Chapitre 8 - Un nouveau maître

Harry et Hermione s'engouffrèrent dans l'escalier qui plongeait aux cachots.

- Je me demande bien ce qu'il nous veut.

Hermione ne répondit pas. En fait, elle avait bien une idée : la Baguette de Sureau serait pour Harry, les détails du sauvetage de Rogue, pour elle.

- Qu'est-ce que tu comptes faire avec Ron, lança soudain Harry, comme on plonge en bombe dans une mare glacée.

- J'aimerais qu'on redevienne simplement amis, j'ai l'impression d'avoir tout gâché.

- Tu devrais le lui dire.

- Je pensais que c'était clair ? s'étonna-t-elle.

- Il a peut-être besoin de se l'entendre vraiment formuler. Je crois qu'il n'a toujours pas digéré la bataille de Poudlard, la mort de Fred... ni même son départ quand nous cherchions les Horcruxes. Il est perdu.

- Ce n'est pas de ma faute si c'est le cas. J'essaierai de lui parler, mais j'ai un mal fou à mettre mes idées en ordre et j'ai déjà tellement de choses à gérer.

Hermione soupira plus fort que Harry et se laissa finalement guider : la seule zone qu'elle connaissait dans les cachots était la double salle de potions, et elle n'avait pas particulièrement envie de s'y égarer. Ils filèrent devant l'entrée de la salle commune des Serpentards et finirent par emprunter un couloir rectiligne et interminable. Une haute porte de bois noir laqué en fermait l'unique issue. Harry toqua à la porte légèrement entrouverte.

- Miss Granger.

La voix de Rogue avait fusé avant que l'un ou l'autre n'ait eu le temps de faire un pas. Hermione jeta un regard à la dérobée vers Harry, soudain hésitante.

- Vas-y, murmura-t-il avec un signe de tête insistant.

En entrant, elle crut reconnaître un air de Debussy sans pouvoir être catégorique : d'un geste de la main, Rogue fit taire le petit poste radio qui égrenait les notes légères depuis une étagère garnie de pots et bocaux sordides. Bizarrement, elle aurait plutôt imaginé du Wagner, dans ce bureau. Un Tannhauser, peut-être, ou un Bach rigide interprété par Gould, voire même un rude Haendel. Elle sursauta légèrement : la porte avait claqué à sa suite.

- Asseyez-vous, somma-t-il.

Hermione s'était à peine aperçue qu'elle était demeurée raide et immobile, sans même oser lui jeter un regard. Quand elle le fit, ce fut pour obtenir confirmation de ce qu'elle avait cru relever en salle d'infirmerie, à la lueur de la lune : de façon bluffante et énigmatique, Rogue paraissait bien plus jeune qu'auparavant. Son teint n'était plus jaunâtre et les poches qui faisaient de ses yeux deux lignes soupçonneuses avaient disparu. Son sang avait-il pu... Le cas Élisabeth Báthory lui revint en mémoire et elle eut un frisson en repensant à la comtesse hongroise dont la célébrité lugubre restait à l'interface entre le monde des sorciers et celui des Moldus.

- Professeur, vous...

Il leva un sourcil sans s'attarder sur sa stupéfaction. Après tout, elle se trompait peut-être sur toute la ligne : elle décida de ravaler son interrogation.

- Miss Granger, commença-t-il, appuyant index et majeur droits sous son sourcil, sans ciller. J'attends... votre version de ce qui s'est passé dans la Cabane Hurlante.

Bien sûr, c'était prévisible, songea Hermione. Sans se laisser prendre au piège de ses yeux inquisiteurs, elle s'éclaircit la gorge, posant son regard sur un bocal bleu roi posé sur la cheminée de basalte, juste derrière lui.

- Eh bien...

