Le plus grand problème du comte de Kent, c'était sa naïveté. Il n'avait guère vraiment grandi depuis que, jeune lieutenant de son frère Édouard en Aquitaine, il avait accepté de soutenir la rébellion d'Isabelle et de Lord Mortimer contre le roi. Certes, tout le monde s'était fait avoir par les faux élans de justice et de chevalerie de l'amant de la reine, mais maintenant, ils étaient tous au parfum : le Lord de Wigmore était dangereux. Kent aussi le savait. Mais il avait quand même accepté d'aller dîner en sa compagnie et celle de la reine-mère, qui était d'ailleurs aussi sa cousine germaine, se disant sans doute qu'il ne restait rien à la vue et au su de tout le personnel du manoir royal.

Sauf que le demi-frère du roi déchu était, définitivement, bien trop naïf. Il ne soupçonna même pas le piège quand, en fin de soirée, il pénétra dans la grande cour presque entièrement plongée dans le noir. Des serviteurs étaient en train d'installer des torches, et les gardes paraissaient aussi impassibles que d'habitude. Une odeur de nourriture montait des cuisines et, comme il avait faim, le jeune prince se méfia encore moins.

"C'est grand plaisir de vous recevoir, mon cousin, l'accueillit Isabelle en lui tendant sa main à baiser.

-Pour moi aussi, répondit Kent en se penchant sur ses doigts. Avez-vous également invité Thomas ? Ou Leurs Majestés nous feront-elle l'honneur de leur compagnie ?

-Hélas non, mon cousin. Ce ne sera que vous et moi, et le gentil Mortimer, ce soir."

L'absence de son frère et du couple royal aurait dû mettre la puce à l'oreille de Kent; ce n'était pas comme s'il avait déjà eu des relations intimes et privilégiées avec sa cousine et belle-sœur. Isabelle n'aurait jamais dû éprouver l'envie soudaine de le convier à sa table pour une autre raison qu'un dîner officiel entre membres de la famille royale.

En plus, dans la salle où avait lieu le souper, tout était trop sombre, trop silencieux, comme si le moins de monde possible devait savoir que le comte de Kent s'était trouvé ici, ce soir-là, en compagnie de la reine-mère et de son amant. Les teintures avaient été tirées, le service n'était assuré que par une seule personne, et les deux hôtes ne cessaient de fixer leur invité en parlant, comme s'ils attendaient un signal implicite.

"Comment se porte Madame Philippa ? demanda le comte de Kent après un silence. Je crois qu'elle est maintenant proche de son terme.

-Oui, mon cousin, répondit patiemment Isabelle, qui focalisa immédiatement son regard bleu sur Édmond quand il cligna des yeux, comme surpris par une texture particulière du potage qu'il mangeait. Elle en aura bientôt terminé avec ces désagréments. Et Lord Mortimer et moi... avec les nôtres aussi."

Kent releva la tête, mais le visage de sa belle-sœur lui apparut flou et mouvant. Un mal de tête fulgurant le prit à la base de la nuque, et il s'affaissa lourdement sur son siège, avant de basculer au sol.

"Qu'est-ce que..., marmonna-t-il en essayant en vain de se redresser. Qu'est-ce qui... se passe... ?

-À vous de me le dire, mon cousin, rétorqua Isabelle en s'approchant de lui. Vous complotez contre votre roi ? Votre propre neveu ?

-Non... Je...

-Vous essayez de faire tomber son plus proche conseiller, le gentil Mortimer, et c'est là un acte de félonie ! Je sais que vous recherchez activement mon mari, mais pas pour le juger comme il se doit pour ses fautes ! Vous voulez le remettre sur le trône à la place de mon fils !"

Édmond cligna des yeux, incapable de redonner un semblant de clarté à sa vue de plus en plus brouillée. Son estomac se soulevait douloureusement. La vérité, c'était que tout le monde essayait de faire tomber Mortimer du trône où il s'asseyait à la place du jeune roi. Et pour cela, la plus sûre façon était de retrouver Édouard II, qui s'était évanoui dans la nature avec son favori juste après la prise de Londres par les armées de la reine et de Mortimer. Certes, ça impliquait de jeter son fils à bas du trône, mais l'amant de la reine était un baron plus tyrannique, cruel et sanguinaire que Hugh ne l'avait jamais été. Il fallait le faire tomber... seulement voilà, l'usurpateur n'avait eu aucun mal à se rendre compte que les nobles commençaient à s'agiter, et les comtes de Kent et de Norfolk étaient de loin les plus dangereux, parce qu'ils étaient oncles du roi. Et Édmond, pour son malheur, était le plus naïf des deux.

