Bon, rentrons dans le vif du sujet...

Chapitre 22 - Planés et Porskoff

- Harry, arrête de te bourrer comme ça, tu ne vas jamais tenir sur ton balai. On dirait mon frère, lança Ginny, la mine dégoûtée.

- Lequel ? demanda l'intéressé, les joues gonflées de tarte à la mélasse.

Elle leva les yeux au ciel. Le plafond enchanté affichait une mine superbe et des cirrus en griffaient le bleu glacial de part en part. A l'est, on devinait un halo de soleil, encore bas.

- Tu ne nous fais pas faux bon, cette fois-ci, Hermione, hein ?

Elle sursauta, le nez dans sa tasse de thé.

- Moi ? Non ? Pourquoi ? J'ai assisté à tous les matches de Gryffondor cette... Bon, d'accord, pas cette année. Mais là, je suis au point, mon Mémoire Magique est fini, il est bien temps de m'accorder une pause.

Neville la dévisagea, incrédule.

- Tu es sérieuse ?

- Quoi ? rétorqua-t-elle.

- Je ne t'avais jamais entendu parler de lâcher du lest sur les révisions...

- Enfin, c'est le dernier match de Harry, un Gryffondor contre Serpentard, avec une coupe même pas assurée à la fin ! Suspense, suspense, plaisanta-t-elle.

- Merci de nous le rappeler, grogna Ginny.

Elle était pâle et son visage avait les mêmes teintes que celui de Ron avant qu'il n'ait à défendre les buts de l'équipe de Quidditch de Gryffondor, quand il en était le gardien. En se levant, Hermione n'eut presque pas de douleur à la cuisse, mais sa légère grimace tendit un peu trop sa lèvre et elle plissa les yeux de douleur. Ginny avait été mise au courant de leur petite soirée sur le Lion, mais c'était bien la seule. Pour les autres, Minerva McGonagall avait proposé le prétexte de recherches qui auraient mal tourné, quelque chose à voir avec la potion Tue-Loup de Harry. Neville fut complètement crédule et s'angoissa même de savoir s'il faudrait dorénavant se méfier d'elle aux nuits de pleine lune.

Hermione se mêla finalement à la foule de rouge et d'or, de vert et d'argent, qui se dirigeait vers les vestiaires ou les tribunes. Comme toujours, si les supporters rivalisaient d'imagination pour encourager leur équipe, aucun n'arrivait à la cheville des chapeaux fabriqués par Luna, lors de leur cinquième année.

Avril était doux, même en matinée. Le lac était calme, comme toujours. Il allongeait dans l'herbe émeraude son étendue liquide, pareil à un fauve qui s'étire et exhibe le poil clair de sa panse. Derrière les hautes herbes, Hermione devina le passage étroit qui menait à son promontoire, cette petite niche qui lui permettait d'observer le parc et qu'elle avait faite découvrir à Ginny, en début d'année scolaire. Cela faisait une éternité qu'elle ne s'y était pas assise.

- Je reviens ! lança-t-elle à l'attention du petit groupe.

Seul Neville prêta attention à elle et lui fit un signe de main. Ginny et Harry étaient emportés dans une discussion d'ordre stratégique qui captait toute leur attention. Déambulant prudemment sur l'eau, elle longea la falaise pour finalement poser un pied sur la berge surmontée du plafond de pierre. Le lac était d'un bleu ciel immaculé, les nuages avaient disparu. Un vol de corneilles vint les remplacer, dans le miroir. Tout autour se balançaient phragmites et onagres en boutons, dans un ballet lent et alangui.

Hermione observa les élèves serpenter vers le stade de Quidditch : l'ambiance promettait d'être agressive et vociférante et ses oreilles n'étaient peut-être pas prêtes à souffrir autant de vacarme. Droit devant elle, un gros point noir, mouvant, émergea de la forêt. Elle distingua deux grandes ailes : le pygargue. Il allait sûrement se poser juste au-dessus d'elle, dans l'anfractuosité où il nichait habituellement. Ailes horizontales et immobiles, l'oiseau décrivit un large cercle au-dessus de l'entrée du terrain de Quidditch, puis piqua lentement vers la surface de l'eau dans un plané remarquable, rayant son vernis brillant du bout de serres immenses et jaunes. Hermione distinguait maintenant ses épaisses rémiges et l'extrémité blanche de sa queue. Il s'approchait, sa trajectoire tendue vers elle. Elle n'avait jamais vu un oiseau d'une telle envergure : deux mètres cinquante, peut-être trois, c'était sûr. Son père aurait été fou d'excitation. Contrairement à ce qu'elle avait envisagé, il ne fouetta pas l'air de ses larges ailes pour reprendre de l'altitude mais fonça droit vers le renfoncement où elle était nichée. Elle recula, par réflexe. L'oiseau se posa là, à quelques mètres d'elle, en souplesse, repliant ses ailes.

