Chapitre 2_Parenthèse
Mrs. Weasley renifla et essuya les nouvelles larmes qui parlaient aux coins de ses yeux. Molly fourra son mouchoir bariolé dans l'une de ses poches. Elle n'avait peut être pas été très proche du couple Granger mais leurs décès l'avaient beaucoup touchée et leurs obsèques l'avaient émue. Son regard tomba sur la petite main qui s'agrippait à la sienne comme si elle craignait qu'elle s'en aille. Elle releva la tête pour observer l'expression choquée de Hermione et dû retenir d'autres larmes. Si jeune et elle devait déjà se confronter au monde froid des adultes, s'exposer dès maintenant à la perte de ses proches et à la solitude... Oh bien sûr, il était hors de question pour Molly que la jeune fille se retrouve à l'abandon, sans contacts et sans foyer, elle faisait déjà pratiquement partie de la famille et vu comment son fils Ron la regardait, elle espérait qu'elle devienne un jour véritablement sa fille ! Oui, tant que Hermione n'aurait pas atteint sa majorité, elle vivrait chez les Weasley ! C'était la décision la plus douce et la plus sûre, d'autant plus par les temps qui courrait ! Qui sait ce qui pourrait lui arriver avec son statut si la guerre éclatait subitement et que le mage noir prenait l'avantage. Dumbledore lui avait assuré qu'il se chargeait de régler l'épineuse question de l'administration, en attendant, tout le monde resterait au quartier général. En sécurité...du moins elle l'espérait.
L'inquiétude se resserra comme un étau dans son coeur et la brave femme accentua son regard sur la brune, elle ne la remarqua pas, se contentant de fixer les deux cercueils sombres qui descendaient lentement dans le caveau familial. Qui pouvait réellement être en sécurité maintenant, avec ce qui se préparait ? On aurait pu dire que Molly avait l'habitude des enterrements avec la guerre qu'elle avait vécu, elle avait beaucoup perdu : des amis, des alliés, de la famille et elle comprenait sans mal la peine qu'avait la jeune née-moldu. Mais elle les avait toujours détesté et priait de toutes ses forces pour qu'elle n'ait pas à en assister à d'autres, plus horribles encore que tous ceux auxquelles elle avait participé. Elle retourna presque inconsciemment la tête derrière elle pour observer ses deux fils qui avaient tenu à les accompagnées. Comme d'un geste commun et identique, ses deux jumeaux avaient posé une main sur les épaules de Hermione, sans rien dire. Ils étaient là pour elle, sans rien ajouter d'autre, ils lui montraient juste que si elle en avait le besoin, ils étaient là. Eux qu'on croyait pourtant si immature étaient enfaite bien plus sage que ce que tout le monde pensait et Molly en ressentit une pointe de fierté dans ce triste moment.
Evidemment, elle s'inquiéterait pour Hermione—quelle mère ne q'inquiéterait pas pour ses enfant, biologiques ou non !—une fois qu'elle repartirait à Poudlard, loin de sa surveillance et si pour l'instant, la rouge et or s'était efforcée à rester forte, elle pourrait très bien craquer d'un jour à l'autre, mais au moins, elle pouvait compter sur ses deux septièmes années pour veiller sur elle. Oh, il ne fallait pas se faire d'illusion, Molly s'était résignée depuis longtemps à ce que le fameux Trio d'or ne puisse pas tenir en place toute une année mais s'ils pouvaient au moins ne pas mettre leurs vies à tous les trois en danger plus qu'elles pouvaient déjà l'être, Molly serrait prête à accepter—presque—toutes leurs demandes ! Fred et George les surveilleraient de loin, tout allait bien se passer. Ils savaient ce que la guerre, le deuil, le climat de danger allait impliquer. Oui, ils veilleront sur eux et tout irait au mieux.
Son sentiment se renforça quand elle vit l'un de ses garçon s'approcher imperceptiblement de la jeune fille endeuillée lorsque le cortège de moldu s'approcha pour présenter leurs condoléances. Qu'importe ce qu'il arriverait, Fred et George seront là.