"Croyez bien que je le regrette, mon cousin, affirma la reine-mère d'une voix froide pendant que deux gardes à sa solde soulevaient le jeune comte du sol. Mais je ne vous laisserai pas faire revenir à moi ce monstre qui vous sert de frère, et à moi de mari."

D'un mouvement de tête, elle signifia aux soldats ne l'emporter au loin, et Kent eut juste le temps de croiser le regard dur et calculateur de Mortimer avant que son esprit ne bascule totalement vers les limbes et le brouillard. Il perdit totalement pied avec la réalité et, même s'il ne sombra pas vraiment dans l'inconscience, ses sens et son cerveau n'étaient plus capable d'analyser ce qui se passait. Il sentit vaguement qu'on le traînait d'un endroit à un autre à plusieurs reprises, qu'un nombre plus ou moins élevé de gens se pressait autour de lui. Au summum des effets de la drogue qu'on lui avait injectée, il eut l'impression de couler dans une abysse sans fond, et puis, petit à petit, la brume qui l'entourait commença à s'éclaircir.

Il était en chemise et une pluie battante se déversait sur le sol pierreux de la cour du château. Deux gardes le maintenaient, et il entendit vaguement l'affirmation de Lord Mortimer comme quoi il avait avoué sa conspiration contre le jeune Édouard III pour restaurer son frère sur le trône. Et qu'en conséquence de quoi, le Parlement avait décidé de le condamner à être décapité.

Ce mot chassa instantanément tout reste de brouillard qui planait sur l'esprit d'Édmond de Kent. Son coeur s'emballa subitement dans sa poitrine et il regarda autour de lui, horrifié, cherchant à comprendre comment et pourquoi les choses avaient-elles pu dégénérer aussi vite. Pourquoi personne ne l'avait-il défendu ? Pourquoi personne ne s'était élevé contre cette condamnation bien trop rapide pour un prince de sang ? À moins qu'il n'ait été dans le brouillard plus longtemps qu'il le croyait...

Affolé, le comte de Kent chercha le visage de son neveu dans la foule qui attendait, silencieuse, mais il ne le vit nulle part. Édouard III n'était pas là. Il ne devait même pas savoir ce qui se tramait dans son dos. Alors, le jeune prince chercha des yeux les autres nobles qui avaient conspiré avec lui, son cousin Tors-Col qui malheureusement n'était pas encore rentré de France, son frère Thomas. Mais tous détournèrent la tête, et Thomas plus rapidement que les autres. Le coeur de Kent se brisa dans sa poitrine. Ils l'avaient tous abandonné. Même son grand frère avait décidé de le laisser se faire tuer. Une larme coula sur sa joue, puis une autre. Lui, quand il avait été question d'attaquer les armées de Norfolk qui se battaient toujours pour Édouard, il n'avait pas été capable de se battre contre son frère, car lui, il l'aimait. Mais il fallait croire que cet amour n'était pas aussi réciproque qu'il l'aurait cru.

Édmond de Kent avait tellement peur qu'il ne savait même pas s'il pourrait continuer à rester debout ou si ses jambes allaient se couper d'un instant à l'autre. La pluie battante qui frappait le billot lui donnait envie de vomir. Il avait l'impression de vivre, encore et encore, l'impact que la hache ferait en frappant sa nuque, en lui tranchant la tête, en venant percuter la surface dure et froide. Le jeune comte pleurait tout à fait, à présent, et l'averse suffisait à peine à laver les larmes qui coulaient sur ses joues. Il n'avait jamais ressenti un effroi pareil. Isabelle et Mortimer allaient le tuer, c'était certain ! Ou peut-être que son neveu interviendrait en sa faveur... Mais si jamais il n'était pas prévenu à temps ? La reine-mère et le traître feraient tout pour l'occire le plus vite possible, jamais la nouvelle de son exécution ne parviendrait aux oreilles du jeune roi !

