Chapitre 1 - Sanguis oblatus

Voldemort avait été vaincu, enfin. La course aux Horcruxes n'avait pas été vaine, bien que l'accablement qui régnait sur Poudlard ne puisse pas permettre d'avancer qu'elle avait été couronnée de succès. Hermione, Ron et Harry demeuraient dans le bureau du Directeur, le cœur tout à la fois gonflé par l'euphorie de la victoire et serré par le deuil. Abasourdi mais convaincu par sa décision d'abandonner la toute-puissante Baguette de Sureau, Harry projetait son regard au loin, au-delà de la forêt, au-delà du lac, bien au-delà de ces espaces meurtris qui étaient pourtant demeuré, pendant des années, son seul et unique refuge. Ron bailla bruyamment, une corneille crailla derrière le vitrage, l'air revêche.

- Rogue ! s'exclama Hermione.

- Quoi, Rogue ? sursauta Ron.

- Son portrait n'est pas là !

- Sans doute parce qu'il était plus puant que de la bile de Scroutt à Pétard, cracha Ron en se grattant le menton. Même Poudlard ne veut pas du portrait d'un type plus puant que de la bile de Scroutt à Pétard.

Des murmures approbatifs se firent entendre parmi les anciens Directeurs. Harry parcourait déjà de ses yeux les parois lambrissées de la pièce circulaire.

- Tu as raison, Hermione.

Puis se tournant vers Ron :

- Il paraissait sûrement plus puant que de la bile de Scroutt, Ron, mais il faut que je vous raconte...

Et il leur rapporta in extenso les souvenirs qu'il avait visionnés dans la Pensine, quelques heures plus tôt. A chaque révélation, alors Ron levait un peu plus les sourcils d'une incrédulité feinte qui peinait à déguiser son ironie, Hermione couvrait sa bouche surprise de ses doigts, entre stupéfaction et écœurement.

- Mais c'est atroce, laissa-t-elle échapper finalement. Toute sa vie n'a été que sacrifice : pour ta mère, pour toi, pour Dumbledore... Je comprends mieux son goût pour l'enfermement et l'occlumencie.

- Arrêtez, il n'est pas ici tout simplement parce qu'en fait, il a trahi, c'est évident, s'obstina Ron.

- Tais-toi, Ron, bon sang.

Hermione se massait les tempes.

- La Cabane Hurlante, conclut-elle.

- Ah, vous êtes là tous les trois.

La jeune sorcière avait à peine engagé une bribe de réflexion que le professeur McGonagall apparut dans l'encadrement de la porte de chêne sombre, si agitée qu'elle ne lui laissa pas le loisir de poursuivre.

- Nous recherchons des volontaires pour une battue dans la forêt interdite.

Elle s'interrompit et regagna son souffle.

- Il reste des disparus, dans chaque camp, nous espérons y trouver des corps. Nous avons obtenu un cesser-le-feu de la part des centaures, mais cela ne durera pas éternellement, et quand on pense aux bêtes présentes dans les sous-bois... Elle frissonna.

- Nous venons avec vous, professeur, s'engagea Harry.

- Je te suis, lança Ron, après avoir feint une hésitation. Hermione, on se retrouve dans le parc !

Hermione n'eut pas le temps d'ajouter quoi que ce soit et fila derrière eux, à la fois curieuse et terrorisée par ce qu'elle pourrait supposément découvrir dans la Cabane Hurlante. Malgré la victoire, les couloirs étaient déserts : les élèves combattants avaient rejoint leurs dortoirs, certains professeurs avaient fini par faire de même. Au loin, on entendait Peeves caqueter joyeusement et scander une toute nouvelle version de l'ode à la victoire du "précieux petit Potter". Hermione se hâta devant la Grande Salle en y jetant un rapide regard : Mrs Pomfresh n'avait pas cessé de s'affairer autour des blessés, assistée par Horace Slughorn. Plusieurs médicomages en provenance de l'hôpital Sainte-Mangouste étaient venus prêter main forte : l'agitation, au rez-de-chaussée du château, ne s'était pas calmée.