Elle n'avait pas pris le temps de se replonger dans ses souvenirs jusqu'ici. Le Saule Cogneur, le passage étroit, humide et terreux, et l'odeur du sang, l'écarlate, le pourpre, la flaque, les blessures, les os broyés, tout lui revint : elle fut soudain saisie d'un haut le cœur qui poussa sa main sur sa bouche. Elle pinça ses narines et ferma les paupières pour contenir une nausée. Rogue demeura impassible, sourcils froncés. Hermione se lança alors, sans interruption :

- Harry, Ron et moi étions dans le bureau de Dumbledore quand j'ai remarqué que votre portrait n'y était pas. J'ai donc décidé de descendre à la Cabane Hurlante puisque nous y avions assisté à ce que nous croyions être votre assassinat et je vous y ai trouvé agonisant. J'ai alors pratiqué une transfusion après avoir prévenu par patronus le château.

Elle inspira longuement. Son cœur soulevait sa poitrine au rythme de battements puissants et irréguliers. Vomir était bien la seule chose qui aurait pu la soulager, à présent. Quitter ce bureau eut également été salvateur.

- Est-ce... tout ?

Il paraissait presque déçu.

- Ah, j'ai généré une couverture de laine, pour éviter l'hypothermie.

Hermione ne plaisantait même pas.

- Croustillant. D'autres éléments ? Un simple Legilimens pourrait tout nous expliquer...

- Je ne crains pas la légilimancie, professeur, trancha-t-elle. Je suis d'ailleurs une pitoyable occlumens. Si c'est la seule solution que vous avez trouvée pour être rassuré, je suis toute disposée à vous laisser sonder mon esprit.

Elle lui jeta un regard fulminant, plein de provocation et teinté de défi.

- Qu'est-ce que vous attendez ? Allez-y !

- Ne me tentez pas, Granger, articula-t-il. Qui sait ce que je pourrais rencontrer dans votre misérable petite cervelle de Miss-Je-Sais-Tout ?

- Oh, tellement de choses auxquelles vous n'auriez sûrement pas envie de vous frotter, rétorqua-t-elle.

C'était fini : Rogue n'était plus professeur à Poudlard, et elle le plaignait bien davantage qu'elle ne le craignait, à présent.

- Estimez-vous heureuse que les sabliers de la coupe des maisons soient en trop piteux état pour que je ne puisse ôter à Gryffondor quelques dizaines de points pour votre insolence, Granger. Etiez-vous seule, dans la Cabane Hurlante ?

Hermione maintenait ses dents si étroitement serrées qu'elle était sûre qu'il avait pu les entendre grincer.

- Jusqu'à l'arrivée de Mrs Pomfresh et du médicomage, oui.

- N'avez-vous vraiment vu personne dans la pièce ?

- Catégoriquement, non.

Rogue lâcha un soupir et se leva, cheminant nerveusement derrière son bureau, les mains entrecroisées dans le dos, le visage tourmenté.

- Pas... d'ectoplasme ?

- Par Merlin, non plus.

Soudain, il retomba sur sa chaise, fouillant dans sa poche pour en extraire une sphère sombre qu'il posa devant Hermione dans un claquement mat. Elle fronça les sourcils, cherchant une explication.

- Ne la faites surtout pas tourner trois fois entre vos doigts, prévint-il.

Elle se garda alors bien de la toucher, même du bout des ongles. Le cercle, le triangle isocèle, la ligne verticale... le tout barré par une profonde fêlure. C'était impossible. Harry avait pourtant juré l'avoir laissée dans la forêt !

- La Pierre de Résurrection, conclut-elle d'une voix blanche, levant les yeux vers Rogue.

- Exact.

- Comment l'avez-vous...

- J'allais justement vous poser la même question, dans les mêmes termes, vous êtes bien plus clairvoyante que je ne l'imaginais.

Hermione resta muette.

- Je l'ai trouvée dans le tiroir de la tablette située entre nos deux couchettes, à l'infirmerie, finit-il par admettre.

- Harry l'avait... Il a juré l'avoir laissé dans la forêt interdite, où elle est tombée peu avant qu'il se rende à Voldemort !

- Force est de constater qu'elle n'y est pas restée longtemps ou que Mr Potter à menti, ce qui par ailleurs ne serait pas la première fois. En outre, c'était chose stupide que de penser l'y abandonner. Tout comme il est d'une idiotie sans nom d'imaginer que la Baguette de Sureau restera en paix dans le tombeau de Dumbledore.

Il avait débité ces mots sur son ton habituel, à la frontière entre le cinglant et le traînant, le visage inexpressif.

