Cet OS a été écrit dans le cadre d'un jeu organisé pour célébrer les dix ans du Forum Francophone (FoF). A la base, il s'agissait d'écrire pour les journées mondiales du mois de mars. Etant moi, c'est tout naturellement que mon choix s'est porté sur la journée du 25 mars, celle de la procrastination. Mais étant moi et procrastinatrice, donc, ce n'était pas prêt à temps du coup, j'ai projeté de le publier pour le 1er mai (après tout, la fête des travailleurs, je trouve que c'est particulièrement indiqué pour ne surtout rien faire).
Mais, oui, on est en novembre, j'ai bien suivi malgré cette année étrange. Je me suis enfin décidée à le finir et comme je ne savais plus trop quel jour le poster, j'ai opté pour le 11 novembre (après tout, tout jour férié qui se respecte est une journée de la procrastination en puissance si les choses sont bien faites). Qui plus est, ce jour marque aussi mes dix ans d'inscription sur ce site (petit instant d'émotion en m'en rendant compte).
Bonne lecture !
Résumé : aujourd'hui, Arthur a décidé qu'il allait passer la seconde et booster un peu ses troupes.
Personnages : ensemble
Lorsqu'Arthur se réveille ce matin-là, sans qu'il ne sache pourquoi, il se sent pris d'un élan de motivation aussi soudain que surprenant. Il a bien dormi, il se sent frais comme un gardon.
Enfin, n'exagérons rien. La motivation est un bien grand mot. Il ne se sent pas plus épanoui que d'habitude lorsqu'il pose son regard sur sa femme allongée à côté de lui, pas plus reconnaissant envers les dieux quels qu'ils soient lorsqu'il pense aux tocards qui lui servent de chevaliers. Mais pour une fois, il a l'impression qu'il peut transformer son quotidien, au moins un peu. Après tout, il est le roi. Ça ne fait qu'un an qu'il a été couronné et qu'il a pris la direction des opérations mais, peut-être que s'il y croit suffisamment, à la quête du Graal, les autres y croiront également. Alors, peut-être que ça leur donnera l'envie de se mettre en mouvement et qu'ils seront fiers de faire quelque chose. Si jamais ça marchait, il pense que ça pourrait le rendre heureux d'avoir permis cela. Il se sent d'humeur à impulser un truc, comme s'il avait bouffé du lion cette nuit. Ça n'a aucun sens, il sait. Il s'en fout, il ne va pas en plus chercher à comprendre pour une fois qu'il se sent porté vers l'avant. Pour une fois qu'il parvient à repousser Rome et tout ce qu'il y a perdu loin dans son esprit.
Il se lève d'un coup, si brusquement que ça réveille sa femme en sursaut. Elle se redresse sur un coude et le regarde avec un air éberlué qu'il ne connaît que trop bien.
« Vous êtes déjà levé ? » Elle demande doucement. « Mais il fait encore nuit, c'est trop tôt », elle complète en se frottant les yeux.
« Oui et bien, je suis réveillé, je ne vais pas rester allongé là à rien foutre », il la rabroue, presque comme toujours. Elle n'est pas surprise, d'ailleurs, mais elle ne lâche pas l'affaire pour autant.
« Vous pourriez, je ne sais pas, vous reposer quand même encore un peu… Fermer les yeux, penser à quelque chose de beau et vous détendre… Vous êtes tellement sollicité, tellement stressé, les petites heures du matin pourraient être propices à… »
« Ah oui ? » Il la coupe, sarcastique. « Et à quoi voudriez-vous que je pense pour me détendre, exactement ? »
« Bah j'en sais rien, moi ! Quelque chose qui vous fait plaisir ! » Elle a beau faire de son mieux pour rester calme, l'agressivité de son roi de mari la met inexorablement sur la défensive à un moment donné.
« Justement, vous voyez, ce qui me fait plaisir en cet instant précis, c'est de me lever et d'aller grailler un bout en cuisine, si ça ne vous fait rien… » Il lui rétorque, insensible à ses tentatives pour prendre soin de lui.
« Grailler… Encore ? Mais vous ne pensez donc qu'à ça ? »
« Peut-être ! » Ça y est, elle l'a gonflé. Déjà. « Ce n'est pas comme s'il y avait beaucoup de choses réjouissantes à faire ici… »
« Bon, bon, vous faites bien comme vous voulez de toute façon », Guenièvre soupire en se rallongeant.
