Au bout du monde

Les membres en feu et encore endoloris arrachèrent à Daud un soupir d'indignation, du sable semblait s'être insinué dans ses articulations, rendant ses mouvements saccadés. Encore un peu dans le brouillard, il se frotta le front à la recherche des derniers événements. Un doux clapotis de l'eau sur du métal et un léger ronronnement mécanique lui parvenait. L'assassin se redressa lentement, il reconnut sans peine la cabine principale du Trying Leviathan, où il avait passé les dernières semaines à tout planifier avec Thomas. Un souvenir lui traversa soudain l'esprit. Corvo, penché sur lui, son regard plongé dans le sien, lui murmurant quelque chose. Non ça ne pouvait être qu'un de ses délires passagers, un de ceux qui passaient quand sa conscience se perdait dans les méandres de la douleur.

Son regard se porta sur l'homme assit à ses côtés, le Protecteur lisait tranquillement. Redressant la tête, le garde du corps esquissa un sourire.

"-Bienvenu parmi nous Daud, comment te sens-tu ?

-Vu que tu es là, je dois être encore en train de rêver.

Le sourire de la vision s'élargi un peu plus, creusant des ridules sur son visage barbu.

-Tu es en sécurité maintenant, continua le mirage en se levant. Si le cœur t'en dit, tu peux nous rejoindre au pont supérieur, le repas va être prêt."

Corvo quitta la pièce en posant son livre sur la table de travail. Daud se redressa, se laissant quelques secondes pour s'habituer à la position verticale avant de quitter sa couche, essayant de comprendre où voulait en venir cette fantaisie. Marchant sans trop de mal vers les escaliers du fond malgré la douleur dans ses muscles, Daud se dirigea vers le pont supérieur. Attablé devant un léger mais bon repas serkonien, Thomas et Corvo mangeaient avec appétit. Corvo tourna la tête vers le nouvel arrivant et un rictus se peignit à nouveau sur son visage. Ayant repéré du mouvement Thomas leva le nez de son assiette et son regard s'illumina.

"-Maître ?!

Le jeune blond se leva et s'approcha de son mentor.

-Vous vous sentez bien ?

Daud attrapa le bras encore valide de son second, avant de doucement le tapoter. Il se traina vers la table et s'assit lentement sur la chaise libre, le blond l'imita. Une assiette de boudin noir et de purée de pommes atterrie devant son nez et un verre de Orbon glissa non loin.

-Je ne suis pas sûr que ça te fasse du bien, mais tu as besoin d'un remontant, souffla Corvo avant de continuer son repas."

Ses rêveries ne duraient jamais aussi longtemps et n'étaient jamais aussi réalistes, Daud conclu donc qu'il était bien sorti de son enfer et profitait d'un bon repas en meilleur compagnie. Une grimace de satisfaction tordit le visage du plus vieux, attaquant avec enthousiasme son plat et sirotant doucement son eau de vie favorite. Rassuré, Thomas reprit son repas avec entrain.

"-Combien de temps ai-je dormi ? Interrogea le quinquagénaire.

-Un jour et demi, expliqua l'homme en bleu.

-Tu as perdu un temps précieux Corvo, tu aurais pu le mettre à profit ! Lâcha Daud.

-Selon Thomas, tu détiendrais des informations cruciales, répliqua le Protecteur en levant le nez de son assiette. Et te connaissant, ça compensera sans mal ce léger retard.

Une moue amusée fendit le visage du maître.

-D'étranges évènements ont secoués Karnaca, l'apparition du Tueur à la couronne, l'ingérence d'Abele soutenu par le pouvoir royal, sectes secrètes et banditisme en hausse ainsi que la disparition de Sokolov.

-Anton a disparu ? S'écria Corvo.

-Oui, enlevé par le Tueur à la couronne et emmené à Addermir, compléta Thomas. Nous avons perdu sa trace là-bas.

-Nous devons le sortir de là, s'indigna Corvo.