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Hermione se retourna pour la cinquième fois dans son lit et se mit à souffler en fixant de nouveau—une fois n'est pas coutume—la fissure au plafond qui se trouvait juste au-dessus d'elle. A sa gauche, elle entendait depuis un moment déjà la respiration régulière de Ginny Weasley, parfois entrecoupée de quelques ronflements. Elle songea avec un rictus moqueur que la rousse la tuerait si elle venait à révéler ce détail devant ses frères et Harry—le garçon était arrivé il y a quelques temps déjà. Mais comme d'habitude, la brune s'en garderait, ce n'était pas son genre de se moquer, elle était elle-même bien placée pour savoir que ce qui pouvait être lancé comme une plaisanterie par certains pouvait se révéler douloureux pour d'autres. Non, elle ne dirait rien, comme elle n'avait jamais rien dit avant et elle s'évertuerait à se comporter comme la Hermione qu'elle avait toujours été. Après tout, il n'y a que comme ça qu'elle réussirait à retrouver un semblant de normalité, de stabilité. Elle avait déjà perdu ses parents, elle ne voulait se perdre elle-même, transfigurée par le deuil. Ce n'était pas très "Hermione Granger" de se laisser aller, même si depuis le début de ce long mois, c'était la seule chose dont elle avait réellement envie. Au moins dans quelques heures, la mère de Ron leur assignerait à tous une nouvelle mission de ménage afin de restaurer ce qui restait de la "noble et très ancienne maison des Black", le quartier général de l'Ordre du Phénix et en se concentrant sur sa tache, elle oublierait sa peine pour quelques heures. De mémoire, elle n'avait jamais eu aussi envie de retourner à Poudlard, le travail qu'elle allait devoir fournir pour obtenir un optimal à chacune de ses buses et les livres poussiéreux de la bibliothèque devraient la tenir assez éloignée de ses pensées noires pour toute l'année à venir. Oui, se tuer à la tache était un truc très "à la Hermione Granger", ça l'était beaucoup moins de rester ainsi, les yeux grands ouverts, à avoir une insomnie parce qu'elle "réfléchissait trop", trop réfléchir ça ne devait pas être un problème. Du moins ce n'était pas censé être un problème pour elle.
Elle soupira dans la presque pénombre en repensant amèrement au trou dans sa poitrine qui l'empêchait de dormir.
Depuis ce que tout le monde avait décidé d'appeler son "petit coup de folie", la gryffondor n'avait pas versé une seule larme, elle se sentait trop vide pour cela, où peut être était-ce parce que son cerveau n'avait pas encore tout à fait comprit ce qui s'était passé et tout ce que cela impliquait. Tout ça, cette horrible situation, ce mot atroce qui la qualifiait désormais, ce n'était pas rationnel, son cerveau ne pouvait pas l'assimiler comme n'importe quel fait logique comme il le faisait habituellement. Ses parents et elle avaient bien été la cible d'une attaque sordide, et surtout magique, et ils savaient de source sûre qu'elle n'était pas l'oeuvre de mangemorts—Rogue avait reprit, apparemment, son rôle d'espion auprès du Seigneur des Ténèbres—, juste de sorciers, possédant des aptitudes sensibles aux siennes. On les avait tués, sans aucune raison apparente, pas parce qu'elle était l'amie du survivant. Certainement parce qu'elle était juste elle, Hermione Granger, une sorcière, sans autre motif. Et elle n'avait jamais autant regretté de l'être.
La raison de l'attaque restait obscure mais ce n'était pas le seul élément nimbé de mystère qui entourait cette soudaine agression. Elle avait été blessée, grièvement blessée, et aussi irrationnelle qu'avait été l'attaque, elle avait été soignée par un autre sorcier, puis abandonnée dans une ruelle proche de Gringotts. La magie noire—et celle-ci était très noire—laissait cependant des traces et une profonde cicatrice lui barrait le ventre. Une cicatrice qui ne disparaitrait pas, jamais, comme celle qui labourait son coeur de haut en bas. Shacklebot qui était auror et membre de l'ordre, lui avait juré qu'une enquête allait être menée, qu'il en serait lui-même chargé ce dont la jeune fille doutait fortement. Avec le retour de celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom, un ministère ne reconnaissant pas son existence et qui tentait coute-que-coute de discréditer Harry et Dumbledore, qui donc se soucierait de l'assassinat des parents d'une née-moldu comme elle ? Voldemort pouvait être partout, frapper n'importe quand, avec une guerre qui risquait de se déclencher à tout moment, tous avaient mieux à faire.
Hermione poussa un autre soupire en repoussant les couvertures. Elle ne dormirait pas plus cette nuit, autant descendre au salon, au moins elle serait sûre de ne pas réveiller Ginny. Elle traversa la maison qui commençait à lui être familière le plus silencieusement possible et s'affala négligemment dans le canapé du salon en prenant soin de replier ses bras sur son visage, lassée.
