- Non mais vous vous fichez de moi ! S'écria Ginny hors d'elle.

- Maman, tu sais bien que...

- Non ! S'insurgea-t-elle sans se laisser amadouer par sa fille. Il est hors de question que je vous laisse partir sans moi !

- Hé doucement là ! S'énerva Ron à son tour, dans un chuchotement qui le décrédibilisa dans la seconde même. Un bébé essaie de dormir je vous rappelle.

Contenant ses nerfs du mieux qu'elle put devant son fils somnolant dans les bras de son frère, Ginny déglutit, ravalant par la même occasion la colère au goût de bile qui lui ravageait l'intestin. A la voir ainsi, n'importe qui aurait eu peur. A peine remise de sa fatigue et toujours dans sa robe de chambre, ses cernes marquaient son teint pâle, contrastant avec ses joues rougis par son énervement toujours plus grandissant.

- La question ne se pose pas. Continua-t-elle d'une voix plus basse. Je viens !

- Ce n'est pas comme si on partait en vacances. Dit Harry dans une grimace.

- Vous allez chercher mon fils et mes filleuls ! Je ne comprends même pas comment vous pouvez supposer partir sans moi !

- Mais tu te remets à peine de ton accouchement ! Riposta Hermione. Tu as besoin de te reposer !

- Blaise aussi se remet à peine ! Pourtant, je ne vois personne essayer de l'empêcher de venir ! Se scandalisa-t-elle, les bras croisés sur sa poitrine dans une mine outrée.

- Techniquement, je... je n'ai pas accouché. Bégaya-t-il d'une petite voix, intimidé par le regard sombre que lui lança la rousse.

- C'est pareil !

- Heu...

- Zabini, tu viens tout juste t'échapper à la mort, alors un conseil, ne la contredis pas... Ses hormones ne sont pas censés retomber avant encore plusieurs semaines. Souffla Voldemort dans un bâillement, sans pour autant intervenir auprès de sa femme.

Le métis grimaça dans son silence. Depuis déjà une bonne dizaine de minutes, soit depuis que "la crise rousse" avait commencé, lui et le Mage étaient resté en retrait. Une bonne chose en soit, dans la mesure où personne saint d'esprit ne voulait s'opposer à la Dark Lady à cette heure.

A la surprise générale, retrouver leurs enfants s'étaient avérés moins compliqués qu'ils ne l'auraient cru. Grâce à l'aide des trois Jedusor réunis, de beaucoup de sang de la part de Rosalie, et d'incantations toutes plus incompréhensible les unes que les autres, ils avaient réussi à exacerber son lien de gémellité, et à littéralement traquer Scorpius sur une mappemonde. Bien que leur essaies aient été long à s'avérer concluant, principalement à cause de nombreux sortilèges d'interférence, ils étaient néanmoins parvenus à leurs fins. Aussi, plaquée contre le mur de la salle sur Demande, gouttait une carte du sang de la Malfoy, magiquement guidé vers un petit village non loin de Birmingham. Un village où les avaient menés son lien avec son frère, et ne promettant que sa présence, à lui et aux deux autres sorciers. Cette découverte avait insufflé en eux un vent d'espoir mais aussi d'impatience. Chez Katherine, Rosalie et Terrence en particuliers. Eux, qui depuis des semaines n'avaient réussi qu'à vagabonder que d'échecs à fausses pistes, avaient enfin du concret. Et ce nouvel espoir, cette presque certitude, renforcée par leurs retrouvailles inespérées, avait déclenché en eux une nouvelle urgence. Celle de retrouver enfin, les derniers membres de leur famille.

Mais qui disait retrouvaille, disait expédition. Or, qui disait expédition, disait indéniablement départ. Et qui disait départ, disait... eh bien... conflits.

- Vous me prenez pour quoi ? Sérieusement ?! Une pauvre mère éplorée qui va vous attendre patiemment en pouponnant ?!

- Gin... Soupira Drago dépité. Essaie d'être raisonnable.

- Raisonnable ?! Je veux allez chercher mon fils !

- Mais enfin, ton fils a besoin de toi ici aussi ! Insista Rosalie. On ne peut pas le laisser ! C'est un bébé !