- Faites entrer Potter, lança-t-il avec dédain.

- Faites-le vous-même, professeur.

Hermione soutint son regard pendant un temps qui lui parut interminable, jusqu'à ce qu'il cède, se lève et aille ouvrir la porte sans un mot, à la fois déconcerté et furieux. Harry apparut et vint s'asseoir près d'elle.

- Puis-je voir la Baguette de Sureau ? demanda Rogue de but en blanc.

Harry obéit et la posa sur le bureau, apparemment en confiance, malgré l'irritation apparente de l'ancien directeur.

- Qu'est-ce que...

Harry fronça les sourcils : ses yeux venaient de se poser sur la pierre.

- J'allais, tout comme je l'ai fait pour Miss Granger qui, par mauvaise volonté ou ignorance, n'a pu m'apporter de réponse satisfaisante, vous exposer les mêmes interrogations. Êtes-vous vraiment sûr que la Pierre de Résurrection est restée dans la forêt interdite, après votre passage ?

- Je le croyais.

- Balivernes. Potter, j'ai sacrifié la moitié de ma vie pour tenter de vous protéger malgré toute la mauvaise volonté que vous y mettiez et que vous continuez à y mettre. A présent que le Seigneur des Ténèbres est tombé, vous poursuivez sur la même ligne inconséquente. Espériez-vous vraiment que la Pierre allait demeurer sagement enterrée ? Pensez-vous vraiment que la Magie Noire puisse laisser Albus Dumbledore en paix si son tombeau renfermait aussi la Baguette de Sureau ? Y avez-vous seulement réfléchi, Potter ? Avez-vous seulement réfléchi, ne serait-ce qu'un tout petit instant, dans la totalité de votre existence ?

Le ton de Rogue était massacrant, il était littéralement hors de lui. Harry s'était levé.

- Que faisiez-vous, planté dans votre bureau, jouant avec les Carrow à qui torturerait le mieux les élèves, à la solde de Voldemort, alors que nous risquions tous notre vie pour essayer d'en venir à bout ? Quel confort, vous aviez beau pleurnicher sur votre bel amour perdu, sur votre pauvre situation, vous étiez aussi bien reçu à Poudlard que chez les Malefoy ! Franchement, quel héroïsme ! s'emporta-t-il.

Rogue s'était également redressé, repoussant sa chaise avec fracas.

- Fermez-la, Potter, pour une fois.

- Arrêtez ! s'exclama Hermione, debout elle aussi.

- Pro...

- Impedimenta ! Expelliarmus !

Le premier sort fut pour Hermione, qui ne fut pas assez rapide pour lancer sa formule de protection. Elle tituba et se renversa contre l'une des étagères les moins chargée, ce qui ne l'empêcha pas de se trouver recouverte de liquides douteux. L'expelliarmus fit voltiger la baguette de Harry qui avait hésité à entamer l'affrontement. Rogue se saisit de la Baguette de Sureau, abandonnant la Pierre sur le bureau, et s'évanouit dans le foyer de la cheminée qui crépita un instant. Harry jura avant de se retourner vers Hermione.

- Tergeo, fulmina-t-il. Reparo. Hermione, il faut aller voir McGonagall... tout de suite !

Débarrassée des débris de toutes sortes qui s'étaient effondrés sur elle, Hermione se redressa.

- Il n'y a pas d'urgence, Harry, soupira-t-elle, agacée.

- Comment ça ? Rogue vient de filer avec la Baguette de Sureau ! Il m'a désarmé, ça signifie qu'elle est à lui, maintenant ! s'exclama-t-il, fourrant sans ménagement la Pierre dans la poche de sa robe.

- C'est bien ce qu'il souhaitait. Tu n'as pas compris, après tout ce que tu as vu ?

Harry fronça les sourcils.

- Je comprends très bien qu'il voulait la récupérer !

Puis il poursuivit, sous le regard dépité d'Hermione :

- Qu'est-ce que tu veux dire ?

- C'est évident, non ? commença-t-elle, les bras ballants. Rogue a encore une fois choisi d'essayer de porter le fardeau à ta place, il t'a délivré de la charge de la Baguette de Sureau. Il veut essayer de la détruire lui-même.