Disclaimer : Tous les personnages appartiennent aux studios Square Enix et Disney.
Note : Bonsoir ! Comme promis voici le deuxième OS du Calendrifinement organisé sur le Forum de l'Eclaireuse ! Le premier ayant été signé par Noé sur le thème Renouveau (le 9 novembre), et le prochain (le 11 novembre) par Elferie sur le thème Dragon ! N'hésitez pas à aller jeter un coup d'œil à leurs participations respectives, c'est toujours cool quand on fait quelque chose en collab. Et, ouais, je sais, ça fait longtemps. Très longtemps.
Le thème du jour était Flammes pour le 10 novembre, et j'espère l'avoir plus ou moins respecté ? 5089 mots tout pile. L'univers vient d'un fantastique RP AkuSai avec Noé, je lui fais un câlin en passant, ainsi qu'à toustes les personnes qui participent et qui ont organisé ce défi ! Et puis, vous qui lisez.
Bref, il est tard, bientôt minuit, je me dépêche et je vous aime.
(Celui là est pour toi, Noé.)
Tarte flambée
"Je sais ! On va faire une tarte aux citrons."
Tout fier de son idée, Axel regarde son ami qui le fixe les bras croisés, appuyé contre l'immense table en chêne de la cuisine.
Il fait beau. Dehors, le ciel brille d'un bleu sans nuages. Un rayon ensoleillé passe à travers les rideaux en tulle de la cuisine, une ancienne structure pleine de murs charpentés perpétuellement inondée par la vive clarté de ces belles matinées qui n'existent plus qu'à la campagne, dans ces endroits coupés du monde. C'est le jour idéal. Pas d'école, pas de mères, pas de soucis. Un après midi entier rien que pour eux.
Aujourd'hui, ils ont quatorze ans. Les invités arrivent dans quelques heures, une belle brochette de copains sélectionnés avec soin la veille dans le grenier, le nez penché sur une liste à petites encoches pour Saïx et pour lui, le goût horriblement amer de sa toute première cigarette. Une énorme gitane, le genre qui décrasse bien les poumons d'après le vendeur de journaux d'à côté.
"Ta mère fait toujours des gâteaux extra, il argumente en s'élançant d'un bond hors de l'évier pour se planter devant le pif retroussé de son meilleur ami. Mais imagine qu'on en fasse un tous les deux. Ce serait l'occasion de surprendre ces nigauds, surtout Dilan la dernière fois, avec son idée de tarte à la merde. Tu saisis ? On fait croire à tout le monde que c'est ta mère qui l'a fait et au dernier moment, paf, révélation, comme dans Psychose ou le Crime de l'Orient Express.
— J'ai saisi, oui. Tu veux épater la galerie, pour changer."
Saïx soupire. Se lancer dans la préparation d'une tarte aux citrons juste avant l'arrivée des invités, il n'est pas vraiment emballé. Autant dire qu'il peut d'ores et déjà faire la liste des ennuis susceptibles de se produire avec Axel dans les parages, sans mentionner la comparaison douteuse entre l'effet produit par une part de tarte et celui d'un retournement de situation sordide. Psychose ? Sérieusement ? Non, vraiment, mauvaise idée.
Une proposition désastreuse dans un écrin de diamant. Comme d'habitude.
Axel rit.
"Moi, épater la galerie ?"
Il sourit de plus belle en sautillant vers lui, ses yeux scintillants comme des flammes. Ses mèches claires rejetées en arrière ne cachent pas sa moue sévère, ses sourcils sont un peu foncés, et Saïx a beau avoir seulement un an de plus que lui, il est l'adulte dans cette pièce. Un adulte qui recule à peine en le voyant arriver si près, et juge rapidement de toutes les options possibles pour ne pas avoir à supporter plus longtemps sa main appuyée sur la sienne.
"Je veux seulement prendre mon pied avec toi, soupire le rouquin. Passer une bonne après-midi avec mon meilleur ami, c'est tout. Bientôt ce sera mon tour et puis, j'adore la tarte aux citrons. Pas toi ?
— Si."
