De Sang, d'Encre et d'Eau
Chapitre 1 :
Le visage fermé, Swan Laurence gara sa voiture dans un crissement de pneus. Sans un regard pour les agents déjà présents sur les lieux, il pénétra dans la grande battisse de type Haussmannienne.
La papeterie des "Entreprises Darcy" était la plus grande de la région. Le bâtiment était immense, sa décoration sobre et moderne. Il traversa le hall lumineux, plusieurs couloirs élégamment décorés et se retrouva enfin dans les ateliers. Il repéra rapidement Carmouille qui interrogeait un jeune homme en prenant des notes et, plus loin, Glissant qui analysait un cadavre.
De lourds rouleaux de papiers jonchaient encore le sol en ciment, ce qui donnait une bonne idée de ce qui était arrivé à la victime. Tout en s'approchant, Laurence jeta un œil aux étagères. Tout le reste semblait en ordre, les rouleaux tenus entre eux par d'énormes lanières de cuir.
« Ah ! Laurence ! » Le salua Tim en se redressant. « J'ai presque fini ici. On l'a pas loupé, pauvre vieux ! Un vrai carnage.
-Et en langage professionnel, ça donne quoi ?
-On est de bonne humeur, je vois... »
Laurence fusilla le jeune légiste du regard, mais comme bien souvent, celui-ci ne se laissa pas démonter et lui sourit de toutes ses dents.
« Les rouleaux lui sont tombés dessus, on voit clairement que les côtes ont été enfoncées dans le dos. Elles ont dû perforer les poumons qui se sont remplis de sang, d'où la flaque impressionnante. Il a aussi la nuque brisée, plusieurs fractures ouvertes et le crâne a souffert mais il faudra que je l'autopsie pour savoir s'il était mort avant de finir aplati. »
Laurence hocha de la tête et se pencha un instant sur le corps. Il récupéra un papier imbibé de sang coagulé et fit signe à un des agents de le mettre à l'abri. Il donna ensuite son feu vert pour faire enlever la victime. Il se dirigeait vers ses agents quand il remarqua qu'il n'avait pas encore vu la jeune reporter rousse. Voilà qui était curieux...
« Commissaire !
-Carmouille...
-Simon Lemont, Monsieur ! C'est lui qui a découvert la victime, Monsieur !
-Bien...
-Il est arrivé aux alentours de 5h45 sur le site, a garé sa voiture _une Renault 4 CV verte de 1948_ dans le fond du parking comme à son habitude. Il commence normalement ses journées à 6h30 par une ronde des camions de marchandises, mais aujourd'hui, il voulait 'vérifier les commandes' reçues la veille. C'est pour ça qu'il était là, Monsieur. Il a découvert la victime vers 6h00, prétend qu'il n'a rien entendu ni croisé personne et ne sait pas ce que la victime pouvait bien faire là aussi tôt.
-Merci, Carmouille, je vais prendre le relais. »
L'agent s'écarta un peu, mais continua de griffonner des notes. Laurence se concentra sur le jeune homme qu'il avait devant lui. Grand et élancé, il devait avoir à peine plus d'une vingtaine d'années. Habillé d'un costume clair, il tentait de dissimuler les tremblements de ses mains en les enfonçant dans ses poches. Il respirait la nervosité mais il était encore trop tôt pour savoir si c'était lié à sa découverte macabre ou à sa culpabilité.
« Quels étaient vos liens avec la victime, Mr Lemont ? »
Le jeune homme hocha les épaules et lui jeta un regard nerveux.
« J'en sais rien... Ma mère bosse pour lui depuis des années, c'est sa secrétaire. Quand j'ai été en âge de bosser, on m'a proposé le poste, j'ai accepté, c'est tout.
-Piston, donc... »
Sa remarque le fit enfin réagir.
« Eh ! J'ai travaillé dur ! Je ne vous permets pas !
-Je me permets ce que je veux, Mr Lemont, ce n'est pas moi qui suis suspect dans cette affaire.
-Suspect ? Mais... »
Il sembla soudain réaliser la précarité de sa situation et se liquéfia sous les yeux du commissaire. Sans s'émouvoir, le commissaire nota que le-dit Lemont n'avait pas l'air de bien gérer les situations de stress. Tuer demandait un certain sang-froid et son interlocuteur ne paraissait pas avoir des nerfs d'acier... Ou alors, il était bon comédien, mais il n'y croyait pas plus que ça.
Il laissa Carmouille le faire assoir sur un tabouret avant de jeter un coup d'œil circulaire à la pièce. Tout au fond, entre deux étagères, il aperçut une touffe de cheveux roux.
Ah.
Mademoiselle avait dû vouloir jouer les héros sans peurs, comme toujours... Il décida de laisser le jeune Lemont récupérer un peu pour aller profiter de l'instant de faiblesse de son ennemie préférée.
Il trouva la jeune femme agenouillée, tête baissée, pâle comme un cachet d'aspirine.
« Alors, Avril, on a des aigreurs d'estomac ? »
Elle sursauta mais ne bougea pas tout de suite.
« Vous êtes pas drôle, Laurence... Pauvre mec, c'est horrible...
-Avril, Avril... Vous voulez jouer dans la cour des grands, mais malgré tous vos efforts, vous n'avez pas ce qu'il faut. »
Dans le mille.