Tous ces soubresauts, d'espoir puis de terreur, épuisèrent le comte de Kent et, à la fin de la journée, qu'il passa en chemise et debout sous la pluie, sa vision s'était faite si vitreuse qu'il ne distingua pas tout de suite l'homme en rouge qui s'approchait de lui. Puis, son cerveau comprit et il poussa un cri de terreur et de désespoir qui aurait attendri le plus insensible des cœurs, mais Isabelle était pire encore qu'insensible : elle était amoureuse. Elle aurait fait tuer Édouard II s'il l'avait fallu, malgré les quelques sentiments qu'elle entretenait encore à son égard, alors son jeune cousin... Les yeux bleus de la souveraine ne cillèrent pas une seule fois lorsqu'ils rencontrèrent le regard épouvanté de son beau-frère. Silencieuse, elle laissa les gardes le traîner vers le billot malgré ses plaintes et ses supplications.

Et puis, un hurlement puissant retentit. Tout le monde leva la tête. Kent, le corps secoué de tremblements si forts qu'on eût dit des spasmes, tourna un regard vitreux vers l'entrée de la cour, qu'on distinguait bien mal à travers le rideau de pluie. À cet instant, des cris d'hommes se firent entendre, bien vite étouffés par des bruits de dents, de crocs et des gargouillis, et une odeur de sang se fraya lentement un chemin parmi les spectateurs de cette sinistre exécution.

"Que se passe-t-il ? exigea Isabelle en se levant de son siège. Fermez immédiatement les portes !

-C'est... c'est trop tard, ma Reine ! s'exclama le chef des archers, épouvanté, pile au moment où une forme floue et brune se jetait sur lui, en un bond vertigineux qu'elle entama au pied des murs et jusqu'en haut des remparts."

La créature, pourvue d'yeux jaunes et de dents tranchantes, lui fit un grand sourire et lui coupa soudain la tête d'un coup de dents. Isabelle poussa un hoquet d'effroi et recula, cherchant à sa taille la lame d'argent qu'elle brandit aussitôt devant elle. Elle avait immédiatement reconnu les créatures.

Kent en fit de même quelques secondes plus tard, mais son insupportable attente de la journée l'avait privé de ses forces et il n'eut même pas la présence d'esprit de reculer ou de se mettre à l'abri. Complètement anéanti, il se contenta de demeurer là où il était, comme soudé au sol, tandis que la horde de loups-garous déboulait dans la cour pour massacrer ses occupants. Partout, ce n'était que hurlements, bousculades, giclées de sang et de chair qui souillaient les pierres et les murs, et Kent attendit, immobile, que les créatures le dévorent comme elles étaient en train de dévorer les gardes, bien inutiles contre elles sans armes en argent. L'un des soldats qui était censé le conduire à l'échafaud, sans doute encore investi de son rôle de protecteur de la famille royale, essaya de faire écran mais l'une des bêtes, au poil brun sombre et l'air un peu moins adroite que les autres, le balaya d'un coup de griffe. Puis, elle s'arrêta devant Kent et le détailla de ses yeux bruns si humains, avant de se transformer lentement et de laisser place à...

"Édouard ?!"

Le jeune comte était tellement abasourdi que ce n'était pas lui qui avait crié, mais Isabelle. La reine-mère fixait son mari avec l'air de ne pas y croire, figée par ce regard à tel point que n'importe quel loup-garou aurait pu lui arracher un bras sans qu'elle s'en aperçoive. Édouard aussi la dévisageait, de cet air furibond qu'il avait souvent lorsqu'ils étaient ensemble, et, l'espace d'un fugace instant, Kent se prépara machinalement à les voir se crier dessus sans que personne ne trouve le courage d'intervenir.

Mais cela n'arriva jamais. Avant même qu'Édouard ou Isabelle ne puissent ouvrir la bouche, une autre silhouette se glissa près d'eux sous la pluie et dérapa pile poil devant la reine-mère. Ce faisant, elle reprit son apparence humaine, recouvrant instantanément son petit air insolent et vicieux qui faisant tant bouillir le sang d'Isabelle. D'ailleurs, elle poussa aussitôt un cri de rage en l'apercevant.

"Le Despenser !

-Ma Reine ! se moqua Hugh en redressant la tête, ses cheveux châtains brunis par la pluie retombant presque en boucles parfaites autour de son visage. Vous aurais-je manqué durant ces longs mois ?

-Vous avez pris du toupet, à ce que je vois ! s'exclama sa rivale, furieuse. Est-ce donc de revêtir une apparence plus conforme à votre nature de chien galeux qui vous a appris à japper plutôt que geindre ?