Le corps de Saïx vibre. Il n'aime pas ça, quand Axel s'approche d'un pas tranquille, puis qu'il se met à le regarder comme s'il allait le manger tout cru. Il y a son air mutin et son visage qui s'affine, sa chaleur étourdissante, ses cheveux qu'il hérisse en étalant discrètement la gomme discount du supermarché sur sa brosse le matin. Depuis quelques temps, il n'arrive plus à l'effleurer sans avoir l'impression de se brûler les doigts.
Ça arrive toujours au moment où il s'y attend le moins. Cette sensation. Un picotement embarrassant dans son ventre, un nœud de chair qu'il préfèrerait largement oublier à chaque fois qu'il croise le regard incendiaire du rouquin.
"Bien." Il retire sa main. "Remballe ton numéro, je cherche le livre de recettes. Toi, tu t'occupe des ingrédients."
Son ami saute de joie. Il savait qu'il allait le faire abdiquer, il savait. Même s'il ne l'avoue pas, Saïx adore ses mauvais plans.
— Le dernier à trouver le nécessaire s'occupe de beurrer le moule. Tu vas voir avec la peau sur le beurre du vieux Gégé, ça va glisser comme papa dans maman.
— Tu me dégoûte.
— C'est bien ce que je pensais, tu vas pas avoir les baloches de le faire ! C'est juste du beurre, tu sais.
— C'est ridicule. Et je n'aurai pas besoin d'en avoir de toute façon, parce que je le ferais pas.
— Et pourquoi ça ?
— Parce que j'ai gagné."
Une moue victorieuse illumine la figure calme de Saïx. Brusquement suspicieux, Axel fronce le nez. Il l'observe se décaler pour atteindre le tiroir sous l'étagère, tirer le loquet et, avec une simplicité remarquable, en sortir le fameux livre de cuisine ouvert à la bonne page, dont il chasse sobrement la poussière sous ses yeux indignés.
"C'est juste du beurre, tu sais.
Axel renifle.
— Tricheur. T'habite là.
— Presque autant que toi.
— Y'a presque dans ta phrase. Je passe du temps ici, c'est tout.
— On fête nos anniversaires ensemble depuis les classes élémentaires alors que tu as un an de moins. Et t'as laissé ta brosse à dents dans la salle d'eau.
— C'est pas vrai."
Loin de se laisser démonter, Saïx hausse les épaules. Axel peut bien essayer de lui faire croire ce qu'il veut, avec sa tête de mule, il sait très bien ce qu'il a vu dans la salle de bain. Sa brosse à dents et ses cheveux dans le lavabo, son slip sale coincé derrière le siphon comme s'il allait tout d'un coup se faire arrêter par les flics, sans parler de toutes les autres preuves évidentes de sa notion toute relative de l'hygiène. Il ne pourrait décemment pas vivre avec lui sur le long terme.
Pas qu'il en ait envie, d'ailleurs. De vivre avec lui. Axel est son ami.
"Je me lave pas les dents."
Ledit ami se penche soudain devant lui pour lui souffler son haleine chaude au visage, apparemment très satisfait de son manque de savoir vivre, attrape vivement son menton entre son pouce et son index pour l'empêcher de se reculer.
Le ventre de Saïx se tord. Trop près. Il est trop près.
Ses mains deviennent subitement moites. Est-ce qu'il se rend compte, au moins, d'à quel point il est lourd ? À quel point son comportement est déplacé ? Non, bien sûr que non. A tous les coups il le fait même exprès pour l'embêter. Qu'il ne vienne pas chouiner ensuite si tout le monde se moque de lui en salle d'étude, il n'arrivera jamais à convaincre qui que ce soit de bosser avec lui s'il persiste à toucher les gens sans y avoir été invité.
Non. Il ne devrait pas se mettre dans un état pareil. C'est rien, un doigt sur la bouche. Affectueux, léger. Axel fait ça souvent. Presser un doigt moqueur sur ses lèvres sans baisser les yeux, avant d'attendre sa réaction dans un silence quasiment religieux. Il ne fait pas ça avec les autres. Juste avec lui, comme un code. Un peu comme chez les scouts.