-Ce n'est pas si simple, contra le jeune. Abele a fait installer une garnison et un mirador pour protéger les lieux.

-Nous pourrions passer par la gare, constata Daud. Débarquer à Addermir, trouver Hypathia pour l'interroger. Elle est la seule autorisée à rester là-bas, sous bonne garde.

-Le Tueur serait peut-être un de ses anciens patients, releva Corvo.

Le regard de Thomas passait d'un quinquagénaire à l'autre, ce que son maître avait fait il y a quinze ans avait marqué les deux hommes, mais ceux-ci avaient réussi à faire table rase et à collaborer. Une profonde et sincère amitié était née d'un drôle d'évènement qui a eu lieu il y a une dizaine d'années à Dunwall.

-Thomas, interpella Daud. Prépare le canot, nous allons au sanatorium.

Le ton n'était pas autoritaire, mais discuter n'aurait servi rien. Le plus jeune acquiesça et s'échappa vers le pont.

-Tu es sûr que ça va aller ? S'enquit Corvo.

-Prendre l'air me fera du bien, lâcha Daud en se redressant.

-Je ne vais pas contrarier mon ainé, ricana Corvo en le suivant."

Le trajet vers le petit port de pêche se déroula tranquillement, Thomas se concentrait sur sa navigation, Daud inspirait l'air marin avec délice et Corvo l'observait calmement. L'assassin avait bien vieillit, si on oubliait les dernières semaines de maltraitances, ses cheveux argentés lui allaient bien, ses rides étaient peu profondes et sa musculature était toujours aussi développée. Il avait conservé son arbalète au poignet et son épée d'antan à la ceinture, mais de nouveaux gants neufs cachaient ses mains, sa veste rouge était un peu plus moderne et il se couvrait d'un long manteau noir, augmentant son charisme déjà bien présent. Une fois débarqué, Thomas s'en alla en direction des thermes en restant le plus loin possible.

"-Je constate que ton masque de mort ne te quitte pas, comme à l'époque.

-Je suis un homme recherché, je ne veux pas nous causer des ennuis. Thomas m'a même offert une arbalète pour ta libération ! S'amusa Corvo.

-Il y a un marché clandestin plus loin, nous pourrions y faire quelques emplettes pour améliorer ton arme, proposa Daud.

Sortant discrètement le Cœur, Corvo sonda les environs.

-Je détecte six charmes d'os, un Autel et six runes, expliqua Corvo.

-Je croyais que tu n'avais plus cet "engin".

-L'Outsider me l'a confié une nouvelle fois. J'ignore pourquoi, soupira l'ancien protecteur.

Quand Corvo était arrivé à moitié mort au Quartier Inondé, Thomas avait confié à son maître ses effets personnels, mais le mentor avait vite demandé à lui rendre le Cœur, aillant senti l'esprit de l'impératrice Jessamine Kaldwin à travers les fibres du muscle. Cependant, le Protecteur ne le possédait plus à leur deuxième rencontre, il y a onze ans, face aux Régenteurs.

-Daud...Il faut que je t'avoue quelque chose. Delilah m'a volé mes pouvoirs à la Tour...Mais l'Outsider me les a rendus il y a peu, confia le garde du corps. Je me retrouve seulement avec la téléportation et la vision des ténèbres.

Daud se figea un instant, faisant ralentir le plus jeune.

-Tu m'as dit que tu t'es battu contre elle il y a quinze ans pour sauver Emily. Tu...n'as rien remarqué ?

-Non, gronda l'assassin. Mais méfies-toi d'elle, cette femme est très dangereuse.

Continuant leur route, assassin et protecteur trouvèrent le bâtiment avec le graffiti. Daud se souvenait du combat, violent et rude, ainsi que de la puissance du sort pour l'enfermer dans le tableau. Un râlement attira leur attention. Une femme avachie dans un sofa, qui avait connu des jours meilleurs, invita les hommes à s'approcher.

