Chapitre 2 - Sa place est sous terre

- Potter, placez-vous là-bas, près de Londubat, Weasley... après Potter. Nous avancerons vers le sud.

Le professeur McGonagall avait réparti les volontaires en une ligne d'une vingtaine de sorciers à l'orée de la forêt interdite, espacés les uns des autres de trente pieds environ, distance raisonnable à laquelle Lumos maxima permettait encore de discerner suffisamment de formes pour mener à bien leur mission.

- Harry, il faut que tu nous dises où tu as été retrouver Voldemort, commença Percy. C'était le point de départ des Mangemorts dans la forêt.

Ron considéra son frère avec un respect étonné, heureux de le retrouver. Jamais il ne l'aurait imaginé capable de quitter le ministère et son confort, jamais il n'aurait pensé combattre à ses côtés. Il était d'autant plus ému de compter Percy dans leur rang qu'il avait assisté ensemble, quelques heures auparavant, à la mort de Fred. Son estomac se serra.

- Par ici !

Harry leur indiqua une zone près de la cabane de Hagrid. Ce dernier venait de se joindre à eux, son énorme parapluie rose pendant à son côté, les cheveux restés en désordre, une ligne de sang séchée barrant sa tempe.

- Lumos maxima, mortem revelio, reprirent les sorciers à l'initiative de Minerva McGonagall.

Tous avancèrent, lentement, dans les sous-bois clairs d'abord, puis atteignirent le duramen de la forêt : dense, sombre, piégé. Le silence y était lourd, épais et l'on entendait à peine les craquements étouffés dans la mousse des branches mortes se brisant sous leurs pieds. Ron se remémora ce jour où Harry et lui avaient "suivi les araignées" et un frisson qui n'était pas dû à l'ambiance glaciale parcourut son échine.

- Tu crois qu'Hermione va nous ramener Rogue vivant ? lança-t-il, perplexe, comme pour changer le cours de ses pensées.

Il avait été tout à fait étonné de la voir courir vers leur ancien professeur de potions, qui, pendant des années, l'avait malmené avec la même application que celle qu'elle concentrait pour obtenir les meilleures mentions dans ses cours.

- Je n'en sais rien, répondit Harry, plissant les yeux. Mortem revelio, répéta Harry. Une lueur s'éleva un peu plus loin.

- On en a un, professeur !

Ron s'avança et eut un rictus qui figurait douleur et dégoût. Le cadavre était à moitié dénudé, il semblait avoir été traîné sur plusieurs mètres, au vu des stigmates grenat entourant ses chevilles : les marques de la charge des centaures.

- Tu le connais toi, Harry ? demanda Ron, dégoûté

- Je crois que c'est Travers, cracha Harry.

- Belle prise, Weasley, ironisa McGonagall, légèrement essoufflée. Marquez-le, une équipe suivra pour transporter les corps.

Ron lança un jet d'étincelles violettes qui demeurèrent en suspension au-dessus du cadavre et ils reprirent leur marche morbide. Soudain, aussi brutalement que l'atmosphère s'était assombrie quand ils avaient pénétré dans les profondeurs de la forêt, le soleil les frappa, découvrant une large clairière : le lieu-même où Aragog, "roi des arachnides", avait bouclé sa vie. L'herbe avait été couchée par endroits et, au centre s'étalait un large cercle sombre aux reliefs inégaux.

- Il n'y aura plus rien au-delà, professeur, Voldemort et les Mangemorts étaient réunis autour du feu, là-bas, supposa Harry en désignant le foyer refroidi.

Ron suivit des yeux la direction montrée par Harry. McGonagall leur fit alors former deux groupes : l'un irait vers l'est, et l'autre vers l'ouest.

- Filius, je crois que cette clairière sera parfaite pour la disparition des corps, entendirent-ils au loin. Nous lancerons les Feudeymons à la tombée de la nuit, veillez également à faire rapatrier les... Mangemorts qui sont encore au château.

