Chapitre 15 - Frigidus totalus

Quand Hermione s'éveilla, ce matin de décembre, l'atmosphère était terne. D'amples tourbillons de neige glacée s'élevaient contre les fenêtres du dortoir, les flocons collants opacifiaient leur surface tant ils s'y aggloméraient, comme s'ils avaient souhaité pénétrer dans la pièce. Elle découvrit la salle commune encore sens dessus dessous : la veille avait eu lieu le dernier match de Quidditch de la première partie de saison et Gryffondor y avait battu l'équipe de Serdaigle sur le fil. Harry avait mis fin au suspense en se saisissant du Vif d'Or au terme d'un slalom interminable entre les pilotis des gradins, aux prises avec un petit attrapeur recruté parmi les troisièmes années et qui se débrouillait plutôt correctement. Avant cela, Ginny avait subi un Croc-en-Manche de la part de l'un des nouveaux batteurs de Serdaigle, dont Hermione ne connaissait pas encore le nom. Le commentaire de Fred ne l'avait pas aidée à en savoir plus : il avait hurlé avec tant de véhémence à la vue de la faute que le professeur McGonagall s'était vue obligée d'écarter le micro de sa bouche fantomatique qui proférait des insultes presque palpables, reprises par les supporters.

- Tu sais où tu peux te le mettre, ton manche !

A la mi-match, les Gryffondors étaient menés deux cents points à cinquante. La reprise fut lancée et, sur une sublime passe arrière de Demelza Robins que le public entier salua, Ginny sonna le début d'une incroyable remontée de l'équipe rouge et or. Finalement, le score final s'était élevé à trois cents points pour Serdaigle contre trois cent vingt points pour Gryffondor. La fête avait battu son plein jusqu'au milieu de la nuit, les élèves en profitant aussi, un peu, pour laisser aller la pression des BUSES et autres ASPICs à venir. Hermione, elle, s'était extraite de la liesse pour terminer de corriger quelques copies à rendre aux premières années. Elle avait appris de ses premiers mois d'enseignement que plus on donne de devoirs aux élèves, plus on en récolte soi-même : riche idée que de ne pas les en surcharger.

Depuis Halloween, Harry et Hermione n'avaient fait que parcourir rapidement le grimoire récupéré à Godric's Hollow dont les pages s'étaient toutes avérées vierges sauf la première, qui indiquait "J'appartiens au maître de la Mort". Harry s'était contenté de le feuilleter évasivement dans son lit, tentant de vagues "aparecium" et "specialis revelio", sans grand succès. Hermione, elle, s'était souvent surprise à souhaiter relire les lignes de Lily Potter, mesurant l'importance capitale d'une telle révélation aurait sur Rogue et sur sa capacité à enfin sortir de cette torpeur culpabilisée qui le tenaillait depuis la mort des Potter. Mais... pourquoi s'obstiner à vouloir l'aider, après tout ?

Au petit déjeuner, les mines étaient fatiguées mais heureuses et soulagées de l'issue du match et du repos approchant : le soir même, les élèves ne souhaitant pas rester à Poudlard pour les vacances de Noël pourraient rentrer chez eux. Hermione n'avait pas d'autre programme que celui de prendre de l'avance sur son Mémoire Magique. Harry et Ginny, quant à eux, passeraient les fêtes au Terrier, où Ron avait prévu de faire un saut après deux mois de pérégrinations avec Luna, avant de partir pour l'Amérique du Sud.

- J'espère que tu vas avancer comme tu veux, lui lança Harry, mâchouillant un toast trop toasté.

- Oh oui, je n'ai pas de doute, la bibliothèque vide, ce sera le paradis ! jubila-t-elle.

Demelza Robins et Harry reprirent leur analyse du match, à grands renforts de gestes et d'exclamations, tentant d'affiner la tactique de groupe et pointant leurs faiblesses. Fred était là aussi, plus scintillant que jamais, et participait au debriefing.

Un brouhaha d'ailes et de plumes résonna au-dessus des têtes quand le courrier arriva et, dans les airs, la grande hulotte de la Gazette du Sorcier fut bousculée par un véloce hibou Petit Duc destiné à un première année et le journal fut délivré dans la tasse de thé d'Hermione.

