Chapitre 3 - Je vais bien

- Je vais bien...

Hermione avait bafouillé ces trois mots avant de replonger dans les limbes. Aucune explication n'avait été donnée à ses proches concernant son état, ni ce qui en avait été responsable. Elle avait été transportée à l'infirmerie de Poudlard sur ordre du professeur McGonagall, alors que la plupart des blessés étaient étendus dans la Grande Salle, entourés par une multitude grouillante de médicomages. Autour d'elle se tenaient, muets, Ron, Harry, Ginny et Mr Weasley. Neville et Luna venaient de quitter la pièce, pressés par une Mme Pomfresh qui semblait avoir retrouvé ses esprits : "pas plus de cinq personnes dans l'infirmerie !", avait-elle trompeté avant de s'évanouir derrière les rideaux qui masquaient le lit adjacent, pour ne plus réapparaître. Ron tenait dans sa main celle d'Hermione. Ginny, les joues ternies par des aplats de poussière, laissait couler ses larmes, immobile, appuyée contre Harry qui la soutenait par les épaules. Mr Weasley, quant à lui, semblait devenu vieillard en l'espace de quelques heures.

- Tu devrais aller retrouver Maman, lui conseilla Ron.

- Je ne sais pas... Elle est avec Bill, George, Charlie et Percy. C'est suffisant... Je n'ai pas la force de l'entendre me reprocher de n'avoir pas assez veillé sur... sur Fred.

Il eut une brutale inspiration, à la frontière entre le pleur et l'étouffement. Ginny posa une main sur le bras de son père, qui éclata en sanglots désordonnés et silencieux.

- Ron a raison, papa, retournons voir maman, lança Ginny.

Elle le guida vers la sortie, le pas incertain. Au loin, par les ouvertures vitraillées, une lueur vive et orangée s'éleva au-dessus de la canopée de la Forêt Interdite, étincelante et volcanique. Parfois, un épais serpent incandescent se dressait par-dessus la cime des arbres. L'épaisse fumée noire qui bouillonnait ne trompait personne quant à la nature des objets de l'autodafé : au loin, derrière les hêtres multicentenaires, les corps des Mangemorts avaient été livrés à la fournaise des Feudeymons, qui n'en laisseraient, dans un festin macabre, ni cendre ni bribe d'âme. Harry repensa à Crabbe, dévoré par ses propres flammes dans la Salle sur Demande. Mme Pomfresh reparut alors.

- Mr Potter, Mr Weasley, il serait plus commode pour moi que vous rejoigniez vos proches ou vos dortoirs.

Harry détailla les poches sombres sous ses yeux brillants, observant sa démarche ralentie : elle semblait épuisée.

- Avant que nous partions, pouvez-vous nous dire ce qui est arrivé à Hermione ? questionna-t-il, en se levant.

L'infirmière sembla hésiter.

- D'après ce que nous avons déduit des sorts lancés par la baguette de Mrs Granger, elle a pratiqué la transfusion d'une partie de son sang vers les veines du professeur Rogue. Elle sembla hésiter.

- C'est une opération que peu de médicomages ont déjà pratiquée et que la plupart craint de devoir mettre en œuvre un jour... Votre amie a vraiment tout mis en place pour sécuriser son action. Je pense qu'elle a lancé ses patronus avant le sortilège de Sanguis oblatus. Elle semble tout avoir anticipé. C'est... c'est remarquable.

- Mais, elle n'aurait pas pu juste attendre que les secours arrivent ? s'étrangla Ron.

- Il aurait été trop tard, Mr Weasley, se raidit-elle. Miss Granger a vraiment, vraiment agi de façon exemplaire.

Le rouge monta aux joues de Ron.

- Je suis désolé. Je ne savais pas qu'elle connaissait tout ça, marmonna-t-il. J'ai eu peur.

Un grattement à la porte de l'infirmerie précéda l'entrée du professeur McGonagall.

- Comment va Miss Granger ? s'enquit-elle.

- Elle se remet, professeur.

- Le professeur Rogue est-il mort ?

- Toujours pas, Minerva, j'ai bon espoir qu'il survivra.

Le visage de cette dernière se ferma.

- Comment pouvez-vous...

- Professeur, l'interrompit Harry. J'ai... J'aimerais vous parler à ce sujet.

Elle leva les sourcils aussi haut qu'ils avaient été froncés quelques secondes auparavant.

- Allons dans mon bureau, Potter. Weasley, toute votre famille est dans la salle des professeurs, où nous avons déplacé le... le corps de votre frère. Sans faire d'ingérence, je pense qu'il serait sage de les rejoindre.

