Cet OS a été écrit dans le cadre des 24H du FoF du 14 juillet 2020, célébrant les 10 ans du forum. Le thème était « c'est pas moi ! »

Résumé : Dame Séli est contrariée, Arthur s'apprête par conséquent à passer un énième repas de famille explosif…

Personnages : Dame Séli, Léodagan, Arthur, Guenièvre et Yvain.


En s'asseyant à la table de la salle à manger, Arthur sentit déjà poindre le mal de crâne. Sa belle-famille n'était pas encore arrivée mais qu'importe. Il n'avait pas besoin d'être devin pour savoir qu'il sortirait de là avec l'impression d'avoir troqué sa tronche pour une pastèque. Parce que c'était toujours comme ça. Toujours, dès que son devoir royal lui interdisait d'aller grailler seul dans sa piaule. Aucune raison que ça change aujourd'hui, autant s'y préparer.

Parmi toutes les compagnies possibles pour lui gâcher le repas, sa belle-famille était sans nul doute la plus compétente en la matière. Pourtant, les dieux savaient qu'il y en avait, dans ce château, des abrutis capables de lui pourrir la vie en un rien de temps. Le simple fait qu'aucun d'entre eux ne puisse toutefois rêver de leur arriver au petit orteil, même en faisant beaucoup d'effort, en disait long du pouvoir de nuisance de sa femme et des cinglés responsables de son patrimoine génétique.

Ça ne manqua pas. Arthur entendit leurs embrouilles avant de les voir.

« Mais puisque je vous dis que ce n'est pas moi ! », râlait sa femme.

« Et qu'est-ce qui me le prouve, hein ? », lui demandait sa mère, hargneuse.

« Ah, parce qu'il vous faut des preuves, maintenant, pour croire votre propre fille ? Ah bah bravo ! »

Alors qu'elles pénétraient dans la salle à manger, Dame Séli asséna sans pitié : « Oui, oui ! Vu la famille de morfales que je me paie, oui, j'ai besoin de preuves quand l'un de vous me jure qu'il n'a pas volé la bouffe, figurez-vous ! »

Arthur soupira mais, avant qu'il n'ait pu poser la moindre question, son beau-père et son beau-frère entrèrent à leur tour, l'air aussi joyeux et optimistes que d'habitude.

« Qu'est-ce qu'il se passe, ici ? Pourquoi vous gueulez, vous, encore ? », demanda Léodagan à sa femme, tandis qu'Yvain se jetait sur la chaise la plus éloignée avec le soupir audible d'un adolescent que l'on vient déranger dans sa tranquillité de façon totalement abusive.

« Ah ça y est, c'est moi qui gueule, c'est ça ? C'est encore de ma faute ? », se défendit Séli en réponse à l'agressive apostrophe de son mari.

« Bah en l'occurrence là, oui, c'est vous qui gueulez ! Qui d'autre ? On entend que vous depuis l'autre bout du couloir ! » Bien entendu, si quelqu'un était sur les nerfs, il était illusoire d'espérer que Léodagan ne se lance pas dans la bagarre pour envenimer la situation…

Et l'entrée n'avait même pas encore été servie, chouina mentalement Arthur.

Tandis que tous prenaient place autour de la grande table, les invectives se poursuivirent.

« Si ma propre famille n'agissait pas dans mon dos, je n'aurais pas besoin de gueuler, figurez-vous », disait Séli.

« Mais c'est quoi votre problème, à la fin ? Quelle est donc cette infame trahison dont vous avez été victime ? », lui renvoya Léodagan.

« Mon problème ? » Même lorsqu'elle semblait avoir utilisé ses poumons à pleine capacité pour se faire entendre, Dame Séli trouvait encore le moyen d'augmenter d'une octave. « Mon problème », hurla-t-elle « est que j'avais caché des réserves de bouffe dans notre piaule et qu'elles ont disparu. Mon problème est que c'est forcément l'un de vous qui les a volées, puisque vous êtes les seuls à savoir où sont planquées les clés pour ouvrir les tiroirs ».

En parlant, elle tourna son regard vers son fils, qui n'avait pas ouvert la bouche depuis l'irruption familiale autour de la table.

Ce dernier, soudain conscient du silence qui s'était abattu sur la pièce et sentant les yeux tournés vers lui, daigna relever la tête après avoir longuement feint une ignorance nonchalante.

« Quoi ? C'est pas moi ! » Sa défense sembla bien précipitée pour quelqu'un qui n'avait rien fait et qui, soit dit en passant, n'avait même pas été directement accusé. Mais Yvain ne laissa aucun espace à ses parents pour répondre et débita, d'un ton de colère affectée : « Ah ouais, d'accord, alors c'est comme ça, on accuse sans élément probant, maintenant ? Pourquoi j'aurais piqué votre nourriture ? Je trouve ça tellement naze, quoi, de se servir dans son coin au mépris du reste de sa famille… Bonjour l'éducation et la solidarité… De toute façon j'y viens même jamais dans votre chambre, sérieusement, je m'en fous de vos petits problèmes quoi… »

« Là, il n'a pas tort », abonda le père du garçon. « Il ne vient jamais dans notre piaule, il est beaucoup trop feignasse pour quitter la sienne sans y être contraint par un bon coup de pied au fion ».