- Qui a parlé de le laisser ?

- Tu... veux emmener un nourrisson en mission de sauvetage ? Hallucina Terrence, la bouche ouverte de stupeur.

- Je ne suis pas stupide à ce point, merci bien Terrence !

- Même conseil pour toi Zabini junior. Souffla Voldemort dans un murmure amusé.

- Et toi ? S'emporta alors Ginny, sur ce dernier. Tu n'as rien à dire ?!

Bien loin de rire au regard de la jeune femme, Voldemort ne put cependant s'empêcher de sourire. Voir sa Dark Lady dans cet état de nerf et d'énervement, le comblait d'une hilarité qu'il avait peine à dissimuler. Les bras croisés, les joues rouges, et les cheveux en bataille, Ginny ressemblait à un véritable petit démon en furie. Sans parler des tentatives ratées de ses amis pour la convaincre de rester, et de leurs bégaiements incontrôlables à chacun de ses regards incendiaires. Oui, cette scène était hilarante. A vrai dire, elle l'était presque autant que l'idée des sorciers, de vouloir la laisser seule à Poudlard.

- Oh si bien sûr. Mais je préfère profiter du spectacle avant.

- Il n'y a rien de drôle ! Je ne resterai pas ici !

- Je sais bien. Dit-il alors comme une évidence, un ricanement.

- Dans ce cas, défend moi !

- Tu t'en sors très bien toute seule, je t'assure.

- Maître, vous... vous n'êtes pas sérieusement d'accord pour que Ginny nous accompagne ?! Paniqua Drago.

- Si. A vrai dire, je même suis contre l'idée qu'elle reste.

- Quoi ?! Se scandalisa Katherine. Mais on risque d'affronter des escadrons entiers de fidèles de Grindelwald ! Sans parler du fait qu'on ignore dans quel état on va retrouver nos frères ! C'est... c'est trop dangereux !

- Je ne pense pas que vous soyez bien placé pour parler de ce qui est, ou de ce qui n'est pas dangereux. Grimaça-t-il. Après tout, dois-je te rappeler, ma chère fille, que tu as toi-même sciemment ignoré tout bon sens en plongeant tête la première 80 ans dans le passé ?

- C'était différent !

- Ah vraiment ?

- Ou... oui !

Mais même Katherine ne croyait pas en ces mots. Venir ici sans y réfléchir à deux fois ne faisait effectivement pas parti du top 10 de ses meilleures idées. Pour autant, elle doutait que l'on puisse comparer ces deux situations. Dans le futur, elle est ses cousins n'avaient plus grand chose à perde, leur situation ne pouvant pas être pire. Or aujourd'hui, sa mère, elle, avait bien trop à risquer. Sa vie, celle du bébé, et à peu près tout l'avenir qui en découlerait.

- Attendez, j'ai du mal à comprendre. Soupira Blaise. En quoi le fait qu'elle vienne peut, éventuellement, être une bonne idée ? C'est suicidaire !

- Tout comme la laisser seule ici. Intervînt le jeune Jedusor, lassé de ces conflits.

La présence de Tom à leurs côtés, s'avérait presque aussi étonnante que la trouvaille de la localisation de leurs enfants. Pour autant, depuis qu'il avait recouvert la mémoire, le jeune homme n'avait presque plus quitté la Salle sur Demande ; par peur de redevenir amnésique, mais aussi par profond intérêt, ce qui en soit n'était pas très surprenant. Lui qui souhaitait être au cœur de l'action, était largement servi à ce jour. Entre les réprimandes de plus en plus échauffées de Ginny, les interactions qu'il avait avec sa future fille, et les berceuses hilarantes de Ron à Magnus, il s'était rarement autant amusé de toute sa vie, et était bien loin de vouloir retourner à ses mangemorts insipides et aux cours ennuyeux. Aussi, il ne perdait pas son double de vue, ni n'osait quitter le berceau de son futur enfant. Ils étaient devenus pour lui, les deux repères de sa vie, dont la simple absence lui donnait des sueurs froides. Car jamais plus, il ne voulait replonger dans cet état d'autosatisfaction suffisante et d'illusion magique. Jamais.