« Oui, merci », répond sèchement Arthur avant de quitter la pièce.
Deux heures plus tard, le ventre bien rempli par son petit déjeuner gargantuesque, Arthur attend que tous soient arrivés pour débuter la réunion de la table ronde. Lorsque Karadoc et Perceval, derniers comme toujours, sont installés, il commence d'une voix forte. C'est tout juste s'il n'effraie pas les troupes, tellement personne n'est habitué à ce ton de commandement de sa part.
« Aujourd'hui, j'ai décidé qu'on allait de l'avant. Fini la rigolade, fini les simagrées. Ça va bien, maintenant, de passer son temps à tortiller. On se sort les doigts et on se bouge », il déclare avec force et conviction.
Tous le regardent, sidérés. Evidemment, c'est Perceval qui trouve quelque chose à dire le premier.
« Pourquoi devrions-nous arrêter de manger du magret, Sire ? »
Karadoc, à côté de lui, a l'air au bord de la révolte comme à chaque fois que « bouffe » et « privation » se trouvent dans la même phrase. Mais Arthur ne comprend sincèrement pas de quoi il parle.
« Quoi ? » Il demande.
« Vous avez dit qu'on devait arrêter de manger du magret et se sortir le foie », tente de resituer Perceval.
Et merde. Il a presque oublié, l'espace d'un instant, qui se trouve en face de lui.
« On arrête les simagrées et on se sort les doigts, j'ai dit », il explique patiemment. « On arrête de chouiner, si vous préférez, de se plaindre pour un oui ou pour un non et on se bouge pour que la quête du Graal avance enfin ! »
« Ah », Perceval a l'air de comprendre cette fois mais ne semble pas beaucoup plus éclairé sur ce qu'il se passe pour autant. Les autres non plus, d'ailleurs.
« Très bien, très bien », provoque Léodagan. « Et vous avez un plan de bataille pour ça ? Non parce que moi je veux bien, hein, ça fait un moment que j'le dis, qu'il serait temps de se sortir les doigts. Mais à chaque fois que je propose des solutions concrètes, vous les refusez. » Il poursuit, en imitant un ton naïf et faussement raisonnable : « Soi-disant que des catapultes dignes de ce nom ou la construction de tourelles sur la plage constituent une dépense excessive et injustifiée pour le royaume. »
Arthur soupire. Il sait bien qu'il ne devrait pas s'énerver, ça irait à l'encontre de sa résolution du matin. Mais c'est plus fort que lui, quand son beau-père se fout de sa gueule et le provoque si ouvertement devant tout le monde.
« Evidemment, que ce sont des dépenses excessives, le château est assez bien défendu ! » Il tente de garder son calme mais ça se voit, qu'il boue. « Je vous parle d'initiatives pour progresser dans la quête du Graal, pas de stratégies de défense tape-à-l'œil et inutiles. »
« Tape-à-l'œil et inutiles ? » Léodagan ne désarme jamais, sur ce sujet précis et il ne lui en faut pas beaucoup pour se mettre en pétard. « Ah bah d'accord. Bien sûr, bien sûr… Autant envoyer des mots doux aux envahisseurs, hein ! Autant monter sur les toits et agiter les bras en l'air pour prévenir qu'on est là et sans défense ! » De plus en plus théâtral, il s'emballe et monte dans les aigus, faisant de grands gestes pour caricaturer : « Hé, les gars, youhouh ! Venez donc nous chercher et saccager le château, servez-vous, vous ne rencontrerez aucune résistance ! »
Arthur inspire. Puis il expire. Comme ça ne suffit pas à le rendre plus calme, il détache son regard de son beau-père et s'intéresse aux autres, autour de la table ronde. Tous attendent tranquillement qu'ils aient fini, trop habitués à leurs prises de bec. Ils ont tous l'air ennuyés mais Calogrenant, en particulier, le montre. Il bâille aux corneilles et ne fait même pas semblant de se retenir.
« Vous avez quelque chose à dire ? » Arthur l'interpelle, volontairement, en veillant à ce que son ton ne donne pas l'impression d'une agression ou d'une remontrance. Son beau-père est un incurable rétrograde violent, ça ne sert à rien de s'enliser avec lui. Peut-être que s'il fait participer les autres, ils pourront avancer et autant commencer par celui qui montre le plus directement qu'il n'y croit plus.
