De Sang, d'Encre et d'Eau
Chapitre 3 :
La demeure des Darcy était à l'image de leur réussite : grandiose. Située dans le quartier le plus chic de la ville, ses lourdes grilles ciselées s'ouvraient sur une cour immense en graviers blancs. Swan Laurence engagea sa Facel Vega le long de l'allée de peupliers et coupa le moteur près du grand escalier de granit.
Il nota la présence d'une voiture noire un peu en retrait et griffonna le numéro de la plaque d'immatriculation avant de frapper.
La lourde porte s'ouvrit sur le majordome dont le tient cireux déplut immédiatement au commissaire. Âgé d'une soixantaine d'années, il était aussi grand que maigre et ne semblait pas être enchanté par l'arrivée du policier.
« Nous n'avons besoin de rien, Monsieur, bonne journée. »
Laurence ravala une insulte de justesse.
« Outrage à agent et nous n'avons même pas été présenté, vous commencez très fort ! Commissaire Laurence, j'enquête sur la mort de votre patron. Quand vous m'aurez donné votre nom, vous direz à votre maîtresse que je dois l'interroger.
-Madame est souffrante.
-Oui, alors, si vous voulez jouer au plus désagréable, vous allez être méchamment surpris. Maintenant, ouvrez cette porte avant que je ne vous fasse boucler pour entrave à la justice. »
De mauvaise grâce, l'homme le laissa entrer et le conduisit dans la bibliothèque.
« Nom et prénom. » Exigea Laurence sans plus de cérémonie.
« Richard Debreuil, Monsieur.
-Vous travaillez ici depuis longtemps ?
-Cela fera trente-sept ans en juin prochain, Monsieur. Si vous le permettez, je vais chercher Madame. »
Désormais seul, le commissaire se planta devant l'une des grande fenêtre donnant sur le jardin. Il aperçut une silhouette habillée d'un manteau sombre quitter la bâtisse par ce qui devait être les cuisines. La personne se dirigea vers la voiture noire. Cependant, avant qu'il puisse la voir correctement, la porte de la pièce s'ouvrit sur la maîtresse de maison et son majordome.
Si elle avait perdu la finesse de ses traits au fil des ans, Michelle Darcy demeurait une très belle femme, au charisme certain. Vêtue d'une longue robe de chambre en soie, elle se dirigea directement vers un petit cabinet dont elle sortit deux verres et une bouteille de sherry. Elle tendit le premier au commissaire avant de vider le sien d'un trait. Malgré son maintien parfait, Swan déduisit aisément qu'elle n'en était pas à son premier verre de la journée.
« Alors, Commissaire... Vous êtes venu m'arrêter ?
-Je ne sais pas, vous êtes coupable ? »
La veuve lui offrit un sourire amer.
« Peut-être... Peut-être que je devrais avouer. Vous m'arrêteriez, je dormirais en cellule au contact de criminels... Toute une aventure. » Elle se resservit un verre, qu'elle vida aussi vite que le précédent. « Que voulez-vous savoir ?
-Pour commencer, où étiez-vous tôt, ce matin ?
-Je cuvais, Commissaire.
-Quelqu'un peut le prouver ? »
Elle éclata d'un rire sans joie. Le Majordome lui enleva le verre en cristal des mains sans qu'elle proteste.
« C'est moi qui ait accueilli Madame quand elle est rentrée, Monsieur. Il devait être 1h00 du matin. Je l'ai accompagné à sa chambre d'où elle n'est pas ressortie avant le milieu de matinée.
-Pathétique, n'est-ce pas ? » Enchaîna la maîtresse de maison. « Oui, j'étais bourrée. Et savez-vous pourquoi, Commissaire ?
-Eclairez-moi...
