Aujourd'hui : double dose de Severus Rogue, avec ce chapitre et celui à venir. Bon dimanche !
Chapitre 12 - Felix Felicis
La scène de l'épouvantard avait fait grand bruit dans les couloirs. Non contente d'avoir été efficace, Hermione remercia mille fois son esprit pragmatique pour ne pas lui avoir joué des tours : le Rogue de pacotille s'était, sous sa baguette, transformé en un immense serpent rouge et blanc courbé en sucre d'orge, orné d'un sublime nœud grenat à paillettes. Propre, net : Granger. "Tu as pris des risques inconsidérés", s'était effaré Harry avec un sourire malicieux, "Imagine, Rogue aurait pu se retrouver à moitié nu avec seulement un pagne d'elfe de maison ! Je suis sûr qu'où qu'il soit, il serait sorti de sa planque pour nous interdire toute utilisation de ses plans de cours". Fascinés, les élèves de seconde année n'avaient, comme prévu par Hermione, pas tari d'éloges au sujet leur nouvelle professeur de Défense Contre les Forces du Mal. Les classes suivantes furent bien plus calmes : la perspective des cours pratiques motivait les troupes et allégeait considérablement l'aspect scolaire des séances de théorie.
Sur un tout autre plan, prise entre les cours qu'elle donnait, ceux auxquels elle assistait et son Mémoire Magique, Hermione n'avait finalement ni trouvé le temps, ni encore moins l'envie de révéler à Harry qu'elle gardait toujours avec elle, dans son sac de perles, la totalité des souvenirs échappés par Rogue à l'infirmerie. Peut-être était-ce de peur qu'il ne l'accuse de manifester trop de curiosité par rapport à son peu d'intérêt ? Qu'il ne lui lance le même type de remarque acerbe que celle qu'avait faite Rogue à Mrs Pomfresh : qu'allait-elle en faire ? Se programmer une petite soirée pour les visionner en se bourrant de chocoballes ? Elle rougit, de honte et de tentation mêlées : après tout, elle adorait les chocoballes.
L'appât était trop séduisant : un soir qu'elle se rendait seule dans le bureau qu'elle occupait avec Harry, elle poussa jusqu'au long couloir du septième étage. La tapisserie de Barnabas le Follet apprenant à danser à des trolls avait été totalement restaurée et aucune trace n'y subsistait de la Bataille de Poudlard. En serait-il de même pour la Salle sur Demande ? Pétrie de curiosité, elle jeta un regard à gauche, l'autre à droite. Aucun élève ne rodait, pas même l'ombre liquide de Fred pour venir contrecarrer son plan. Réfléchissons...
"J'ai besoin d'en savoir plus sur Severus Rogue et d'un endroit pour visionner ses souvenirs"
Son cœur s'emballa : la porte était là, face à la tapisserie, tant fameuse que ridicule. Cela avait été si simple. Elle actionna la poignée et y pénétra.
- Repellum alumnus, repellum spectrum, repellum magister.
"Ca devrait bien suffire", songea-t-elle. La salle avait revêtu une apparence ascétique. Les murs de pierres nues étaient vides de toute décoration. Seule une torche brillait à l'extrémité de la pièce et laissait apercevoir, en son centre, une table de chêne sombre et massive sur laquelle reposait un dossier jauni et une Pensine vide. Plongeant la main dans son sac, Hermione en tira la petite caisse subtilisée à l'infirmerie et la déposa près du large récipient de marbre. Examinant une à une les fioles, elle se prit à espérer que les souvenirs avaient été classés par ordre chronologique : il serait plus facile de s'y retrouver. Levant l'une d'entre elles pour l'examiner à la lueur de la flamme, son regard fut attiré par la reliure posée devant elle. Sa couverture portait, en hautes lettres capitales noires :
Poudlard : dossiers d'admission année 1971
SERPENTARD
ROGUE Severus / ARCHIVÉ
Hermione tourna la première page.
Fiche d'informations
Naissance : 9 janvier 1960 à Tinworth
Père : Tobias Joseph Rogue (moldu)
Mère : Eileen Prince (sorcière, Gryffondor, 1952-1959)
Adresse : impasse du Tisseur, Carbone-les-Mines
Etait jointe une photographie moldue où l'on voyait un Rogue au sortir de l'enfance : il semblait tout aussi taciturne qu'il allait le demeurer presque trente ans plus tard, son visage barré de mèches sombres, la mine have. Relisant le feuillet, Hermione réalisa que Rogue était à peine plus jeune que Sirius. A la suite, elle trouva, pèle-mêle, des bulletins de notes, quelques appréciations, des comptes rendus de discipline... Le tout dénotait un élève presque ordinaire, si l'on mettait de côté les mentions de sa mélancolie, son excellence en matière de potions et son attrait incertain mais supposé pour la Magie Noire.
Refermant le dossier, elle choisit au hasard le premier flacon de la caisse et le versa dans la Pensine. Réfléchissant à peine, elle se saisit de la seconde fiole et la vida également. Elle fit ensuite tourbillonner la brume bleuâtre du bout de sa baguette et y plongea finalement le visage, retenant sa respiration.