"-Mes yeux ne m'ont jamais trompé, vous êtes Daud n'est-pas, le célèbre assassin.

- Ça dépend, lâcha l'homme.

-Je peux vous rendre service si vous m'en rendez un, proposa la femme.

-Nous souhaitons aller à la gare pour Addermir...Sans nous faire repérer. C'est dans vos cordes ? Demanda l'assassin.

-Ouais, lâcha la hors la loi. Mais vous devait me rendre la pareille.

-Expliquez-vous.

-Vous devez récupérer quelque chose pour moi dans le bureau des Superviseurs, expliqua la gangster. Vous bilez pas, il est déjà mort, ils l'ont pris pour une sorcière. J'ai mes raisons de le récupérer. Apportez-le-moi dans les anciens sous-sols du dentiste et je pourrais vous aider à aller à la gare.

-On va voir ce qu'on peut faire, lâcha Corvo en se dirigeant vers la boutique."

Le Protecteur acheta un petit papier indiquant la position d'une cargaison engloutie dans la baie et une rune. Daud fit signe à son compagnon d'aller récupérer les armes sous-marines pendant qu'il faisait le repérage des lieux.

L'assassin marchait naturellement dans les rues de la capitale du sud, tant de chose avait changés depuis qu'il était parti il y a presque quarante ans. Il n'était pas vraiment nostalgique, mais ça lui faisait un petit quelque chose de se retrouver ici. Après avoir fait le tour il retrouva un Corvo mouillé et maugréant sur le quai.

"-Alors ? Demanda le plus vieux.

-Carreaux d'arbalète, anesthésiant, mines agrippantes et spirales. Récapitula l'intéressé en partageant avec Daud.

-Il y a deux possibilités, la première passe par un portail foudroyant gardé par trois gardes, la deuxième, un appartement abandonné aux mouches de sang.

-Hum...réfléchit Corvo. La deuxième option est plus simple mais tout aussi risquée. Il va me falloir plus de carreaux incendiaires.

-J'ai une amélioration pour toi, répliqua l'assassin en agitant le plan sous le nez de son compagnon.

-Comment tu vas payer ça ?

Daud en dévoila la toile du superviseur Campbell.

-La dernière fois que je l'ai vu, il était geignard au fond de la raffinerie Greaves, constata le jeune avec un léger amusement en suivant son comparse vers le marché noir."

Après avoir augmenté la puissance de leurs outils, les deux hommes se glissèrent lentement et surement à travers le logement infesté. Une fois de l'autre côté, ils repérèrent l'avant-poste religieux, ils longèrent les murs à droite, passant au-dessus du système de sécurité, pour finir dans un appartement pillé par deux Superviseurs. Chacun assomma le sien avant de sonder les lieux. Un tableau de l'Outsider était caché près d'un Autel dans ce qui devait s'apparenter au lieu d'aisance. Daud a fait signe à son ami de prendre les runes. Pendant qu'il recevait la visite du jeune homme aux yeux noirs, l'assassin étudiait le coin couchette. Une lettre d'amour pour Mindy Blanchard trônait non loin de son avis de recherche. Le visage légèrement contrarié d'un Corvo sans son masque apparu dans son champ de vision, l'homme en rouge lui lança un regard interrogatif.

"-Toujours fidèle à lui-même, lâcha Corvo las.

Après quelques secondes de réflexions, Daud lâcha à son allié.

-J'aimerais essayer une chose, si tu le permets."