- Quoi, toi aussi tu t'y mets !? S'exaspéra Drago en se tournant vers lui.

- Qu'elle reste ici serait purement et simplement stupide. Que vous l'envisagiez, ne m'étonne donc pas.

- Cette conversation ne te concerne pas Jedusor. Lança Harry. Tu n'as pas d'autres élèves à enrôler dans ton cirque ?

- Bien que ce soit tentant, non merci Potter. Je viens aussi.

- Pardon ?! S'horrifia cette fois Ron la bouche ouverte.

- Trois Jedusor ne seront pas de trop pour affronter les fidèles de Grindelwad. Ce sont des fanatiques persuadés que leur chef est mort, alors autant dire qu'ils n'ont plus rien à perdre. Ils n'hésiteront pas vous tuer, quitte à y laisser leurs propres peaux.

- Raison de plus pour que Ginny ne vienne pas !

- Rêve toujours Weasley, il est hors de question qu'elle reste là. Renchérit Voldemort aux côtés de son double.

- Depuis quand vous faîte des alliances entre versions passée-future ?! S'énerva Harry déboussolé entre les deux têtes de mules qui se renvoyaient la même balle.

- Ce n'est pas une alliance, mais une question de bon sens. Soupira Jedusor. Dumbledore veut Magnus ! Et la seule raison pour laquelle il n'a pas encore essayé de le récupérer est probablement parce qu'il sent l'aura de mon... double. Si nous partons sans Ginny et l'enfant, je ne donne pas plus de quelques heures à ce vieux fou, avant de sentir sa vulnérabilité et de venir l'enlever.

- Je saurais me défendre ! S'outra Ginny.

- Tu es puissante, mais encore trop faible pour rivaliser face à lui. Et je doute qu'il veuille s'encombrer d'une rousse énervée dans sa guerre personnelle contre Grindelwald. S'il l'estime nécessaire, il t'éliminera pour assurer sa victoire.

- Attendez, on est vraiment entrain de supposer que Magnus vienne avec nous ? Pâlit Hermione en voyant la tournure de la conversation.

- Je le crains fort, oui. Et je doute même que ce soit une option. Insista le Mage.

- Alors, quoi ? On prend le landau et on lui chante des comptines entre deux Doloris ? S'énerva Katherine. Il n'a que quelques jours ! Vous voulez que notre lignée s'éteigne ou quoi ?!

- Non, je... Je resterais en retrait avec lui. Dit alors Ginny, la gorge serrée. Je ne suis pas idiote. Je sais que ce sera dangereux...

La jeune femme ne réalisait que maintenant l'impact de sa décision. Une réaction tardive et idiote en son sens, dans la mesure où elle faisait sciemment le choix de mettre en danger son premier né. Un choix qu'elle commença même à regretter, malgré l'urgence de son cœur à vouloir retrouver Magnus. Tout en baissant la tête, la lèvre inférieure rongée par le stress, elle vit son Maître s'avancer vers dans un soupir compatissant. Son tourment était si intense que même l'autre Tom pouvait le ressentir. A cette heure, elle doutait de tout, mais surtout d'elle-même. D'un geste doux, Voldemort lui caressa la joue, mais lui dit ses mots néanmoins intransigeants, qu'ils pensaient tous nécessaire de dire à cet instant.

- J'espère que tu comprends ce que cela implique Ginerva...

- S'il te plaît, ne dis rien. Supplia-t-elle à voix basse, les larmes aux yeux.

Elle savait pertinemment ce qu'il allait lui demandait. Mais elle refusait de devoir accepter. Elle ne pouvait pas se l'entendre dire.

- Non, il le faut.

- Tu ne peux pas me le demander !

- Une fois que nous serons partis, Magnus devra rester ton entière priorité. Et j'insiste. Peu importe ce qui arrive. Peu importe la situation, et peu importe qui en ressort vivant. Ginny, tu...

- Arrête s'il te plaît !

- Tu ne devras pas te retourner. Pour aucun d'entre nous ! Même si cela veut dire rentrer seule dans notre époque.

