Poussièreville

Alors que Corvo émergeait d'un sommeil brumeux, il sentait toujours la présence d'un long corps allongé près de lui, le bruit des vagues uniquement brisée par la lente respiration de l'homme avec qui il avait passé la nuit. Qu'allait-il lui dire ? Comment réagirait son compagnon après tout ça ? Et s'ils devaient se séparer, que tout cela soit fini ? Le Protecteur se tourna lentement vers le corps nu de son partenaire, sa poitrine musclée se soulevant doucement. Se calant contre lui, le garde embrassa furtivement sa longue cicatrice qui lézardait le visage du plus vieux. Un grognement accueilli son audace et la main gauche frotta l'arête de son nez. Les yeux bleus s'ouvrirent graduellement et se braquèrent sur Corvo. Un sourire moqueur courut sur le visage du garde, l'assassin répliquant avec un gémissement satisfait. Parfois, ce que l'on vous donne est suffisant.

Daud se redressa, se lava rapidement et attrapa ses vêtements au sol, Corvo l'imita et ils quittèrent la chambre l'un après l'autre sous le regard intrigué de Sokolov et Thomas.

"-Bonjour, répliqua cependant le second sans se démonter. Le docteur Hypathia nous a quitté au petit matin. Elle vous a laissé un petit quelque chose sir Attano.

Après un chaleureux remerciement, le Protecteur se dirigea vers sa cabine alors que Daud s'installait devant le tableau.

-Je vais avec Corvo essayer de comprendre comment Delilah s'en est sortie, expliqua le mentor.

-Comme il vous plaira, répondit Thomas d'un ton légèrement maussade.

Le maître s'attarda sur le dessin qu'avait entamé Anton. Elle représentait Corvo assis devant un bureau, à ses côté, Daud debout les bras croisés, leur regards graves braqués sur le spectateur. Un léger rire parcouru l'assassin et quand le garde royal revient dans la salle principale son regard se braqua sur le dessin. Un ricanement s'échappa de Corvo.

-Anton, je vous confie le Leviathan, déclara Daud. Thomas, Corvo et moi avons des explications à trouver."

Passant par les canaux et remontant jusqu'au quartier résidentiel des miniers, le trio contourna la garde en place et s'installa tout près de la place où trônait la statue de feu Abele. Après les ordres de son supérieur, Thomas étudia les lieux et revient faire un rapport.

"-Pénétrer dans le manoir de Stilton risque d'être compliqué, expliqua le jeune. C'était déjà un bunker avant que Jindosh arrive pour sceller l'entrée avec un verrou à énigme. Mais si vous rendez service soit aux Superviseurs ou aux Hurleurs, ils vous aideront à passer. Il vous suffira d'apporter le corps de l'ennemi à l'un ou à l'autre.

-Je préfère éviter de rentrer dans les querelles entre gang rivaux, indiqua Daud.

-C'est ce que j'ai pensé, répliqua le jeune avec un léger sourire. Il se trouve que Paolo envoie l'un de ses hommes donner à manger à Stilton, il a donc la solution du verrou. Mais il a été capturé par les Superviseurs, trouvez cet homme et vous aurez votre passage vers le manoir. Il faudra rester prudent, les deux camps se sont partagé le quartier, la zone devant nous est neutre, mais passé cette limite, chacun tirera à vue sans poser de question.

Un grondement raisonna au lointain, une tempête hurla, faisant claquer les portes et volets, la poussière envahie tout l'espace rendant l'air difficile à respirer et la vision limitée. Une fois la tourmente finie, Thomas s'approcha du bord de la fenêtre, observant la statue de Théodanis.

-Les projets de Luca Abele n'auraient pu voir le jour sans l'appui de Dunwall, lâcha Thomas.

-Stilton était très proche du père Abele, si nous réussissons à le sortir de là, il nous aidera sûrement à contrecarrer la politique du Duc, réfléchit Daud.

-C'est vrai que j'ai fermé les yeux pendant trop longtemps, argumenta Corvo. Il est temps de réparer les erreurs. En souvenir de feu Abele.

-Comment allez-vous procéder ? Demanda le jeune.

-Éliminer Paolo et Byrne est aussi important que de sauver Stilton, expliqua le Protecteur. La population se portera mieux sans eux, nous récupérons le code de la porte et nous trouverons le propriétaire minier.

-Je n'ai rien de plus à ajouter, retourne sur le Trying Leviathan, nous nous retrouverons plus tard."

Le jeune salua les deux hommes avant de rebrousser chemin.

Les deux hommes se dirigèrent vers le marché noir, au même moment, deux Hurleurs sortirent de la boutique, les bandits observèrent les étrangers en chiens de faïence avant de repartir vers leur QG. Après de menu achats et améliorations, les deux hommes choisirent l'appartement de la tatoueuse à la croisée des quartiers comme point de rendez-vous. Corvo se chargerait du vice superviseur Byrne, pendant que Daud s'occupait de Paolo.

