La posologie, pour ce genre de chapitre, est d'un le matin, et un le soir. Voici donc le premier de la journée...
Chapitre 20 - Sectumsempra
- Tu es en train de me dire qu'il faudrait que je te laisse y aller seule ? s'étrangla Harry, incrédule.
Il était parvenu extirper Hermione de ses parchemins pendant un cours de métamorphose annulé, arguant son teint pâle et presque cireux, et tous deux cheminaient au bord du lac. Le soleil de fin d'hiver se reflétait si bien sur la surface de l'eau, immobile, qu'Hermione devait plisser les yeux pour ne pas en être aveuglée. Les ASPICs n'étaient pas loin de la transformer en animal troglodyte, elle n'avait d'ailleurs pas eu une discussion digne de ce nom avec ses amis depuis plusieurs semaines. Harry, lui, semblait prendre la bonne direction pour son Mémoire Magique : il avait déjà passé plusieurs matinées à l'hôpital Sainte-Mangouste et Hermione lui faisait confiance pour mener à bien son étude. Après tout, il en allait de son avenir d'Auror.
- C'est la seule solution, Harry, soupira-t-elle. Il ne faut exposer ni le véritable maître de la Baguette ni celui qu'ils croient l'être. Rogue aussi, est furieux.
- Je ne suis pas furieux, répliqua-t-il, sûrement outré d'être associé au professeur de potions.
C'était vrai : il n'avait pas l'air particulièrement furieux.
- Il n'y a qu'un point qui me pose problème : "enjamber" le Lion. Il faudrait générer un pont... "Les trois frères, cependant, connaissaient bien l'art de la magie. Aussi, d'un simple mouvement de baguette, ils firent apparaître un pont qui enjambait les eaux redoutables de la rivière", récita-t-elle.
- Hermione... tu les connais par cœur ?
Il semblait effaré. Hermione rougit un peu.
- Oh, tu sais, j'ai dû les lire chacun une centaine de fois... Pour le sort, je n'ai rien trouvé à la bibliothèque.
- Il ne te reste plus qu'à l'inventer ! plaisanta-t-il.
Elle le dévisagea.
- Mais bien sûr ! Tu as raison ! Comment est-ce que j'ai pu être aussi bête ! Sambucus !
Dans la seconde qui suivait, elle détalait, laissant Harry cloué sur place au beau milieu de la prairie déserte. Quelques minutes plus tard, elle avait parcouru la moitié de Poudlard et s'était hissée jusqu'au dortoir des Gryffondor pour plonger sur son "Forces du Mal et néo-sortilèges", qui contenait une très bonne méthode pour la génération de sortilèges innovants. C'était, d'ailleurs, ce même chapitre qui lui avait permis de réaliser le petit tour d'immobilisation des eaux qui avait tant plu à Ginny et d'improviser un heureux sort de gel sur Rabastan Lestrange.
ᚖ
- Bon, est-ce que tu as tout ce qu'il te faut ? demanda Harry, le souffle court.
- Baguette de Sureau, Pierre, Cape, le sac de perles et la destination.
L'adrénaline était si forte qu'Hermione sentait ses jambes flageoler sous elle, impatientes d'agir. Le crépuscule était clair, à Pré-au-Lard, en cette nuit glacée du mois de mars. Tous deux se tenaient dans la ruelle qui longeait la Tête de Sanglier, celle-la même par laquelle ils avaient échappé aux Mangemorts, aidés par Abelforth, l'année précédente.
- Assurdiato, lança Harry. Bon, redis moi ce que tu comptes faire.
- Je mets la Cape. Je transplane à Godric's Hollow, au niveau du coude du Lion qu'on a repéré. Je génère le pont. Enfin, je prie pour que ça marche, et je génère le pont avec le bois de sureau. J'y monte. Je brise la Baguette avec la Pierre. Je recouvre le tout avec la Cape et... Et je ne sais pas ce qui se passe ensuite.