A l'extérieur, le temps était radieux et la surface du lac ondulait amplement, comme recouverte d'une nappe d'huile sombre. Un vol d'hirondelles fila rapidement au-dessus d'elle, éparpillé par un corbeau criard. Éblouie par les rayons agressifs d'un soleil duquel elle s'était abritée des mois durant, Hermione plissa les paupières et courut vers le Saule cogneur qui n'eut pas le temps de faire claquer dans l'air ses longs fouets.

- Immobulus, s'écria-t-elle, essoufflée.

Elle s'engouffra dans le passage creusé au pied de l'arbre et, à mesure qu'elle se traînait dans l'étroit conduit terreux, l'odeur d'humus laissa peu à peu place à celle du sang. Hermione eut un rictus de dégoût et couvrit d'instinct ses narines de ses doigts, croisant dans son esprit les souvenirs des crochets de Nagini enfoncés dans la gorge de Rogue avec celui du corps du serpent décapité par Neville.

Rogue était resté là, le menton sur la poitrine, la peau blanche comme un os, dans la même position que celle qu'il avait quand tous trois s'étaient précipités vers le château pour en découdre. En le voyant, elle regretta presque d'avoir remis les pieds dans la pièce sombre. Ron devait avoir raison : il ne pouvait pas être vivant. Son portrait n'avait pas été généré tout simplement parce qu'il avait déserté le château avant les affrontements : il n'était donc plus Directeur de Poudlard à l'instant où il avait été assassiné.

Hermione ravala une nausée en posant les yeux sur les deux gouffres creusés par les crochets du Maledictus, depuis son menton jusqu'à sa clavicule. Elle s'agenouilla sur le sol poisseux et s'efforça de ne plus penser quand elle posa ses doigts sur l'avant bras blafard de l'ancien professeur, cherchant son artère radiale. Les yeux d'Hermione s'écarquillèrent. Son cœur n'avait pas cessé de battre. La pulsation était faible, ralentissant chaque seconde un peu plus, mais il vivait. Elle s'immobilisa : il fallait agir. Immédiatement.

- Expecto patronum, articula-t-elle.

De l'extrémité tremblante de sa baguette surgit la joyeuse loutre argentée qui se dandina jusqu'au centre de la pièce.

- Multiplicatum.

Deux versions identiques de l'animal se tenaient à présent face à elle.

- Mandatus : Severus Rogue est vivant. Besoin d'aide au plus vite dans la Cabane Hurlante. Soutien des médicomages indispensable. Allez, vers Mme Pomfresh, vers Minerva McGonagall !

Les loutres acquiescèrent d'un plissement de paupières avant de filer au travers du souterrain. Hermione pressa pouce et index contre globes oculaires jusqu'à voir de minuscules étincelles voyager devant ses yeux, puis plongea sa main dans son sac en perles pour en extirper un petit flacon de verre fumé : "Dictamnus albus". En ôtant fébrilement le bouchon de liège, elle laissa tomber deux gouttes d'essence de dictame sur chaque blessure : rien.

- Merde, fulmina-t-elle.

Cela avait tellement bien fonctionné pour le désartibulement de Ron... Une fois de plus, ses doigts disparurent dans la bourse pour en sortir, cette fois-ci, "Symphytum officinale". Le liquide avait à peine imprégné les chairs, que la peau déchirée se reconstitua et les bords déchiquetés se rapprochèrent. Les immondes tranchées infligées par Nagini n'étaient à présent plus que d'épaisses boursoufflures rouges. Hermione resta impressionnée par l'efficacité de l'essence de consoude. Elle se remémora Arthur Weasley, étendu sur sa couchette à Sainte-Mangouste, et se rappela à quel point la cicatrisation de la morsure de Nagini avait été laborieuse. Il devait y avoir une autre explication... Elle y songerait plus tard. Tremblante, elle se saisit de son sac de perles et en extirpa le Guide du Guérisseur, puis parcourut la table des matières de son index. H... Hémorragie. Transfusion.

- La transfusion sanguine au profit d'un blessé ne doit être effectuée qu'en cas de danger de mort imminente et ce par un médicomage certifié, ne jamais déplacer un corps avant l'arrivée des services d'urgences magiques, lut-elle à toute allure.