L'assassin se téléporta vers un bâtiment infesté de mouches de sang, remontant à l'étage le plus accessible, il traversa vers un ancien cabinet médical gangréné par deux gardiens et leurs insectes. Après avoir assommé les deux créatures et brûlé les nids, l'homme en rouge fouilla les environs avant de passer par l'une des fenêtres qui donnait devant le Crone's Hand. Après une rapide étude des lieux, le professionnel activa sa vision du Vide, observant grâce au pouvoir de prédiction les possibles passages des hommes de mains du mafiosi.

Un grondement raisonna et le vent se leva, le vétéran profita du léger calme pour glisser au dernier étage du salon et assomma le premier homme. Dehors, le vent hurlait en faisant claquer porte et volets. Il emprunta les escaliers et descendit au deuxième étage, arrivant dans le bureau du grand patron. Arrachant le portrait et dépouillant d'objet de valeur, il continua son exploration dans la deuxième partie de l'office. La peinture de Vera Moray trônait non loin d'un autel, arrachant la représentation de la sorcière dans ses jeunes années, il posa son regard sur les runes. Daud n'eut qu'a tendre la main et il se retrouva dans le grand Vide. L'entité se manifesta son éternel sourire sur les lèvres.

"-Pour ton information, Paolo n'est pas un de ces fanatiques désaxés qui croient que je vais exaucer leurs vœux s'ils laissent une offrande ou s'ils jouent une bonne série de notes. Il disparut et se posta aux côtés de Daud. Je n'ai aucune importance pour lui, mais il a dressé cet autel parce qu'il a trouvé la main d'une vieille sorcière de notre connaissance, et il a tout de suite vu l'utilité d'avoir un atout comme celui-ci. Le jeune marcha devant l'assassin. Parfois, il arrive que des fragments de nous-même perdurent à travers les siècles. Le duc de Serkonos a hérité d'une île en plein essor et s'est empressé de l'exploiter jusqu'à l'os. Que laissera-t-il derrière lui ? Et que laisseras-tu toi ? Après ton passage dans le Vide pour m'éliminer, qui sera là pour recoller les morceaux d'un monde à la dérive ? "

Daud se retrouva dans la pièce, les runes dans la main. Il les brisa et se concentra sur le Vide et Corvo, appelant le pouvoir rafale. Une fois la magie des runes dispersée, la capacité à créer des bourrasques capables de briser des barrières venait de faire son apparition. Continuant de descendre, il élimina toutes menaces que pouvaient présenter les Hurleurs en vadrouille dans le bâtiment.

Terminant sa descente au premier, l'assassin assomma le Hurleur qui stationnait devant le bureau de Durante avant d'essayer d'ouvrir la porte. Fermé à clé. Malheureusement pour lui, la porte était trop solide pour l'ouvrir avec la rafale. Une conversation attira son attention, une femme plaidait la cause des miniers auprès de Paolo, après des promesses aussi creuses qu'impossibles, la femme rassurée quitta le repaire. Le parrain se leva, activant sa vision de l'ombre, Daud comprit qu'il montait dans son bureau, emportant avec lui le corps du dernier homme de main, il le cacha avec les autres dans une réserve avant de grimper se cacher au second attendant que le chef arrive.

À peine avait-il eu le temps de passer la porte que le criminel fut accueilli par un carreau anesthésiant, mais avant de toucher le sol, il se changea en dizaines de rats cherchant l'agresseur. Les petits rongeurs se dispersèrent alors que Daud essayait de comprendre. Du mouvement plus loin attira son regard, Paolo arme au poing fouillait les environs en maugréant. L'homme en rouge se téléporta dans son dos et l'étouffa, cette fois le petit bronzé tomba inconscient. Fouillant ses poches, le vétéran trouva une main momifiée qui prit vie en grimpant le long de son bras. Daud lâcha un hoquet de surprise, empoignant la main avant de la lancer au sol pour l'écraser. Les cadeaux de l'Outsider pouvaient être dangereux. Remettant ses idées en place, il ramassa Paolo et profita d'un début de tempête pour voler jusqu'à l'appartement de Blanchard pour y attendre Corvo.


Corvo passa à travers la cour devant le marché noir et se posta au pied du mur. Il se téléporta au-dessus de lui avant de se cacher derrière un pilier de bâtiment. La garde devant le bureau était vigilante, le Protecteur devait se faire discret s'il ne voulait pas se faire tailler en pièces par les chiens et les épées du culte. Rapidement, il s'envola vers un kiosque tout près, puis un lampadaire avant de terminer sur un balcon. La rumeur d'une bourrasque raisonna entre les murs, pour se protéger l'ancien soldat continua son chemin vers une entrée plus loin. Son regard nostalgique se promena sur les murs qui l'avaient vu grandir, la poussière grignotant le sol, la peinture s'écaillant par endroit et les herbes traversaient le planché. Cette baraque n'était plus la maison d'enfance qu'il avait partagé avec sa mère, mais les souvenirs qu'elle renfermait étaient présents. Alors que le vent hurlait au dehors, Corvo s'approcha de la cachette dans le mur de son ancienne chambre, récupérant l'os de baleine qu'il avait trouvé minot et son trophée du meilleur combattant. Continuant son exploration, il retrouva la chambre parentale, le lit défoncé et les étagères sans dessus-dessous auraient fait protester sa mère. L'homme ramassa le journal au sol, feuilletant son contenu avant de s'attarder sur la dernière page. Elle était morte peu de temps après avoir écrit ces lignes.

