Merci à tou·te·s pour vos retours, voici le chapitre bonus du dimanche !
Chapitre 5 - Cracbadaboum
Les mains plongées au fond des poches de sa robe, Ron traînait des pieds en montant le grand escalier de marbre pour se rendre à l'infirmerie. Il avait appréhendé les obsèques de Fred encore davantage qu'un dîner en tête à tête avec une acromentule et n'était pas mécontent que tout cela soit derrière lui. Ses parents avaient quitté Poudlard, accompagnés de ses frères et seule Ginny, qui souhaitait repartir en même temps qu'Harry, était demeurée au château. Une pluie d'été battait les fenêtres, créant un vacarme assourdissant.
- Ah ! Mr Weasley, vous m'avez surprise, s'exclama Mrs Pomfresh. Miss Granger dort, à présent. Une telle intensité émotionnelle après un choc comme celui qu'elle a subi, c'était d'une inconscience !
Ron ne l'écouta plus alors qu'elle s'éloignait en marmonnant vers l'office. Il tira une chaise qu'il installa près de la couchette d'Hermione et la détailla. Il repensa à leur baiser, mais rien ne lui vint. Il était comme vidé. C'était certain, à présent, il ne resterait pas à Poudlard l'année suivante. Avachi sur son siège, un coude posé sur la table de chevet qui dépassait du compartiment voisin, il observait le déluge. Soudain, sa main s'arrêta sur un relief douloureux contre sa cuisse. Après avoir jeté un regard vers la double porte d'entrée et tendu l'oreille pour s'assurer que personne ne venait, il plongea les doigts dans sa poche pour en sortir la Pierre de Résurrection. Il l'observa longuement. Elle était rugueuse et fendue le long du trait vertical du symbole des Reliques de la Mort. De l'ongle, il gratta la terre qui y avait formé une croûte, par endroits. Il ferma alors les paupières, hésitant. Allait-il oser l'utiliser ? Etait-ce vraiment sage ? Son estomac se serrait peu à peu. Il regrettait presque de l'avoir ramassée dans la forêt, quand...
- Cracbadaboum ! s'exclama une voix à son oreille.
Sursautant, étouffant un juron fleuri, il jeta un regard circulaire mais ne remarqua rien d'inattendu. Paniqué, il ouvrit le tiroir de la tablette sur laquelle il était affalé quelques instants plus tôt et y fourra sans ménagement la Pierre, qui tomba dans un bruit de roulement mat. Dans la foulée, la porte s'ouvrit et Harry entra dans la pièce. Haletant, Ron le dévisagea, l'air hagard.
- Qu'est-ce qui t'arrive ?
Déglutissant, il ne parvint pas à aligner les quelques mots qui auraient pu justifier son état. Il était à la fois terrorisé à l'idée d'avoir été à deux doigts que Harry le surprenne en possession de la Pierre et glacé par ce "cracbadaboum" asséné à son oreille.
- Ron, tu es sûr que ça va ?
- J'ai entendu un truc bizarre. Ça doit être la fatigue.
Il jeta un regard en biais, l'air paniqué, vers le tiroir fermé.
- J'ai dit... cracbadaboum ! répéta la voix, alors que Ron se sentait comme traversé par une cascade glacée.
- Fred ! s'exclama Harry au même moment.
Son expression était passé de la terreur à l'amusement, puis au soulagement. Le teint de Ron avait viré au pourpre, de rage et d'excitation.
- Harry, la Pierre, je n'ai pas pris la Pierre, je te jure !
Harry éclata de rire, sans que Ron ne comprenne exactement le motif de cette hilarité soudaine.
- Cher petit frère, un caillou ne décidera pas à la place d'un Weasley de sa propre destinée, assena Fred.
- Par les chaussettes de Morgane, non d'un chaudron, Fred ! s'ébahit Ron. Tu n'aurais pas pu te manifester plus tôt ? On a cru perdre maman ! Elle t'a cru mort ! Enfin... Tu es, mort, mais tu es...