Manque de bol, cette fois Saïx n'est pas d'humeur à jouer. Il montre les dents et si ça ne suffit pas, il mord.
"Et ? Avoir la bouche sale t'empêche de faire les choses dans l'ordre ?
— Aïe ! Ça va, y'a pas le feu, j'regarde !"
Avec un soupir diplomate, Axel retire son doigt. Il ne sait pas trop ce qu'il espérait. Saïx est juste… Saïx. S'il desserrait les fesses de temps en temps, il pourrait peut-être capter qu'il essayait de l'embrasser comme dans le film de l'autre soir mais bon, autant se rendre à l'évidence, à part Star Wars, son pote n'a jamais été branché ciné.
Le rouquin a cette démarche maladroite tandis qu'il coure vers le frigo familial, une disproportion de ses jambes déjà trop grandes pour son pauvre petit corps d'allumette tête brûlée. A se demander comment est-ce qu'il tient toujours debout.
Une fois seulement après s'être assuré qu'il ne reviendrait pas soupirer une bêtise dans son oreille, Saïx se résigne à faire volte face pour lire la recette. Son doigt suit les lignes toutes collantes de sucre. Tarte aux citrons, donc. Ils devraient pouvoir s'en sortir, si sa mère peut la faire toute seule en heure, à deux ça ne devrait pas être bien compliqué.
"Tu peux lire à voix haute ?
— Pour la pâte brisée : 250 g de farine, 150 g de beurre, 50 g de sucre, 50 g de sucre glace, 1 œuf, 1 pincée de sel…
— Attends, attends."
Soucieux de sortir la totalité des ingrédients, le rouquin étale ses trouvailles au fur et à mesure sur la grande table, extirpant d'un placard secret le bol transparent le plus lourd qu'il a pu trouvé. Un plat, un verre doseur, une bonne lichette de beurre ramollie sur un coin de fenêtre, il ne leur manque plus que l'essentiel de la garniture.
Un sourire mince étire ses lèvres. Il peut déjà sentir une bonne odeur de pâte cuite lui remplir les narines. Tout est gagné d'avance.
"Et le reste ?
— Pour la crème il nous faut encore du beurre, du sucre, un peu de farine et 4 citrons.
— C'est pas ultra précis.
— Ta copie de mathématiques non plus, et pourtant je la corrige quand même."
Un bruit de verre qui menace de chuter à ses pieds, au milieu de l'étranglement caractéristique de consternation produit par le rouquin. Ce son là, Saïx le connaît comme sa poche. Sans se presser, il lève le nez, nettement plus inquiet pour la verrerie que pour l'amour propre d'Axel, qu'il a très distinctement entendu se briser sur le sol. Heureusement, le grand bol est intact. Rien de cassé.
Enfin. Ça dépend pour qui.
"Quoi ?
— Quoi, quoi ? Tu tire à balles réelles ce matin, tu parle d'un pote ! Tout le monde n'a pas envie de devenir comptable, j'te signale !
— Parce que tu crois que ça m'amuse de devoir déchiffrer ton écriture pour te donner un coup de main ? Ouvre le frigo voir, au lieu de te plaindre. Les citrons sont en bas."
Marmonnant dans sa barbe, Axel s'exécute en traînant bruyamment des pieds, grognant contre ce type sans foi ni loi qui lui sert de copain. Enfin, s'il ne râlait pas autant, il se rendrait sûrement compte que l'autre prend nettement moins de plaisir à l'asticoter quand il ne réagit pas.
Bientôt ses grognements sont remplacés par bourdonnement familier de la machine qui s'ouvre, et un courant d'air désagréable vient glisser entre ses jambes. Saïx décide de ne pas y prêter attention : les yeux toujours vissés sur le carnet, il commence comme il peut la préparation de la pâte brisée.
Au bout d'un petit moment à l'entendre fourrager dans le bac à légumes, il finit tout de même par vérifier si Axel se sent bien. Même s'ils passent leur temps à se chamailler il ne voulait pas réellement le blesser. Et puis, il sait qu'Axel pourrait avoir bien de meilleures notes s'il faisait un peu plus attention – pas qu'il puisse se vanter d'être lui même un crac, il n'aime pas l'école, mais disons qu'il fait de son mieux pour ne pas se noyer.