« Moi ? » S'étonne Calogrenant, en terminant bruyamment de bâiller. « Oh non, non. Je vous en prie, finissez votre argumentaire, tous les deux », il répond d'un ton faussement bienveillant.
« On a fini », tranche Arthur. « On n'est pas là pour parler des défenses du château mais de stratégies pour la quête du Graal. Quelqu'un aurait-il des idées que nous n'aurions pas encore exploitées ? »
« Vous avez tout à fait raison, Sire », abonde Lancelot. « Il est plus que temps de se réveiller mais… »
« Mais quoi ? » Demande le roi, sincèrement intéressé par ce que son bras droit a à dire. Lancelot peut être un agaçant prétentieux parfois mais il est le meilleur chevalier de Kaamelott et il le sait.
« Mais, tant que nous ne nous résoudrons pas à privilégier la qualité sur l'opportunisme… »
« Que voulez-vous dire ? » Arthur sent bien que cette discussion risque fort de lui échapper et de partir dans une direction dont il ne veut pas mais, il est le roi et il est malheureusement de son devoir de faire en sorte que les chevaliers sous ses ordres puissent parler sans crainte et se dire les choses.
« Vous savez bien ce que je veux dire, Sire… Nous en avons déjà parlé… » Ah, Lancelot et son agaçante habitude de faire des manières avant de cracher le morceau !
Bien entendu, Arthur sait de quoi il en retourne. Il veut juste contraindre Lancelot à stopper les sous-entendus et à le dire franchement. Toujours dans sa dynamique du matin, il est décidé à prendre son rôle de chef de guerre en main et à faire en sorte que les problèmes puissent être mis sur la table, dans l'espoir que ça permette d'avancer.
Mais avant qu'il parvienne à formuler quoi que ce soit pour expliciter sa démarche, Galessin attaque sans préavis : « Ben ouais, on sait ce qu'il veut dire, le pédant, hein ! Qu'il est meilleur que tout le monde et que personne ne lui arrive à la cheville ! Lui, c'est la qualité et les autres, c'est l'opportunisme, évidemment ! »
« Seigneur Galessin, un peu de retenue je vous prie », tente de temporiser Arthur. « Laissez parler Lancelot avant de tirer des conclusions hâtives. »
« Quoi, osez dire que ce n'est pas ce que vous sous-entendiez ? » Galessin ne recule pas et se tourne directement vers le chevalier errant pour l'interroger.
« Je ne l'aurais pas formulé ainsi mais puisque vous le dites », réplique Lancelot, prêt à la bagarre. « Oui, c'est exactement ce que je sous-entendais ! »
« Ah, qu'est-ce que je disais ! Cet abruti se croit plus fort et plus malin que tout le monde ! » Galessin jubile maintenant, face au roi, ravi d'avoir eu raison. « Bah alors », continue-t-il en direction de son second « allez-y donc ! Qu'est-ce que vous attendez pour le trouver, vous, le Graal, puisque vous êtes si balaise et que personne ne vous mérite ? »
« C'est justement ce que j'essaie de dire ! » Crie maintenant Lancelot. « Avec une équipe de cons pareille, qui fait 10 pas en arrière quand on pense en avoir fait un vers l'avant, on ne risque pas de le trouver, le Graal ! Il faut virer les nuls et reconstituer une équipe plus valeureuse », il continue un ton plus bas. « La voilà, ma suggestion, Sire. »
« On ne virera personne », assure Arthur avec conviction. « Tout le monde ici a été choisi et il n'est pas question d'écarter qui que ce soit. » Il n'aime pas désavouer son bras droit devant les autres, préfère largement leurs prises de bec en privé… Mais là, il est important qu'il affirme que tous, autour de cette table ronde, ont une place et la conserveront.
Bien entendu, Lancelot se renfrogne. Il grommelle dans sa barbe « choisi, choisi… Y avait pas beaucoup de choix non plus… » Mais il n'assume pas totalement et lorsque le regard royal se pose sur lui avec autorité, il s'arrête. Il sait qu'il n'a aucun intérêt à faire trop de vagues en public. S'il veut conserver le statut qu'il espère avoir durement gagné, à savoir celui du chevalier le plus raisonnable de cette équipe, il doit montrer son acceptation lorsque le souverain a parlé. Alors, il se contente de se reculer sur son siège, en position d'attente, hochant la tête vers Arthur pour lui laisser la main sur la suite des discussions.
