Chapitre 16_Chutes et rechutes
Courir. Vite. Plus vite. Tourner. Accélérer. Plus vite encore. Accélère, accélère, bon sang ! Cours plus vite ! Respire et cours un peu plus vite, plus vite je t'en supplie !
- Miss Granger ! Revenez !
C'était le vague cri lointain du professeur McGonagall qui résonnait. Cela ne la fit qu'accélérer encore un peu plus. Elle devait y échapper, leur échapper. Fuir tout cela. Se souciant peu de savoir si le professeur de Métamorphose la suivait, elle bifurqua soudainement sur la droite, tout droit en direction des escaliers magiques du château, à quelques dizaines de mètres de là.
Tap. Tap. Tap.
De toute part elle était assaillie. L'écho du bruit de ses pas se répercutait contre les murs en pierre, une atmosphère gelée régnait et semblait suspendre le temps. Les pensées s'entrechoquaient dans sa tête sans qu'elle ne puisse les repousser, brouillonnes, griffonnées à la va vite, elles se succédaient les unes aux autres et finissaient par disparaître, indéfiniment. Elles n'avaient aucun sens et elle non-plus, n'avait aucun sens. Plus de sens. A jamais.
Que pouvait-elle faire ? Qui, seulement, aurait pu l'aider ? Tout était trop...et...il y avait tellement... Oui, tellement..
Rien que de remuer les doigts lui sembler être une douce rêverie tant elle s'en sentait incapable. Marcher était une horreur. Courir abominable. Mais nécessaire. Nécessaire c'était le mot. Il fallait fuir tout ça, c'était trop invraisemblable, trop absurde, trop ridicule. Encore une fois, trop... Par moment, sa vue se brouillait, la brûlait sans qu'aucune larme ne puisse lui échapper. Il lui semblait alors apercevoir des ombres s'élever le long des mur, une curieuse sensation de déjà vu lui nouait le ventre.
Accélère encore un peu. Il arrive, il est là. Il ne te rattrapera pas si tu continues. Avances encore, juste encore un peu. Quelques secondes de plus.
Tap. Tap. Tap.
Ça cognait dans sa tête et ça cognait sans son coeur. Se fier à ses sens n'était pas une bonne idée. Arrêter de bouger, encore plus déraisonnable. Tout devenait incohérent. Rien ne pouvait être pire maintenant, non ? Puisque tout était finit, à quoi bon s'accrocher ?
Une vision optimiste voudrait qu'elle se rappelle des beaux et bons moments. Oui, en épicuriste elle devrait se contentait du peu qu'elle avait encore. Fred, des amis, Poudlard... Mais rien ne pouvait atténuer le flou, le tourbillon qui l'embrasait pour l'emmener encore plus profondément dans l'obscurité la plus noire. Un sifflement strident résonnait dans ses oreilles, c'était le chaos dans son propre esprit tout autour d'elle. Elle ne se suivait plus que son instinct, comme un animal sauvage tentant d'échapper aux hommes. Il fallait allait encore plus vite.
Ils étaient morts une fois encore.
Tout s'obscurcissait autour d'elle et elle ne parvenait même plus à savoir si ce qu'elle voyait été réel ou bien le reflet de son avenir nébuleux. Elle sentait le fin duvet de sa peau s'hérisser à l'idée qu'il l'ait suivi. Ce monstre abjecte. Il était là, tapis dans le coin de la pièce. Il lui avait sourit, avec méprit. Il s'était réjouit de son malheur, jubilait du désastre. Elle perdait pied. S'enfonçait dans les ténèbres.
Et soudain, elle la vit. Brillante dans la noirceur.
Oui, c'était elle. Enfin, c'était elle avant, il y a tellement longtemps, si longtemps qu'elle aurait pu se méprendre, ne pas la voir réellement. Ses traits semblaient plus jeunes, plus sereins aussi. Le pli marqué par ses sourcils habituellement froncés n'était plus là. Ses cheveux étaient nimbés de fils d'or et elle rayonnait tout entière en souriant. Hermione se stoppa net, estomaquée. C'est à peine si elle réussit à murmurer son nom. On aurait presque pu croire qu'elle était calme à présent, son visage ne se tordait plus dans ces instants de souffrances qu'elle semblait revoir en permanence.