- Comment tu peux me demander ça ? Chuchota-t-elle dans son souffle bouleversé.

- Une guerre implique autant de victime que de sacrifice. Mais celle-ci n'impliquera pas le tien. Tu dois me le promettre.

- Je...

- Tu dois le promettre ! Ginerva, notre fils est le seul avenir certain que nous ayons aujourd'hui. On ne peut pas le risquer. Même si cela signifie nous abandonner à notre sort.

- Non ! S'écria-t-elle horrifiée.

- Il a raison. Dit Katherine à son tour.

Le cœur de Ginny lui sembla se déchirer en deux. Entendre sa fille lui demander de la laisser mourir, revenait aussi bien à la tuer elle aussi, et pourtant, elle la vit se tenir droite et décidée devant elle, consciente de ses mots.

- Non, je... je refuse ! Je ne peux pas...

- Maman... souffla sa fille, en prenant sa main à son tour. Tu devras le faire. Et puis, techniquement, je n'existe même pas. Pas plus que Rosi ou Terrence. On est des anomalies temporelles, aucun de nous ne devrait être ici. Alors si... si jamais les choses tournaient mal...

- Ne le dis pas... je t'en prie, Katherine...

- Tu devras nous abandonner. Tout comme vous. Continua-t-elle en regardant Blaise, Drago et Hermione, dont la cage thoracique s'étaient trouées de cet ultimatum prévisible.

- Elle a raison. Acquiesça Terrence, les dents serrées. Il le faudra.

- Non ! S'emporta Blaise.

- Papa s'il te plaît... L'heure n'est pas à l'héroïsme mais à la survie. Et Kath dit vrai... sans vous, on n'a aucune chance d'exister un jour. Qu'on meure aujourd'hui ou demain ne changera rien, tant que vous vous survivez. C'est tout ce qui comptera au final.

Les sorciers étaient sans voix, bouleversés par la vérité explicite de ces mots, dont ils avaient retardé l'évocation le plus possible. Main dans la main, Hermione et Drago se retenaient mutuellement pour ne pas tomber sous le poids de l'horreur que cela leur infligeait, tandis que Ginny ne retenait plus ses larmes, mais ses cris.

- Promets. Insista Voldemort sans la quitter des yeux.

Les joues ruisselantes, elle se mordit la lèvre jusqu'à en sentir le goût de son propre sang. Elle ne voulait pas laisser sa langue parler. Pas quand elle savait quels mots en sortiraient.

- Ginny... ne m'oblige pas à te l'ordonner, s'il te plaît… Promets.

C'était une torture, si grande et si intolérable, que la jeune femme ne sut pas comment elle réussit à rester debout. A côté de cela, son accouchement aurait presque pu ressembler à une promenade de santé. Le cœur éventré dans son sang outré, elle se risqua à regarder son Maître dans les yeux. Elle y lut la même douleur, en plus du reflet de la sienne, s'y bien que le cumul de deux lui donnât l'impression qu'on l'éventrait une seconde fois. A tel point, qu'elle ne s'entendit même pas parler.

- D'accord.

- Dis le.

- Je le promets... Magnus sera ma seule priorité. Personne d'autre.

Le soulagement qu'elle lût à cet instant en lui, l'acheva comme l'apaisa. Un tourment en moins venait de s'alléger de ses épaules, avec la maigre satisfaction de savoir que Ginny ferait tout ce qu'elle pourrait pour survivre, peu importe son sort. Bien que cela ait également sonné, comme une mise à mort. Dans un souffle, il lui embrasa le haut du front dans le silence mortifié de la Salle. Personne n'osa dire quoi que ce soit, pas même Tom, aussi bien intrigué par cette scène, qu'étrangement peiné. Voir une version de lui-même insister pour être laissé pour mort en cas d'imprévu, lui semblait tout surréaliste que l'existence de ses futurs enfants. Pourtant, il s'abstînt du moindre commentaire.

Aussi soudainement que tragiquement, leur voyage de sauvetage inespéré s'était transformé en une marche funèbre, car aucun d'eux ne pouvait s'ôter de l'esprit le risque réel que certains puissent, cette fois, ne pas en réchapper.