Glissant le carnet dans son manteau, il profita que la tempête se soit calmée pour passer de l'autre côté et s'introduire dans le bâtiment des Superviseurs. Comme devant l'entrée, l'intérieur était bien surveillé, et à en juger par la nervosité de certains, les religieux avaient essuyé un assaut des Hurleurs. Corvo glissa sur le rebord jusqu'au pallié du premier, avant de disparaitre dans un coin près de la réserve. Assommant le garde, il récupéra la clé et pilla le dépôt empochant la rune. L'appel du Vide le traversa et le pouvoir de la bourrasque se manifesta avec ses autres dons. Sa rune toujours en main, il avait compris que Daud avait réussi à lui donner une nouvelle faculté. Quelle étrange sensation.

Le garde du corps rangea son trophée dans sa poche avant de monter au deuxième étage. Il surprit deux superviseurs en grandes confidences, l'un était bien plus faible que son homologue. Le saint avait été blessé par une Hurleuse et n'en avait plus pour longtemps. Les laissant à leur affaires, Corvo passa dans un nouveau stockage d'arme pour passer au troisième et dernier étage. Il vola le tableau avant de s'avancer vers le bureau, Byrne était avec l'un de ses hommes et deux autres Superviseurs priaient devant les canons. Usant de l'Œil du vide, il trouva un charme d'os dans un bureau ainsi qu'une clé près d'un mot. Une fois la sentinelle parti et Byrne assit devant son office, Corvo atterrie comme une plume en bas et étouffa le religieux avant de le glisser sur son épaule. Pillant le charme d'os, les plans et la clé il passa par la fenêtre et quitta le QG vers l'appartement tout près.

La haute silhouette de Daud l'attendait déjà, le corps de Paolo à ses pieds.

"-Voilà nos deux invités, ricana Corvo. As-tu trouvé quelque chose ?

-Le bureau de Durante était fermé à clé, soupira l'assassin. Et toi ?

-Le mafiosi n'était déjà plus là, mais j'ai récupéré la clé de son office, compléta Corvo en la sortant de sa poche. Allons voir s'il ne nous cache pas certains détails."

Le plus vieux précéda son ami, évitant la surveillance du saloon qui ne semblait pas avoir remarqué la disparition de leur maitre. Une fois devant la porte et la clé tournée, les deux hommes inspectèrent chaque coin.

"-J'ai le code, s'égaya Corvo en tendant le papier.

-Et moi, un moyen de nous débarrasser de nos deux amis, remarqua Daud. Un petit voyage dans une mine devrait les faire réfléchir.

Corvo retira son masque et lu le mot laisser par un allié de Durante.

-Ça me rappelle la fois où j'ai envoyé les frères Pendleton dans leurs propres mines.

-J'ai de la chance de ne plus être ton ennemi Corvo, lâcha Daud. Quel genre de sort m'aurais-tu réservé à l'époque ?

-Je t'aurais volé ta bourse et ta clé, le tout sans me faire voir ni de tes hommes, ni de toi, expliqua Corvo. Histoire de te monter que l'on peut atteindre quelqu'un, sans lui faire de mal.

-C'est pour ça que j'ai su que tu n'étais pas le tueur à la couronne, argumenta l'assassin en quittant la pièce. Trop grossier, trop sanguinaire contrairement à toi pendant la peste. Ça ne pouvait qu'être un de tes détracteurs.

-Merci Daud.

Le Protecteur le suivit un léger sourire aux lèvres.

-Bien occupons-nous de nos deux lurons, maugréa le professionnel en secouant le mot."

Quittant le saloon pour se diriger vers l'appartement de Blanchard, les amis récupérèrent les deux corps et pénétrèrent dans le studio photo. Une fois leur fardeau légué, Corvo étudia les argentiques au mur pendant que Daud récupérait leur paye. Un cliché attira l'œil du garde, il le décrocha et l'étudia. Un rire s'échappa malgré lui, la représentation des trois hommes sur le skiff s'approchant du quartier du chantier naval. Le mercenaire jeta un œil avant de lui faire signe de partir. Les deux fantômes se postèrent devant la porte, le plus vieux tournant les cadrant pour révéler l'ouverture vers le manoir de Stilton.