Encore une fois plongée dans ses idées noires, elle ne fit pas attention à la porte qui s'ouvrait de nouveau sur l'un des nombreux rouquin qu'abritait la maison. Ledit rouquin fronça les sourcils, perplexe, en avisant Hermione recroquevillée sur elle-même dans le noir. Elle était pâle et semblait si frêle, si fragile à ce moment-là, presque irréelle. Fée, ange ou apparition spectrale, il en avait que faire. Il la connaissait depuis longtemps mais ce soir, Fred la trouvait belle, vraiment belle. Lui qui pensait trouver Ronnie en pleine crise de somnambulisme, il n'était pas déçu. En plein instant de vulnérabilité, il se dégageait une certaine grâce de la meilleure amie de son petit frère. Presque inconsciemment, Fred laissa ses pas le guider vers la brune ressentant le besoin de la prendre contre lui pour la consoler. Mais il se contenta de s'assoir prudemment à coté d'elle, conscient du fait qu'il ne ferait que la brusquer en agissant de la sorte. Comme souvent ces derniers temps, Fred ne savait pas quoi dire, ni quoi faire. La faire rire ? Difficile. La faire pleurer ? Hors de question. La séduire ? Encore moins ! La faire sortir de ses gonds ? Peut être...
- Ce n'est pas très bien de trainer hors de son lit à cette heure-ci, railla-t-il en la faisant sursauter—ce qui lui value un regard noir alors qu'elle portait la main à son coeur. Très mauvaise habitude pour une préfète, continua-t-il avec un sourire.
"Dans le mille" songea-t-il, heureux : il allait pouvoir distraire la brune quelques minutes. Mais à sa plus grande surprise, au lieu de se mettre à hurler comme elle l'aurait fait ne serait-ce que quelques heures auparavant, elle se contenta de sourire, joueuse.
- Pas vraiment, je m'entraine pour quand je devrai renvoyer les mauvais garçons dans leurs dortoirs, répondit-elle au tac-au-tac. Continue à ouvrir les yeux comme ça, Fred, ils finiront bien par sortir, se moqua-t-elle gentiment.
Effectivement, le rouquin avait une mine légèrement choquée, surprit par le ton joyeux qu'avait Hermione alors que la seconde précédente elle semblait sur le point de sombrer, comme ce fameux jour où elle avait dérapé. Il la vit se redresser en soupirant et ramener ses genoux contre sa poitrine, son visage à mi-chemin entre la tristesse et la moquerie, un sourire un peu forcé aux coins des lèvres, les yeux nostalgiques, voilés.
- Peut être qu'ils sortent juste pour voir la préfète sourire enfin, rétorqua-t-il, au bout de quelques seconde. Ou bien juste pour l'énerver et la voir devenir rouge !
- La seconde hypothèse me semble la plus rationnelle, dit-elle en lui faisant un clin d'oeil complice.
Ils avaient beau être amis, de bons amis même, ils savaient qu'ils se livreraient à une guerre sans merci une fois à Poudlard, cancre contre préfète, l'anarchie des jumeaux contre la rigueur de la meilleure élève du château. Au final cette situation s'avérait plus comique qu'autre chose aux yeux de Fred, ça ne serait qu'un nouveau jeu après tout. Hermione souffla doucement et son visage retomba peu à peu dans une expression douloureuse, attaqué par de nouveaux souvenirs tristes. Elle se mordit la lèvre et tourna la tête vers lui, comme si elle venait de se rappeler qu'il était là.
- Tu crois, lâcha-t-elle finalement, que si on le souhaite assez fort, on peut enterrer tous ses sentiments et ne plus rien ressentir ? Tu crois que si on travaille assez on peut devenir quelqu'un d'autre, ne pas se laisser aller au pire qu'on porte en soi ?
Fred ne répondit pas tout de suite. Ce n'était pas son genre de parler des sujets sérieux. Souvent, on ne lui demandait même pas son avis sur la question puisqu'ils étaient avec George, aux yeux de tous, les comiques de service, ceux qui ne pouvaient pas être sérieux, même pour cinq minutes. Plus surprenant encore, c'était à lui que la gryffondor posait la question, la coutume aurait voulu qu'elle se confie à son frère ou à Harry—qui était presque son frère lui aussi, s'il se fiait à la façon dont sa mère le traitait—, sa soeur à la rigueur mais pas à lui, Fred Weasley. Ce n'était pas habituel, c'était encore une fois irréelle, peut être qu'il rêvait après tout, ça ne le dérangeait pas vraiment. Il aimait bien cette Hermione fragile mais forte, triste mais drôle et qui le traitait comme son égal, avec sérieux, pas comme le gamin que tout le monde voyait en lui. C'était agréable.