- Faites vos bagages. Souffla alors Voldemort dans un soupir. On transplane dans une heure.


Il arpentait ces couloirs pour la énième fois, et malgré cela, Scorpius ne put empêcher un énième frisson de lui parcourir l'échine. Pourtant, pour la énième fois encore, il n'en montra rien. A force de le traverser, il en était venu à mémoriser chacune des dalles de ce corridor pavé. Chaque fissure, chaque toile d'araignée, jusqu'aux mètres qui le rapprochaient davantage de sa triste destination. Même les échos des ruissellements de pluies, et les trottinements incessant des rats toujours plus nombreux, lui semblaient aujourd'hui familier. Une triste habitude, qui faisait pitié... à lui le premier, notamment. Bien qu'il se l'interdisait, dans son for intérieur et tout en étant honnête avec lui-même, il ne pouvait s'empêcher de détester cet endroit. Ce sombre couloir... cette allée lugubre qu'aucune lumière ne venait éclairer, ni le jour ni la nuit. N'y scintillaient que les ombres qui le parcourait, tout aussi froides et fugaces que la mort qui hantait les lieux. Des lieux qu'aucun mot n'aurait su décrire, et qu'aucun homme ne devrait parcourir. Oui, cet endroit était de ceux dont on veut nier l'existence, et qu'on souhaite ne jamais voir dans ses pires cauchemars. Et pourtant, lui, le traversait tous les jours et tant de fois, qu'il avait arrêté de les compter. Surement pour se rassurer dans sa tourmente, devenue sa meilleure amie à ce jour. Mais cela n'ôtait rien à la réalité de ce qu'était devenu son quotidien. Ce couloir, était devenu son quotidien.

Alors qu'il arrivait au bout de son malheur, on l'entendit inspirer fortement dans le silence de la nuit. Une porte en fer, se dessinait devant lui. Simple et rouillée en apparence, elle n'en était pas moins le symbole même de la catastrophe innommable qu'était devenue sa vie. Une vie dont il doutait de plus en plus de la valeur, à mesure qu'il continuait de parcourir ce couloir jour après jours. Dans son horreur muette, il souhaita alors entendre des cris. Même un simple gémissement aurait suffi à lui redonner espoir. Mais rien ne résonna derrière la porte. Rien s'y ce n'est l'écho reconnaissable entre de tous, de la mort elle-même. Oui... la nuit était avancée. Et à cette heure et il était trop tard. Aucune âme ne survivait après le coucher du soleil. Jamais. Aucune. Et pour une simple et bonne raison que Kai y veillait personnellement.

La mâchoire serrée, il poussa la porte du bout des doigts, jamais sûr de ce qu'il risquait d'y trouver de l'autre côté. Parfois, certaine vision était si affreuse, que son estomac n'y tenait pas. Et pourtant il en avait vu. Au moins, cela le rassurait sur son humanité. Il n'était pas encore devenu insensible en toute chose.

Les gonds grincèrent douloureusement, et le panneau de fer s'ouvrit étonnement sur une pièce éclairée. L'une des seules de toute cette forteresse qui n'était pas plongé dans l'obscurité. Une fois, il s'était bêtement posée la question du pourquoi, avant que la réponse ne s'impose à lui tout aussi rapidement. Personne ne peut torturer efficacement quelqu'un dans le noir. La bouche sèche, il entra d'un pas lent, ses bottes déjà plongées au beau milieu d'une mare de sang fraîche qui ruissellerait jusque dans la gouttière, où s'en abreuvaient, les rats. Elle n'était jamais sèche lors de ses visites... Elle n'avait pas le temps de l'être. Sans se risquer un regard au sol, Scorpius retînt sa respiration. Chacune inspiration dans cette pièce, revenait à humer le corps putréfié d'une charogne en décomposition. Autant dire qu'après avoir rendu deux déjeuners, il avait appris à ne plus commettre cette erreur. Ou alors, n'arrivait-il plus à sentir la différence entre celle-ci et sa propre odeur ? Parfois, il arrivait que les deux ne soient pas très éloignées...

