Chapitre 23 - De shortbreads en suppositions

Le déjeuner fut un festin et les chants à la gloire de la maison rouge et or se prolongèrent tard dans l'après-midi de ce samedi.

Bien que subjuguée par la victoire de l'équipe de Quidditch de Gryffondor, Minerva McGonagall ne perdit pour autant pas le sens des responsabilités. Quand elle croisa Hermione dans les tribunes, "sur pieds", elle ne manqua pas de lui enjoindre de la retrouver à l'heure du thé pour faire la lumière sur les événements de Godric's Hollow. Manifestement lassée d'utiliser le cabinet directorial, elle la reçut dans son bureau personnel. C'était une petite pièce coquette à la moquette à boucles outremer et aux tapisseries claires. Le soleil faufilait ses rayons tièdes au travers des hautes fenêtres à petits carreaux, s'échouant en bout de course sur de gros fauteuils recouverts de tartans verts et bleutés.

- Bonjour, à nouveau, Miss Granger, miaula McGonagall, si bien qu'Hermione ne sut pas immédiatement à quelle sauce elle allait être mangée.

Son visage était fermé, ses lèvres pincées et son dos, raide. On avait du mal à croire que, quelques heures plus tôt, elle exultait dans les tribunes du stade de Quidditch en sautillant comme une adolescente à l'entrée d'un concert des Bizzar' Sisters.

- Asseyez-vous. J'ai du thé, chaud, cette fois-ci.

Elle se dérida à peine, mais suffisamment pour inspirer à Hermione une certaine confiance quant à leur discussion à venir.

- Merci, professeur.

Après avoir vidé le contenu de la théière dans deux petites tasses aux arabesques noires, la Directrice tapota nerveusement l'extrémité de ses doigts sur le plateau clair de son bureau.

- Miss Granger, Mr Potter m'a entièrement rapporté votre petite aventure à Godric's Hollow aussi, je n'ai pas besoin de votre version...

- Madame la Directrice, si vous permettez... J'ai une version complémentaire à vous fournir, qui n'est pas la mienne. J'aimerais que vous assistiez aux souvenirs du professeur Rogue.

La dame en vert écarquilla les yeux.

- Comment ça ?

Sa voix était à nouveau montée quelques octaves plus haut.

- Eh bien... Je pense que cela vous fournira tous les détails dont vous aurez besoin pour fixer nos sanctions respectives.

- Il n'est pas question de vous sanctionner, Miss Granger, se radoucit-elle.

Hermione s'étonna.

- Comment pourrais-je vous sanctionner d'avoir épargné à Poudlard de longues années supplémentaires de traque et de combats ? Comment pourrais-je justifier la punition de la personne qui a préservé le monde magique d'objets pour lesquels les sorciers s'entre tuent depuis des siècles ? Non, sincèrement, Miss Granger... je suis toujours sous le choc de la vision de l'état dans lequel vous êtes revenue de Godric's Hollow et votre entreprise était bien périlleuse, mais force est de constater que...

Ses yeux se perchèrent au-dessus de ses lunettes.

- Je vous dois de biens chaleureux remerciements et je ne suis pas du tout disposée à vous donner quelque sanction que ce soit. Et au nom de l'école, si vous le voulez bien, j'accorde deux cent points à Gryffondor.

Hermione eut un sourire : elle avait presque oublié le fonctionnement des sabliers et la Coupe des Maisons. A présent, cela faisait bien plus sens pour elle de se comporter de façon juste, en soi, que de se contenter de bien se conduire pour récupérer la récompense. Mais cela réjouirait sûrement les premières années et, avec une telle avance, il n'y avait plus l'ombre d'un doute quant à l'issue de la compétition.

- Merci.

Plongeant sa main dans son sac, elle en retira la petite Pensine de poche et le souvenir de Rogue.

- Est-ce que vous voulez bien, professeur ?

Minerva McGonagall pinçait de nouveau ses minuscules lèvres métamorphosées en un simple filet rosâtre.

- Miss Granger, je suis furieuse contre le professeur Rogue. Peut-être autant que quand je pensais qu'il avait introduit Vous-Savez-Qui à Poudlard : à l'exception qu'aujourd'hui, je sais qu'il est dans notre camp.

- Comment pouvez-vous en être sure ? s'étonna Hermione, qui n'aurait jamais pu penser que la Directrice soit un jour convaincue de la bonne foi de Rogue.

- La Brigade de Police Magique l'a mis sous Veritaserum à l'aube.

- A l'aube... Mais...

Ce furent trop d'informations d'un coup pour qu'Hermione puisse donner le change et ne pas sembler troublée. Elle avait donc échangé avec un Rogue sous l'emprise d'une potion de vérité, cela expliquait assez clairement son comportement pour le moins étrange. Quant à la Brigade de Police Magique...

- Que... Pourquoi la Brigade de Police Magique voulait-elle l'interroger ?

Son cœur battait à tout rompre. Que leur aurait-il dit ? Allait-il encore une fois faire la une de la Gazette, les impliquant, elle et Harry, au passage ? Si le Ministère organisait un communiqué de presse, Rita Skeeter et sa Plume à Papote acérée ne feraient qu'une bouchée des événements de Godric's Hollow, déformant, extrapolant à loisir.

- Les affaires de la Police Magique sont les affaires de la Police Magique, Miss Granger. Mais soyez rassurée, l'école ne laissera rien filtrer qui puisse porter préjudice ni à ses élèves, ni même à ses enseignants. Pas même, au grand regret de la partie de moi qui voudrait l'étrangler de mes doigts, à Severus Rogue.