- J'ai l'impression que je dois jouer un rôle, continua-t-elle, un rôle qui fait mal, qui me ressemble pas ou plus mais qu'il faut quand même tenir car sinon tout partirait en miette.
- Et bien, commença-t-il incertain, pour répondre à ta question, j'avoue que je ne sais pas. Mais je sais que tu n'as pas à jouer un rôle, pas avec nous en tout cas, pas avec tes amis, Her-mignonne, finit-il avec sérieux. Tu as le droit d'être triste, de te laisser aller si tu le veux, personne ne t'en voudra si tu ne te comportes pas toujours en Miss-Préfète-Parfaite, finit-il avec un petit sourire.
Elle ne dit rien, méditant sur ses paroles, les yeux regardant dans le vague la pièce faiblement éclairée par les rayons de la lune, repartie dans son monde intérieur. Fred cru même qu'elle n'avait pas entendu ce qu'il lui avait dit quand il vit les coins de ses lèvres s'abaisser dans des tremblements incontrôlés. Il n'était peut-être pas réputé pour être un génie—ce que les gens pouvaient être aveugles !—cependant Fred n'eut aucune difficulté à comprendre que la brune était sur le point de craquer. Elle tourna vers lui des yeux pleins de détresse où il lut un soupçon de culpabilité voire d'excuse, la brune essayait tant bien que mal d'afficher une mine sereine pour garder contenance mais il était trop tard. Ce soir, les barrières tombaient.
- C'est juste que... débuta-t-elle en réprimant un sanglot, sans succès. Ce serait tellement plus simple... coassa-t-elle finalement, se sentant plus pitoyable que jamais.
Fred aurait pu lui répondre par un long monologue sur les aléas de la vie, il aurait très bien pu sinon se lamenter avec son amie ou encore lui promettre des jours meilleurs. Enfaite, il aurait aimé pouvoir le faire, lui dire toutes ses belles choses et lui garantir les milles et unes merveilles qu'elle méritait mais c'était impossible. Il ne restait que Fred Weasley, l'un des jumeaux un peu débile de l'encore plus débile Ron Weasley. Il n'était pas un héros, comme Harry, qui aurait pu tout annuler, il ne pouvait pas non plus promettre des choses impossibles. A l'intérieur il hurlait de rage, l'injustice de la brune était grande. Bien trop grande. Et il était impuissant.
Alors aussi impuissant qu'il était, il fit la seule chose qu'il était en mesure de faire, il la prit dans ses bras, se fichant des larmes qui s'échouaient sur son épaule. Qu'importe qu'il soit Fred le comique de service et elle, Hermione la Miss-Je-Sais-Tout, ça n'avait pas d'importance, ça n'en avait plus si pendant seulement quelques minutes le trou dans le coeur de la jeune fille se refermait.
Ils restèrent enlacés longtemps, même une fois que la gryffondor eut finit de pleurer, comme s'ils étaient incapables de se séparer, dans une bulle dans laquelle Hermione se sentait pour une fois étrangement bien. Fred réussi même à arracher quelques sourires à la jeune fille qui finit finalement par se détendre et se laissait aller à plaisanter avec le rouquin. Ils auraient pu rester là encore un moment, à plaisanter avec une certaine légèreté après la crise de larme de la brune, mais comme en tout, le temps les rattrapa et aux premières lueurs du jour, ils se séparèrent. Dans une heure, Molly allait venir pour tous les extirper du lit les uns à la suite des autres et Hermione serait de nouveau la Miss-Préfète-Parfaite. Lui redeviendrait Fred, un idiot finit dans le duo comique qu'il formait avec son—merveilleux—jumeau. La fée fragile et forte à la fois, presque facétieuse allait disparaitre et la petite parenthèse qu'avait été cette nuit se refermerait. Définitivement. Sans vraiment savoir comment l'expliquer, cette idée dérangea Fred, de nouveau dans son lit, les yeux grands ouverts, lui aussi en proie à l'insomnie.
Oui, une parenthèse, rien qu'une parenthèse. Ephémère.