Le professeur McGonagall s'entretenait avec le professeur Flitwick, Percy prêtant oreille et acquiesçant avec des hochements de tête frénétiques.

- C'est ici, alors, qu'il a essayé de te tuer, enfin je veux dire... à nouveau ? interrogea Ron, balayant l'espace d'un regard impressionné.

- C'est ça.

- Et c'est aussi par ici que tu as laissé la pierre ?

- C'est ça, Ron.

Harry lui jeta un regard oblique.

- Tu n'es quand même pas en train d'espérer la retrouver ?

- Moi ? Non ! Pas du tout. Pour qui est-ce que tu me prends, marmonna Ron, laissant ses yeux traîner à ses pieds.

Mais au fond, il en avait très envie, sans oser se le révéler, et encore moins le confier à Harry.

- Ron, tu as bien en tête que la place de la pierre, c'est sous terre ?

- Bien sûr ! Je me disais juste, tu vois, Maman aurait été contente de dire adieu à Fred, Remus et Tonks...

Harry fit volte face.

- Ron, c'est la pire idée que tu ais eue depuis des mois.

Ron sentit ses joues brûler et son teint vira au cramoisi.

- Tu sais que la Pierre de Résurrection n'apporte que frustration et malheur ? Tu connais le conte des Trois Frères.

Harry s'était radouci.

- Je les ai vus, j'ai vu Tonks, Lupin, Sirius, ma mère et mon père. Ils sont à pleine moins transparents que Nick. On ne peut pas les toucher, ils ne disent rien qu'on ne sait déjà. Ils n'apparaissent que parce qu'il sont en nous, ils ne raisonnent pas. Ce sont juste des sortes de... souvenirs imagés. Cette pierre est une torture.

- Je sais... grogna Ron. Mais c'est... Enfin, tu sais comme ça va être atroce pour elle.

Il n'avait pas croisé ses parents depuis l'affrontement final dans la Grande Salle : en fait, il les avait soigneusement évités. Il n'osait pas imaginer quelle avait été la réaction de Mrs Weasley quand elle avait appris la mort de Fred. Perdre l'un d'eux avait été sa hantise depuis le retour de Voldemort, cette idée l'obsédait. En s'engageant aux côtés de l'Ordre du Phénix, en prenant de tels risques, aucun des Weasley ne lui avait facilité la vie, songea-t-il. Arthur déchiré par Nagini, Bill défiguré par Greyback, George amputé d'une oreille, lui-même disparu pendant presque un an, Harry, qu'elle considérait comme son fils, traqué comme une proie... Et Fred. Ses yeux s'humidifièrent et la rage se roula en boule dans sa gorge.

- Allez, reprends-toi, mon vieux, viens, on va perdre les autres.

Ron sursauta.

- Ouais... répondit-il en suivant Harry du regard. Ouais, j'arrive.

Trébuchant dans une ornière, il laissa échapper sa baguette et un juron. S'accroupissant pour la ramasser, son regard se posa sur une forme sombre, lourde au soleil. Une sphère à demi enfoncée dans l'empreinte profonde d'un sabot. Sa surface irrégulière absorbait presque toute la lumière reçue, ne reflétant rien. La Pierre de Résurrection. Ron jeta vers Harry un regard inquiet, mais il était loin, à présent, cheminant vers l'orée des bois. Alors, sans réfléchir, il enfonça son index dans la glaise et en ressortit l'objet qu'il fourra dans la poche de son jean, puis rejoignit le groupe en trottinant.

- Pourquoi on ne poserait pas la question de l'absence du portrait de Rogue à McGonagall ? interrogea Ron dans un souffle, pour retrouver un peu de contenance.

- A mon avis, c'est un détail, pour l'ins... Qu'est-ce que...

Tous deux s'étaient immobilisés en remarquant une lueur bleutée serpenter au loin entre les vieux hêtres. Harry avait levé sa baguette. La forme se précisait et se renforçait en s'approchant du groupe. Ron reconnut l'animal en premier et son cœur manqua un battement.