- Je suis encore là. Jusqu'à ta mort, en fait. Et même après ! Je me suis dit qu'il serait bien plus intéressant de continuer à traîner dans les couloirs de Poudlard, au magasin, au Terrier... Peeves manque d'inspiration et la vieille Goule n'est plus très drôle. Et puis, qui aurait terrorisé tes futurs marmots en leur chatouillant les doigts de pied la nuit, si je n'étais pas resté ? lança-t-il, enjoué, les doigts s'agitant dans l'air.
- Qu'est-ce que c'est que ce...
Mrs Pomfresh s'était figée dans l'embrasure de la porte de son bureau.
- Mr Weasley !
Elle aussi, remarqua Ron, oscillait entre la surprise, la gaieté, la frayeur et... l'agacement.
- Aussi transparent que vous soyez, je vous prie de faire un peu moins de tapage dans mon infirmerie !
- Mes excuse, Mrs Pomfresh... Je me contenterai de traverser vos murs, j'espère que vous n'avez rien à cacher.
Annonçant cela, sa tête disparut au travers du paravent.
- Nom d'un Malagrif Tâcheté. Ce bon vieux Rogue !
- Mr Weasley, cessez tout de suite ces sottises ! Je vais... je vais appeler le Baron Sanglant !
Fred éclata d'un rire sonore.
- Oh, gardez-le sous la main pour Peeves. Allez. Je pourrai, peut-être, à la rigueur, en cas d'extrême bonne volonté et, si les formes sont mises, obéir à Minerva McGonagall. J'en fais le serment solennel.
Sa paume s'était posée sur sa poitrine. Mrs Pomfresh secoua les mains au ciel et disparut de nouveau dans son office, marmonnant quelque chose qui ressemblait à "on n'avait vraiment pas besoin de ça". Ron et Harry étaient restés bouche bée.
- Où en étais-je ? Ah ! Oui. Grand ciel.
Son buste avait de nouveau traversé la paroi qui séparait la cellule d'Hermione de celle de Rogue. Il semblait s'amuser de sa nouvelle condition physique tout autant qu'à l'époque où il usait de son récent permis de transplaner pour passer d'une pièce à l'autre au 12, square Grimmaurd.
- Du beau boulot, vraiment, il est presque mieux qu'avant, ajouta-t-il. Et dire qu'il lui aura fallu une attaque quasi mortelle pour cesser d'avoir le teint cireux. Qui lui a fait ça ? L'un de nous, j'espère ?
- Nagini, marmonna Harry, toujours interdit.
- Du beau boulot, répéta-t-il. Pourquoi n'est-il pas mort ?
Fred fronçait les sourcils. Manifestement, lui aussi se souvenait de l'attaque d'Arthur et avait mis en parallèle la guérison éclair des plaies de Rogue et celle, interminable, de son père.
- Hermione l'a sauvé, étouffa Ron, grattant son front.
- Quoi ? Quelle idée loufoque !
- Pour résumer, il n'était pas notre ennemi, simplifia Harry.
Ron eut un sourire en coin, anticipant la réaction de son frère.
- Pas notre ennemi ? Harry ? Cette infâme fiente de Niffleur ?
- Oh George, tu jures comme un charretier moldu... marmonna Hermione, dans un demi sommeil.
- Hermione... Comment peux-tu encore nous confondre ? Je te rappelle que George a perdu une oreille ! Justement, par un magnifique soir de juillet, sur un sectumsempra somptueusement exécuté par notre cher ami.
Il tira la langue dans une grimace spectaculaire.
- Fred ?
Hermione s'était redressée, ouvrant brutalement les yeux pour les plisser presque immédiatement, éblouie par la clarté blanchâtre des nuages. Elle ne sembla pas voir Fred au premier abord, tant sa couleur se calquait sur celle du ciel. Finalement, elle se tourna vers ses amis.
- Oh Ron ! Harry ! Je suis tellement contente que vous soyez ici !
Harry s'avança pour lui donner une accolade amicale et Ron, hésitant, s'avança pour l'embrasser, mais elle détourna le visage pour poser un baiser sur sa joue. Désabusé, il retomba sur sa chaise, se rongeant un ongle comme pour se donner un peu de consistance. De toutes façons, il n'avait pas, lui non plus, envie de l'embrasser. Au moment où il laissait échapper un soupir exagéré, Fred refit son apparition.