Son ton ne laissait pas de négociation possible, et Ron quitta l'infirmerie, penaud.

- Pouvons-nous plutôt aller dans le bureau du professeur Dum... du Directeur ? questionna Harry, songeant à la Pensine.

- Comme vous voulez, Potter.

Ils ne croisèrent pas âme qui vive, ou ne vive pas d'ailleurs, en empruntant les escaliers pour descendre au deuxième étage. Au bout du couloir vide qui menait au bureau du Directeur, la gargouille semblait avoir baissé la garde : quand tous deux se postèrent face à elle, la porte s'entrebâilla un peu plus haut. Sur les murs rougeoyants de la pièce circulaire, les portraits des directeurs somnolaient ou faisaient tout au moins efficacement semblant. Harry avait l'esprit embrumé et ne savait par où commencer son récit. Il y avait tellement de choses à raconter, tellement d'éléments qu'il avait dû garder secrets, depuis sa sixième année à Poudlard.

- Professeur, nous avons assisté à l'assassinat de Severus Rogue, lança-t-il sans même s'asseoir. J'étais avec Ron et Hermione, nous sommes passés sous le Saule Cogneur pour rejoindre Voldemort. Personne ne nous a vus, lui non plus.

Minerva McGonagall s'était laissée glisser dans le fauteuil qui avait appartenu au professeur Rogue, et à Albus Dumbledore avant lui : il avait visiblement été décidé qu'elle assurerait la fonction de Directrice de Poudlard, au moins temporairement. Elle ne quittait pas Harry des yeux, ses doigts entrecroisés devant ses lèvres closes.

- Voldemort était là, son serpent Nagini dans une énorme bulle qui le protégeait. C'était le... c'était le dernier Horcruxe.

- Le dernier quoi, Potter ? s'effara McGonagall.

- Voldemort avait créé six Horcruxes, il avait divisé son âme en sept : le journal intime de Tom Jedusor, qui a possédé Ginny Weasley, la bague des Gaunt, qui était en fait la Pierre de Résurrection, trouvée par Dumbledore et qui a causé sa mort...

Harry comptait sur ses doigts.

- Albus Dumbledore a été assassiné par Severus Rogue ! s'étrangla-t-elle.

- Le médaillon de Salazar Serpentard, la coupe de Poufsouffle, le diadème de Serdaigle et Nagini, le serpent... En fait, il y avait un septième Horcruxe dont Voldemort n'avait pas connaissance... c'était moi.

McGonagall eut un gémissement.

- Nagini était le dernier Horcruxe connu de Voldemort et il tenait absolument à la tenir en vie car il s'était aperçu que les autres avaient été détruits, soit par nous, soit par Albus Dumbledore. Et... quand nous sommes arrivés tout près de la Cabane Hurlante, nous avons entendu Voldemort reprocher à Rogue la faillite de son plan. Il croyait devoir le tuer pour être le maître de la Baguette de Sureau.

- Potter, ce que vous me racontez tient du roman. Les reliques de la mort ne sont qu'un conte pour sorciers assoiffés de surpuissance...

- Oui, si vous me le permettez : c'est bien le cas de Voldemort... Il croyait que Rogue était devenu le propriétaire de la Baguette de Sureau après qu'il ait lui-même tué Dumbledore. Car elle prêtait allégeance à Dumbledore, depuis sa victoire contre Grindelwald.

Minerva McGonagall paraissait avoir renoncé à objecter quoi que ce soit, se contentant d'accueillir le récit frénétique de Harry sans broncher.

- En fait... Malefoy...

- Lucius Malefoy ?

- Drago, Drago avait désarmé Dumbledore, l'an dernier, au sommet de la tour d'astronomie. Il était donc le vrai maître de la baguette de Sureau. Et... dans notre... voyage pour retrouver les Horcruxes, nous avions été arrêtés par des Rafleurs et amenés chez les Malefoy. Là... j'avais dû désarmer Drago Malefoy. J'étais donc le maître de la Baguette, et... Et je le suis toujours.

Il posa l'objet sur la surface plane du bureau, sous l'air incrédule de son interlocutrice.

- Donc... Voldemort a lancé Nagini sur Rogue. J'ai vu... Je l'ai vu enfoncer ses crochets en travers de sa gorge, je ne comprends pas comment il a pu survivre.

- Miss Granger est une personne surprenante et d'une intelligence bien supérieure à la norme, Potter, vous devriez l'avoir intégré, à présent.

Harry eut un sourire et pensa à Hermione avec affection et admiration mêlées.

- En mourant, Severus Rogue m'a donné ceci.

Il extrait de son sac en peau de Moke la petite fiole emplie d'un gaz bleu neigeux.

