Chapitre 4 - Le chant des Augureys
Hermione ouvrit les yeux avec difficulté. Il lui semblait qu'ils avait été clos pendant une décennie, au moins. Sa bouche était pâteuse et ses lèvres asséchées. Allongée sur un matelas moelleux, couverte de draps propres, elle observa avec curiosité les deux paravents écru qui se tenaient de part et d'autre de sa couchette et reconnut bientôt l'infirmerie de Poudlard. Les hautes fenêtres laissaient filtrer une clarté lunaire, quadrillée par les plombs sombres des vitraux. Une lueur bleutée se répandait dans la pièce. Elle ne broncha pas : deux voix féminines étouffées lui parvenaient. L'accent roulant de Minerva McGonagall ne la trompa pas, tandis que la seconde devait être celle de Mrs Pomfresh.
- Cela ne s'arrête plus depuis que vous êtes sortie, en début de soirée, affirmait cette dernière.
- Je n'ai pas d'explication, Poppy.
- Peut-être devrions-nous envisager de déléguer ses soins à Sainte-Mangouste ?
- Pensez-vous ! Je ne sais pas ce qu'il y a dans ces fragments de mémoire, je n'ai pas envie qu'ils tombe entre des mains hasardeuses.
Hermione plissa les yeux, comme si cela allait lui permettre de mieux capter les bribes de la conversation qui se tenait à quelques mètres d'elle.
- Après avoir assisté aux souvenirs confiés à Potter, je suis prête à parier que Severus Rogue a bien plus en tête que quelques réminiscences concernant sa vie affective. Il était un excellent Occlumens. Je ne sais pas ce qu'il en est aujourd'hui. Pensez-vous qu'après le traumatisme de son attaque, après la chute de Voldemort, son esprit ne puisse plus retenir les souvenirs liés à cette période ?
- Nous en saurons plus lorsqu'il s'éveillera. Peut-être aura-t-il perdu la mémoire, ou peut-être pas.
- Confier un souvenir n'a jamais été synonyme de perte. D'après mon expérience, cela supprime seulement l'aspect émotionnel lié au souvenir en question, ou bien, parfois, cela n'a même aucun effet. Concernant Severus Rogue, je peux aisément comprendre que la coupe soit pleine et que, tout Occlumens qu'il eut été, il ne soit plus en capacité de contenir sa mémoire. D'autant que l'occlumencie, maintenant que Voldemort a disparu, - et pour de bon, par mes aïeux - ne lui sera plus d'aucune utilité, si ce n'est, peut-être, pour préserver sa tranquillité. C'est une chance que ses blessures aient pu être soignées avec succès par Miss Granger. Je me souviens du cas Arthur Weasley... La cicatrisation des plaies par morsure de Maledictus avait pris des semaines...
- Nous verrons comment son état évolue demain. Si vous le permettez, Minerva, je vais aller m'allonger dans l'office. Les fioles se rempliront seules, cette nuit... Je ne tiens plus debout.
- Vous avez raison, nous avons tous besoin de repos. Ah, à propos : la plupart des familles des sorciers ayant combattu hier ont emporté avec eux les corps de leurs proches, mais Andromeda Tonks a pensé que sa fille et Remus Lupin auraient préféré être inhumés aux côtés de Dumbledore. La famille Weasley souhaite également que leur fils Fred demeure à Poudlard. Les thanatomages prépareront les corps, nous organiserons une cérémonie au plus vite, demain serait l'idéal. J'espère que nous pourrons vous compter parmi nous.
- Je ferai mon possible, Minerva.
Hermione, qui s'était redressée peu à peu, s'affaissa silencieusement au passage du professeur McGonagall. Cette dernière fit une halte, sûrement pour jeter un regard vers elle, avant de hâter le pas vers la sortie. Poppy Pomfresh la suivit et la porte de l'office grinça pour signifier qu'elle avait été entrebâillée et que la pièce était, à présent, vide. Elle patienta quelques minutes afin d'être certaine que l'infirmière ne reviendrait pas dans la salle principale, puis se redressa et attendit que sa tête cesse de tourner. Se levant enfin, elle s'avança à pas d'elfe de maison vers le pied de son lit pour passer de l'autre côté du paravent.
Severus Rogue occupait la dernière couchette de l'infirmerie, postée contre une fenêtre. A demi allongé, sa tête reposait sur un coussin gonflé et ses lèvres étaient entrouvertes. La partie supérieure de son torse et son bras gauche étaient dénudés : sa peau était si pâle qu'elle paraissait nacrée. Une épaisse couche d'onguent, qu'Hermione imagina être de l'essence de dictame mêlé à de la cire ou de la glycérine, avait été appliqué sur les zones écorchées par Nagini. Elles apparaissaient violacées à la lueur de la lune. Hermione se surprit à ne plus pouvoir détacher son regard de la Marque des Ténèbres imprimée sous la peau de son avant-bras gauche. Elle était pâle, à présent, presque invisible. Soudain, un mince filet azur s'échappa de la tempe de Rogue, pour rejoindre l'une des fioles disposées sur la desserte en métal par Mrs Pomfresh : il y en avait une petite dizaine, disposées dans un coffre de bois. Certaines d'entre elles étaient pleines et distillaient la lueur bleuâtre et irréelle dont Hermione n'avait pu déterminer la provenance en s'éveillant. Ses souvenirs, Rogue laissait filer ses souvenirs. Hermione posa ses yeux sur son visage. Il paraissait détendu, serein, bien plus jeune à présent. Jusqu'à ce jour, il lui avait tant paru abject et indigne de confiance qu'elle en avait presque oublié qu'il avait un âge : trente-huit ans, le même que Sirius et... le double exact du sien.