- Ah, merci, râla-t-elle, donnant ses cinq noises à l'oiseau courroucé qui tenta de lui mordiller le doigt. Eh, je n'y suis pour rien, c'est ton copain qui a voulu arriver trop vite. Tergeo !

Une fois son exemplaire sec et lisible, elle s'y plongea. Les rires et les discussions enjouées remplissaient la pièce décorée de multiples guirlandes enchantées auxquelles Hermione n'avait pas pris le temps de prêter attention.

- Regardez ! s'exclama-t-elle, se tournant vers Harry et Ginny. Là, dans le petit encart : "Severus Rogue : le Ministère nous cache-t-il quelque chose ?"

- On peut dire qu'ils ont le sens du complot, commenta Harry, enfournant une moitié de part de tarte à la mélasse, un peu comme l'aurait fait Ron.

- Severus Rogue, ancien directeur de Poudlard à la solde de Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom, aurait quitté l'école sans motif valable après la défaite des Mangemorts. L'incertitude plane toujours quant à son allégeance et l'école de sorcellerie n'a pas souhaité faire de commentaire au sujet de son supposé renvoi. Le Ministère de la Magie a déclaré n'être en possession d'aucune information permettant son arrestation. Plusieurs témoins ont assuré l'avoir vu en compagnie de Rodolphus Lestrange, sans être sûrs de l'identité ni de l'un, ni de l'autre. La Gazette du Sorcier est donc en recherche de tous les témoignages pertinents qui permettront aux lecteurs de savoir si ledit personnage est en position de menacer le monde sorcier.

- Ridicule, continua Harry. Ils n'ont rien. Et nous non plus, en somme. J'ai arrêté de m'en soucier.

- Si l'article paraît, cela veut dire que les Mangemorts vont tenter de le pousser à affirmer son camp.

- Possible.

- Enfin, Harry, il a la Baguette de Sureau ! Téméraire comme tu le connais, je suis sûre qu'il a appâté Lestrange en lui vendant sa toute puissance au service des Mangemorts pour le dissuader de se concentrer sur toi.

- Ridicule.

- Enfin, Harry, répéta Hermione, tu ne peux tout simplement pas le laisser encore une fois se jeter au feu pour te protéger !

- Tu es gentille, Hermione, mais je ne lui ai rien demandé ! Il s'est comporté comme une fiente de hibou le jour où il m'a désarmé. Avec moi, comme avec toi, je te le rappelle.

- Ah ! Alors c'est une histoire d'égo ?

Elle soupira.

- Si Lestrange lui prend la Baguette de Sureau, le cercle vicieux recommencera, les Mangemorts auront à nouveau un leader.

- Hermione a raison, Harry, il faut faire quelque chose.

- Bon, d'accord, mais je laisse passer Noël. J'en ai plutôt marre de jouer les justicier.

Hermione songea que Harry avait bien changé, sans qu'on puisse le lui reprocher. Son étincelle héroïque le titillait beaucoup moins. Les années précédentes, il aurait volé vers Rogue pour lui reprendre la Baguette et trouver un moyen de la détruire lui-même, dans la foulée. Agacée, elle décida de se rendre le soir-même impasse du Tisseur, pour tenter de restituer ses souvenirs à Rogue et en savoir plus sur ses supposés plans.

La nuit tombait sur Poudlard, Hermione se saisit de son sac de perles et enfila sa cape de pluie. Le ciel était bouché, saupoudrant sans discontinuer le parc d'une neige collante. Depuis Pré-au-Lard, elle transplana vers Carbone-les-Mines, impasse du Tisseur. Par chance, la ruelle pavée dans laquelle elle fut projetée était déserte. La neige tourbillonnante produisait son petit effet : personne n'avait osé mettre le nez dehors. Tous les lampadaires ne fonctionnaient pas : certains étaient totalement éteints, d'autres paraissaient hésiter à s'allumer en projetant au sol des flash stroboscopiques. Les maisons de briques étaient toutes identiques, toutes plus ou moins entretenues, toutes plus ou moins délabrées. Une désagréable odeur d'huile brûlée lui parvint de l'une des fenêtres ouvertes, sur sa gauche. Soudain, une silhouette encapuchonnée se dessina au loin, marchant à grand pas vers elle. Ne parvenant pas à imaginer meilleur stratagème, elle se glissa dans une haie de cyprès cubique et décatie et garda l'apparition en ligne de mire. Le nouveau venu traversa la route, pénétra dans une petite cour sans portillon et se posta sous un porche où il toqua une fois, lançant un dernier regard derrière lui. La porte s'ouvrit, l'inconnu disparut à l'intérieur de la pièce. Jetant un œil à gauche, un œil à droite, Hermione s'extirpa de sa cachette en s'efforçant de ne pas glisser sur la neige qui commençait à s'agglomérer à ses pieds. Elle s'élança rapidement sur le même chemin que celui emprunté par la silhouette noire quelques secondes plus tôt et se tapit sous l'allège de la fenêtre qui jouxtait la porte par laquelle elle était entrée.