- Je viens avec toi, trancha Harry.
- Ne sois pas stupide, c'est bien trop risqué.
- C'est risqué pour toi aussi, Hermione ! Tu pourrais... tu pourrais tout aussi bien finir à l'eau et que personne ne soit là pour t'en sortir.
Elle eut une pensée émue vers Ron, qui avait plongé dans la mare glacée pour en sortir un Harry blafard et congelé, en plein cœur de la forêt de Dean.
- Bon, si je ne suis pas de retour dans trente minutes, tu viens.
- D'accord, ça me va, accepta Harry, presque de mauvaise grâce. Hermione, tu me promets d'être prudente ?
- Je ne peux pas te promettre ça, Harry, ce que je m'apprête à faire est juste la chose la plus imprudente qui me soit arrivée.
- Rappelle-toi, tu n'as pas participé à voler Gringotts et à t'en échapper à dos de dragon ? Tu n'as pas rejoint le Ministère sur des Sombrals que tu ne pouvais même pas voir ? Tu n'as pas pénétré là-bas sous Polynectar alors qu'on était tous recherchés ?
Elle eut un petit rire nerveux. Oui, évidemment, avec eux, avec Harry et Ron, elle avait toujours eu le courage nécessaire pour mener à bien ces choses-là.
- Vous étiez là, murmura-t-elle, soudain terrorisée.
- Tu n'as pas tenté de te vider de ton sang pour sauver le plus insupportable professeur de Poudlard ? Là, tu étais seule. Je ne dirais pas que c'est la meilleure idée que tu ais eue, d'ailleurs, plaisanta-t-il.
En songeant à Rogue, Hermione eut un haut le cœur.
- Est-ce que tu as parlé à Ginny de ce soir ?
- Non.
- Si jamais... tu sais, si jamais ça se passe mal...
- Hermione, ça ne se passera pas mal.
Elle tenta de trouver dans les yeux émeraudes de Harry le courage qui lui manquait soudain, repoussant le souvenir de Lily, puis se recouvrit de la Cape.
ᚖ
La nuit était toute aussi humide et gelée à Godric's Hollow. Au loin, elle apercevait quelques fenêtres luisant dans l'obscurité, jaunes, orangées, telles de minuscules lanternes chinoises. Comme elle aurait aimé, elle aussi, être à l'abri dans la chaleur d'un foyer, à cet instant précis. Au lieu de cela, tout était sombre et froid. Tendant l'oreille, la main sur sa baguette, elle s'avança vers les gloussements presque amusés des remous de la rivière, calme et basse.
- Hominum revelio, murmura-t-elle plusieurs fois, scrutant l'obscurité qui l'entourait.
Elle était seule. Un frisson la parcourut. Elle était seule, pas d'ennemi pour la prendre en joue, pas d'ami pour la secourir. Alors qu'à Poudlard, la végétation reprenait à peine vie, la ripisylve était, ici, fournie : le sureau noir a cette particularité de produire ses feuilles bien avant les autres arbres, au printemps. Elle en froissa une entre ses doigts, pour reconnaître immédiatement leur odeur caractéristique : pour d'aucuns, désagréable, pour elle, synonyme des balades le long de la rivière Wye en compagnie de ses parents. Elle se posta face au Lion : c'était le moment. Il fallait le faire.
- Sambucus pontem, formula-t-elle, se concentrant sur la finalité de son sortilège.
Une légère brise se leva, qui se renforça, se muant en bourrasques glaciales, chuintant à ses oreilles. Hermione dût maintenir la Cape sur ses épaules. Les arbres s'agitèrent, branches et feuilles balançant dans le vent qui forcissait. Chacun donna un rameau, une branche, un tronc, quelques feuilles et le tout se regroupa dans un tourbillon silencieux qui forma, devant ses yeux, un court et robuste pont de bois au parfum végétal. Autour d'elle, tout redevint calme. Dans un souffle, elle tenta de calmer les battements impétueux de son cœur. Une hulotte lança un gémissement plaintif, Hermione ne sursauta pas. Prudemment, elle posa une semelle sur le tablier de la passerelle qu'elle venait de créer, songeant aux frères Peverell. Cheminant précautionneusement jusqu'au sommet du pont, elle s'immobilisa. Elle fit alors passer son sac de perles devant elle et en extirpa la Pierre et la Baguette.