- Kaï ? Appela-t-il sombrement.

Comme il s'y attendait, rien ne lui répondit à part l'écho de sa propre voix. Il ne répondait jamais la première fois, souvent parce que dans ces moments-là, il n'arrivait même pas à l'entendre. Tout en s'armant alors des forces qui lui restait, le jeune homme entra davantage, se dévoilant une vue si macabre qu'il fut presque heureux de ne rien avoir avaler aujourd'hui. Une vue malheureusement quotidienne, qui entailla son cœur dans son silence forcé. Une dépouille, si on pouvait encore l'appeler ainsi, reposait nonchalamment sur une table en bois tellement imbibée de sang, qu'elle en était devenue rouge. Tout comme l'intégralité du sol. La mort de cet homme ne semblait pas vieille ; moins d'une demi-heure tout au plus, à en juger par la liquidité du sang qui goûtait encore du plateau, dans une résonance insupportablement lente. Il n'y avait que peu de mot capable de décrire ce qu'il voyait devant lui. Son corps était éventré, du nombril à la gorge, dévoilant tripes, intestins, poumons, et autres organes dont certains, jonchaient le sol. Quant à son visage, il était figé dans la mort, dans une expression qu'on n'aurait même pas su deviner, ses oreilles, son nez et ses yeux ayant été, eux aussi, arrachés. Pourtant, sur le seul coin encore intact de sa joue gauche, était encore visible une larme de sang, seule et sèche sur sa peau marbrée... le dernier restant d'humanité qui avait habité cette carcasse, avant qu'elle ne trépasse dans une douleur que peu pouvait ne serait-ce qu'envisager.

Tout en détournant le regard, Scorpius déglutit. A cette heure, il ne savait plus pour qui, il était véritablement désolé. Cet homme ? Ou l'ombre de son cousin, prostré dans un coin de la pièce, tremblant contre le mur humide éclaboussé par son œuvre.

- Kai.

Cette fois, il l'entendit, mais sursauta sans retourner. Il ne se retournait jamais.

- Kai, s'il te plaît...

- Va-t'en.

Son ton était haletant, encore haché par l'adrénaline qui avait du mal à le quitter. Elle était semblable un démon. Une entité indépendante et malveillante qui le hantait et prenait possession de son corps, animée par cette envie, ce besoin toujours plus pressant et profond de ne jamais s'arrêter. De toujours franchir la limite, un peu plus loin, un peu plus longtemps... un peu plus tout. Ce besoin qui ne le quittait désormais que rarement, galvanisé par ses voix tortueuses et torturantes, qui semblaient sortir tout droit d'un enfer que même Satan n'aurait pas voulu pas connaître. Oui... voilà ce qui le résumait aujourd'hui. Des voix, des pulsions, et une couleur ; la seule qui sciait toujours son teint désormais : le rouge. Un rouge qu'il faisait couler d'abord lentement dans un sourire, mais qui quelques instants plus tard, jonchaient son âme et son visage, dans un étirement de lèvre toujours plus grand et des voix sans cesse plus fortes. Parfois, il n'entendait qu'elles, à tel point qu'il en oubliait tout le reste. Dans ces moments-là, généralement, il ne restait que peu de sang à sa victime, l'intégralité ruisselant alors au sol depuis la table, et ses joues. Et elles le félicitaient, épatée mais exigeantes. Elles en demandaient toujours plus et lui aussi. A tel point qu'il lui arrivait de crier avec elles, quand sa victime rendait son dernier soupir. Une frustration presque plus insupportable que son désir de faire souffrir. Car dans ces moments, il était sa propre victime. Celle qui ne rendait jamais son souffle, mais qui hurlait sans cesse à la mort.

- Tu... tu dois faire ton rapport. Souffla Scorpius.

- Tu l'as sous les yeux.

- Kai...

- Il ne voulait pas parler. Dit-il alors sans calmer sa respiration.

- Pas même… après ?

A cette question, Kai rit sombrement de ce genre de rire, qui aurait fait pâlir sa mère.

- Après ? Dit-il en se redressant.

- Kai...