-Que voici un méchant vocabulaire ! Ça ne vous réussit pas de laisser quelqu'un pénétrer vos défenses de glace."

Kent observait cet échange, éberlué. Sans qu'il s'en aperçoive, un vertige le prit et il se retrouva dans les bras d'Édouard, qui sentait les effluves boisées de la forêt, la viande fraîche et son ancien parfum, chaud et réconfortant. Il n'avait pourtant jamais beaucoup affectionné son demi-frère, mais dans la situation où il se trouvait, faible et vulnérable, Édouard revêtait soudain, avec son aînesse de vingt années, une aura de protection et de sérénité qu'il n'était pas près de rejeter. En poussant un soupir tremblant, il enfouit sa tête mouillée dans le cou de son frère. Oui, Édouard sentait le loup. Oui, il l'avait trahi pour Isabelle et Mortimer. Mais ça faisait du bien de le revoir en cet instant.

"Ne restons pas ici, Édmond, lui suggéra Édouard sans paraître se soucier des odeurs de sang qui avaient le temps de les atteindre avant d'être lavée par la pluie. Je t'amène loin d'ici.

-Où... où ça ? murmura le jeune comte par habitude, mais il ne s'en préoccupait pas."

Il avait juste terriblement peur que son frère s'en aille en le laissant là une fois cette vengeance accomplie -car cet acte de barbarie ne pouvait être qu'une vengeance de sa part, n'est-ce pas ?-, et qu'Isabelle et Mortimer se chargent de sceller son sort. Alors, il murmura seulement :

"Merci, mon frère..."

Il ne protesta même pas lorsque l'ancien roi le souleva dans ses bras, maintenant doté d'une force surprenante. Comme Édouard était encore un peu maladroit, Kent sentit bien qu'il tanguait légèrement et cherchait des appuis sur les pavés trempés, mais il se stabilisa bientôt et regarda Hugh qui provoquait toujours Isabelle. À voir le rictus qui ornait les lèvres du favori, il était enchanté de pouvoir de nouveau déclencher le courroux de sa rivale, peut-être même que ça lui avait davantage manqué que tous les trésors ou tous les autres pouvoirs qu'il avait eus durant le règne d'Édouard.

"Mon aimé, je trouve un peu déplacé que tu sembles jouir davantage de la compagnie de ma propre femme que tu l'as fait de la mienne ces derniers mois, marmonna justement l'ancien souverain.

-À qui la faute ? rétorqua Hugh en redressant fièrement le menton. Elle au moins me regarde toujours de la même façon."

S'il n'avait pas été en si piteux état physique et moral, Kent aurait pu rire de la mine sidérée d'Isabelle. Ce qui se passait là n'avait plus rien à voir avec Lord Mortimer; c'était une histoire de rivalité, de jalousie et d'amour entre Édouard, Hugh le Despenser et elle. D'ailleurs, son amant paraissait furieux de la situation. Il toisait le roi déchu avec jalousie, et il empoigna même sa propre épée d'argent, prêt à se jeter dans la mêlée de loups-garous avec les renforts qui arrivaient.

"Partons d'ici, mon amour, lança Hugh en Édouard en appuyant bien sur le doux surnom. Nous avons récupéré ce que tu voulais.

-Oui. Nous n'avons plus rien à faire ici."

Édouard jeta un regard éloquent à sa femme et une décharge d'émotions toutes plus fortes et complexes les unes que les autres sembla passer entre eux. Puis, le roi déchu se détourna et emporta Kent avec lui sous la pluie battante, flanqué de son favori qui prit le temps d'adresser un sourire triomphant à Isabelle, et de toute la meute de créatures qui, pas folle, n'allait pas prendre le risque d'affronter des gardes armés d'argent. Le jeune comte passa ses bras autour du cou de son aîné et laissa ses jambes balloter dans le vide au rythme de sa marche. Son coeur lui faisait mal de se dire que Thomas l'aurait laissé se faire décapiter sans rien dire, et que c'était ce frère qu'il n'avait jamais beaucoup fréquenté qui lui avait sauvé la vie. Mais, au moins, il ressentait dans son étreinte un curieux sentiment d'apaisement... Il ne savait pas où Édouard l'emportait ainsi avec sa meute de loups, mais il se sentait enfin en sécurité.