Son œil fauve était vif, son poitrail à peine plus clair que sa robe noire. Elle ne savait pas si elle devait être honorée, terrorisée, ou simplement s'enfuir sans bruit. Il s'avança dans un sautillement de rapace. A présent, il était si proche qu'elle aurait pu le toucher. Décrochant ses yeux de la scène, elle lança un regard vers le stade où avaient maintenant disparu tous les spectateurs. Ginny allait probablement vouloir la tuer. Quand elle tourna de nouveau le visage, l'oiseau avait disparu. A sa place se tenait Rogue, assis, ses avant bras sur l'un de ses genoux replié. Une brique tomba tout au fond de son estomac, et s'y mêlèrent colère, ressentiment, peur, reconnaissance : le tout lui fit frôler la nausée.

- Bonjour, Miss Granger.

Il avait une mine terrible : sa peau avait rarement été d'une telle pâleur depuis la bataille de Poudlard. Ses yeux étaient soulignés d'épaisses poches si violacées qu'on aurait pu mettre sa main au feu sans craindre la brûlure pariant qu'il avait été passé à tabac dans l'heure. Néanmoins, cela n'avait rien à voir avec l'aspect qui était le sien pendant les années où il s'était soumis au poison de Nagini : son teint n'avait plus rien de jaunâtre, ni ses dents d'ailleurs, son apparence était bien moins cireuse et ses rides moins érodées.

- Bonjour, professeur, répondit Hermione, d'une voix éteinte.

Elle ne savait tout simplement pas quoi lui dire. Elle se serait sentie capable de lui sauter à la gorge pour l'avoir mise en danger et avoir à tout prix voulu prendre part à ce qu'elle lui avait décrit comme une mission qui devait rester solitaire. "Égo misérable", songea-t-elle. En parallèle de tout ce ressentiment, elle admirait le sang froid - c'était bien le terme à employer - dont il avait fait preuve. Après tout, même s'il était à l'origine de sa mise en danger, il lui avait, à son tour, sauvé la vie. Et puis… il y avait cette émotion sournoise, tapie dans son estomac, qui y était née alors qu'ils se dévisageaient, immobiles, muets, sous la chaleur de la cheminée du 12, square Grimmaurd. Une émotion qu'elle s'était empressée d'enfouir sous les recherches et révisions et qu'elle n'était certainement pas prête à exhumer.

- Je suis désolé, souffla-t-il au bout d'un moment avec une grimace, les yeux sur le lac, comme si ces excuses lui brûlaient la langue.

- Ça m'est égal, rétorqua-t-elle du tac au tac.

- Je comprends que vous me détestiez.

Hermione acquiesça d'un vague grommellement accompagné d'un haussement d'épaules.

- J'ai en fait plusieurs choses à vous avouer…

Chaque phrase semblait lui coûter une énergie considérable.

- ...dont je ne suis pas fier, pour la plupart… Je vous serais reconnaissant de ne pas m'interrompre. Cela fait quelques mois que, tous les soirs, Kreattur me confirme que vous êtes bien dans votre dortoir, ou dans la salle commune.

- Pardon ? s'exclama-t-elle, tournant son visage si brutalement vers lui qu'une douleur lancinante à la gorge lui aurait fait jurer que sa blessure s'était rouverte.

Il esquissa un mouvement vers elle, qu'elle arrêta d'une main levée.

- Je vais bien, trancha-t-elle, réprimant une grimace.

Elle ne voulait surtout pas qu'il la touche, ni même qu'il l'approche. Elle était furieuse. Et… en même temps…

- Vous êtes en train de me dire que… vous utilisiez Kreattur pour m'espionner ?

Rogue leva les yeux au ciel, cherchant vainement une échappatoire et se résigna à admettre :

- On pourrait dire ça.

Elle afficha une mine outrée, incapable de formuler quoi que ce fut en retour.

- J'étais terrorisé à l'idée de vous imaginer risquer votre vie pour Potter…

Il avait craché le nom de Harry comme s'il avait voulu se débarrasser d'un objet particulièrement désagréable qui lui irritait la langue.

- Ce n'était pas uniquement pour Harry ! C'était… c'était pour le monde sorcier, et… et c'était pour vous, aussi ! rappela-t-elle, indignée.

Un silence pesant s'installa entre eux, ponctué par moments par le clapotis de l'eau. Une brise s'était levée, qui agitait les cimes de la forêt interdite. Les nuages s'accumulaient sur l'horizon en troupeaux d'énormes moutons grisâtres et menaçants.