- Hominum revelio, répéta-t-elle.
Toujours personne. Elle se saisit de la Pierre, qui se nicha dans la paume de sa main, presque tiède, presque palpitante, presque vivante. Levant son poing, elle l'abattit sans tergiverser sur la Baguette de Sureau qui se brisa net, en deux morceaux seulement maintenus par le crin de queue de Sombral qui en constituait le cœur, exactement comme le font les fibres du plantain lancéolé, lorsque l'on en rompt une feuille. Ses yeux scrutèrent les ténèbres, balayant l'espace, cherchant l'anomalie. Rien. Tout semblait fonctionner. Gonflant ses joues, expirant, elle ôta la Cape, s'apprêtant à conclure, quand…
- Stupéfix ! entendit-elle hurler.
Elle connaissait cette voix. Faisant volte face, son regard atterré se figea sur trois hommes. Les frères Lestrange et... Rogue ?
- Merde, crissa-t-elle entre ses dents.
Mais que faisait-il là ? Ce soir ? A Godric's Hollow ? L'avait-il trahi ? S'était-il trahi ? Il était dans une sale posture, étendu à terre, sa baguette hors de portée. Remettant la Cape sur ses épaules, elle lança :
- Expelliarmus !
Sans surprise, elle manqua sa cible, bien trop lointaine, et ne parvint qu'à se dévoiler. Étouffant un juron, elle s'accroupit et reprit la Cape entre ses doigts.
- La sale Sang de Bourbe ! Elle est partout celle-là, par mon Sang, occupe-toi d'elle ! rugit ce qui lui sembla être Rodolphus.
Le sang battait dans ses tympans, ses tempes, sa gorge. La Cape entre les mains, elle était pétrifiée. Alors, ils l'avaient reconnue ? Rabastan... le sortilège de gel... Elle n'eut pas le temps d'y penser plus en avant. Une insulte fusa, grasse, et Hermione vit Rodolphus écraser les phalanges d'un Rogue étalé de tout son long. Devait-elle lui venir en aide ? Détruire les Reliques ? Ces questions la pétrifiaient. Elle détourna les yeux pour cesser de le voir estropier les doigts de l'homme en noir d'un ultime coup de talon. Alors, elle le fit : elle laissa tomber la Cape sur les reliques brisées. Comme dans un ouragan, le courant de la rivière gonfla, gronda, le niveau monta, engloutissant les piles de son pont de fortune, le tablier, ses chevilles. Elle n'eut alors ni la présence d'esprit de transplaner, ni de décider de venir en aide à Rogue.
- Sectumsempra ! entendit-elle japper, d'une double voix.
Le sang vint à sa gorge, son buste fut inondé d'un liquide poisseux, brûlant, alors que l'eau, glacée, dévorait ses genoux, ses cuisses, la totalité de son corps. Ses cheveux ondulaient, ses mains flottaient, tout son être reposait, en paix, entre deux eaux. Elle était l'eau. Elle était la rivière. Elle pourrait peut-être, avec beaucoup de patience, atteindre la Manche. Quelqu'un était à ses côtés. Une présence rassurante, les berges, peut-être ? Les sureaux ? Les martins-pêcheurs ? Elle ne souffrait pas, sereine, se laissait porter, portait troncs et feuillages, poissons et salamandres. Une immense ombre nageait près d'elle, longue, obscure, charriant une sphère lumineuse dorée, un bâton, un voile. La Mort. La Mort était là, si proche. La prendrait-elle ? « Ce n'est pas le moment ! », hurla une voix profonde et chaude, au loin. Tout semblait si joyeusement mélancolique, dans ce courant-là. La Mort était satisfaite. Elle emporterait ses effets tout le long du Styx, rejoindrait la belle et sombre Perséphone. Ce n'était pas le moment. A ses côtés nageaient sa loutre argentée, accompagnée d'un animal de grande envergure qu'elle ne reconnut pas. Soudain, son cœur gonfla, gonfla jusqu'à sembler vouloir éclater. L'eau, qui traversait tantôt son corps, jaillit de sa bouche, brûlante, sanglante.
