Le roi fut réveillé par une petite secousse sur son épaule. Il émergea lentement et se rendit compte que sa tête n'était plus posée sur l'herbe grasse mais sur le tissu moelleux de la chemise de son camarade. Il semblerait qu'il se soit rapproché pendant son sommeil et qu'il ait décidé que l'épaule de Venec était un oreiller plutôt confortable. Ne sachant pas comment réagir, il se contenta de se redresser et de demander s'il était l'heure de partir.

« Ouais. Si vous voulez aider Kalupso vaut mieux y aller maintenant.

- Hm, d'accord. »

Ils se levèrent et époussetèrent leurs vêtements avant de se diriger de nouveau vers les rues étroites de la ville.

Venec glissa un regard vers le roi qui marchait à côté de lui. Il semblait totalement apaisé, comme lorsqu'il faisait sa sieste. Le bandit n'avait pas pu s'empêcher de regarder Arthur dormir. Il avait vu ses traits se détendre et s'était dit qu'il ne ressemblait plus du tout au roi de Bretagne qu'il avait connu jusqu'à maintenant, qui avait tout le temps les sourcils froncés et le regard dur et fatigué. Il était content si Rome lui permettait de retrouver un peu de sérénité. Il avait été énormément surpris lorsque le roi s'était collé à lui et avait posé sa tête sur son épaule. Il avait cru pendant quelques instants que c'était un geste conscient mais s'était vite rendu compte qu'Arthur dormait toujours et qu'un petit sourire était apparu sur ses lèvres. Alors il les avait tous les deux installé plus confortablement et avait regardé son compagnon dormir parce qu'il n'avait plus que ça à faire. Les battements de son coeur s'étaient calés sur ceux du roi et il s'était senti complètement apaisé à son tour. Il avait d'ailleurs dû faire preuve d'une volonté de fer pour ne pas rejoindre Arthur dans le pays des songes.

Le trajet jusqu'à la villa se déroula dans un silence léger, comme si un fragment du moment paisible qu'ils avaient partagé au bord du Tibre les accompagnait.

« Kalupso, c'est nous. J'ai ramené des pêches ! » s'exclama Venec en entrant dans l'immense bâtisse.

La jeune femme sortit de la cuisine un couteau à la main et sourit en voyant les sandales aux pieds d'Arthur et les tuniques qu'ils portaient à la main.

« Merci pour les pêches. Vous devriez aller vous changer. Je laverai vos vêtements.

- C'est pas la peine ! Je vais le faire. Pendant que vous préparez le repas. » bafouilla Venec. Il n'était absolument pas sûr du résultat parce qu'il ne s'était jamais occupé de la propreté de ses vêtements, mais s'il pouvait aider Kalupso il s'en chargerait. Il sut qu'il avait bien fait quand Arthur lui lança un sourire discret.

Ils s'étaient régalé à midi, comme à chacun de leurs repas, et avaient passé l'après midi à discuter et à enchaîner les jeux de dés. Venec était maintenant persuadé qu'il n'était pas fait pour ça parce qu'Arthur gagnait presque autant de parties que Kalupso alors qu'il jouait très rarement. Les deux autres se liguaient contre lui et ne cessaient de le taquiner. Avec n'importe quelle autre personne il aurait abandonné le jeu depuis longtemps mais avec Arthur et Kalupso il trouvait une sorte de réconfort dans leurs plaisanteries. Il s'étonna de la décontraction dont il faisait preuve, sans aucun effort, en leur présence. Peut-être que Rome lui faisait du bien à lui aussi, qui était resté sur le qui-vive chaque seconde de son existence durant ces dernières années.

Il s'était senti fier lorsque Kalupso avait admis que les vêtements étaient bien propres et sentaient bon et qu'elle chargeait Venec de cette tâche quotidienne. Bon, il avait fait la moue quand il avait compris que cela impliquait de laver toutes les robes de la jeune femme mais avait accepté sans trop rechigner. Peut-être qu'il y prendrait goût, qui sait.

L'ambiance était toujours légère pendant le dîner, mais Kalupso expédia son repas assez rapidement pour se préparer pour sa nuit de travail. Alors qu'elle se levait, Venec lui lança:

« Je vais essayer de deviner où vous allez ce soir !

- Vous ne pouvez pas. » sourit la jeune femme. « C'est une villa à laquelle je n'ai jamais travaillé. La maîtresse de maison a dit qu'elle me payerait en plus de la nourriture si elle était satisfaite de moi.

- Oh ! »

Leur hôte les laissa terminer leur repas tranquillement alors qu'elle allait se changer et sortit de la maison toute guillerette en pensant à la récompense qu'elle gagnerait sûrement pour ses bons services.

Quand ils ne furent plus que tous les deux, Arthur se tourna vers Venec.

« J'ai passé une bonne journée. Merci d'avoir insisté pour que je prenne l'air, ça m'a fait du bien.

- Vous me remerciez un peu trop aujourd'hui.

- … Ça rattrape toutes les fois où je ne l'ai pas fait. »

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Venec avait du mal à s'endormir. Il se tournait et se retournait dans son lit. Il avait chaud, il avait un mauvais pressentiment qui lui tordait les boyaux et le regard désolé du roi qui semblait s'en vouloir de ne pas avoir remercié plus souvent son entourage dans sa vie ne cessait de hanter son esprit.

Il crut avoir mal entendu lorsque la porte d'entrée au rez-de-chaussée grinça, mais décida de descendre au cas où. De toutes façons, il ne dormirait pas avant un moment. Il faillit rentrer dans une forme mouvante en sortant de sa chambre et mit un moment à reconnaître le roi à cause de la pénombre. Ce dernier chuchota.

« Vous avez entendu aussi ?

- Oui… »

Venec passa devant Arthur et ils descendirent les escaliers en silence. Ils remarquèrent rapidement une silhouette qui semblait tourner en rond dans l'atrium. Elle finit par passer sous l'ouverture du toit et les deux hommes reconnurent sans peine la robe légère de leur hôte.

« Kalupso ? » s'étonna Venec.

La jeune femme sursauta et se tourna vers eux en une position de défense.

« Qu'est-ce que vous faites… là… »

Les paroles moururent dans la gorge du bandit alors qu'il découvrait avec stupeur le visage inondé de larmes de son amie.