- Il n'y a jamais d'après. Continua-t-il en lui faisant alors face.

Scorpius frissonna de nouveau. Le visage de son cousin était imbibé de sang, et ses yeux, vide de tout, ne reflétaient que la mort qu'il avait donné. Seule deux traînées claires parsemaient ses joues. On aurait pu croire difficile qu'un individu tel que Kai puisse pleurer dans ces instants. Et pourtant c'était le cas. Seulement, personne ne savait si c'était de tristesse ou de joie. Par Merlin, qu'il haïssait le voir ainsi. Qu'il le haïssait, lui, de ne pas pouvoir lutter. Et qu'il se haïssait lui-même, pour ne pas l'empêcher de plonger.

- Tu...

- Pourquoi il a dit ça ?

- Quoi ?

- Pourquoi il a dit qu'il ne voulait pas parler ? Hein ? C'était... c'était stupide ! Pas vrai ?! Alors pourquoi ? Pourquoi ?! S'agita-t-il de nouveau.

- Kai, calme-toi...

- Je.. je ne peux pas. J'ai...

Il hyperventilait, et déjà, son regard se reporta sur les murs tâchés de toute part. Il paniquait. Son adrénaline maudite redescendait et sa lucidité partielle revenait. En d'autres termes, la chute arrivait. Celle dont il avait du mal à se relever chaque nuit.

- Kai, Kai... c'est bon. Tu n'as pas à t'en faire. Dit Scorpius en le prenant par les épaules d'un ton qui se voulait rassurant.

- Scor... J'ai...

- Chut... Chut, c'est bon.

- Non ! Non ! S'horrifia-t-il peu à peu.

- Kai ! Calme-toi !

Scorpius ne le lâchait pas, enserrant davantage ses épaules affaissées sous le poids de sa culpabilité naissante. Il ne devait pas le lâcher. Jamais dans ces moments-là. Cela faisait partie d'un protocole qu'ils avaient instaurés entre eux, au début de leur carrières de soldats. Au début de ces crises...

- Pourquoi il n'a pas parlé ?! Demanda-t-il de nouveau.

- Je ne sais pas. Mais il savait ce qui l'attendait en refusant de coopérer.

- Non... jamais personne ne sait. Pas même moi. Dit-il, les yeux exorbités.

- Arrête... respire.

- Non ! S'emporta-t-il désespéré en repoussant les bras du Malfoy. Non !

- Kai !

- Ne t'approche pas... s'il te plaît. Supplia-t-il. Je... je les entends encore. Elles sont là ! Elles me parlent !

- Ces voix ne sont pas réelles, tu le sais bien.

- Mais elles sont là. Réelles ou pas ! S'écria-t-il hors de lui.

La situation dérapait. Et pourtant, elle n'était pas très différente que celle de la veille. Il ne se passait pas un soir, sans que Kai ne frôle la crise de trop. Déjà plus de six mois s'étaient écoulés depuis leur arrivées ici. Et le temps passait lentement, rythmé par des journées entières à élaborer des plans, des suppositions, à douter et à prier... A tuer et à torturer. Au début, tout n'était que simplicité dans leurs esprits. Et puis, la gangrène de la culpabilité avait commencé à les ronger. Un à un. Au point de les rendre presque aussi fou que ceux pour qui, ils travaillaient aujourd'hui. Et les conséquences étaient là. A vouloir tout remettre dans l'ordre, à vouloir tout faire bien... à vouloir trouver une issue de secours, ils en étaient arrivés à se perdre. Kai dans le sang de ses victimes et Scorpius dans les ruines des bâtiments qu'il attaquait. A eux deux, ils ne formaient même pas le tiers de ce qu'ils avaient été, fut un temps. Et aujourd'hui, ne restaient d'eux que ça... des âmes égarées dans le silence de la mort qu'il répandait égoïstement autour d'eux, avec un but qui n'était plus que mirage à ce jour, et qu'il s'éloignait un peu plus à chaque avancée.

- S'il te plaît... souffla Scorpius, la gorge serrée. Je sais que c'est dur depuis... depuis qu'on a perdu Magnus. Mais tu dois tenir le coup.