Mais ça se saurait, si Séli était du genre à désarmer quand elle avait quelque chose en tête. « Alors c'est tout ? C'est comme ça, c'est personne ? » Elle semblait si indignée du peu de considération que recevait sa plainte qu'elle avait l'air sur le point d'imploser.

Arthur, lui, n'en pouvait plus. Depuis longtemps. Depuis le début.

Sachant cependant qu'une intervention de sa part ne ferait qu'envenimer les choses (c'est ce que ça faisait toujours, lorsqu'il ouvrait la bouche avec sa belle-famille), il prit méchamment sur lui pour garder le silence. Ce fut sa femme, volontiers pacificatrice mais généralement inapte lorsqu'elle essayait de résoudre un quelconque problème relationnel, qui tenta bien entendu sa chance, avec toute la naïveté qu'elle avait en elle.

« Je ne comprends pas, Mère », commença-t-elle lentement. « Vous êtes une figure importante dans ce château, pourquoi auriez-vous besoin de cacher de la nourriture dans votre chambre ? Vous pouvez donc en avoir autant que vous voulez ? »

« J'espère que vous n'avez pas fait des stocks dans l'espoir de nous cuisiner des tartes, hein », renchérit Léodagan. Tant pis pour les tentatives de pacification…

« Oh, je ne vais quand même pas me justifier ! », se défendit Dame Séli. « J'ai encore le droit de faire des réserves dans ma chambre si je veux, non ? Vous croyez que je n'ai que ça à faire, de courir les couloirs de ce château dès que j'ai un petit creux ? »

« Euh, oui, oui, vous n'avez que ça à faire, absolument ! Qu'est-ce que vous avez à foutre d'autre, vous pouvez me le dire ? », la provoqua une fois de plus son mari.

A cet instant précis, Arthur était sur le point de lâcher toutes ses bonnes résolutions. Tendu, à moitié levé de sa chaise, il renonça à toute idée de raisonner qui que ce soit. Non, il passerait directement à l'étape supérieure : il enverrait valdinguer son assiette et se tirerait, purement et simplement.

« Non mais est-ce que je vous ai sonné, vous ? Au lieu de me taper sur le système, vous feriez mieux de vous occuper un peu de vos mioches ! Non mais regardez-les, ces deux-là ! Incapables d'assumer leurs actes ! C'est forcément l'un d'eux qui s'est faufilé dans notre piaule mais non, tout ce qu'ils savent répondre est « c'est pas moi », comme des gosses de trois ans ! Tu parles d'une famille royale ! Et vous, qu'est-ce que vous y faites, hein, pour les rendre un peu plus dignes ? »

« MES mioches ? », s'offusqua Léodagan, de façon prévisible. « Je vois bien plus vos gènes que les miens dans leur couardise, figurez-vous… »

Tout compte fait, Arthur se rassit et se calla confortablement dans son siège. Pour une fois que leurs embrouilles ne l'incluaient pas, qu'ils semblaient même totalement oublieux de sa présence, pourquoi ne profiterait-il pas un peu du spectacle ?

OoOoOoOoOoOoO

Quelques heures plus tard, après minuit, le roi fut soudain pris d'une fringale et se rendit aux cuisines, trouvant ainsi l'excuse parfaite pour échapper aux incessantes questions de sa femme à propos de ses maîtresses.

Il fut cependant interrompu au beau milieu de son pique-nique nocturne par un Bohort qui, une fois de plus, avait entendu on-ne-savait-quel-bruit qui l'avait fait flipper… Pour s'en débarrasser, il se résolut à reconduire le trouillard directement jusqu'à son plumard et lorsqu'il revint, son beau-père avait investi la cuisine à son tour.

Son beau-père avait investi la cuisine et son pique-nique avait disparu.

« Non mais c'est une blague ? », attaqua directement le roi.

« Quoi ? C'est quoi votre problème, encore ? », questionna Léodagan avec un air de pure innocence.

« J'avais un casse-dalle, là ! Je pars cinq minutes et quand je reviens, vous êtes là et ma bouffe ne l'est plus ! »

« Ah non, vous n'allez pas vous y mettre, vous aussi ! C'est pas vrai, ça ! D'abord ma femme et puis vous ? C'est quand même incroyable, cette possessivité dès qu'il y a quelque chose à becqueter. On peut partager, non ? »

Oubliant pour une seconde son agacement originel, Arthur regarda son beau-père et demanda, très calme : « Ça vous aurait tué, toute à l'heure au dîner, de dire à votre femme que c'était vous le coupable ? Ça aurait pu, je ne sais pas moi, nous éviter toute cette investigation ridicule ? »

En réponse, Léodagan utilisa la voix doucereuse dont il usait lorsqu'il énonçait une évidence à un interlocuteur qu'il prenait pour un demeuré : « Lui dire ? Mais pour quoi faire, pour qu'elle s'en prenne à moi ? Non merci, j'ai bien assez d'occasions de l'entendre me corner dans les oreilles à longueur de journée. Laissez donc les gosses en prendre un peu leur part ! »


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