Ce dernier reprend : « Quels que soient nos désaccords, je veux que tout le monde puisse exprimer ses idées et que celles-ci soient dument notées pour que l'on puisse les retrouver dans les archives. » Ce disant, il ignore volontairement la question de Perceval « Parce qu'on retrouve des trucs dans les archives, maintenant ? » et il se tourne vers Galessin, qui n'a pas hésité un seul instant à provoquer la dispute avec son second mais semble en revanche beaucoup moins prompt à faire des propositions concrètes. Il veut lui faire savoir que, bien qu'ayant pris parti à l'encontre de Lancelot, ça ne signifie pas pour autant une approbation à son endroit.
Toutefois, ce n'est pas Galessin qui prend la parole mais le Père Blaise, qui s'est immédiatement réveillé à la mention qu'il y aurait des choses à noter.
« Quoi ? » Il s'étonne. « Euh, attendez… Je veux bien noter les propositions, moi, mais on est d'accord que pour le moment… J'ai seulement noté : le Roi Arthur, porté par la divine mission qui lui a échue, encourage vaillamment ses troupes dans la quête du Graal. Ça va ? Voulez-vous que je précise que le Seigneur Lancelot suggère de renvoyer la majeure partie de ses collègues ? »
« Non, non, c'est très bien comme ça… » Assure Arthur, secrètement admiratif que cette réunion, qui n'a jusqu'à présent été faite que d'embrouilles, puisse donner lieu à un tel enjolivement du récit. Puis, avec un regard appuyé d'impatience, il se tourne à nouveau vers ses chevaliers, en tâchant d'être vaillant comme le suppose l'écriture du prêtre.
« Ben déjà », se lance Perceval, apparemment désireux de participer « moi j'ai déjà dit ce que j'en pensais. Si les consignes que vous nous transmettez pour les quêtes à accomplir étaient plus précises… Le nord, le sud, la droite et la gauche… Tout ça, c'est des conneries parce que ça dépend comment on se place, ça fout le bordel et on y pige rien… Moi je dis, faut arrêter une bonne fois pour toutes avec ça et on s'en sortira beaucoup mieux… »
« Et là, je note quoi ? » Interroge le Père Blaise, à moitié moqueur et à moitié désespéré. « Nan parce que s'il faut noter toutes les propositions… »
« Rien. Vous ne notez rien », le coupe Arthur. « Contentez-vous d'écouter, vous ferez la synthèse à la fin. »
« C'est pas ce que vous avez dit y a deux minutes », objecte le prêtre.
« Ben c'est ce que je vous dis maintenant », répond le roi d'un ton définitif, presque convaincant, pour couper court à toute nouvelle protestation.
« Mais sinon », intervient Karadoc, qui semble vouloir en finir au plus vite avec cette réunion. Il a sans doute du jambon en train de sécher qui l'attend quelque part. « On a un enchanteur à Kaamelott, non ? Qu'est-ce qu'il fout, lui ? Il ne peut pas nous préparer une potion utile qui nous aiderait à localiser le Graal ? »
« Une potion utile ? » Raille Léodagan. « Vous n'avez pas l'impression que c'est un poil contradictoire, non ? Ça remonte à quand, la dernière fois que cet empoté nous a préparé une potion utile, déjà ? »
« Ben peut-être que vous devriez lui mettre un peu la pression pour qu'il fasse son travail correctement, Sire », insiste Karadoc. « Ça sert à rien d'avoir un enchanteur s'il peut pas nous aider à savoir où est le Graal. »
« Il n'y a pas qu'à lui que je devrais mettre la pression », commence à s'échauffer Arthur.
« Bah je ne suis pas enchanteur, moi, c'est pas pareil », rétorque Karadoc qui, étrangement, se sent menacer par la vindicte royale.
« Vous êtes chevalier, précisément. Et je me demande bien à quand remonte vos derniers exploits chevaleresques ? » Arthur sait qu'il est injuste, que Karadoc est très loin d'être le seul à manquer de panache dans cette équipe. Mais supporter qu'il vienne la ramener sur la nullité des autres, quand lui-même ne brille que par une morne médiocrité, est au-dessus de ses forces.
« On a développé plein de techniques de combat vachement avancées, nous », se mêle Perceval pour venir à la défense de son ami. « A chacun son boulot, après tout. On peut pas tout faire. »
Avant qu'Arthur ne puisse donner son opinion sur la définition d'une technique de combat avancée, Calogrenant vient à son secours et recentre les débats.