- Ne dis pas ça ! On... on ne l'a pas perdu !

- Kai...

- Non ! S'époumona-t-il en reversant ses instruments sadiques d'un revers de bras.

- Malakaï arrête !

Et c'est ce qu'il fit. C'est ce qu'il faisait à chaque fois qu'on l'appelait par son prénom entier. Comme un souvenir lointain qui lui revenait en pleine face, il se figeait dans ses élans, plus bouleversé encore. Seule Hermione le nommait ainsi quand elle le réprimandait. Un temps trop oublié, mais pas assez encore, pour qu'il ne le plonge pas dans une tourmente plus grande.

- Ecoute moi ! S'énerva Scorpius. Je sais ce que tu ressens d'accord ?! Je le sais ! Je le vis aussi ! Mais ce n'est pas le moment de laisser tomber ! Pas maintenant, pas après tout ce qu'on a fait ! Magnus ne l'aurait pas voulu !

- Tu n'as pas le droit de parler en son nom. Murmura-t-il alors.

- Si. J'en ai le droit parce que je sais, que c'est ce qu'il nous aurait dit.

- Tu.. tu as des nouvelles ?

- Non. Dit-il plus durement. Personne... personne ne sait où il est.

- Il ne nous aurait pas abandonné.

- Bien sûr que non. Mais il a peut-être des ennuis et doit probablement se cacher...

- Se cacher ? Pouffa le Lestrange amusé. Un Jedusor ne se cache pas !

- On ne sait rien de ce qui est arrivé. Dit-il.

- Il a disparu du jour au lendemain sans laisser de trace ! Voilà ce qu'on sait.

- A quoi tu penses ?!

- A part l'hypothèse qu'il se soit fait prendre ? Pas grand-chose.

- Magnus ne se ferait jamais prendre ! S'exclama-t-il atterré. C'est impossible.

- Et jusqu'à il y a une heure, il me semblait impossible de pouvoir ôter deux yeux en même temps, et pourtant, je l'ai fait.

Scorpius déglutit. Il n'aimait pas ce que supposait son cousin. A vrai dire, il n'aimait rien de ce que l'on pouvait naturellement supposer de cette situation. Leur frère, leur compagnon, leur guide avait disparu, ne laissant rien d'autre derrière lui que son ombre et son absence toujours plus grande. Les fidèles de Gridnelwald pensaient qu'il avait fui, d'autres encore supposaient qu'il se soit fait tuer. Mais il ne voulait pas le croire. Il ne le pouvait pas. Il s'y refusait. Sans répondre davantage, Scorpius le regarda de nouveau. Ils n'étaient plus que tous les deux désormais. Et devaient faire avec, que cela leur plaise ou non.

- Grindelwald attend ton rapport. Dit-il alors en se retournant vers le corps.

- Il n'a rien voulu dire.

- C'est tout ?

- Ce n'était qu'un gosse de seize ans Scorpius. Souffla Kai. Comment... comment quelqu'un peut vouloir endurer ce que je lui ai fait ?

- Peut-être qu'il ne savait rien…

Cette hypothèse lui fit esquiver une grimace fugace, mélange d'amusement et de consternation.

- Alors je l'ai torturé pour rien.

- Ne sois pas trop dur avec toi même...

- Facile à dire. Ce n'est pas toi qui l'as éviscéré vivant.

- Non... mais c'est moi qui l'ai amené ici...


Coucou ! Après cette petite pose, me revoilà ! Ça me fait mal de le dire, mais ça y est... on attaque la dernière ligne droite. J'ai écrit la moitié de la fin (si on peut dire) et je peux déjà vous dire qu'il ne reste qu'une dizaine de chapitre tout au plus. Aussi j'espère qu'il vous plairont ! A commencer par ce chapitre, avec le retour de nos fils prodigue : Kai et Scorpius. Ce chapitre marque aussi le départ de nos héros, mais comment cela va-t-il se terminer ? Cela reste à découvrir ! ;)

N'hésitez pas à me donner vos réactions et pronostiques pour la suite !

A très vite ! Gros bisoussss !