- Est-ce que vous voulez bien que nous les regardions, professeur ?

- Comme vous voulez, Potter, répondit-elle, balayant l'air de sa main.

Elle fit léviter le grand bac de pierre face à eux et Harry y versa l'intégralité du contenu du flacon. McGonagall remua le flux fumant du bout de sa baguette et tout deux entrèrent dans les souvenirs du Prince. Harry assista de nouveau, l'estomac serré, aux jeux de Rogue et Lily enfants, aux prises de bec avec sa tante Petunia, aux premières accointances de Rogue avec la magie noire, à l'arrogance de James, aux colères de Lily, puis au désarroi qui avait suivi sa mort, à la réaction presque indifférente de Dumbledore, à son ironie, aux détails donnés sur la mort programmée de ce dernier...

La main de Minerva McGonagall serrant son avant bras le ramena dans le présent et il retomba lourdement sur le tapis épais, sentant à présent l'épuisement que subissaient ses jambes.

- Potter, je... Severus, par Merlin.

Elle était interdite et paraissait jongler avec les mots à choisir pour résumer au mieux la situation.

- Depuis tant de temps, Severus... Albus... nom de nom. Je savais qu'Albus avait confiance en lui, mais jamais je n'aurais jamais imaginé qu'il s'était à ce point... investi dans... Le professeur Slughorn et moi, à l'époque, avions eu vent des différends entre votre père et Severus Rogue, bien sûr. Personne, en revanche, n'aurait pu soupçonner... Je suis bouleversée, Potter, les mots me manquent.

- Parfois, Albus Dumbledore a agi "pour le plus grand bien", j'en suis sûr, résuma Harry. Peu m'importe qu'il ait envisagé de me tuer ou de maintenir Severus Rogue dans cet état de mort vivante pendant tant d'années, Albus Dumbledore aura toujours mon respect.

Un reniflement provint du plus grands des portraits du bureau, juste derrière le professeur McGonagall. Le visage peint de l'ancien directeur pleurait à chaudes larmes. C'était devenu une habitude, songea Harry, cela ne l'étonnait plus. Cela devenait même un poil agaçant. La directrice de Gryffondor, en revanche, lui lança un coup d'œil glacial.

- Qu'allez-vous faire de la baguette de Sureau, Potter ?

Le regard de Harry était retombé sur l'objet tant convoité, tant redouté.

- Je... je ne sais pas, professeur. Je ne veux pas la conserver.

- Cela me paraît sage, en effet. Beaucoup de sorciers seraient capables de bien plus que tuer pour entrer en sa possession. Ce n'est pas parce que... Voldemort a disparu, que nous devons espérer que les forces du Mal se tapissent dans leur tanière en attendant l'érection d'un nouveau porte-drapeau.

- Je pensais la replacer dans la tombe d'Albus Dumbledore.

Le professeur McGonagall laissa échapper un gloussement mêlé à la fois d'amusement et d'exaspération.

- Cela vous obligera sans doute à ne jamais cesser de vivre dans la clandestinité, à laisser Poudlard en proies à des attaques incessantes et répétées et à soumettre la sépulture d'Albus à des profanations successives. Les assoiffés de pouvoir ne jetteront jamais les armes, Potter.

Pour la première fois depuis plusieurs jours, la nausée reprit Harry. C'en était donc pas fini. Cela ne se terminerait donc jamais, jamais il ne serait en paix. Voilà qu'il devrait à présent batailler pour mettre la baguette de Sureau en sécurité.

- Il n'est pas nécessaire de prendre une décision ce soir, se radoucit-elle soudainement. Voulez-vous que nous passions une dernière fois à l'infirmerie, avant d'aller tous retrouver les matelas que nous avons mérités ?

- Je crois... je crois que j'ai besoin de repos, maintenant, avoua Harry.

Sa tête tournait, et tout ce qui se trouvait sous ses yeux semblait flou. Avec une mine exténuée, il se dirigea vers la sortir du bureau, les mains au fond de ses poches vides.

- Potter, je voulais vous dire...

Il fit volte-face vers McGonagall.

- Vous avez été remarquable. Vous, Mr Weasley, Mrs Granger, Mr Londubat, Mrs Lovegood, Miss Weasley... C'était...

Elle épongea une larme au coin de son œil avec l'un de ses mouchoirs en tartan bleu vif.

- C'était... héroïque. Merci.

Pour la première fois depuis des mois, Harry était heureux, simplement heureux et reconnaissant.

- C'était nécessaire, professeur. Merci à vous, d'avoir tenu bon, cette année, répondit-il en haussant les épaules.