- Granger !
On la secouait. On se tenait face à elle. Sa vision s'éclaircit à peine. Rogue, Rogue était là, le visage maculé d'éclaboussures écarlates. Passant ses doigts dans ses cheveux pour les ramener en arrière, il traça de sa paume, sur sa joue et son front, un large chemin de sang. Ses mains brillaient, d'un noir grenat surnaturel.
- Professeur … Vous… vous saignez, vous… Vous... vous devriez être... articula-t-elle.
Chaque toux ramenait sur sa langue encore davantage de sang. Rogue en fut aspergé, de nouveau, sans qu'Hermione ne comprenne vraiment d'où il provenait.
Que pouvait-il bien faire là ?
- Square Grimmaurd, éructa-t-elle.
Les galets dans son dos semblaient briser ses vertèbres.
- Arrêtez de vous agiter, Granger. Vulnera... vulnera sanentur, begaya-t-il.
Il jura, plaquant sa main sur sa clavicule. A l'extrémité de sa baguette, pointée sur elle ne savait quelle partie de son corps qui lui semblait en morceaux, perlaient de petites gouttes de sang. Etait-elle blessée gravement ? Il semblait si paniqué.
- Retentio.
Quelqu'un, ou quelque chose, s'enserra si étroitement autour de son bras droit et, simultanément, de sa cuisse gauche, que sa tête en tourna.
- Qu'est-ce que vous...
Du sang, encore du sang, le long de son menton, sur sa gorge.
- Taisez-vous, restez tranquille, par... Vulnera sanentur, conclut-il.
Peu à peu, la source sembla se tarir, le flot cesser, elle ferma les yeux, inspirant air et liquide mêlés. Elle toussa de nouveau.
- Tergeo, tergeo. C'est mieux, Granger, c'est bien mieux, vulnera sanentur. Restez avec moi.
Elle ne lui connaissait pas cette voix. On y captait la peur, la terreur, même, l'angoisse. Il tremblait.
- C'est bien, c'est bien, encouragea-t-il, répétant son sort indéfiniment, comme un mantra.
On cessa de compresser son bras, on cessa d'enserrer sa cuisse. Rogue ôta sa main de sa poitrine avant de déboutonner sa redingote pour la jeter sur elle. Son visage et son cou étaient peints à la manière d'un guerrier peau rouge. Sa chemise blanche était tâchée de larges spectres sombres, ses manches étaient roulées sur ses avant bras souillés. Il semblait avoir pris un bain, un bain de sang. Soudain, elle percuta : c'était son sang. Son sang, à elle. Elle avait dû en perdre des litres, de quoi remplir une baignoire, en diluant un peu.
- Professeur, murmura-t-elle aussi fort qu'elle le pouvait.
Ce fut à peine perceptible. Peut-être allait-elle mourir, finalement ?
- Professeur, faites... pensez... les Contes.
Elle chercha son souffle, haletant comme un poisson posé à même le rivage. Il fallait qu'il le fasse. La rivière, les Reliques, la destruction, le renouveau.
- "Payez-moi avec le trésor de votre passé", conclut-elle, simplement.
A nouveau, les ombres envahirent son champ de vision et il n'y eut plus pour la rappeler à la vie que le goût métallique du sang sur ses lèvres.