- Hermione ! lâcha-t-il.

Le patronus s'immobilisa devant le professeur McGonagall, une patte avant suspendue en l'air, projetant sur ses traits tirés un rayonnement azur. La loutre s'exprima alors avec la voix empressée d'Hermione.

- Severus Rogue est vivant. Besoin d'aide au plus vite dans la Cabane Hurlante. Soutien des médicomages indispensable.

- Quoi ? s'exclama Ron, l'air incrédule. Mais c'est une blague, on a vu Nagini déchiqueter sa poitrine ! J'aurais juré qu'il s'était vidé de son sang en quelques minutes !

- Mr Weasley, merci pour ces précisions indispensables trancha McGonagall. Londubat, poursuivez dans la même direction. Potter, Weasley... Vous me suivez.

Dans un plongeon souple en direction du château, elle se métamorphosa en un gros félin rayé qui fila entre les branchages. Ron et Harry trottinèrent à sa poursuite, suivant avec plus ou moins d'aisance ses petits pas rapides et lestes. Le sang battait aux tempes de Ron, alors qu'il restait abasourdi par le patronus parlant très réussi d'Hermione, tout autant que par la nouvelle de la quasi résurrection de Rogue. Il espérait par ailleurs que leur amie - son cœur s'emballa - n'avait pas commis les imprudences qui accompagnent souvent l'héroïsme. Il aurait dû la suivre. La silhouette échevelée du Saule Cogneur se distingua au loin. Sous ses énormes branches figées, un petit attroupement s'était formé. McGonagall retrouva brutalement forme humaine sans vraiment prendre le temps de s'arrêter et bouscula Lee Jordan et Alicia Spinnet pour se frayer un chemin vers le centre de l'attention. Harry et Ron lui emboîtèrent le pas.

- Tout est bien, mes enfants, tout est bien, claironnait un Slughorn suant à grosses gouttes, pour ménager un passage au cortège.

C'est alors qu'ils les virent. Suspendus à quelques centimètres du sol par un prudent sortilège locomotor, deux corps inertes glissaient lentement vers le château. Le premier, maintenu par Mme Pomfresh, était celui du professeur Rogue. Une toile grisâtre aux coins traînant à terre le recouvrait jusqu'à la gorge, teintée par endroit de taches sombres. Le second, précédé par un grand homme à la blouse marquée aux armoiries de l'hôpital Sainte-Mangouste, était celui d'Hermione. Ses cheveux balayaient le sol mais à la différence de Rogue, elle ne portait aucune marque de blessure. Ron retenait sa respiration, les yeux écarquillés, incapable de prononcer un mot.

- Que s'est-il passé, Horace ? haleta le professeur McGonagall.

- Miss Granger a fait preuve d'un cran et d'une bravoure é-pa-tants, s'exclama ce dernier. Le Choixpeau ne s'est pas mépris en l'envoyant dans votre maison, Minerva, si vous voulez mon avis. "Si vous allez à Gryffondor, vous rejoindrez les courageux !"

- Il ne me semble pas avoir sollicité votre avis, Horace, s'impatienta la Directrice de Gryffondor, sa voix grimpant irrémédiablement dans les aigus. Expliquez-moi... Expliquez-moi ce que je vois ! Severus Rogue ! Je vais l'achever de mes mains ! Potter, Weasley, pourquoi Granger n'était-elle pas dans la forêt, avec nous ?

- Elle n'a pas voulu... Le portrait... bafouilla Ron.

- Non, le professeur Rogue ne... s'interposa Harry.

Ce fut Mme Pomfresh qui mit fin à la frénésie de Minerva McGonagall.

- Tout ce que je peux vous assurer, professeur, c'est que Miss Granger a soustrait à une mort certaine le professeur Rogue qu'elle a estimé devoir secourir, et en ne mettant même pas sa vie en danger, conclut-elle, d'une voix où semblaient se côtoyer bouleversement et admiration.