. Effectivement, une grande tâche se dessinait sur le pantalon de sa victime, et quelques rigoles d'urines couraient dans sa direction. Il fit un pas de côté, pas plus dérangé que ça. Les autres bénéficiaires de l'Aiguille Écarlates attendaient la quatrième pour se souiller, d'habitude, pensa-t-il distraitement.
« - C'est à cause de la douleur. »
Il s'approcha de l'homme en évitant le sol sali et releva son menton de son index illuminé de rouge. Le visage rouge et bouffi qui se leva vers lui était des plus pathétiques. De la morve coulait de son nez et il sanglotait à grosses larmes.
« - La location et les relations. Après, je te laisserais tranquille.
- Je sais pas d'où ils sortent, pleura l'homme. Je sais pas, je vous jure ! »
Menaçant, Milo leva le doigt et égratigna la jugulaire tendue, juste un peu, pour qu'un mince filet de sang se mette à couler.
« - Je vous jure ! Brailla le mafieux. Ils sont sortis de nul part, avec leurs armures bizarres, ils ont passé un contrat avec le boss, mais je sais pas pourquoi ?
- Quel contrat ? Qu'est ce qu'ils voulaient ?
- I-Ils doivent protéger le clan, balbutia l'homme. Ils doivent aider avec la guerre ! »
Des mercenaires, donc. Ça n'étonnais qu'à moitié le Scorpion. C'était souvent le cas des chevaliers renégats… Mais ceux là n'avaient pas été entraîné au Sanctuaire. Il n'y avait pas eu de défection depuis des années. Il devait se renseigner sur les autres centres d'entraînement à travers le monde. On ne maîtrisait pas une armure par l'opération du saint-esprit. Il fallait bien qu'ils sortent de quelque part.
« - Où je peux les trouver ?
- Je sais pas ! Ils viennent jamais au QG ! Ils utilisent le môme comme messager ! Y'a que lui qu'on voit ! »
Le môme ? Milo fronça les sourcils. Il n'aimait pas ça. Les enfants devraient rester en dehors de ce genre d'affaires. À part eux, évidemment. Mais ils étaient des chevaliers d'ors, pas de simples mômes.
« - Je veux le nom du môme et la localisation du QG, ordonna-t-il en pressant un peu plus son ongle sous la gorge de l'homme. »
Celui-ci émit un petit couinement.
« - Je sais pas comment il s'appelle, pleurnicha-t-il. C'est un môme brun, il doit avoir dix ans…
- C'est bien, marmonna Deathmask derrière eux, y'a pas des milliers de merdeux bruns de dix ans à Naples, ça va être pratique pour le trouver. »
Milo retint la furieuse envie de lui répondre quelque chose de peu poli, et incita le mafieux à continuer.
« - Le QG ?
- Le bar… La cave…
- Le nom du bar, s'agaça le scorpion. »
Il enfonça son ongle sous la peau sur quelques millimètres. C'était suffisant pour faire bien mal, mais pas assez pour déclencher une hémorragie comme les autres piqûres le faisaient.
« - Les trois iris ! Les trois iris ! Arrêtez, pitié ! C'est tout ce que je sais ! »
Les yeux bleus de Milo sondèrent ceux, bruns et embués de larme, du mafieux. Il y lu de la terreur, de la douleur et un sincérité certaine. Il recula, et fit mine de ne pas voir le soupir de soulagement qui lui échappa. Il recula de trois pat et leva à nouveau son doigt. Une expression de terreur muette s'inscrivit sur le visage de l'homme, avant que onze perforations n'apparaissent sur son corps.
Il s'écroula sur lui même, mort sur le coup. Milo regarda distraitement le sang ruisseler sur la dalle de béton. Il y en avait sur ses chaussures. La poisse.
Deathmask s'approcha pour observer le corps, et son collègue, du coin de l'œil. C'était… Sale. Pas autant que ce qu'il pouvait faire, mais quand même. Il ricana.
« - Qu'est ce qui te fait rire, bouffon ?
- Tu caches bien ton jeux, répondit le Cancer d'une voix railleuse. On me traite de psychopathe, mais toi, t'es pas mieux. »
Milo le gratifia de son regard le plus méprisant et tourna le dos. Il se mit en quête d'essence pour brûler le corps et s'éloigner de l'odeur de sang, de cigarette et du rire de son collègue. Comme chaque fois qu'il torturait quelqu'un, il ne pouvait s'empêcher d'éprouver cette espèce de plaisir malsain qui lui retournait le ventre. Il refusait de sentir ça, ce truc bizarre qui lui faisait chauffer les entrailles et lui rendait les mains moites.
Non. Deathmask pouvait bien rire, il n'était pas comme lui.
Il refusait d'être comme lui.
C'est la fête !
La review est le salaire de l'auteur ;)
