Cet OS a été écrit dans le cadre de la foire aux prompts, organisée tout au long du mois d'avril 2020 pour célébrer les dix ans du Forum Francophone (FoF). Les contraintes à respecter étaient les suivantes :

-Un objet : un pot de fleurs

-Une date : en hiver

-Un lieu : un salon

-Une réplique : "Il/Elle a dit que j'avais le droit."

Personnages : Arthur et Perceval

Résumé : Perceval avait vraiment cru pourtant qu'il avait une bonne nouvelle à rapporter au roi, pour une fois.

Bonne lecture et n'hésitez pas à nous rejoindre sur le FoF si vous voulez jouer avec nous !


« Bonjour, Sire », claironna Perceval lorsqu'il entra dans la cuisine.

Surpris par cette jovialité incongrue, Arthur leva la tête quelques instants mais, après avoir salué son chevalier, il reporta bien vite son attention sur sa bouffe. Une énorme miche de pain, de grosses tranches de lard et de fromage… Arthur avait méchamment la dalle ce soir.

« Sire ? » L'interpelé releva la tête. Qu'est-ce que Perceval fichait encore debout ?

« Quoi ? » Son grognement n'invitait guère à la camaraderie mais Perceval n'était pas du genre à se décourager si facilement lorsqu'il avait quelque chose à dire.

« Je peux vous parler ? », demanda-t-il.

« Je vous écoute », répondit Arthur, pas vraiment plus engageant. « Qu'est-ce que vous attendez ? », compléta-t-il alors que son interlocuteur ne bougeait toujours pas. « Asseyez-vous et crachez le morceau ! »

« Pas ici », dit Perceval, soudain plus intimidé. « N'importe qui pourrait entrer et nous entendre, ça me gêne. »

« Qu'est-ce que ça peut bien vous faire, les gens nous voient nous parler tous les jours ! »

« Oui mais, je ne sais pas, je préfèrerais qu'on soit seuls pour ce que j'ai à vous dire… » Il fallait reconnaître à Perceval une capacité à aller au bout de ses envies.

« Bon, où est-ce que vous voulez aller, alors ? » Arthur sentit sa mauvaise humeur s'accentuer. Le malheureux Perceval ne savait pas ce qu'il faisait en interrompant ainsi son dîner.

« Je ne sais pas… N'importe où, tant qu'il n'y a pas de passage. Il y a 92 pièces dans ce château, on va bien en trouver une disponible ? »

« Rien n'est moins sûr », répondit Arthur, désinvolte, en mâchant son casse-croûte. Puis, en voyant que Perceval attendait toujours, il s'énerva pour de bon : « Vous voyez bien que je suis en train de grailler, là ! Alors, si vous voulez faire des mystères et aller causer dans les toilettes comme de vulgaires préadolescentes, grand bien vous fasse mais filez m'attendre dehors, je ne supporte pas de vous voir planté là comme un piquet. Allez, décarrez, on verra ça plus tard ! »

« Ah non, Sire, je ne veux pas qu'on aille parler dans les toilettes, je ne suis pas de ce genre, moi ! Mais… »

Arthur l'interrompit sans ménagement : « Ecoutez, je m'en fous, là. Tirez-vous, j'ai dit ! »

Et Perceval, presque comme toujours, fit ce que le roi lui demandait.

OoOoOoOoO

Le roi en question, entre la fin de son repas et son départ de la cuisine, eut le temps d'avoir un peu honte de lui. D'accord, on ne pouvait pas lui reprocher de s'en prendre davantage aux plus faibles, c'était le même régime pour tout le monde lorsqu'il était de mauvais poil. Mais quand même, Perceval, avec sa petite moue d'enfant châtié, réussissait toujours à lui faire pitié à un moment donné.