"Axel ?"
Pas de réponse. Il soupire, les doigts plongés dans la farine.
Si le rouquin pouvait bouder le frigo fermé, ça l'arrangerait.
"Tu as trouvé la porte vers un monde parallèle ? Il tente doucement."
Un mouvement, juste derrière lui. Un juron, ensuite, suivit de près par une crinière rousse dont le corps recule finalement jusqu'à se planter à ses côtés, un pli soucieux au coin de la bouche. Le genre de pli qu'il ne lui voit que trop rarement, et qui suffit à allumer tout ses signaux d'alarme en moins de deux.
"Qu'est ce qui se passe ?"
Rapidement, Saïx cesse ce qu'il fait, essuie ses mains sous le jet d'eau pour s'approcher de son meilleur ami, toujours immobile, le regard fixé sur la porte du frigo. Comme s'il était pris dans une profonde réflexion, ou qu'il avait vu un fantôme.
Après un bref instant d'hésitation, sa main se pose sur son épaule.
"Axel."
Le rouquin grimace. Ses lèvres se pincent sèchement, avant qu'il ne tire brusquement son compère par la manche pour lui faire comprendre l'ampleur catastrophique de la situation.
"Qu'est-ce que tu vois, là ? Il demande, sa voix de pré-ado craquant sous la tension.
Secoué par le geste, Saïx jette un coup d'œil au bac. Pas de cadavre, de rat desséché ou de moisissures malpropres. Tout lui paraît en règle. Un navet, de la salade, peut être, le parfum âcre des queues de poireaux qui traînent depuis quelques jours derrière deux gros oignons, mais à part ça…
— Rien.
— Rien, reprend Axel, c'est bien ça le problème !"
Il lui tourne autour, comme s'il s'attendait à ce qu'il devine immédiatement le fond de sa pensée. Saïx prend une grande inspiration. Malgré les apparences, il n'est pas très patient. Et Dieu sait qu'avec Axel il en a besoin, de la patience.
"Calme toi, il n'y a rien de bizarre là dedans juste…
— Pas de citrons ! On a pas de citrons ! Une tarte aux citrons, sans citrons. Pouf."
Il faut une pause au plus âgé pour comprendre la phrase, tandis qu'il dévisage son meilleur ami figé devant le bac, visiblement encore sous le choc.
"Tu piges ?"
Axel tapote sa tempe. Les bras le long du corps, Saïx tourne la tête vers sa pâte qui attend.
Le rouquin connaît la maison aussi bien que lui, s'il dit qu'il n'y a pas de citrons, alors c'est qu'il n'y a pas de citrons. Pour ça, il lui fait confiance.
Après une poignée de secondes, il se résigne à fermer solennellement la porte. Conseille à son ami de fouiller les placards, les paniers en osier dans le salon, dans l'entrée, mais rien.
A quelques heures de la fête, c'est officiel. L'or jaune a disparu.
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"J'ai piqué les boîtes de bonbons qu'on avait mis à l'étage, on a qu'à trier ceux au citron et les faire cuire, ça fera comme de la gelée."
A ce moment là, ils auraient pu trouver tout un tas de solutions. Transformer la recette en tarte au chocolat, partir sur une base de crème pâtissière, concocter une tarte aux fruits, même, tout recommencer à zéro. Mais c'était sans compter sur la détermination imprudente d'Axel, et la volonté sans faille de son ami à ne jamais transgresser les règles.
On avait pris la peine de faire une recette, ils suivraient la recette. C'était aussi simple que ça.
Bientôt midi, et aucun des deux ne s'était encore interrogé sur leurs talents respectifs en cuisine quand Axel réapparut avec ses fameuses boîte de gélatines, jetant son butin empilé sur la table comme un mercenaire ramènerai son magot.
Saïx lui adresse un regard peu convaincu, mais il n'ajoute rien. Il ouvre une boîte, deux boîtes, compte mécaniquement le nombre de friandises jaunes sous l'œil incertain de son meilleur ami, avant de soupirer.