« En réalité, Sire, je pense que le principal problème est que les chevaliers ont perdu de leur prestige aux yeux du peuple. »
Là, le roi, qui s'était à peine rendu compte qu'il s'affalait de plus en plus sur son siège au fur et à mesure des discussions, entend soudain quelque chose qui l'intéresse et se redresse.
« Poursuivez », encourage-t-il.
« Et bien, on est d'accord que récemment, il n'y a pas eu de réalisation majeure. En termes de quêtes en tout genre, c'était quand même pas jojo ces derniers temps, c'est le moins qu'on puisse dire. Alors, la population, ben elle perd de son respect et de sa confiance envers son souverain et les gens censés la protéger, ce qui rend d'autant plus criant notre échec dans la quête du Graal. »
Jusqu'ici, Arthur ne peut rien trouver à y redire. Ça fait longtemps, même, que quelqu'un n'a pas prononcé une phrase aussi articulée autour de la table ronde. Néanmoins, il aimerait que le roi de Calédonie abrège le préambule. « Et donc, que proposez-vous ? »
« Ce serait bien que l'on ait l'opportunité d'une petite réalisation héroïque, vous voyez ? Qu'on sauve un village de l'attaque de pillards ou un truc comme ça… »
Arthur a du mal à cacher sa circonspection à l'entente de ce raisonnement. « Un truc comme ça ? » Il répète. « Je veux bien, moi », commence-t-il lentement. « Mais pour ça, encore faudrait-il que cette fameuse opportunité se présente et on ne va quand même pas attendre les bras croisés que quelque chose se passe… »
« Hé mais c'est pas con, ça », enchaîne Léodagan avec un petit sourire maléfique, visiblement pris dans sa propre logique. « On n'a qu'à manipuler une tribu barbare quelconque pour qu'elle s'en prenne à un bled pourri des environs et hop, on vient les sauver. Des abrutis parmi nos ennemis, c'est quand même pas ce qui manque, on devrait pouvoir en trouver quelques-uns à faire démarrer au quart de tour avec une bonne provocation… »
« Voilà, c'est exactement ce que je voulais dire ! » Se réjouit Calogrenant, ravi d'avoir été compris si facilement pour une fois. Les deux jubilent ostensiblement. Les autres semblent dans l'expectative mais on peut entendre des exclamations d'enthousiasme dans l'assemblée, comme si chacun venait de comprendre intimement la définition d'une idée de génie.
D'accord. A ce stade, Arthur se demande s'il est tombé dans une autre dimension sans qu'on n'ait jugé utile de le prévenir. D'abord, ce plan totalement cynique et foireux et puis, Calogrenant et Léodagan qui s'entendent sur quelque chose… On aura tout vu !
« Je note la proposition ? » Interroge candidement le Père Blaise et le roi estime qu'il en a assez eu pour aujourd'hui.
« On verra », il botte en touche bien qu'il sache que jamais de la vie il ne manigancera un tel stratagème. « Nous allons remettre la suite des discussions à demain, ce qui vous laisse la journée et la nuit pour y réfléchir et venir avec de nouvelles idées. Je veux uniquement des idées constructives, c'est-à-dire rien qui ne soit critique envers les autres mais seulement des propositions qui parlent de votre pouvoir d'action et de ce que vous pouvez mettre en œuvre. » Lorsqu'il prononce ces mots, il lui semble voir Perceval se plonger dans une intense réflexion et il se demande à quoi il pense. Il ne devrait pas se plaindre, il est au moins certain que le gallois écoute ses paroles et les prend au sérieux. Enfin, il essaie de son mieux.
« C'est ce que l'on vient de faire », rappelle Calogrenant.
« J'ai entendu, oui », abonde Arthur, pacificateur « et j'ai dit que l'on en reparlerait. »
« Le Juste a des scrupules », se moque son beau-père mais il choisit de ne pas relever.
« On se revoit demain, donc et on poursuivra les discussions », conclut Arthur comme s'il n'y avait eu aucune interruption.