Ainsi, lorsqu'il le retrouva en train d'attendre sagement devant la porte, c'est d'une voix bien plus douce qu'il demanda : « Je vous écoute, Perceval. Que vouliez-vous me dire ? »

« On peut aller ailleurs, Sire ? »

Ah oui, ça…

« Bon, suivez-moi », céda-t-il. Il entreprit de parcourir les couloirs du château, ouvrant çà et là les portes qui se trouvaient sur son passage. Mais toutes les pièces étaient occupées, comme il l'avait pressenti. Tantôt des gens qui roupillaient (dont il se fit d'ailleurs la réflexion qu'il n'en connaissait pas la moitié, peut-être serait-il temps qu'il se préoccupât des occupants de cette humble demeure), tantôt des fournitures en tout genre entassées n'importe comment sans plus aucun espace de libre pour poser son cul (des armes complètement rouillées, des réserves de bouffe et de boisson à moitié avariées, des classeurs dégueulant de paperasses froissées, du matos de ménage même plus digne de nettoyer un taudis, du linge de lit et de maison rongé par les mites…) Ça lui filait des angoisses, tiens, de voir un tel bordel !

Il s'en serait bien pris à un coupable, le problème étant qu'il y en avait incontestablement plusieurs mais aucun à se mettre sous la dent en cet instant précis. Alors, une fois de plus, ce fut Perceval qui trinqua : « Bon, je commence à en avoir ras la couronne de chercher dans le vide, vous voyez bien que c'est le foutoir partout ici alors, balancez ce que vous avez à dire pour que je puisse passer à autre chose et aller me pieuter ! »

« J'ai une idée, Sire ! » Cette confiance désarmante même lorsqu'il se faisait gueuler dessus sans raison était proprement sidérante. « Là, les gens, ils ont balancé toutes leurs merdes dans les salles des premiers niveaux, parce qu'ils ont eu la flemme de monter dans les étages. Croyez-moi, je sais c'que j'dis, je m'y connais en flemme… »

« Je vous crois », se sentit obligé de ponctuer Arthur. « Poursuivez ? »

« Eh ben, ça veut dire que si on monte dans les étages, y aura moins de bordel parce que les gens qui ont des trucs à se débarrasser, ils se font pas chier à monter les escaliers, ils font au plus rapide… »

« C'est pas con », admit Arthur en prenant la direction des marches.

« Ah, y en a là-dedans, hein ! », déclara fièrement Perceval en pointant sa tête. Arthur ne répondit rien mais, tandis qu'ils grimpaient vers les tours les plus hautes du château, il remarqua pour la première fois depuis qu'ils étaient ensemble, que son chevalier était emmitouflé dans une grosse cape d'hiver.

« Vous ne crevez pas de chaud ? », interrogea-t-il en montrant l'objet de son étonnement.

« On s'les gèle dehors, Sire », expliqua simplement Perceval comme si la chose était bien connue et que la question n'avait pas lieu d'être.

« Oui, je sais bien. On est en plein mois de janvier, ça s'appelle l'hiver. Mais là, vous êtes à l'intérieur, vous savez et le château est bien chauffé alors, c'est inutile de vous faire transpirer… Mais bon, moi j'dis ça, vous faites bien c'que vous voulez hein. »

« Nan mais c'est parce que j'ai des problèmes de circulation du sang alors j'arrive pas bien à m'réchauffer… Ma grand-mère avait ça déjà au Pays de Galles… »

« D'accord, d'accord, aucun problème. Gardez votre cape, tout va bien. » Non seulement Arthur se fichait royalement de tout problème de circulation quel qu'il soit mais si, en plus, Perceval devait commencer à parler de sa grand-mère…

Ils finirent par dénicher, en-haut d'une tour, une salle de taille moyenne qui, un jour, avait dû être conçue comme un salon de réception. Il y avait là de nombreux canapés et fauteuils, profonds et confortables. Bon, bien entendu, il y avait aussi tout un barda de coussins et de couvertures mais, poussant tout ça sur les côtés, ils purent s'asseoir presque correctement. Perceval resserra sa cape contre lui en frissonnant : en effet, la chaleur des feux de cheminée ne montait pas jusqu'à cette salle désaffectée et on se les pelait là-dedans.