Avec un regard noir, Alice se releva et ajusta son sac sur son épaule.
« Je vaux autant que n'importe lequel de vos gars, Laurence !
-Ah, oui ? Prouvez-le. »
Et il la planta là, certain de lui avoir redonner l'envie d'en découdre.
Bouillonnant intérieurement, Alice serra les dents. Pourquoi fallait-il toujours qu'il la prenne à rebrousse-poils ? Pire, pourquoi fallait-il qu'il ait toujours raison ? Malgré tout, il avait réussi. Elle se sentit de nouveau opérationnelle et prête à se battre pour son article. Maudit soit-il...
Elle ouvrit son calepin et rejoignit Laurence d'un pas décidé.
Son regard croisa celui, troublé, de Lemont. Ils échangèrent un petit sourire et elle sentit une complicité naître sans qu'elle put expliquer pourquoi.
« Reporter ! Avril... Enfin, Alice. Non ! Bonjour !... Je veux dire, Alice Avril, reporter à la Voix du Nord, bonjour.
-Vraiment, Avril ? »
Elle rougit violemment. Pourriture...
« Vous n'attendez même pas de savoir s'il est suspect ? Je vous savez désespérée mais pas à ce point.
-Mais n'importe quoi ! » Bafouilla-t-elle, rouge de honte. « Vous cafouillez jamais, peut-être ? »
Elle attendait une réponse mordante, mais Laurence décida de l'ignorer pour se concentrer de nouveau sur l'enquête. Ça lui convenait parfaitement.
« Récapitulons, Mr Lemont. Vous avez trouvé Mr Darcy mort dans le fond des ateliers où il n'avait vraisemblablement rien à faire en arrivant ce matin.
-C'est ça.
-Vous occupez quel poste, ici ?
-Je m'occupe de la gestion des stocks, des commandes, de l'arrivée des marchandises et des matières premières... Je m'assure également de la manutention de certaines de nos machines.
-Et vous aviez une raison valable de passer par les ateliers à 6h00 du matin ?
-Non... Oui !
-Ah ! » Les interrompit soudain Carmouille. « Il avoue, Monsieur !
-J'avais Rendez-vous avec Mr le Directeur ce matin, C'est lui qui m'a demandé de passer plus tôt.
-Dans le fin fond d'une pièce sombre et isolée ? »
Le jeune homme leva les bras en signe d'impuissance.
« Je sais de quoi ça a l'air...
-Alors, vous avouez ! » S'écria l'agent.
Laurence sentit la moutarde lui monter au nez.
« On ne vous a rien demandé, Caramouille !
-Il faut me croire, Commissaire... Nous avions rendez-vous mais il n'était pas là, j'ai juste pensé que j'avais le temps de vérifier le départ des dernières commandes... Demandez à Mr Darcy. »
Carmouille fit un pas en avant.
« Monsieur, j'apprécie l'humour, mais je trouve le vôtre particulièrement mal placé !
-Nom de Dieu, Cramouille !
-Carmouille, Monsieur !
-Allez donc vous rendre utile plus loin et laissez-moi faire mon travail !
-J'ai déjà fait mon travail, Monsieur... Où voulez-vous que j'aille ?
-Loin de moi ! Chercher des empreintes sans foutre les vôtres partout, ce sera un début. »
Il s'attendait presque à ce qu'elle claque des talons avant de s'éloigner. Il aurait pu se détendre un peu, mais c'était sans compter la reporter. Il la fusilla du regard pendant qu'elle étouffait un ricanement et croisa les bras. Le jeune Lemont avait retrouvé un peu d'assurance, il allait pouvoir poursuivre.
« Expliquez-vous.
-Norbert Darcy, c'est le frère de Mr le Directeur, et le PDG de l'entreprise. C'est à lui que je rends des comptes, on ne croise... Croisait pas souvent le directeur dans les ateliers.
-C'est ce Norbert Darcy qui vous a envoyé ici ce matin ?
-Pas spécifiquement, non, mais il voulait que je jette un œil aux derniers arrivages. On a eu des soucis de commandes, dernièrement, il était inquiet.
-Où peut-on trouver cet homme ? »
Le suspect regarda sa montre et Laurence nota la présence de sang séché sur le bout de ses doigts.
« Sûrement en chemin, il a dû arriver et voir vos collègues.
-Je vais vérifier ça. Vous avez touché au corps ? »
Instinctivement, Lemont remit sa main dans le fond de sa poche et baissa les yeux.
« Je voulais juste... Je cru que peut-être... C'était pas un mauvais directeur, vous savez... »
Laurence acquiesça et décida de le laisser souffler un peu pour voir ce que le frère avait à lui apprendre.
« Tâchez de rester à la disposition de la police. Un agent viendra prendre votre déposition et vous pourrez partir. »
Il sortit de la pièce et leva les yeux au ciel au voyant Alice faire un petit signe au jeune homme. Comment lui expliquer qu'elle s'attachait bien trop vite aux gens ? Ça lui jouerait certainement encore de mauvais tours... Il entendit des pas rapides derrière lui et devina qu'elle le suivait. Avec un soupir, il ouvrit la porte d'un bureau et lui fit signe de passer devant. Sa galanterie le perdrait...
A suivre...