-Je suis une femme au foyer. Immensément riche, certes, mais simple femme au foyer. Ce qui signifie que pendant que mon mari est à l'extérieur occupé à remplir son compte en banque, je m'ennuie. Ma vie ne devrait être qu'un enchaînement de plaisirs, de fêtes et de garden-parties, mais la vérité, c'est que je crève d'ennui... Mes enfants sont grands, ils n'ont plus besoin de moi, mon mari ne me regarde plus... S'il m'a jamais désiré pour autre chose que ma situation... »
Elle s'enferma quelques instants dans un silence morose. Laurence allait la relancer mais elle reprit d'elle-même.
« Hier, ma meilleure amie, Solène, est venue me rendre visite. J'étais ravie de passer un moment avec elle, mais cette petite garce n'est pas venue pour moi. Non, elle est venue soulagée sa conscience...
-Ah. Elle vous a avoué sa relation avec votre mari. » Devina le policier.
« Vous saviez ? Peu importe, c'est vrai. Il y a eut des cris, des larmes... Et ensuite beaucoup d'alcool.
-Suffisamment pour commettre un meurtre ?
-Trop, j'en ai peur.
-Dommage, vous aviez un bon mobile.
-Navrée de vous décevoir.
-Vous aurez d'autres occasions. Qui est l'homme que j'ai aperçu dehors tout à l'heure ? »
Elle cligna des yeux, comme si elle ne comprenait pas la question.
« Un homme ? Oh, Edward. Mon fils cadet. Il vient régulièrement me rendre visite. Le plus souvent pour de l'argent, mais j'aime à croire que le sort de sa misérable mère ne lui est pas indifférent.
-Il est au courant pour votre mari ?
-Oui, je crois que mon beau-frère a téléphoné à tout le monde.
-Un homme prévenant. » Ironisa-t-il.
Il lui posa encore quelques questions sur les relations délicates que semblait entretenir le père de famille avec ses deux fils mais n'apprit rien d'autre que ce qu'il avait déjà conclu. L'aîné se prénommait Henry. Le jeune entrepreneur de trente-et-un ans vivait dans le seul but de plaire à son père sans jamais parvenir à le satisfaire. Le second, Edward, de cinq ans son cadet, avait préféré se détacher des problèmes familiaux et s'était improvisé poète. Charles Darcy l'avait menacé plusieurs fois de le déshériter, sans résultats.
De retour au commissariat, il entra dans son bureau avec la ferme intention de faire un point sur la situation. Cependant, la mine défaite de Marlène et ses yeux rougis le touchèrent suffisamment pour qu'il remette son travail à un peu plus tard.
« J'espère que vous avez vu un médecin, Marlène, vous avez une mine terrible... »
La secrétaire se contenta de hocher les épaules sans croiser son regard.
« Marlène, Marlène... » Il alla chercher la petite boîte qui trônait sur son bureau et la déposa sur la machine à écrire de la jeune femme.
Elle se redressa, surprise, et leurs regards se croisèrent.
« Marlène... » Reprit Laurence sur un ton faussement blessé. « Vous n'aviez tout de même pas cru que j'avais oublié votre anniversaire ?
-Oh, Commissaire... » Elle rougit jusqu'à la racine des cheveux. « Non ! Enfin... Si, un peu... C'est que... Oh, merci, Commissaire ! »
Elle fit mine de se lever, mais il lui fit signe de rester assise. Elle était fatiguée et lui-même n'était pas pressé de tomber malade. Il la regarda ouvrir le cadeau de façon révérencieuse,
« C'est magnifique ! » S'exclama la blonde en découvrant le voile de soie teinté d'un rose pâle que Swan savait être sa couleur préférée. « Je ne sais pas quoi dire, Commissaire, c'est beaucoup trop !
-Bien sûr que non, Marlène. »
Fier de son effet, il accorda à son égo une minute pour savourer le fait que malgré tous les efforts des autres, c'était toujours lui qui gagnait les plus beaux sourires de la jolie secrétaire.
Il la laissa ensuite à ses magazines et entreprit de retracer les éléments de l'affaire sur son tableau noir.
À suivre...
