Défi n°74 du Poney Fringant : "les hauts des Galgals"
Flynn souleva Bill par le col et le fit courir les pieds touchant à peine l'herbe verte sur une bonne dizaine de mètres. Le petit Bill était hilare, à chaque fois ça marchait.
"Allez, on se dépêche," dit Flynn, "j'aimerais autant commencer à creuser avant que le soleil ne soit tout en haut."
Le jeune Bill était tout de même un peu obligé de trotter pour tenir la cadence du vieux Flynn et s'emmêlait parfois les jambes dans la pioche qu'il portait tant bien que mal. Flynn lui, portait plutôt bien sa pelle, l'eau et son grand sac, malgré son air de vieux baroudeur tout sec. Bill tendait régulièrement la tête à droite, à gauche, puis en arrière, se demandant pourquoi ceux-là n'étaient pas assez bien, et se disant qu'ils avaient déjà bien marché. Flynn, bien conscient de l'impatience de son apprenti, posa une main sur son épaule droite et lui indiqua une des collines qui étaient légèrement visibles sur la gauche.
"Là," dit-il, "c'est celui-là qu'on va choisir."
"Pourquoi pas l'autre, là ? Il est vachement plus à côté de nous…"
"On va dire que c'est mon instinct de vieux serpent, Bill. Et pas parce qu'on vient de passer la borne que l'autre Peter m'avait indiquée, bien entendu." Flynn sourit. Bill était déçu.
Le chasseur de trésors expérimenté baissa consciemment le rythme de marche sur la fin par souci de son apprenti. Flynn jeta les gourdes au sol, prit la pioche des mains de Bill et s'avança lentement des pierres près desquelles ils s'étaient arrêtés. Dès qu'il touchait une pierre de la main, il la frottait instantanément contre sa tempe droite, par superstition. Puis, il fit un cercle autour d'un tas de pierre en traçant une ligne au sol avec la pioche.
"Bien," dit-il, "je vais commencer à creuser. Toi, tu ne rentre pas dans le cercle, c'est compris ?" Bill acquiesça. "On est en retard, je vais me dépêcher. Tu ne m'oublies pas et tu me passes l'eau quand je la demande, d'accord ?" Bill tenait déjà la première gourde dans ses bras.
Flynn cracha dans ses mains, agrippa le manche, et donna le premier coup de pioche dans la terre. Flynn n'avait pas toujours été profanateur, il avait même eu des principes moraux sur le sujet à une époque. Il les avait bien insultés, plus jeune, les sales bâtards qui ramenaient des trésors plus impressionnants que les siens et qui vivaient comme des princes entre deux chasses.
La brume se faisait plus épaisse. "Passe-moi de l'eau, Bill." Eux ils vivaient dans les belles maisons, alors que ce n'étaient que des canailles comme lui. C'est bien après les avoir détestés au point d'essayer de s'en faire un la nuit au fond d'une ruelle, que Flynn avait commencé à se résigner. De toute évidence, sa morale n'était pas accordée avec sa réalité financière, et s'il voulait avancer un petit peu plus vite, il lui faudrait bien taper dans de la tombe.
"De l'eau, Bill. S'il te plaît." Flynn avait pris la pelle et il creusait plutôt bien. Et même s'il avait très soif - "Bill !" - il ne ressentait pas beaucoup de fatigue et son coup de pelle était bien habile.
Si la première tombe pillée l'avait fait pleurer toute une nuit, il s'arrangea avec ses principes moraux dès la suivante. Il se construisit un argumentaire totem selon lequel ces babioles ne servaient plus aux morts de toute façon et que piocher était un travail pénible qui devait être récompensé. La vie devint tout de suite plus aisée pour Flynn. Il se procura ainsi une belle maison, des maîtresses, un disciple. Son appétit grandit lui-aussi jusqu'au jour où il entendit parler des reliques du Cardolan et des sommes folles que certains bourgeois du Sud étaient prêts à dépenser pour elles.
Flynn avait désormais de la terre jusqu'aux hanches. Il se décida à tourner la tête pour chercher Bill du regard puisque celui-ci ne voulait pas lui donner à boire. Mais il n'y voyait rien dans ce brouillard.
Ah sacré Bill. Celui-là, il l'avait attrapé dans sa cuisine en train de faire les placards. Le gosse était entré sans gêne par la fenêtre. Profitant de la belle occasion de s'offrir un apprenti en jouant sur sa culpabilité, il lui avait sorti une sorte de grand discours qui lui disait que s'il était aussi doué pour la rapine, autant qu'il mette ses talents au profit d'une cause plus grande, la sienne.
Flynn avait maintenant de la terre plein la bouche. Il ne s'était pas senti engloutir par le tertre. Bill avait fui depuis longtemps, évidemment effrayé par les cris ignobles et stridents que Flynn avait ignoré au milieu de son cercle. Les rares cheveux encore à la surface ne mirent pas plus de quelques dizaines de secondes avant de s'enfoncer eux-aussi dans l'herbe verte.
