Il chevauchait sans relâche.
Le vent soufflait, lui giflait les joues et y laissait des traînées de boue.
La pluie perlait sa mante comme des larmes et il continuait de chevaucher à en perdre haleine.
Imladris était derrière lui; tout comme son enfance… Sa jeunesse ?
Il revoyait ce visage fin, reflet du crépuscule des elfes… De toute cette longue histoire à laquelle il était intimement lié.
Où aller ? Ou fuir ce fardeau qui venait d'être déversé sur ses épaules ?
Fuir son destin voudrait dire tourner le dos à cette vision de Lúthien, de perfection.
Ce rêve semblait loin, sous cette pluie battante et les sabots martelant la Grande Route.
La réalité avait un tout autre visage.
Maintenant qu'il connaissait son destin, et qu'il gardait les morceaux de Narsil sur lui, loin étaient ces doux jours bercés de poèmes elfiques.
Il arriva dans un village où tous le dévisageaient. Ces regards francs et souvent haineux le mettaient mal à l'aise et lui faisaient prendre conscience de son accoutrement souillé.
Arrivé dans une auberge au nom peu glorieux, Le Poney Fringant, on lui autorisa à prendre un repas chaud mais… « vous comprenez monsieur…. monsieur… nos chambres sont très propres et…" Aragorn ne l'avait pas laissé terminer, il expliqua qu'il souhaitait seulement manger un repas. Ce n'était pas vrai. Il rêvait d'une bonne nuit dans un lit chaud mais c'était mieux ainsi. Pourquoi embêter ces pauvres gens ?
Ce fut pourquoi, une fois son plat avalé qu'il reprit la route. La pluie s'était arrêté mais le vent était glacial. Et il ne pouvait toujours pas oublier la voix sérieuse d'Elrond lui raconter le passé des siens.
Il n'était pas Estel, l'espoir… Il était Aragorn fils d'Arathorn, fils d'une triste lignée de rois et capitaines oubliés. Il avait lu leurs histoires sans vraiment comprendre qu'il s'agissait de ses pères. Sa mère, toujours soucieuse et silencieuse n'en avait pas soufflé un mot jusqu'à ce jour.
Combien d'années s'étiraient devant lui avant qu'il ne puisse voir le bout de ce chemin ?
Le vent avait diminué et une nouvelle lune s'était gravée dans le ciel sombre et, ça et là, des étoiles scintillaient. Il levait les yeux de temps en temps pour se repérer dans l'espace et le temps, comme ses frères, les fils d'Elrond, lui avaient appris.
Trop longtemps avait il vécu chez les elfes… Qu'était-ce donc le monde des Hommes ? Comme ce village laissé derrière lui ? Plein de gens méfiants et grotesques ? Où était la poésie et les chants ? Les hommes savaient ils aussi espérer et raconter ?
Ses réponses se trouvaient dans le Nord, parmi les siens.
Son cheval s'ébroua. Il semblait mal à l'aise. Il baissa les yeux et remarqua que la route avait disparu. N'était il pas sur le Chemin Vert ? Non. Il y avait ça et là des collines. Et un froid glacial lui transperça la poitrine, comme un glaive.
C'était des tertres. Il descendit de son cheval… Et sa monture, normalement si obéissante, s'en fut sans demander son reste. Il tenta de la poursuivre mais glissa et se retrouva le nez dans la boue.
"Quel piètre position pour un fils de roi" susurra une voix. Et Aragorn se redressa d'un bond. Il dégaina la garde de Narsil. Il n'eut pas le temps de se sentir bête avec son morceau d'épée, car une autre voix s'élevait des entrailles de la terre.
"Aucune obscurité ne peut toucher Notre Espoir. Va, sombre esprit. Laisse notre fils se recueillir."
Et, se remémorant le secret qui devait être sa vie, Aragorn répondit à la brume.
" Je ne suis pas un fils de Roi. Je ne suis qu'un homme de grande route."
Mais il n'y eut pas de réponse.
Il devait sans doute être en train de devenir fou. Il continua d'avancer parmi les tertres, sentant sa poitrine s'oppresser et un étau encercler sa tête comme une couronne d'épines rouillées. Quel poids ! Quel long chemin. Il en titubait presque.
Il finit à genoux, sa tête embrasée et son esprit enfiévré. Quel triste destin de cette Terre s'il devait mourir ici avant même d'avoir commencé son chemin.
Il y eut une douce brise qui repoussa la brume. Et une voix claironnante fredonna,
"Un joyau s'est égaré de ma poche.
Dans ma poche ne brillait pas mais il était d'or.
L'or sans éclat a plus de valeur.
La valeur d'un valeureux jeune homme en devenir.
Devenir, qu'adviendra t'il de l'espoir qui s'égare,
S'égare entre spectres de son passé et monstres de son futur.
Futur radieux ou futur pluvieux? Seul Eru sait.
Sait ce que Tom ignore."
Aragorn ouvrit les yeux. Le ciel était bleu à perte de vue. Un rouge gorge chantait non loin. Il entendit un cheval trotter vers lui. Il se redressa comme un vieux briscard et reconnut l'homme qui venait vers lui avec sa monture. Halbarad. Il connaissait ce parent, cousin, qui était venu plusieurs fois à Imladris. Connaissait il ce qu'Aragorn ne pouvait dire ? Peu importait, car ce secret n'était pas le sien, il se révélerait à une aube d'un avenir lointain.
Il entendit un hennissement derrière lui. Il jeta un regard et reconnut sa fidèle monture qui semblait avoir perdu sa frayeur de hier soir.
Hier soir ? Que s'était il passé ? Mais ces questions se dissipèrent alors que le rouge gorge s'envolait.
La route qu'il avait perdu hier soir se déroulait devant ces yeux, derrière Halbarad.
"Cousin. Je savais que je vous trouverais ici."
"Pourtant, personne n'était au courant…" Et son cousin souriait d'un air entendu : " un joyau sans éclat s'était égaré…"
Il ne dit pas plus. Ils reprirent la route pour rejoindre Fornost.
Le monde des hommes s'étendait au delà des spécimens rencontrés à Bree. Dans les brèves paroles de son cousin, Aragorn reconnaissait un peu de ce qu'il avait connu au creux du monde des elfes. La présence silencieuse mais mélodieuse de son parent lui rappelait celles d'Elladan er Elrond. Peut-être qu'ici, dans ce chemin interminable, pourrait il trouver sa place ?