- Je ne voulais pas qu'il vous arrive quoi que ce soit, conclut-il. Je crois…

Il sembla à Hermione qu'il luttait avec lui-même pour formuler ce qui allait venir.

- Je crois que je ne l'aurais pas supporté.

Elle l'écoutait, curieuse et estomaquée : qui était ce Rogue ébranlé dont elle n'aurait jamais soupçonné l'existence ? Que lui voulait-il ?

- Je ne suis pas à l'aise à l'idée d'admettre ce point, mais j'imagine que je n'ai plus rien à perdre à vous raconter tout ça. Minerva McGonagall met toute sa cervelle dans la recherche d'une sanction à la hauteur de ce qu'elle a pris pour un véritable affront envers sa personne, sa maison, l'école, le Monde Magique et peut-être même l'humanité toute entière.

- Vous avez tout de même failli me tuer, Rogue, ce n'est pas rien, tança Hermione.

Il eut un soupir et porta ses yeux au loin.

- Il y a presque vingt ans, j'ai été incapable de sauver la femme que j'aimais d'une mort certaine et programmée. Programme à l'élaboration duquel j'ai même participé, soit dit entre nous… Passons, vous êtes au courant de cette histoire. Le soir où j'ai su que vous étiez sûrement en train de commettre, seule, l'un des actes qui vous exposerait le plus aux représailles des Mangemorts, j'ai perdu l'esprit. Je ne voulais pas revivre deux fois la même épreuve. Et pourtant… et pourtant, j'ai failli vous faire abattre. Je suis passé à deux doigts de causer votre mort et je n'aurais pas su comment me le pardonner, insista-t-il. Je ne me pardonne déjà pas d'avoir laissé quiconque vous blesser telle que vous l'avez été, en utilisant, en plus, l'un de mes sortilèges...

- Je ne vois pas le rapport avec Lily Potter, mentit Hermione, prise entre une bouffée de chaleur incompréhensible et un malaise sournois.

- Merci, pour la lettre rapportée de Godric's Hollow. Elle a tout changé. Merci aussi pour votre traduction des Contes de Beedle le Barde. Merci, enfin, pour votre conseil, près de la rivière.

Il laissa échapper un nouveau soupir : d'épuisement ou de soulagement ? Hermione ne le saurait jamais. L'un et l'autre à la fois, sûrement. Puis, il se tourna vers le lac et lança :

- Expecto patronum.

A la place de la biche attendue, s'éleva un immense oiseau, image exacte de son alter égo animagus. Il plana longtemps, frisant la surface de l'eau, puis s'éleva, suivant la ligne imaginaire d'immenses anneaux, avant de s'évanouir dans une fumée argentée quand Rogue abaissa sa baguette. Hermione ramena ses yeux vers lui. Les siens étaient troublés d'une fine pellicule liquide. Entrouvrant les lèvres, il laissa échapper un soupir qui ressemblait à s'y méprendre à un sanglot, assorti d'une grimace. Rogue ne pouvait pas, tout de même, décemment sangloter ?

- Vous étiez si mal en point, Hermione. Vous étiez déchirée de toutes parts et même lors des pires rituels de magie noire menés par le Seigneur des Ténèbres auxquels j'ai été forcer d'assister, je n'ai jamais eu autant de sang sur moi.

Il secoua la tête, baissant le visage vers ses bottes. Une grosse larme en éclaboussa le cuir noir.

- J'ai cru vous perdre, conclut-il.

- Je ne comprends toujours pas ce que tout ça a à voir avec Lily, louvoya-t-elle à nouveau, le poussant à s'expliquer.

- Vous ne comprenez pas.

Il eut un rire froid.

- Je pense, au contraire, que vous comprenez très bien.

Ses yeux la percèrent, comme s'il avait voulu faire usage de légilimancie. Il avait enfin retrouvé un peu de tranchant.

- Vous n'êtes pas elle, vous ne lui ressemblez même pas, en aucun point... à part, peut-être, votre intelligence commune, votre douceur, votre... beauté discrète et votre... vos côtés très Gryffondor.

- Que vous avez aussi, par ailleurs, rappela-t-elle.

Hermione vira au cramoisi, mais parvint à se ressaisir : non, à l'évidence, il n'avait pas retrouvé sa raideur ordinaire. En fait, dans ses paroles, elle trouvait qu'elle avait énormément de points communs avec Lily.

- Vous êtes toutes deux si... vertueuses, laissa-t-il échapper, comme à la fois séduit et rebuté par le terme. Je suis...