OoOoOoOoO

Après qu'ils se furent convenablement installés et couverts avec ce qu'ils avaient à disposition, Arthur pressa : « Bon, vous allez me dire ce que vous avez dans la tête, maintenant ? Personne ne risque de nous trouver ici, même moi j'ignorais l'existence de cette pièce. »

« Comme vous le savez, je reviens de mission », commença Perceval.

« Ça je le sais, oui. D'ailleurs à l'avenir, si vous voulez me faire un rapport en privé, vous serez gentil de ne pas attendre le soir pour le faire et de vous pointer un peu plus tôt », l'interrompit Arthur sans pitié.

« Mais, Sire, je viens de rentrer ! », protesta le gallois.

« Mais bien sûr. Et moi, je suis le dieu des mythos », asséna Arthur. « Des gens vous ont vu à la taverne depuis midi, vous pensez que je ne le sais pas ? »

« Depuis midi ? Ça dépend, vous comptez comment ? »

« Comment ça je compte comment ? » Arthur savait, au fond de lui, qu'il ne valait mieux pas demander. Mais à chaque fois, c'était plus fort que lui, il se laissait prendre au piège.

« Ben quand vous dites « depuis midi », c'est à partir du moment où j'ai quitté le village dans lequel j'étais en mission ou à partir du moment où je suis revenu ici ? C'est pas pareil, selon d'où vous partez. »

« C'est pas… » Impayable Perceval, surtout ne jamais tenter de raisonner avec lui. Arthur devait se le rappeler régulièrement. « Midi c'est midi, point final. Mais bref, on s'en fout. Je vous dis simplement que si vous avez quelque chose à me dire, vous ne commencez pas par vous empiffrer durant des heures à la taverne avant de venir. C'est quand même pas compliqué à comprendre. »

« Mais, Sire… Je vous ai dit j'avais froid, il me fallait bien un petit remontant et puis, j'ai croisé le Seigneur Lancelot sur la route, il a dit que j'avais le droit… »

« Ah parce que vous demandez l'autorisation, maintenant, pour aller à la taverne ? Vous croyez sérieusement que je vais gober ça ? »

« Bah quand même, Sire ! Je reviens avec une nouvelle d'importance à vous transmettre alors, je voulais m'assurer que c'était pas grave si ça attendait un peu. »

Arthur, excédé, décida d'en finir une bonne fois pour toute avec cette conversation sans fin : « Ecoutez, Seigneur Perceval. Quelle que soit l'autorisation qu'il vous a donnée, il est une chose de certaine, c'est que le Seigneur Lancelot vous prend pour une buse. Il n'attend rien de vous, il ne vous fait pas confiance alors, il n'en a rien à carrer des endroits où vous foutez les pieds à vos retours de mission. Vu ? Maintenant, si on en finissait et que vous me transmettiez enfin cette grande nouvelle que vous m'apportez ? »

« Au village où vous m'avez dit d'aller pour recueillir la parole des villageois, y avait une vieille… »

Arthur en fut fatigué par anticipation : « Oui, alors, si vous voulez bien, vous gardez les détails épiques pour la table ronde et vous en venez directement aux faits avec moi, merci. »

« Pas de problème », obtempéra Perceval. Mais comment faisait-il pour ne jamais se sentir agressé, même quand il l'était clairement ? « Donc, cette vieille, elle m'a donné un truc, je crois que c'est le Graal. »

« Pardon ? », sursauta Arthur. Il s'était attendu à tout mais ça…

« Enfin, je crois, hein, j'ai pas tout compris parce qu'elle parlait dans une espèce de charabia. Mais vous avez bien dit que le Graal ressemblait à une coupe ou un vase ? »

« Normalement, oui ? », confirma Arthur, dans l'expectative.