- Oblittero, murmura-t-elle, pointant sa baguette sur ses traces de pas, qui disparurent peu à peu. Des voix lui parvinrent :

- Tu sais très bien, Rodolphus, que le Ministère est persuadé que je suis toujours du côté de Poudlard, mais je te le répète : cela ne sera jamais le cas.

Hermione reconnut l'intonation de Rogue et son cœur accéléra son battement, toute rassurée qu'elle était de ne plus avoir à chercher son adresse exacte et, en même temps, terrorisée d'avoir à croiser le chemin d'un Mangemort en quête de réassurance et, supposa-t-elle, de puissance.

- Dans ce cas, pourquoi le Seigneur des Ténèbres aurait-il tenté de te tuer ? fulmina la voix de l'inconnu.

Rogue ne répondit pas.

- Bella n'avait pas confiance en toi, moi non plus, tu peux en être sûr.

- Que fais-tu ici dans ce cas, Rodolphus ? lança Rogue, sur un ton doucereux qu'Hermione lui connaissait bien.

- Pourquoi le Seigneur des Ténèbres a-t-il essayé de te tuer ? Est-ce que c'est vrai, ce qui se dit, que tu es le maître de la Baguette de Sureau ?

- On y vient. Tu pourrais tout aussi bien te dire que certaines choses t'échappent... Soit. Pour y répondre dans l'ordre : notre Maître était convaincu que j'étais le possesseur de la Baguette pour avoir tué Albus Dumbledore qui la tenait de Grindelwald... Oui, je sais, cela fait beaucoup d'informations d'un coup, pour toi. C'est pour qu'elle lui revienne qu'il a tenté de me tuer. Le fait est que le véritable maître en était Drago Malefoy, pour avoir désarmé Dumbledore en premier. Par un coup du sort, Potter a désarmé Malefoy, et s'est retrouvé véritable maître de la Baguette. C'est ainsi qu'il a vaincu le Seigneur des Ténèbres, mais je n'ai pas à te refaire l'histoire ?

Des bruits indistincts parvinrent à Hermione. On posait des verres sur une table, ou des couverts. On se mettait à l'aise.

- Tu fais bien de t'asseoir. J'ai survécu, peu importe comment. J'ai fini par moi-même désarmer Potter - il n'est plus nécessaire de le tuer, à présent, un Scroutt à Pétard nous menacerait plus que lui -, et récupérer la Baguette. Je compte sur l'esprit logique de son amie Granger...

- La Sang de Bourbe ! s'exclama Lestrange.

- Évite d'étaler ton manque d'imagination dans mon salon, Rodolphus. Je compte donc sur son esprit logique pour penser que je veux, encore une fois, protéger le petit Potter et me débarrasser de la Baguette moi-même. Tu imagines bien que ce n'est pas du tout dans mes plans.

- Ah bon. Et est-ce qu'on peut savoir ce que sont tes plans ? questionna la voix rocailleuse de Lestrange.

- Le milieu de la Magie Noire est plutôt affaibli, tu ne trouves pas ? Ne penses-tu pas qu'il a besoin d'un vrai leader, disposant de tous les moyens pour lui redonner sa superbe ?

Un grand éclat de rire feint parvint jusqu'à Hermione, comme si Lestrange s'était retrouvé à quelques centimètres d'elle, lui glaçant le sang.