La sensation d'aspiration fut désagréable, effrayante même, mais ses pieds touchèrent bientôt un sol souple, dans l'angle d'une pièce aux plafonds hauts encadrés de moulures aux tores végétaux. Au centre tombait un immense lustre à pendeloques de cristal, toutes gravées d'arabesques serpentiformes. Les murs étaient couverts de portraits de sorcières et sorciers inconnus d'Hermione, mais dont la noirceur des robes et bijoux ne laissait aucun de doute sur leur appartenance à des courants de magie qui n'avaient rien de ragoutant. Et soudain, elle se souvint : le manoir des Malefoy. Elle se trouvait dans la même pièce que celle dans laquelle Bellatrix Lestrange l'avait torturée. Elle déglutit avec difficulté et son regard se posa enfin sur Rogue. Il était debout, raide, les mains croisées sur les reins au-dessus de sa cape de pluie, près d'une haute fenêtre qui faisait face au parc immense. De hauts arbres rougeoyants y laissaient peu à peu aller leurs feuilles, dessinant dans ce geste d'immenses tapis ocres sur l'herbe reverdie d'extrême été. A l'entrée de la pièce, un cliquetis indiqua que la porte venait de s'ouvrir. Hermione sursauta et son sang se glaça : Voldemort. Un Voldemort humain mais à la beauté déjà esquintée par une course à l'immortalité qu'Hermione supposait entamée. Ses traits étaient creusés et sa peau blême.
- Severus, je suis heureux que tu ais pu te rendre disponible, grinça-t-il d'une voix éraillée.
- Je suis à votre service, Maître.
Quand Rogue fit volte face, Hermione constata sa jeunesse évidente. Sa peau n'était pas encore jaunâtre, ses cheveux pas aussi graisseux qu'ils avaient pu le paraître pendant tout le temps où il avait officié au poste de professeur de potions. Son nez, en revanche, était le même, quoi qu'il eut peut-être été brisé une ou deux fois de moins. Voldemort s'avança vers lui à pas déroulés et lents et, sans lui demander quelconque assentiment, se saisit de son poignet gauche. Sa manche fut brutalement remontée jusque sous son coude et son bouton de manchette tomba au sol dans un tintement métallique. Les yeux de Voldemort se plissèrent dans un élan de jubilation mal dissimulé à la vue de la Marque des Ténèbres, presque brillante tant elle était nette et vigoureuse.
- Très bien, très bien, parfait, constata-t-il, appuyant exagérément son pouce sur le tatouage noir.
Rogue sembla serrer les dents : Hermione avait vu ses maxillaires saillir soudainement. Cependant, il soutint son regard. De tous les Mangemorts qu'elle avait croisé et si l'on mettait Bellatrix Lestrange et sa folie de côté, Rogue était le seul à oser regarder son Maître dans les yeux, sans crainte apparente.
- Assieds-toi, lança-t-il.
Sur la grande table, deux verres au liquide ambré se matérialisèrent.
- Maître, je préfère ne pas...
- Oh Severus, que tu es ennuyeux. Tu es toujours si... vertueux.
Mais ce n'était sûrement pas un compliment dans sa bouche et les mots furent prononcés mâchoire serrées et mépris mal contenu. Les deux verres disparurent.
- J'ai besoin de toi, trancha-t-il.
Dehors, le soleil tirait à lui le drap étoilé de la nuit. L'heure était au bleu et les arbres aux feuilles en feu prirent soudain un aspect violacé, éthéré et irréel.
- Cette prophétie... cette prophétie que tu m'as rapportée ne m'arrange pas du tout. J'ai décidé de mettre à mort les deux enfants de ces misérables Potter et Londubat, d'après mes calculs, ce sont les seuls qui pourraient être visés. Je crois que tu as un petit faible pour... Potter alors, je commencerai par... Potter, traîna-t-il.
Hermione s'était avancée pour observer Rogue de plus près. Son visage restait impassible.
- Avec un peu de chance, une fois le rejeton éliminé, tu pourras récupérer la Sang-de-Bourbe, voyons... Je pourrai même te faire une petite faveur et envoyer James Potter accompagner son fils ?
Une fois de plus, Rogue resta silencieux. Même ses paupières ne semblaient pas cligner. Finalement, il articula :
- Je ne souhaite que les morts qui sont nécessaires, Maître.
- Comme tu es raisonnable, railla Voldemort. Maintenant que Narcissa a épousé Lucius et qu'elle a mis au monde un enfant aussi blond que tu es brun, je t'enjoins à retrouver un peu de distraction... physique. Je n'aime ni que mes disciples soient des ermites, ni qu'ils soient... tendus. On te trouvera bien quelqu'un, mais fais-moi plaisir : aies un peu plus de... poigne que ce dont on m'a instruit à ton sujet. Je veux que mes adeptes se comportent entre eux avec énergie et qu'ils laissent s'ébranler leurs... pulsions. Soit.
Il ouvrit ses paumes devant lui, agitant ses doigts, retournant ses mains pour mieux les observer, comme on le ferait pour admirer sa propre puissance ou se repaître de son pouvoir. Une grande horloge fit raisonner huit sordides coups.