Elle avait compulsé ce tome plusieurs fois et avait annoté, en marge, avant de partir en quête des Horcruxes : "Main gauche sur gauche sur cœur à transf., sanguis oblatus, compter dix cl par seconde, deux litres max, oblatum finite". Hermione n'eut aucun mal à accéder à la zone désignée tant les vêtements de l'ancien Directeur avaient été malmenés. Elle en écarta le tissu et extirpa un lambeau de papier qui était resté fiché dans sa poche. Recouvert à moitié d'écarlate, on pouvait y lire : "Personnellement, je crois qu'elle a un peu perdu la tête. Avec toute mon affection. Lily". Il était accompagné d'un fragment de photographie qui avait saisi une femme rousse, riante. Elle n'y prêta guerre attention et fourra le tout dans la poche de sa robe. Posant la paume de sa main gauche sur le dessus de la main gauche de l'homme, elle les plaqua contre le cœur à peine battant et dans un souffle, elle lança :

- Sanguis oblatus.

La douleur fut telle qu'elle pensa ne pas réussir à poursuivre : c'était tout comme si ses entrailles étaient aspirées au travers d'un vortex béant creusé dans sa paume.

- Une seconde, deux secondes... se ressaisit-elle.

Son regard se brouillait par instants et une brume de sueur glacée apparut sur son front. Autour d'elle, la Cabane Hurlante se faisait de plus en plus nébuleuse.

- Vingt secondes. Oblatum finite.

Un étrange bruit de succion se fit entendre et le contact fut brutalement rompu. La poitrine de Rogue sursauta, agitée de spasmes, avant que sa gorge n'émette un terrible gargouillement et qu'un large filet de sang ne se répande d'entre ses lèvres pour filer le long de son menton. Ses yeux noirs s'ouvrirent largement, projettent sur son visage une expression qui tenait de la terreur :

- Gran... ger...

Et il s'écroula, inerte et livide. Le long de sa tempe coula une longue goutte bleuâtre bien reconnaissable. Hermione s'empressa de la recueillir dans un flacon vert bouteille qu'elle enfouit dans son sac de perles, liquidant ainsi les dernières forces qui subsistaient en elle après les derniers mois d'errance. Sa tête tournait et la Cabane Hurlante tanguait telle la cale d'une goélette prise sous la tempête. Hermione s'affaissa alors, l'épaule glissant peu à peu contre le mur tapissé, jusqu'à sentir le sol sale et froid sous ses genoux.

- Tectum, murmura-t-elle, dirigeant sa baguette vers le corps inanimé de Rogue, qui fut instantanément recouvert d'un voile de laine.

Les renforts ne devraient plus tarder, à présent. Elle appuya l'arrière de sa tête contre le mur irrégulier, tendant devant elle avec écœurement ses paumes ensanglantées, presque étonnée de ne pas les voir percées de trous béants. Alors qu'elle clignait des yeux, une rumeur se fit entendre dans le passage et Mme Pomfresh se faufila à l'intérieur de la pièce, suivie d'Horace Slughorn et d'un sorcier inconnu au visage long.

- Granger ! Qu'avez-vous fait ? s'exclama l'infirmière en planquant ses mains contre ses lèvres.

Le médicomage s'accroupit pour parcourir d'un doigt effilé la marge du Guide du Guérisseur avant de prendre prestement entre pouce et index le poignet de Rogue, puis celui d'Hermione.

- Prior incantato, lança-t-il alors vers la baguette de cette dernière, qui laissa échapper un petit carré lumineux et velu.

Le médicomage fronça les sourcils, concentré.

- Alter incantato.

Une brume rouge s'éleva alors de la baguette pour palpiter brièvement dans les air. L'homme hocha la tête d'un air approbatif et convaincu, faisant disparaître les images d'un "destructum".

- Elle lui a sauvé la mise, Mrs Pomfresh, et la sienne n'est pas trop mal en point. Un médicomage n'aurait pas fait plus ni mieux, dans ces conditions.

Hermione, les yeux semi-ouverts, esquissa un sourire.