Un soudain grognement inattendu la fit sursauter : son estomac criait sa fringale et elle regagna son lit juste à temps pour ne pas être surprise par Mrs Pomfresh qui s'était précipitée dans la salle de soin.
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Le lendemain, Hermione fut autorisée à sortir temporairement de l'infirmerie le temps de la cérémonie qui aurait lieu en l'honneur de Tonks, Lupin, Fred, et des nombreux autres combattants tombés lors de la bataille de Poudlard. Elle espérait pouvoir y croiser Harry et Ron, pour leur raconter enfin ce qu'elle avait vu dans la Cabane Hurlante et le contenu de la discussion entre Mrs Pomfresh et le professeur McGonagall dont elle avait capté quelques bribes.
Le soleil étincelait sur la surface noire du lac. L'air était empli d'un parfum humide d'herbe réchauffée. Hermione songea qu'il était agréable d'enfin pouvoir jouir avec insouciance du parc du château et de cheminer sans s'inquiéter de devoir surveiller ses arrières, ses avants et ses côtés. Les nombreux blessés qui souhaitaient assister aux obsèques avaient été poussés par leurs proches sur des chaises lévitantes. Mrs Pomfresh s'était occupée de l'accompagner jusqu'au rassemblement qui se tenait face à la majestueuse tombe blanche d'Albus Dumbledore. La foule était bien plus fournie que celle qui avait rendu hommage à l'ancien directeur.
Hermione repéra Kingsley Shakelbot, vêtu d'une robe violette et Elphias Dodge, toujours enroulé dans son fez mité. Il était accompagné d'une Arabella Figg, étonnamment élégante. Au hasard, elle remarqua Angelina Johnson, Katie Bell, Alicia Spinnet, Lee Jordan, Romilda Vane, les sœurs Padma et Parvati Patil... Il n'y avait en revanche aucune trace des Malefoy. Le regard d'Hermione se figea sur le premier rang, où elle aperçut la grande famille Weasley : un tel alignement de cheveux rougeoyants ne pouvait tromper personne. A l'extrémité droite de la ligne se trouvait un corps ramassé, tremblant : Mrs Weasley. Elle était assistée de part et d'autre par Charlie et Percy, qui semblaient faire tout leur possible pour qu'elle ne s'écroule pas. A leur gauche, la tignasse de Ron et contre son épaule, George. Il était immobile, droit, prostré. Hermione reconnut ensuite Arthur, Ginny, Bill et enfin, Harry. Son coeur sauta un battement et la chair de poule hérissa ses avant bras : immédiatement à côté de Harry se tenait une femme brune qui, de dos, aurait pu être, sans hésitation, identifiée comme Bellatrix Lestrange et pourtant, Bellatrix Lestrange avait succombé la veille à un sort lancé par Mrs Weasley. Elle était intégralement vêtue de noir, sa coiffe était sombre, ses cheveux obsidienne, parcourus de mèches neige.
- Mrs Pomfresh, qui est cette personne, à côté de Harry ?
- C'est Andromeda, la mère de Nymphadora Tonks.
- Par Merlin, j'avais oublié sa ressemblance avec sa sœur Bellatrix...
- Hermione ! entendit-elle tonitruer soudain.
Deux énormes bras en chemise à carreaux la soulevèrent de son siège et elle se retrouva serrée dans un étau de tweed.
- Hagrid ! s'égosilla Mrs Pomfresh. Relâchez immédiatement Miss Granger ! Par ma baguette, elle est loin d'être remise !
- Oh, désolé, Poppy... désolée Hermione.
Il la déposa le plus délicatement qu'il pouvait. Son gros visage ruisselait de larmes et il n'avait pas pu masquer les blessures infligées par les Mangemorts lors de l'interminable nuit de la bataille de Poudlard.
- Hagrid, je suis heureuse de vous voir, dit-elle avec un sourire faible. Je n'ai pas pu croiser ni Ron, ni Harry, et...
- Miss Granger !
Avant qu'elle n'eut le temps de se retourner, Hagrid avait pris le relais de Mrs Pomfresh.
- Professeur Slughorn, Hermione est encore épuisée et ce n'est pas du tout, du tout, le moment de vanter ses mérites au monde sorcier tout entier.