"Vous êtes bien belles et je suis bien laid", songea Hermione, se remémorant sa lecture du Square Grimmaurd. Mais il ne termina pas son affirmation, avançant une main vers elle dans un geste inattendu, pour déposer son index sur sa lèvre inférieure, précisément sur le petit bourrelet durci et encore légèrement douloureux formé par l'un des stigmates du Sectumsempra. Le cœur d'Hermione sauta un battement, puis deux, entrant dans un concert de percussions endiablé et incontrôlable. Les yeux de Rogues capturèrent les siens, dans ce regard d'un brûlant glacial, sur fond d'azote liquide : le même qu'au 12, square Grimmaurd. Le même qui avait failli la faire basculer. Son doigt suivit la trace de la longue cicatrice qui s'étendait de sa lèvre jusqu'à sa tempe, puis se posa sur son menton, cheminant le long de la lézarde qui plongeait sur sa gorge. Il s'arrêta à l'orée du col de sa robe et ôta brusquement sa main, comme chauffé à blanc : peut-être avait-il cru qu'elle le repousserait, répugnée. Elle fit alors un geste vers lui et, perdue, elle ferma les yeux, comme elle l'avait fait à Noël, espérant que cela ferait entièrement disparaître la scène, le désir saugrenu qui la tenaillait et les gestes invraisemblables de Rogue. Sa main ne toucha finalement pas sa joue. Son souhait avait été exaucé : tout avait disparu. Face à elle se tenait l'immense oiseau noir : son œil jaune était brillant et son cou épais reposait au creux de sa paume.

- Hermione ! Qu'est-ce que tu faisais ? s'exclama Neville quand elle vint s'écrouler sur le gradin, près de lui.

- Il y avait une équation d'arithmancie dont je ne me souvenais plus de la solution, c'était horrible, il fallait que je la retrouve. Je suis remontée dans la tour et me revoilà.

- Ouais, j'avais raison d'avoir du mal à te croire quand tu disais que tu allais suspendre tes révisions au moins le temps du match ! railla-t-il.

- Alors, comment ça se passe ?

Les Gryffondors étaient dans de sale draps : ils avaient déjà encaissé cent cinquante points sans marquer un seul but et Mrs Bibine avait dû user de sa baguette pour recoudre la vilaine coupure qu'un Cognard lancé à toute allure par Goyle avait causé à Ginny, aux premières secondes de la partie. Elle arborait maintenant un bel oeuf violet à la place de l'œil droit. Les batteurs Serpentard étaient en permanence derrière les poursuiveuses Gryffondor et Harry en était furieux. Il pestait sans arrêt et laissait, par sa déconcentration, la voie du Vif d'Or libre à Harper. Au micro, Fred ne cessait d'insulter cette technique jugée inappropriée, mais avec des mots étonnamment mesurés : on sentait bien qu'il tenait au poste de commentateur. Le professeur McGonagall, assise un peu plus loin en compagnie du professeur Flitwick, était tendue comme un arc. Depuis la mi-temps, le score stagnait.

Soudain, il y eut un léger tressautement doré, tout près de l'anneau central de l'équipe verte. Harry le capta, s'avança lentement. Harper ne l'avait pas vu. Ginny fonçait vers les buts des Serpentard, le Souafle à la main. La diversion était magnifique. Elle passa à Demelza, qui s'éleva dans les airs, lâcha la balle, que Ginny rattrapa du bout des doigts. Elle était tout près des anneaux à présent. Harry fonça vers la petite balle dorée qui n'avait pas bougé. A son mouvement brusque, Harper prit sa poursuite, lui assenant un coup d'épaule magistral qui manqua de le faire tomber de son balai.

- WEASLEY MARQUE !

Un rugissement rouge et or s'éleva des tribunes : Ginny venait de rajouter dix points au score des rouge et or, après ce que Fred décrivit comme la plus somptueuse feinte de Porskoff qu'il lui avait été donné de voir de sa vie, et même de sa mort. Hermione ne releva pas le jargon. Elle serrait les doigts sur l'arête du banc et Neville suait à grosses gouttes. Harry et Harper, lancés dans les airs, luttaient tous deux pour la victoire.

Et soudain, Harry s'immobilisa. Harper avait poursuivi sa course, sans accélérer, les bras le long du corps. Le stade entier sembla retenir sa respiration, dans un silence déroutant.

- Alors ? lança Fred, rongé d'impatience.

Après un moment qui apparut à tous aussi long qu'une vie de fantôme, Harry leva un poing vainqueur, la petite balle tressautant entre ses doigts. Le public explosa, Minerva McGonagall, sautillante, brandit ses mains au ciel.

- POTTER ATTRAPE LE VIF D'OR ! DEUX CENT DIX POINTS A CENT CINQUANTE... GRYFFONDOR L'EMPORTE ! GRYFFONDOR GAGNE LA COUPE !