"Ça fait une vingtaine, il déclare finalement. Et encore, pas sûrs qu'ils soient tous au citron, ça reste…
— Du colorant, comme ce qu'on a vu avec les fringues au moyen âge. Et du sucre. Je sais."
Assis sur le dos de sa chaise, Axel balance ses jambes de criquet dans le vide. Ça l'aide à réfléchir, mais pour être franc il commence à avoir la dalle, et sans doute qu'il tomberait sans pitié dans les sucreries offertes si celles ci n'étaient pas aussi cruciales pour la suite des opérations.
Il remercie Saïx qui lui tend un verre d'eau. Pas le temps de manger en cellule de crise, il peut juste espérer faire passer la faim. Ils grignoteront ce soir, de toute façon. A supposer qu'il leur reste quelque chose à manger.
"On peut essayer de les faire cuire, il propose. A tous les coups ça devient vite liquide, ce genre de bidules.
Saïx réfléchit, le visage grave. Il n'est pas persuadé que ce soit la meilleure solution mais malheureusement, ils n'ont pas d'autres options.
— Je propose qu'on se divise pour avancer plus vite. Tu t'occupe des bonbons dans la casserole, je me charge de la pâte. Celui qui a fini en premier va aider l'autre.
— Vendu."
Après un check réglementaire – enfin, un auto check puisque qu'apparemment son ami ne semble plus adhérer au concept de check de la bouche depuis la fin du primaire – le plan se met en marche.
Le rouquin jette tout ce qu'il peut dans la casserole. Tout ce qui porte de près ou de loin des effluves de citron, crocodiles, roudoudous, sucettes, oursons brillants de glucose, languettes piquantes et malabar aux couleurs opalines, il balance. Il appuie sur le gaz, jette un coup d'œil à l'ombre de Saïx qui s'agite derrière lui, prêt à allumer le four.
Et puis soudain, il est pris d'un doute. Un doute terrible, qui résonne dans son petit cerveau d'adolescent comme la meilleure idée du monde, le genre à le faire passer pour un génie de la logique aux yeux de son meilleur ami trop souvent persuadé d'être le plus intelligent.
Il sourit très grand, ses belles dents blanches scintillant de traviole. Pousse tranquillement le feu au maximum alors qu'il se tourne vers l'autre de sa démarche de chat.
"Hé Saïx, viens un peu par là."
La voix d'Axel est douce. Malgré ses accents juvéniles, elle crépite par endroits comme une braise allumée. L'interpellé secoue la tête. Il a les mains dans le cambouis et voilà, l'autre à décidé que ce serait le bon moment pour l'appeler à l'aide. Une brillante idée que sa tarte aux citrons, tiens. Ça ne changera jamais, ce genre de choses, comme quand ils se sont baignés tout nus dans le lac la semaine dernière et qu'il a choppé une sangsue sur la fesse, la cuisse, peu importe, les défis ratés dans la boue, les courses de caisses à savon dans la montée qui se terminent en hécatombe de genoux et…
Il se tend brusquement en sentant une main se poser sur sa taille. Ou plutôt, la chaleur d'une main, dont les doigts comme des langues se prélassent sur le tissu qu'il porte.
Est-ce qu'Axel a toujours été aussi bouillant ? Il devrait peut-être porter des t-shirts plus épais. Ou, dans le doute, demander à sa mère s'il n'a pas de fièvre. Il a trop chaud, ces derniers temps. Beaucoup trop chaud.
"Tu as déjà fini ?
— Je viens d'avoir une idée géniale. Dans les bonbons y'a déjà du sucre, t'es d'accord ?
— Oui. Et arrête de soupirer dans mon oreille, c'est pénible.
— Tu me regarde pas, aussi.
— Je suis occupé, accouche.
Un soupir. Heureusement, sa mauvaise humeur n'empêche pas le rouquin de poursuivre.
— Alors ça sert à rien de rajouter du sucre dans la crème. On peut le garder pour saupoudrer dessus au cas où les bonbecs soient dégueulasses après la cuisson.