Il ponctua son message en traînant une chaise qu'il installa près d'Hermione et sur laquelle il prit place, faisant craquer bruyamment ses pieds de bois. Tournant les yeux, Hermione aperçu Horace Slughorn accompagné de plusieurs employés du ministère qu'elle ne connaissait pas. Fermant la marche, Rita Skeeter semblait se tenir sur la pointe des pieds pour tenter de l'apercevoir, ses lunettes d'écailles scintillantes brillant avec ostentation au soleil. L'apercevant au même moment, Hagrid s'était relevé d'un bon étonnement leste, brandissant un index de la taille d'une baguette de pain.
- Misérable cafard, vous ne valez pas mieux qu'une déjection de Scroutt à Pétard, langue de Serpencendre... par Dumbledore, je vais l'étrangler !
La plume à papote émeraude sautillant sur son bloc-notes fuchsia, la journaliste ne bronchait pas. Hagrid avait amorcé un pas dans sa direction, jouant des coudes dans la foule, quand Minerva McGonagall se glissa devant lui.
- Mrs Skeeter, la tribune de presse est là-bas...
- Sous le Saule Cogneur ! fulmina Hagrid, dans sa barbe hirsute.
Les lèvres du professeur de métamorphose se recourbèrent en une discrète moue satisfaite.
- A côté de Miss et Mr Lovegood, s'il vous plaît.
Hermione lança un sourire entendu à Hagrid, qui s'était rassi, soufflant comme un Norvégien à Crête. Elle se remémorait cette journée fabuleuse et croustillante, où elle avait forcé Rita Skeeter à publier gratuitement dans Le Chicaneur le récit du retour de Voldemort raconté par Harry.
Au troisième rang, Neville lui adressa un signe de la main. Son œil avait dégonflé, mais son visage restait tuméfié et d'une étonnante couleur oscillant entre le noir et le violacé. Il était assis entre Luna et Hannah Abbot. La foule prenait lentement place et, progressivement, le silence s'installa. Le cœur à peine plus léger, humant l'air, Hermione ferma un instant les yeux, pour les rouvrir en sursaut : un hurlement avait déchiré le silence relatif. Mrs Weasley s'était jetée sur le corps de Fred, qui venait d'être déposé sur une table rouge vif. A la suite de Fred, la dépouille de Remus Lupin glissait lentement, sous le sort de Filius Flitwick, et précédait celle de Nymphadora Tonks, aux cheveux figés dans une étonnante couleur cramoisie. La marche était fermée par Septima Vector. Lupin fut déposé sur une dalle de granit anthracite, Tonks, à ses côtés, sur un reposoir bleu cyan.
Les larmes crevèrent les yeux d'Hermione quand un vagissement éraillé s'éleva du premier rang : Ted Lupin, fils de Remus et Tonks, hurlait sur les genoux de sa grand-mère, en pleurs elle aussi. Alors, on vit Harry tendre les bras vers Andromeda Tonks et s'éloigner vers le lac, le bambin gigotant et geignant entre ses bras maladroits. Charlie et Percy étaient parvenus à reconduire Mrs Weasley sur sa chaise, où elle sanglotait à présent silencieusement.
Le discours fut prononcé par la voix profonde et chaude d'un Kingsley Shacklebolt impassible. Hermione n'écouta pas. La charge émotionnelle était trop puissante, ses yeux brûlaient, ses oreilles bourdonnaient, comme sous l'emprise d'un assurdiato.
Les nuages se rassemblaient sur l'horizon et, bientôt, Kingsley eut terminé. Une rumeur vibrante sembla alors parcourir la prairie. Une note sourde, suave, glaçante et en même temps, infiniment apaisante, se fit entendre. Le bourdonnement se prolongea longtemps, repris encore et encore.
- Les Augureys, je n'en ai jamais vu autant... s'ébahit Hagrid, tournant le regard vers la lisière de la forêt.
- Regardez, les Sombrals ! compléta Hermione, désignant le sous-bois.
Sous les oiseaux invisibles, perchés dans les branchages, une longue ligne de Sombrals s'était formée, à l'orée de la chênaie. L'un après l'autre, chacun posa un genou à terre. L'intégralité de l'assemblée avait tourné le regard vers la forêt interdite. Il était fort à parier qu'à présent, la plupart de l'auditoire était capable de voir les chevaux ailés aux ailes de chiroptères. Hagrid sanglotait, d'émotion et sûrement un peu, aussi, de jubilation. Les centaures, silencieux, étaient apparus en arrière des Sombrals. Leur hommage resta muet et solennel.
Soudain, la même flamme éclatante que celle qui avait enfermé dans le marbre le corps de Dumbledore s'éleva au-dessus des tombes à bâtir et, quelques instants plus tard, trois monuments supplémentaires s'élevaient autour de la sépulture ivoire : l'un rouge, criard, joyeux, le second terne, puissant et le dernier d'un bleu éclatant, pétillant. Les pleurs de Mrs Weasley avaient cessé : elle s'était évanouie sur la poitrine de Charlie quand l'énorme sépulcre vermillon avait avalé le quatrième de ses enfants.