Mais instantanément, une bronca qu'il n'a pas vu venir se lève. « Quoi ? » « Comment ça, demain ? » « Mais c'est deux fois par mois seulement, les réunions, d'habitude ! » « Pourquoi déjà demain ? » « On n'a pas que ça à faire non plus… » « Ça va servir à quoi, de se revoir si rapidement ? » « On va encore parlementer pour rien… »
D'un seul coup, tous parlent en même temps et avec bien plus d'éveil et d'animation qu'il n'a réussi à en mobiliser en une heure de sollicitations mais il a bien l'intention d'étouffer cette petite révolte dans l'œuf et de leur rappeler, au passage, qui est le chef ici.
« On se calme ! » Il tâche de crier, en élevant la voix plus haut que le tumulte de leurs protestations. « Si je vous dis qu'on se retrouve demain, on se retrouve demain. Point final, y a pas à tortiller. Ça va bien deux minutes, votre flemme chronique. On va se mettre au boulot plus sérieusement et tout de suite, pas la semaine prochaine ou dans six mois. »
« Mais Sire », commence Bohort qui, il s'en rend compte maintenant, n'a pas ouvert la bouche de toute la réunion. « Demain, nous organisons le festival de théâtre et de poésie dont nous avons déjà parlé, pour nous réjouir de l'arrivée du printemps et célébrer le renouveau… »
Ah, il lui en ficherait, à lui, du renouveau ! Arthur boue et ne cherche pas à se retenir cette fois : « Je me fous complètement de vos manifestations théâtrales et poétiques, Bohort », il casse. « Vous voir vous mettre au boulot, j'aimerais bien que ce soit ça le renouveau, voyez-vous ! »
« Sire… » Insiste Bohort d'un ton pleurnichard. « Vous aviez donné votre accord… » Il a l'air si trahi qu'il parvient presque à faire honte à Arthur, l'espace d'un instant. Indubitablement, le roi se voit bien obligé de lui reconnaître, à celui-là, une sacrée capacité à défendre le bout de gras quand il tient à quelque chose. Dommage que ce « quelque chose » ne s'appelle pas plus souvent « chevalerie ».
Alors, comme de bien entendu, le fils du roi de Gaunes poursuit son argumentaire avec emphase. « Nous préparons cet événement depuis des semaines et puis, les textes que nous déclamerons sont grandioses et participeront également, j'en suis sûr, à fédérer les peuples du royaume qui viendront assister aux festivités et ainsi à redorer notre blason… Nous pourrions même chanter la beauté de la quête du Graal », il conclut dans une soudaine inspiration.
« Ouais et puis », enchaîne Perceval, qu'Arthur ne s'attendait pas à voir voler au secours de la poésie. « Demain, c'est relâche. Personne ne travaille. »
« Ouais, c'est une journée chômée, on ne pourra pas venir, Sire », ajoute Karadoc, au naturel.
« Vous vous foutez de moi ? » Explose le roi. Toutes ses prétentions du matin sont à présent envolées, il estime qu'il a eu assez de patience pour les dix années à venir. « Qu'est-ce que c'est que cette histoire, encore ? »
« Ben », reprend Karadoc, visiblement motivé pour défendre son point de vue. « Les paysans du comté vous ont réclamé une journée de repos pour demain que vous leur avez accordée, même qu'ils ont appelé ça la fête des travailleurs. Alors, pourquoi pas nous ? S'il y a une fête des travailleurs, on veut en profiter aussi, y a pas de raison. »
Perceval, Bohort et Galessin, à ses côtés, n'ajoutent rien mais ils opinent avec conviction. Calogrenant, quant à lui, apparaît plus circonspect. Lancelot, pour sa part, n'a pas totalement fini de bouder mais il semble voir ici une preuve supplémentaire de ce qu'il avançait au début de cette réunion. Quant à Léodagan et au Père Blaise, ils ont opéré un mouvement de recul et observent la scène, une moue mi ironique mi consternée sur le visage.
« Fête des travailleurs peut-être, certainement pas des chevaliers », rétorque Arthur qui se retient de toutes ses forces de ne pas leur sauter à la gorge. « Vous n'allez quand même pas vous mettre au même niveau que les pécores du coin ou alors, je ne réponds plus de rien ! Vous vous souvenez de votre promesse d'exemplarité ? Non mais c'est quand même dingue, ça ! C'est fou ce que vous êtes créatifs, dès qu'il s'agit de rien glander ! Le Graal serait planqué sous votre pieux que vous ne le trouveriez même pas ! »
Ça y est, il est à bout de nerfs et cette fois, il n'a aucun scrupule à se défouler sur eux. Malheureusement, il y en a que ça ne suffit pas à stopper. « C'est du travail quand même, d'être chevalier », réplique Galessin, ce qui provoque un prévisible grognement agacé de la part de Lancelot.