Les yeux de Saïx se posent sur le bocal de sucre, non loin de la pâte qu'il a laissé reposer le temps de réfléchir. Elle a une drôle de forme, sa pâte, une sorte de cloche écaillée par endroits, mais il doute sincèrement que le roux puisse faire mieux. De toute manière, vu ce qu'il reste dans les placards, c'est leur dernière chance.
Il considère longuement la suggestion. Pas besoin de sous titres pour savoir où il veut en venir et pour une fois, il doit avouer que la logique se tient.
— C'est juste. Mais ne viens pas te plaindre après si ça manque de sucre, d'accord ?
— Bien reçu, Chef !"
Axel imagine déjà le caramel. Ça, c'est un truc qu'il maîtrise. Il va lui montrer, à Saïx, qu'il peut rattraper ce gâteau. Alors sera bien obligé de reconnaître qu'il est le meilleur, et peut-être même qu'il ne reculera pas la prochaine fois qu'il prendra sa main.
Plein d'un espoir malicieux, il s'en retourne vers sa casserole, d'où s'élève désormais un drôle de fumet blanc. Ça bouillonne bizarrement, comme des bulles de savon. Il baisse le nez dans la cuve.
C'est normal, le drôle de fluide qui s'échappe de la mélasse ? Et les bonbons qui restent tout durs dedans malgré la chaleur ? Pas sûr. Il entend les pas de Saïx derrière lui tandis qu'il enfourne sa pâte, visiblement en avance sur le programme qu'ils s'étaient imposés.
"Laisse tomber, je gère, il ajoute en le sentant s'approcher.
Saïx esquisse un minuscule sourire, jetant un vague regard par dessus son épaule. Vu comme sa voix transpire la suffisance, soit il a un truc à prouver, soit il ne gère rien du tout.
— Moi au moins, j'ai fait ma part du boulot.
— Gnagnagna.
— Tu peux pas être plus constructif ?
— Ça fond doucement, je te signale."
Son ami observe la mixture qu'il désigne du bout de sa cuillère en bois. Effectivement, d'une part ça ne fond pas assez vite et de l'autre…
"Ça donne pas envie.
— On a qu'à rajouter du citron, Monsieur je sais tout.
— Et comment ?
Saïx grogne. Il est malin avec ses bonnes idées, comme s'ils n'avaient pas déjà ratissé la maison de fond en comble.
— Il reste un yaourt au citron dans le réfrigérateur, je crois, il suggère après un long moment.
Axel ne se le fait pas dire deux fois. Il coure jusqu'au frigo, ouvre la porte, claque la porte et, ni une ni deux, se retrouve à verser l'intégralité de la crème blanche dans la casserole, touillant aussitôt la glu collante venue former une plaque effervescente tout fond du plat.
Le mélange se dilue jusqu'à devenir trouble, imprègne les bonbons à demi aspirés par le bloc étalé comme une crêpe. A moins que ce ne soit un cratère sur le point d'exploser.
Au bout d'un temps indéfini à s'échanger la cuillère, Axel se perd dans la contemplation de son meilleur ami. La préparation est beaucoup trop longue, ça ne ressemble à rien et en plus, Saïx vient de l'abandonner lâchement pour aller sortir la pâte du four, sous prétexte que ça commençait à sentir la mort.
Il était bien, là, à examiner ses mimiques troublées en faisant semblant de taffer, quand lui avait décidé de délier les filaments à grands coups de massue.
"Alors, ça donne quoi ? Il demande, fouillant machinalement dans les tiroirs en espérant encore trouver de quoi accélérer le processus.
Saïx fait la moue. Il a rajouté une orange au mélange puisque selon Axel, un agrume restait un agrume, mais ça n'a rien changé. La pâte est aussi brune et fripée que son arrière grande tante et la mixture… La mixture n'arrête pas de gonfler. C'est presque terrifiant.
— Ça a l'air cuit.
— T'as bien mis l'œuf après, pour faire dorer la pâte ?
— C'était pas dans la recette, ça.
— Laisser tomber, j'ai lu ça dans la rubrique "astuces" du journal. Essaie d'en casser un dedans, pour voir."
Au point où ils en sont, Saïx s'exécute, cassant un œuf cru dans la pâte pendant que l'allumette fouille les placards sans plus se soucier de sa cocotte.