Secouant les épaules, Corvo donna son accord. L'assassin se concentra sur le Vide et son pouvoir, tentant de le projeter à travers Corvo, comme avec les Harponneurs à l'époque. Une étrange sensation l'a parcourue, le Vide revenait à lui, plus fort et plus puissant. Les pouvoirs de Corvo s'infiltraient en lui. D'après le visage surpris de son comparse, Daud avait réussi à partager son pouvoir. Évidemment, pour l'instant, l'assassin était perdant, sachant que le protecteur n'en avait débloqué que deux. Mais plus tard à force de runes, celui-ci ne tarderait pas à le rattraper. Le garde du corps se trouvait maintenant en possession de l'œil du Vide, du pli temporel, de l'attraction, de l'agilité, le tout amélioré au maximum. Réalisant soudain que sa main gauche était posée sur celle de son vis-à-vis, Daud la lâcha un peu sèchement, un léger sourire tordit Corvo :

"-Tu as un nouveau pouvoir Daud.

-Ne l'utilise pas trop, il consomme beaucoup de mana, cracha l'assassin en se dirigeant vers la fenêtre qui donnait côté avant-poste."

Le garde du corps éprouva une étrange sensation. Le contact avec son compatriote éveilla quelque chose en lui. Un sentiment de joie et de satisfaction.

Réalisant que l'assassin n'était plus dans la pièce, il passa par le balcon pour se téléporter en face. Rattrapant son compagnon sur le toit de l'autre bâtiment, il récupéra un charme d'os non loin d'un cadavre légèrement infesté avant de se poster au bord de l'immeuble devant la façade des Superviseurs. Activant sa nouvelle vision des ténèbres pour sonder l'intérieur, il repaira trois gardes au niveau juste en face de lui, ainsi qu'une rune.

"-Il y a une fenêtre ouverte, on peut se glisser par là. Invita Corvo à son compagnon à ses côtés.

-Le corps doit être au-dessus avec le charme d'os, argumenta Daud. Nous pourrons sortir par le toit, la plupart des bâtiments du sud ont un accès.

-J'ai vécu ici moi aussi, se moqua le protecteur en se redressant. On y va ?

-Restons discret. "

Un sourire entendu se dessina sur le visage de Corvo avant qu'il ne disparaisse sous son masque. Volant vers le balcon, les deux hommes s'infiltrèrent aisément à travers les murs, assommant et endormant les Superviseurs dans une efficacité silencieuse. Ils récupérèrent la rune et l'argent dans le coffre avant de grimper à l'étage supérieur, attribuer le même sort aux gardes et prendre le cadavre. Corvo l'attrapa sans ménagement pendant que Daud s'emparait de l'amulette. Montant toujours plus haut, ils découvrirent le toit et les deux gardes qui allaient avec. Un geste simple de l'assassin demanda à Corvo de rester en retrait pendant que lui s'occupait des gêneurs. Un carreau anesthésiant cueilli l'un pendant que le professionnel étouffait l'autre. Le Protecteur ne pouvait s'empêcher d'être ébahi devant la rapidité et l'efficacité de son allié. Ce n'est qu'après une rapide étude des lieux que Daud daigna enfin faire signe à l'autre de venir.

Sautant sur l'immeuble suivant, les deux hommes suivirent les balcons pour se poser en bas et glisser vers le sous-sol. Après un bref échange avec la criminelle, elle donna un signal sonore à l'un de ses gars en distribuant à chacun des mercenaires une part d'argent. Pendant que Daud allait chercher silencieusement la rune près du bâtiment des religieux, Corvo pataugeait dans le canal tentant d'attraper celle coincé par les planches des égouts. Se retrouvant devant le marché les deux hommes s'installèrent devant les musiciens, prenant cinq minutes pour écouter le duo. Tirant un paquet de sa poche, Corvo souleva à peine son masque pour porter une cigarette à ses lèvres. Il inspira la première bouffée et la proposa à son compagnon qui l'accepta, la partageant le temps de la parenthèse. Une fois la chanson terminée, ils donnèrent quelques pièces et se dirigèrent vers le marchant de coffre-fort afin de le soulager de son charme d'os, argent et arme cachés dans l'un de ses produits. Après une rapide inspection de l'appartement de la doctoresse, les deux hommes passèrent par les voies ferrées pour se glisser dans la gare et arriver à la voiture qui les amènerait à la destination suivante.