« Bah elle n'arrêtait pas de me coller au cul en répétant un truc du genre « Graal, Graal » et elle insistait pour que je prenne ce qu'elle me tendait alors moi, j'ai pensé à l'autre fois, quand vous m'avez engueulé parce que j'ai balancé des vieux clous rouillés, vous vous souvenez ? »

« Les clous de la Sainte-Croix ? Et comment que je m'en souviens. Enchaînez, s'il vous plaît parce que si vous me faites repenser à ça, je vais vous faire bouffer votre langue. »

« Bah alors, j'ai pris ce qu'elle me tendait parce que j'me suis dit, si je l'envoie bouler vous risqueriez encore de m'engueuler… Finalement, je crois que j'ai bien fait parce qu'il faut bien dire que ça ressemble à c'que vous avez dit que pourrait être le Graal. C'est pour ça que j'voulais le dire qu'à vous, si jamais c'est vraiment le Graal ou quelque chose de proche, je voulais que vous soyez le premier à le savoir… » En parlant, Perceval désignait un sac opaque qu'il portait avec lui depuis le début et auquel, très franchement, Arthur n'avait pas cru devoir prêter la moindre attention.

« Ça me paraît louche, quand même, cette histoire. Elle vous aurait donné le Graal comme ça ? Le truc que personne ne trouve depuis des plombes, hop, vous vous pointez dans un bled pourri et ça tombe du ciel ? Sans effort, sans quête, sans sacrifice ? Montrez-moi voir ce que vous avez, qu'on regarde ça ensemble ? »

Les mains tremblantes, Perceval extirpa un objet de son sac et le leva à hauteur de visage pour permettre à Arthur de le regarder.

« C'est… Un pot de fleurs », formula douloureusement Arthur, dépité. « Un banal pot de fleurs, en une matière indéfinissable et d'une couleur maronnasse dégueu, en plus. »

« Comment vous pouvez l'savoir ? Comment vous savez que ça n'a rien à voir avec le Graal ? », demanda Perceval, qui refusait de voir sa bonne nouvelle mourir dans l'œuf si brutalement.

« Ecoutez », trancha Arthur, en se levant brusquement du fauteuil où il était assis. « Je ne sais pas précisément ce qu'est ce truc ni même, soyons fous, si ça a une quelconque valeur. Mais ce dont je suis certain en revanche, c'est que ça n'a rien à voir avec le Graal ! »

« Ah bon ? », questionna Perceval, déçu. « Mais alors j'le mets où, moi, ce machin ? »

Arthur, qui avait déjà ouvert la porte et rêvait de son pieu, se retourna et dit fraîchement : « J'ai bien une réponse à cela, mais elle risque de ne pas vous aider beaucoup. Faites-en ce que vous voulez, je n'en ai rien à secouer mais ne venez plus m'emmerder avec cette chose. »

Mais, avant de s'éloigner définitivement, le roi fut pris d'une soudaine illumination et il revint sur ses pas, regardant Perceval bien en face.

« Dites-moi, Seigneur Perceval, vous venez de me dire que vous pensiez avoir le Graal avec vous ? »

« Oui ? », répondit innocemment le chevalier, qui ne saisissait pas où le roi voulait en venir.

« Vous pensiez avoir le Graal avec vous et, malgré tout, vous avez passé tout votre après-midi au milieu des ivrognes à la taverne ? »

« Ouh merde, je savais bien qu'il y avait un truc de louche… », réagit Perceval, clairement penaud. « C'est bien pour ça que j'avais demandé l'autorisation au Seigneur Lancelot… Je sentais qu'il y avait un truc pas logique mais j'arrivais pas à comprendre quoi… Mais finalement, Sire, vu que c'est pas le Graal, on s'en fout, non ? »


Voilààààà ! Merci encore pour votre passage et votre lecture, n'hésitez pas à laisser un petit mot si vous le souhaitez et à une prochaine !