- C'est moi, bonjour, ton teint jaunâtre est ravissant, s'exclama-t-il.
- Ah par Merlin ! Fred ! J'avais bien entendu !
Elle semblait interloquée.
- Tu es... Mais...
Elle le dévisagea.
- Tu as bien réfléchi ? Je veux dire, la condition des fantômes n'est pas exactement celle qu'on peut imaginer quand on est vivant et qu'on a du mal à envisager de quitter... Tu ne pourrais plus jamais...
- Hermione, pour une fois, contente-toi d'apprécier ma présence !
Avec un sourire radieux, il désigna d'un geste théâtral son corps désincarné, figé à tout jamais dans sa robe en peau de dragon. Hermione secoua la tête, les doigts sur les paupières.
- Tu vas être le plus insupportable des fantômes que Poudlard ait connu...
- Ça, c'est un compliment vraiment flatteur que j'adore ! Tu vois, quand tu veux. Bon, Hermione, qu'est-ce qui t'a pris de nous laisser le vieux Rogue dans les pattes ?
Elle eut un regard vers le paravent qui les séparait rudimentairement du lit de leur ancien professeur de potions, comme craignant d'être entendue, puis chuchota :
- On en reparlera plus tard, disons que... Harry a obtenu des preuves sans équivoque sur la loyauté de Rogue envers Dumbledore, et envers lui.
- Loyauté de Rogue envers Harry, ouh-la-la, susurra Fred.
- Il n'empêche que je ne comprends toujours pas pourquoi tu as risqué ta vie pour ce...
Ron avait lancé son pavé dans la marre en relevant un visage fermé.
- Ron, on parle de l'homme qui a sacrifié une bonne moitié de ses jours pour Harry, qui a vécu l'enfer auprès de Voldemort et qui a accepté de se mettre entièrement au service des plans de Dumbledore. Il nous a donné l'épée de Gryffondor. Sans lui, jamais nous n'aurions pu détruire les Horcruxes, chuchota Hermione sèchement.
- Tu es ma petite amie, j'aurais aimé que tu me préviennes avant de...
Fred avait ri sous cape et lança à Harry, à la dérobée :
- Ouille, je parie qu'il ne l'a pas lue dans Douze moyens infaillibles de séduire les sorcières, celle-là.
- Si tu voulais tant me chapeauter, Ronald Weasley, tu aurais aussi pu venir avec moi.
Elle pointait vers lui un index menaçant, à la manière d'une Mrs Weasley à cran.
- Et puis. Je ne te dois rien, rien du tout.
- Ron, Hermione a fait exactement ce qu'il fallait...
Harry tenta maladroitement de venir en aide à son ami, qui s'embourba encore davantage.
- Ouais, elle a utilisé les pires sortilèges possibles pour un sale type qui a attendu de se croire mort pour feindre d'avoir fait mieux que de la fiente de hibou durant toute sa piteuse existence.
Hermione avait les larmes aux yeux. Elle fulminait.
- Ron ! J'ai l'impression de t'entendre quand tu portais le médaillon ! Si c'était le cas, je pourrais te pardonner d'être aussi bête et froid ! Mais en fait, non, je crois que tu es réellement bête et froid.
"Il est bête et froid", répéta-t-elle en levant les yeux vers la voûte de pierres.
- Très bien, puisque je suis bête et froid, je préfère autant aller prendre l'air, trancha Ron en se levant bruyamment.
Personne ne remarqua son regard furtivement posé sur le tiroir ouvragé de la petite commode. La porte claque bruyamment derrière lui. Avant qu'Hermione ne laisse éclater sa rage, Harry prit la parole :
- Tu as été remarquable, Hermione... Tous ceux qui nous ont parlé de ce que tu as fait pour sauver Rogue le disent. Personne n'aurait fait mieux et tu as eu raison de le faire. Ron est...
- Oui, je sais, il est triste, il est fatigué, il est ceci, cela... sanglota-t-elle.
- A mon avis, tu as raison, il est très bête... parfois, au moins, conclut Fred, haussant ses épaules translucides.