« Sire », reprend Bohort avec un petit tremblement dans la voix. Au moins il a conscience qu'il s'aventure en terrain miné, c'est déjà ça. « Je pense qu'une journée de repos ferait du bien à tout le monde, vous savez… L'hiver a été éprouvant… »
« Vous savez ce qui me ferait du bien, à moi ? » Demande Arthur, d'un ton beaucoup plus bas que son explosion précédente. Un ton dangereux qui devrait les mettre sur leurs gardes s'ils avaient un instinct de survie. D'ailleurs, certains reculent intuitivement sur leur siège. Tout n'est pas perdu.
« Ce qui me ferait du bien », il reprend avec la même voix basse, avant de se mettre à crier et de les faire sursauter « c'est que vous fermiez tous vos mouilles ! C'est fini les conneries, maintenant ! Terminée, la procrastination ! Allez, décarrez et je vous préviens, vous avez intérêt à être tous là demain ou vous allez tâter de mon coup de pied au cul ! »
Tandis qu'ils se lèvent tous et se dirigent vers la sortie avec des exclamations plaintives et dépitées, le Père Blaise se tourne vers lui.
« Sire, juste pour être sûr… On est d'accord que je ne note pas dans le compte-rendu que les chevaliers revendiquent un jour de relâche ? »
Arthur ne prend même pas la peine de lui répondre. Il sort en furie de la pièce et manque de bousculer Bohort, au désespoir et au bord des larmes, qui a l'air prêt à plaider sa cause une fois de plus.
Il s'éloigne rageusement et erre dans le château, tentant vainement de calmer ses nerfs. Ni la perspective d'un bain ni celle d'aller trouver l'une de ses maîtresses ne lui fait envie, ne parlons même pas de retrouver sa femme dans leur chambre.
Pour une fois, il se dit qu'un combat bien violent avec le maître d'armes pourrait être un exutoire acceptable pour se détendre. Alors il se dirige vers la cour où, de façon assez inattendue, il croise Perceval avec l'épée à la main.
« Ah, Sire, je voulais vous demander… » Il l'interpelle et le roi s'agace en constatant qu'il n'arrive pas à l'envoyer bouler aussi facilement qu'il le fait avec tous les autres. « Quand vous avez dit toute à l'heure que c'est terminé la procréation… La cryogénisation… Non, attendez, c'était quoi déjà ? »
Arthur soupire. Ça fait beaucoup trop de récurrences de soupirs aujourd'hui. « La procrastination ? »
« Voilà, c'est ça ! J'ai pas compris, qu'est-ce que ça veut dire ? Vous pouvez m'expliquer ? »
« Concrètement ? » Arthur a l'intention d'en finir au plus vite et de ne pas faire dans la dentelle. « Ça veut dire ni plus ni moins que ce que j'ai passé toute la réunion à vous répéter. Ça veut dire que je vous demande de vous sortir les doigts du cul et de vous mettre au boulot ! Est-ce que c'est plus clair, maintenant ? »
« Ah, oui ! C'est bien ce qu'il me semblait avoir compris. C'est pour ça que j'ai pris mon épée. Pour m'entraîner, vous voyez. Je me suis dit : si le roi veut qu'on se mette au boulot, va falloir se mettre au boulot parce que je suis pas toujours très au point moi… »
Là, il doit s'avouer surpris. Est-ce que c'est si simple ? Est-ce qu'il suffit de dire à Perceval de se bouger les fesses pour qu'il le fasse avec bonne volonté ?
« Du coup », continue le gallois, ignorant de ce qui turbine dans le cerveau de son roi « je vais aller à la taverne pour défier quelques poivrots qui m'ont provoqué l'autre jour, soi-disant qu'à Kaamelott on est que des bons à rien. Là, on verra bien qui c'est l'taulier ! Non mais vous avez raison Sire, faut arrêter maintenant d'être gentils. Faut se bouger pour défendre notre honneur et se faire respecter, ça va bien de se faire critiquer à la fin ! »
Presque. Il a presque compris. Que ça peut être frustrant parfois, le décalage entre « presque » et « complètement ». Arthur sent qu'avec cette équipe de champions, il n'a pas fini d'en faire l'amer constat.