La pale figure détourna alors ses yeux vers elle et acquiesça, un sourire léger aux lèvres. Puis, elle commença à s'éloigner, lentement, comme une étoile qui quitte le ciel le matin. Hermione ouvrit la bouche, stupéfaite, et se rua vers la femme, réprimant avec peine un cri de désespoir. Elle ne pouvait s'enfuir une fois encore, pas après quelques futiles secondes, si longue soit elles. Pas alors qu'elle venait tout juste de la retrouver. La sorcière ne voulait plus la quitter. A jamais. Elle n'y arriverait pas une fois encore. C'était peut-être la seule idée un tant soit peu claire dans son esprit à cet instant fatidique.
A présent, elle se mouvait sans aucun mal. En réalité elle ne ressentait plus rien du tout, ni sa respiration sifflante, au bord de l'agonie, ni le flot d'émotions qui la traversait à cet instant, alors qu'elle courrait désespérément vers Elle, pour la retenir encore un peu. Elle ne sentait pas la sueur froide la secouer tout entière et glisser le long de son dos, pas plus qu'elle ne sentit qu'elle glissait sur l'une des innombrables marches des escaliers du château, à l'instant même où celui-ci commençait à gronder sourdement, débutant son mouvement infernal.
Et la vision s'évanouit immédiatement sans même qu'elle ne s'en aperçoive, aussi vite qu'elle était venue. Et alors qu'elle se savait tomber, sombrer dans les tréfonds du château et dans les tréfonds de son âme, tout redevint noir.
—•—
- Je crois que ce n'est pas encore tout à fait ça.
- Je dois bien admettre que tu as raison pour une fois...
- Ce n'est peut être pas si désastreux que ça ? hasarda Fred en contemplant le jeune première année dont la peau commençait à prendre une teinte de plus en plus bleutée.
- Peut-être qu'en changeant le nom en « pastille bleuissante » plutôt que « cachet d'asthme »..., répondit George distraitement comme fasciné. Quoique mauvaise idée, regarde un peu comment sa tête est entrain de gonfler !
En effet, le jeune garçon du nom de Troy affichait à présent une mine boursouflée, d'un bleue profond. C'est à peine si Fred parvenait à encore distinguer ses petits yeux plissés et sa peau paraissait encore s'étirer pour grossir à vu d'œil .
- Aïe ! fit le jumeau en se pinçant l'arrête du nez, cette histoire n'allait rien attirer de bon. Bien ! Mon jeune ami, notre collaboration prend fin ici ! reprit-il rapidement en tentant de garder un visage confiant.
- Nous t'invitons à rendre visite au plus vite à notre assistante, Mrs Pomefresh. Elle réglera ce petit soucis en moins de deux ! Et n'oublie pas, tu as signé une décharge promettant de ne pas nous dénoncer ! continua George de plus en plus mal à l'aise.
Il jeta un regard autour d'eux, la salle commune était assez bondée, ce n'était clairement pas le moment d'attirer l'attention. Ombrage terrifiait les plus jeunes et leur petite entreprise en avait prit un coup : certains élèves n'osait plus rien leur acheter alors que d'autres dévalisaient leurs boites à flemme pour éviter le crapaud criard. Un coup d'œil à son frère lui permit de constater qu'il n'était pas le seul à penser de la sorte.
- Mais qu'est-ce que je dois lui dire ? balbutia avec peine le première année tout en tremblant.
- Oh ! Dis lui que des Serpentards s'en sont prit à toi ! Elle ne cherchera pas plus loin ! inventa précipitamment George. Un mensonge probable n'en est pas vraiment un, tu ne crois pas Troy ?