Il fouille, il trifouille, il trouve, même, jubile, tant et si bien que son ami finit par s'approcher pour vérifier ce qu'il fabrique, par souci de conscience. Avec lui, on ne sait jamais à quoi s'attendre.
Une drôle de poudre apparaît bientôt à côté d'Axel, qui continue fièrement de touiller, un sourire assuré sur les lèvres. Il connaît ce truc là. Sa mère en met parfois dans la gelée de fraises.
"De l'agar-agar ?
— Ouais. Ça devrait changer la consistance, et faire cuire plus vite."
Saïx fronce les sourcils face à sa drôle d'assurance et, alors qu'il se penche par dessus son épaule pour vérifier l'étendu des dégâts, le roux retient son souffle. Sa présence tranquille le fait se sentir bien, chauffe le sang sous sa peau fine, celle qui s'étend de sa nuque à ses joues. Il n'arrive plus à le lire aussi clairement qu'avant, à sentir quand est-ce que qu'il peut rire doucement de son acné naissante, comment est-ce qu'il peut titiller sa froideur sans le blesser ou atténuer ce fil de malaise qui fait s'arrêter son cœur à chaque fois que leurs mains s'effleurent sur le canapé, mais s'il y a une chose dont il est certain, c'est que Saïx ne le laissera jamais tomber. Même si ça veut dire nettoyer l'intégralité de la cuisine après coup.
Une poignée de secondes s'écoule avant que son ami ne retourne à ses activités. Avec un peu de chance, il songe, l'œuf fera passer sa pâte de brun moche à doré rutilant, mais il préfère ne pas entretenir trop d'espoirs. Il a fait ce qu'il avait à faire. A Axel de se charger du reste.
Le rouquin se racle la gorge. Ils ont quatorze ans. Quatorze ans, et la journée devant eux. Tout ne se passe pas comme prévu, c'est vrai, mais peut-être que ce soir, quand tout le monde sera parti après avoir été fichtrement impressionnés par leur travail d'équipe, ils pourraient se louer quelque chose au vidéoclub. Parler du film comme avant que son pote ne devienne tout bizarre en plus d'être coincé et exigeant.
Peut-être même qu'il pourrait lui montrer cette nouvelle cicatrice qui s'étend sur tout l'os de sa cuisse, là où la sangsue l'a pigeonné. Peut-être même qu'il pourrait poser les doigts son sur visage, à la lumière tamisée de sa vieille lampe à huile d'avant guerre, et peut-être…
Peut être que cette fois il n'aurait pas besoin d'enfoncer les portes de son espace vital pour qu'il lui dise ce qui a changé entre eux. Et il ne parle pas de la recette.
"Saïx ?
— J'ai mis le four à préchauffer. T'as intérêt à assurer avec ton saupoudrage de dernière minute.
— Ouais, bien sûr. En parlant d'assurer…
Saïx secoue la tête.
— T'as laissé le feu allumé ?"
Il regarde Axel. Ses jambes comme celles des mannequins, sa bouche qui lui fait envie, son air chafouin, son regard incroyable. Son ventre fait des nœuds. Et il prie, tout d'un coup, pour que quelque chose lui vienne en aide tandis qu'il laisse à nouveau la main du rouquin se poser sur lui.
"T'es chaud. T'as de la fièvre ?
— Non. C'est toi qui a toujours les mains chaudes.
— Pas que les mains.
— Arrête, c'est pas drôle.
— C'est quoi, alors ? Qu'est-ce qui est drôle ?"
Saïx se tait. Il ne sait pas. Pas vraiment. C'est confus dans sa tête. Il aurait aimé qu'on le guide mais au collège, on ne parle pas de ce genre de choses. Il ne sait pas.
"Allez, dis moi, la crème de citron ratée peut attendre une minute.
— Enlève ta main.
— Nan, t'es chiant. Pour la peine, je vais t'embrasser."