- Que me conseilles-tu pour réussir ma tâche ? conclut-il, posant brutalement ses paumes sur la table.
Ses doigts blêmes et filiformes avaient l'allure de deux énormes araignées prêtes à bondir pour égorger le premier passant à portée de saut. L'obscurité envahissait peu à peu la pièce. Bientôt, la scène ne fut éclairée que par la lueur de la lune. Voldemort, qui tournait le dos à la fenêtre, était totalement dans l'ombre.
- En tant que maître des potions, s'entend.
- Une solution de... Force ?
Un rire aigu s'échappa de l'endroit où se trouvait Voldemort. Ce son glaçant n'avait en fait rien d'un rire, il se situait entre le gloussement et l'aboiement, à la fois proche du hululement de la chouette et du hurlement du loup.
- Je fais appel à toi car on me raconte que tu es l'un des meilleurs potionnistes du moment et tu me proposes une potion de... Force ? Il me semble qu'elle est au... programme de cinquième année à l'école Poudlard ?
Il avait prononcé le terme avec une répulsion évidente.
- Puisqu'il en est ainsi, tu ferais tout aussi bien de m'amener l'un de tes élèves que tu juges efficace, ainsi, tu ne perdrais pas ton temps.
Rogue ne réagit pas aux allusions et reproches qui venaient de lui être faits. A la lumière de la lune presque pleine, ses traits restaient inexorablement stoïques.
- Peut-être pensiez vous à... Felix Felicis ?
- Eh bien, nous y voici.
Les lèvres de Rogue se crispèrent imperceptiblement et le souvenir s'évanouit soudainement.
Une pièce exiguë à la tapisserie vieillie, éclairée uniquement par les flammes dansantes d'un vif feu de cheminée, se matérialisa. Soudain, un hurlement, de rage ou de désespoir, presque animal, jaillit du silence. Les yeux d'Hermione s'habituèrent à l'obscurité et elle distingua Rogue, courbé dans un fauteuil capitonné poussiéreux. Il se balançait comme il aurait pu le faire s'il avait perdu la raison. Sur une tablette, elle remarqua deux bouteilles de whisky, l'une vide, l'autre à moitié pleine. Hermione s'approcha lentement de la scène, en silence, comme si elle craignait d'être repérée. Le visage de Rogue était méconnaissable. Il n'était pourtant pas bien plus âgé que lors du souvenir précédent. Ses traits étaient creusés et des poches sombres encadraient le noir de ses yeux. Ses ongles avaient lacéré ses tempes et ses cheveux étaient sens dessus dessous. Il semblait avoir écorché jusqu'au sang l'emplacement exact de son bras gauche où aurait dû se trouver la Marque des Ténèbres, laissant sa peau dans une charpie irrégulière. En avançant un peu plus, Hermione nota qu'elle était d'une pâleur extrême, sous les coulures de sang séché et les éraflures profondes.
- J'aurais dû la réussir, j'aurais dû la réussir, j'aurais dû la réussir... scandait-il d'une voix monocorde et rauque d'avoir trop pleuré.
A quoi pouvait-il bien faire référence ?
- Si je l'avais faite comme d'habitude, il aurait tué Potter, il aurait tué le petit, Potter. Il n'aurait pas tué ses parents, il aurait seulement, seulement réussi à tuer le petit Potter. Le petit Potter... Puisque c'est lui qu'il voulait, uniquement lui... le petit Potter...
Brutalement, il se saisit de la bouteille à moitié pleine et la lança à la volée dans le feu, avec un nouveau rugissement. La flamme violette qui s'éleva dans l'âtre lui donna un air encore plus tuméfié. Un long moment passa où il resta prostré, ses yeux irisés de reflets violacés. Soudain, le visage de Dumbledore apparut à travers le bois. C'était un Dumbledore à l'air serein, dans la force de l'âge, les traits à peine ornés de rides rieuses.
- Severus, votre place est à Poudlard. Je compte sur vous pour revenir immédiatement.
Hermione n'avait jamais entendu l'ancien directeur s'exprimer avec une voix si sèche et pleine d'autorité.
- Je déteste Poudlard ! Je vous déteste ! Et je vous déteste tous, sans exception ! beugla Rogue.
Il ponctua sa phrase d'un feulement tremblant, les mains sur les yeux, et se rejeta contre le dossier du siège qui souffla une volute de poussière.
- C'est bien la première fois que vous ratez votre Felix Felicis, plaisanta finalement Dumbledore, presque ironique, semblant changer de tactique.
Rogue ne le regardait plus, ses yeux, hagards, étaient figés au plafond, pris entre les toiles d'araignées.
- Je pensais... je pensais que Potter et... Potter et Lily parviendraient à le vaincre, je... je le croyais vraiment. Si je sabotais Felix Felicis alors... Je pensais qu'elle serait sauvée, qu'ils seraient tous sauvés. Mais j'avais oublié que Potter était un incapable. J'aurais dû la réussir... Ainsi, Lily serait sauve... Ainsi il aurait tué Potter, seulement... le petit Potter...