Le garçon hocha la tête, buvant visiblement les paroles du roux et faisant dangereusement basculer sa tête vers l'avant. Maintenant, un petit attroupement de curieux commençait à se former autour d'eux, George sentait que la situation allait leur échapper. Fred aussi, mais la réaction démesurée de Hermione l'effrayait bien plus que tous les savons que Mrs Pomefresh pouvait lui passer, où même McGonagall, bien que la directrice des Gryffondors était réputée pour être le professeur le plus intransigeant de tout Poudlard.
- Je vais aller chercher l'un des préfets, assura-t-il, le teint étrangement pâle. Enfin, Le préfet plutôt, se corrigea-t-il en croisant l'air désespéré de son double.
Il s'élança alors dans la salle commune où crépitait un feu chaleureux, le mois de février se terminait dans une ambiance glacée et les élèves, gelés, s'agglutinaient autour de la première cheminée qu'ils voyaient. Si c'était son frère qu'il devait trouver, Fred ne pouvait s'empêcher de chercher avec anxiété une lourde chevelure brune, bouclée. Hermione et lui s'était donné rendez-vous ici même et ils étaient tout deux visiblement très en retard au vu de l'heure qu'affichait la lourde horloge au fond de la pièce. Cependant, elle n'était visible nulle part et le jeune homme ne savait s'il devait s'en réjouir—elle l'aurait certainement étripé sur place en voyant que la tête du première année enfler comme un gros — bien s'en inquiéter. Les cours étaient finis depuis longtemps et s'il savait que la jeune fille travaillait à un projet encore secret, ce n'était pas vraiment dans ses habitudes d'être en retard à leurs réunions, encore secrètes. Désespérant de ne pas trouver son plus jeune frère, il s'approcha de la seule autre crinière rousse familière. Ginny était entourée d'un groupe de filles de quatrième année qui ne cessait de glousser en discutant avec le fantôme de la maison Gryffondor, ce qui semblait particulièrement agacer la dernière des Weasley. Elle profita de la venue de son frère pour enfin s'extirper du petit groupe.
- Chère et tendre sœur de mon cœur, commença précipitamment le garçon, tu ne saurais pas où se trouve le petit Ronie ?
- Qu'est-ce que je gagne en échange ? répliqua sa cadette avec un sourire railleur.
- Ton prix sera le miens, céda-il, il n'avait pas vraiment le temps de négocier. J'ai besoin de ses qualités de préfet pour nous éviter le renvoie, expliqua-t-il rapidement en faisant un vague geste de la tête en direction de l'attroupement mi-apeuré, mi-impressionné d'élèves, un peu plus loin.
- Ça ne sera pas la première fois, commenta la rouquine en jetant un regard blasé au nouvel incident qu'avait créé ses frères. Vous vous êtes lancé dans la métamorphose de myrtille, George et toi ? ajouta-t-elle.
- Ginny, tu me mets au supplice...
- Je sais, admit-elle avec un autre sourire. Je veux dix mornilles et trois pastilles de gerbe, conclue-t-elle. Pourquoi ne pas demander ça à ta petite-amie ? demanda-t-elle avec innocence tandis que Fred fouillait ses poches à la recherche de sa rançon.
Il se figea net à ses mots, les mains encore dans les poches de sa robe de sorcier, le dos légèrement courbé. Il n'avait pas encore tout à fait l'habitude de ce nom pour Hermione. Il avait déjà du mal à se le dire lui-même alors l'entendre dans la bouche de Ginny, l'une des seules personnes au courant, c'était bien plus perturbant.
- Tu sais très bien qu'elle me tuerait, répondit-il lentement en se redressant. Et ne l'appelle pas comme ça ici, on pourrait nous entendre !
Il recommença à fouiller ses poches, toujours avec lenteur, sa petite sœur l'avait déroutée, une fois de plus. Ginny se contenta d'hausser les épaules.
- Tu sais qu'un jour ou l'autre, ça se saura. Que tu le veuille ou non, trancha-t-elle.
- Je sais bien, concéda-t-il. Mais ce jour là, j'espère bien que la petite amie en question officialisera les choses d'elle-même, et non pas mon idiote de petite sœur ! Voilà ton du. Je t'en supplie dis moi où est Ron maintenant, je dois absolument régler cette histoire de myrtille qui enfle.