Ça ne dure qu'une seconde. Une seconde où Axel quitte des yeux la casserole pour l'attraper par le bras et coller sa bouche sur la sienne, délicatement. Il n'a pas le temps de se rendre compte qu'il ferme les yeux, que son corps le pousse en avant pour lui rendre ce baiser maladroit qui n'en pas vraiment un, comme il pense d'abord au goût de sa salive sucrée ou au fait qu'il ne voudrait surtout pas lui casser une dent, le cœur battant.
Mais c'est bon. Il brûle, tout d'un coup, et il a honte. Il aimerait que sa mère ne rentre jamais à la maison.
"Ca va mieux, là ?"
Axel a un petit rictus. Il le voit en rouvrant les yeux alors qu'il se recule. Lui et sa bouille de fennec, ravi de l'avoir pris de court.
"T'es invivable, il souffle.
— Je sais."
Le rouquin éclate de rire. Un rire aigu, satisfait, qui aurait probablement lézardé le plafond s'il ne s'était pas soudain transformé en un cri strident, couvrant à peine le sifflement désagréable venu éclater juste à côté d'eux.
Des flammes. Bleues, oranges et rouges, brusquement en train de lécher le cul de la casserole de cuivre laissée sans surveillance.
Des flammes qui montent. Des flammes dans la maison, au milieu des crépitements. Des flammes partout.
"Putain ! Y'a le feu !"
.
.
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Le résultat n'est pas joli à voir. Les deux compères n'ont même pas besoin de se concerter pour se rendre compte d'à quel point c'est foutu.
Après s'être précipités pour éteindre le feu et sauver ce qui pouvait encore être sauvé, la tarte a bien été mise à cuire, oui, mais quelle cuisson. Et autant ne pas évoquer la garniture, ce serait piétiner le moral des troupes.
Axel n'a jamais vu quelque chose d'aussi répugnant.
"On devrait en donner une part à Seifer, il murmure. Je suis sûr qu'il apprécierait."
Son meilleur ami se contente d'un silence atterré. La gazinière est noirâtre, ils ont vidé la moitié de leur stock de bonbons et les invités arrivent dans moins d'une demi-heure. Même le soleil a préféré disparaître derrière la fenêtre plutôt que de les regarder se ridiculiser.
"Qu'est-ce qu'on fait, on annule ?
Axel se tourne vers lui. Son doigt appuie sur la tête d'un nounours récalcitrant pour le replacer à la surface du mélange marron – il aurait pu trouver ça dément en d'autres circonstances mais là, il doit bien admettre qu'ils se sont plantés. Et en beauté.
"À ton avis ?
— À mon avis la prochaine fois on devrait vérifier d'avoir tous les ingrédients avant de faire un truc. Et oublier l'agar-agar. Et établir des pronostics.
— Et ?
—… Et j'éviterai d'en rajouter une couche en faisant brûler le caramel au chalumeau.
— Bien. Donc on annule.
— On annule."
Ils se regardent, encore un instant, abattus, fixent une dernière fois la chose des yeux sans oser trop y croire.
Axel pousse un soupir dépité.
"J'espère que ta mère a prévu un plan B.
— J'espère aussi. Maintenant on démoule, on jette et on n'en parle plus jamais.
— Okay."
C'est un fait. Plus Saïx regarde le plat, plus il a envie de vomir. Ce sera sans doute la meilleure décision qu'ils auront prise de toute la journée.
.
.
.
"Axel ?
— Ouais?
— Viens là. Tu les as appelé ?
— C'est passé comme sur des roulettes. J'ai dit qu'on avait eu un début d'incendie. Demain, opération "saboter le casier de Seifer", ça te branche ?
— Et tu n'as pas l'impression d'avoir oublié quelque chose ?
Le rouquin s'arrête. Il jette un coup d'œil perplexe à la main que Saïx lui présente, le doigt pointé sur un truc, puis à la table où luit une flaque molle. Enfin, il fixe la tarte que son meilleur ami soulève lourdement à l'envers, l'air de vouloir lui jeter le résultat en plein milieu de la tronche.
Ses yeux font du ping-pong. La tarte, la table. La table, la tarte.
La tarte. Ses yeux s'écarquillent illico.
"Oh merde."
La tarte collée. Il jure.
"J'ai oublié le beurre !"
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