- Et tu as pensé être ce leader ? Tu ne manques pas de toupet. J'ai des informations qui me permettent de croire que le Seigneur des Ténèbres plaçait bien plus d'espoirs en moi qu'en toi.

- Ce leader, ce pourrait être toi, Rodolphus.

La voix de Rogue était devenue lasse.

- Tu m'aurais comme bras armé et je pourrais ainsi conserver un pied à Poudlard.

Il n'y eut pas de réponse. Effectivement, le plan semblait s'avérer trop subtil pour Lestrange. Hermione se risqua alors à épier la scène par l'un des carreaux poussiéreux de la porte d'entrée. La Baguette de Sureau gisait sur la table, entre parchemins et volumes ouverts. Rogue était dos à Lestrange, assis près de la cheminée : il semblait chercher elle ne savait quoi dans une armoire miteuse. Il était courant, chez les Mangemorts, d'affirmer sa confiance en l'autre en lui tournant le dos. Manifestement, ce n'était pas le moment : Lestrange se dressa en silence et sortit sa baguette de l'intérieur de sa botte. Le sang d'Hermione ne fit qu'un tour : elle s'écrasa sur la poignée de la porte :

- Avada...

- Protego ! hurla-t-elle, étalant un épais bouclier entre les deux hommes. Expelliarmus !

Elle n'avait pas prévu ce qui allait se passer ensuite : étant du côté de Rogue, son sort de désarmement ricocha sur la membrane magique, le désarmant en le projetant sur l'armoire qui s'écroula sous le choc. Au même moment, Lestrange avait hurlé "diffindo", "expelliarmus" et son exclamation de joie fit comprendre à Hermione qu'il était convaincu d'avoir désarmé Rogue.

- Ah ah ! On n'avait pas prévu l'arrivée de Madame, il était temps que tu essaies de te reproduire, se gaussa Lestrange. Sectumsempra !

L'incantation frappa Hermione de plein fouet alors qu'elle avait tenté de se mettre hors de portée en se baissant. D'un geste, elle fit glisser sa baguette vers Rogue qui était resté accroupi, feignant d'avoir été sonné.

- Mutismus, incarcerem, lança-t-il en se relevant prestement.

Lestrange, qui avait bondi pour tenter de s'emparer de la Baguette de Sureau, fut saisi par une série de cordelettes magiques desquelles il ne put se défendre, rendu incapable d'articuler un mot par le sort de Langue de Plomb.

- Même ta cervelle est stérile, Lestrange. User de mes propres sorts contre mes proches, c'est d'un manque d'inventivité crasse, tonna Rogue.

"Mes proches" ? elle y songerait plus tard : peut-être avait-il simplement voulu filer la subtile métaphore de Lestrange. Les yeux d'Hermione se posèrent sur ses mains ensanglantée et sur sa robe déchirée, laquelle se maculait peu à peu de multiples auréoles sombres, et fut soudain prise d'une colère toute aussi incontrôlable qu'incongrue : comment pouvait-on oser attaquer un sorcier de dos ? Occupé à rassembler des objets dans l'urgence, Rogue ne vit pas l'ombre qui se ruait vers la porte, dans la lueur blafarde des réverbères. Pointant sa baguette vers le nouveau venu, Hermione s'exclama :

- Frigidus totalus !

L'homme fut pétrifié en une sorte de statue de glace maladroitement réalisée et dégingandée.

- Rabastan... murmura-t-elle, la bouche pâteuse.

- Pas mal du tout, formula Rogue, dans sa hâte. Tergeo.

Hermione cligna plusieurs fois des yeux pour tenter de recouvrer sa vision qui se faisait floue et vit les éclaboussures écarlates disparaître du sol. Puis, elle se retrouva soulevée et plaquée contre ce qu'elle imagina être le buste de Rogue, le visage perdu dans un mélange d'odeurs de cuir et de feu, étroitement maintenue par une main logée à plat entre ses omoplates. Elle n'eut pas le temps de raisonner sur l'incongruité de la situation avant de sentir la pression du transplanage d'escorte et de louer sa prudence : elle ne serait pas désartibulée, pas cette fois-ci. Un instant plus tard, elle était traînée à l'intérieur d'un couloir sombre et poussiéreux.