- La myrtille est partie il y a déjà deux minutes, avec sa sœur, une des commère de ma classe annonça Ginny d'un air triomphant. Ron et Harry sont avec McGonagall, une histoire de Quiditch ou d'infirmerie, j'ai rien entendu, j'étais trop loin...
Fred réprima une grimace.
- Comme d'habitude, ton aide m'aura été d'une grande utilité soeurette ! grinça-t-il en s'éloignant.
George n'était plus là, surement remonté dans les dortoirs histoire de mettre à l'abris de tous ces pastilles de malheur qu'ils avaient mit au point et Hermione n'était toujours pas en vue parmi la foule d'étudiants qui attendaient patiemment l'heure du dîner. Tout en s'asseyant dans un siège isolé à côté de la fenêtre, il se mit à repenser à ce que lui avait dit Ginny.
Oui, c'était évident qu'un jour tout le monde finirait par comprendre ce qui se tramait entre Hermione et lui, mais ce qu'ils partageait justement, était si fragile et si doux qu'il craignait de le briser au moindre faux pas. Elle n'était pas prête, elle l'avait dit. Il était agaçait de devoir se cacher, de devoir se retenir de la toucher quand elle était là, si près et qu'il ne désirait plus que de sentir l'arôme de sa peau contre ses lèvres. Mais ce changement pouvait tout aussi bien lui nuire, à lui, à eux. Rien ne pouvait prédire qu'une fois au courant de tout, leurs proches ne leur en voudraient pas, ou même que Hermione soit satisfaite de ce nouvel aspect de leur relation...
Il devait arrêter de penser, arrêter de penser et l'attendre. Il venait de perdre dix mornilles voilà à quoi il devait penser ! Tout ça pour n'apprendre qu'une vague histoire de Quiditch ou d'infirmerie à propos de Ron et Harry, non pas qu'il leur souhaitait du mal, mais se faire rouler par Ginny était toujours aussi rageant. Cette histoire lui restait en travers de la gorge, quelque chose clochait et l'empêchait de passer à autre chose.
Le Quiditch était une question absurde, Harry était, tout comme lui et son frère, interdits à vie sur le terrain d'entraînement ou à n'importe quel match en tant que joueur. Fred se demandait même s'il pourrait un jour remonter sur son bon vieux balais ou le récupérer, alors parler de Quiditch était absurde, retournait le couteau dans la plaie, même de la part d'une fervente fan de ce sport comme McGonagall. Les tuyaux de Ginny n'étaient plus aussi sûrs qu'avant...
Les minutes passaient, la salle commune commençait à se vider peu à peu, les ombres des étudiants qui quittaient la tour pour se rendre à la Grande Salle se mouvaient sur les murs vermeilles à mesure qu'une impression désagréable se mettait à ronger le ventre du jeune homme. Hermione n'était toujours pas rentrée, Ron et Harry non plus , avec la chance qu'ils avaient tous les trois, ils devaient certainement entrain de sauver une fois de plus l'école dans le dos de tous. Cette idée lui tordait encore plus le ventre. Bientôt il quitterait l'école et si cela signifiait laissée Hermione ici, cela signifiait aussi la laissait seule avec Ron et Harry face à leur colossale capacité à se fourrer dans le pétrin, ou plutôt leur colossal incapacité à l'éviter...
Il vit Ginny passer à son tour, puis George et Lee. Lui ne voulait pas descendre, il n'avait pas faim, il était trop inquiet et énervé à présent. Il ne savait rien, n'était sûr de rien. C'était ça le seul problème avec Hermione, il ne pouvait jamais être sûr de rien.
Il fut en tout cas sûr d'une chose lorsque Ginny remonta dans la tour quelques minutes plus tard, complètement affolée. Hermione n'avait pas oublié leur rendez-vous. La voix de Ginny était étranglée par la peur et tremblait de vérité, elle ne s'était pas trompée en parlant d'infirmerie tout à l'heure, Hermione y reposait. Elle avait fait une chute.
Une chute normalement mortelle.