Hermione savait qu'elle pouvait avoir confiance dans le professeur McGonagall sur ce point.

- Professeur, je pense que vous gagneriez à voir ses souvenirs. Cela compléterait ses... aveux. Ainsi, vous auriez une vision globale des événements.

Finalement et de bien mauvaise grâce, la Directrice obtempéra et, après avoir ôté ses lunettes, elle plongea son visage sur la surface bleutée du liquide répandu dans la Pensine. Hermione n'avait jamais assisté à une telle scène. Cela dura assez longtemps, vingt, trente minutes, peut-être. Elle eut le temps de terminer son thé et même de chiper un shortbread dans la boîte en métal qui ouvrait négligemment son gosier devant elle. Elle songea à la remarque de Lestrange : "Est-ce que tu la baises ?". Il ne faudrait pas, à présent, que McGonagall veuille les sanctionner pour des faits qui n'avaient pas eu lieu. Elle eut un frisson : enfin, pas encore. Le souvenir de Rogue, vulnérable, découvert, laissant perler sur ses bottes l'équivalent de vingt ans de tristesse et de tensions, remonta à sa mémoire. Se pouvait-il qu'elle souhaite réellement ce rapprochement ? Vraiment ? Consciemment ?

- Eh bien...

Hermione eut un sursaut magistral, comme si la Directrice était entrée sans frapper dans son esprit pour l'attraper dans une position bien compromettante.

- Miss Granger, c'est tout à fait étonnant. La dernière fois que j'ai vu Severus Rogue avoir un comportement social cohérent, c'était avec Albus Dumbledore, il y a bien longtemps. Et juste avant, avec Lily Evans.

- Il aurait tout fait pour elle, professeur, confirma Hermione, songeant à la vision de Lily sur fond de Cabane Hurlante.

Ses yeux étaient s'étaient envolés dans le parc.

- Dois-je en conclure quoi que ce soit sur une supposée évolution de vos rapports avec le professeur Rogue, Miss Granger ?

Elle sursauta de nouveau.

- Non, rien.

Elle déglutit.

- Enfin, si. Il a cessé de me terroriser quand j'ai compris qu'il n'était en fait que le produit de ce qu'avaient fait de lui Dumbledore et Voldemort...

McGonagall tressaillit.

-... et de la bien mauvaise fortune de son enfance et de sa vie sentimentale.

- Je dois vous prévenir, Miss Granger. Je me doutais bien que... Les sorts qui vous ont permis, par un fort insolite hasard, de vous sauver la vie l'un l'autre, n'ont rien d'anodin. Nous n'en savons que peu sur la magie du sang... aussi... je laisse à votre intelligence le soin d'imaginer ce que peut causer la présence dans les vaisseaux de l'un des cellules de l'autre.

Hermione ne voyait pas bien où elle voulait en venir. Magie de l'amour, magie du sang, il lui semblait que tous ces concepts étaient de vagues historiettes pour sorciers et sorcières en manque de romantisme. Elle n'avait jamais lu quoi que ce soit qui tenait la route sur ces sujets. Pourtant, le département des mystères consacrait bien une pièce entière à la magie des liens...

- J'aurais beau imaginer, professeur, cela ne m'apporterais aucune preuve tangible des conséquences que vous évoquez, osa-t-elle.

- Le professeur Rogue a mis de côté prudence et principes quand il a décidé de vous rejoindre à Godric's Hollow. Quelques mois après que vous lui ayez injecté un bon tiers de votre volume sanguin, martela McGonagall, comme si cela constituait la confirmation de son raisonnement.

- Je crains de ne pas comprendre, professeur.

Elle commençait au contraire à bien percuter et ce qu'elle entrevoyait la mettait dans un malaise encore plus prégnant que celui occasionné par le regard de Rogue.

- Je pense que vous allez finir par voir où je veux en venir. Quand j'ai appris que Severus avait choisi de vous appliquer le même sort...

- Il y a été contraint, professeur.

- Certes.

Hermione aurait-elle pu lui dire qu'elle avait commencé à entrevoir le professeur Rogue sous un nouveau jour bien avant qu'il ne décide de déverser en elle quelques litres de son sang ? Etait-elle troublée à l'idée qu'il ait pu vouloir se rapprocher d'elle uniquement trompé par ce qui coulait dans ses veines depuis l'été précédent et qui n'était pas sien ? Ou bien davantage perturbée encore que Minerva McGonagall fasse des suppositions quant à ce qui se déroulait dans sa cervelle et son cœur avant qu'elle-même n'ait osé se pencher sur le sujet ? Leur discussion reprit son souffle pendant un long moment : elle n'avait définitivement pas envie de croire à des théories sans fondement rationnel.

- J'espère seulement que vous ne tirerez pas de conclusions hâtives à partir de simples présupposés, professeur, osa Hermione, les doigts crispés sur l'anse de sa tasse.

- Soit, trancha-t-elle. Le professeur Rogue avait fait la demande de réintégrer ses fonctions de professeur des potions, l'an prochain. Cela tombait bien pour la gestion de l'école, car Horace Slughorn envisage sérieusement de retourner à sa retraite. Après l'affaire de Godric's Hollow, j'avoue avoir été tentée de le mettre à pied et de ne même plus lui permettre de séjourner ici.

La Directrice eut un interminable soupir.

- J'imagine que je ferais mieux de lui permettre d'enseigner de nouveau. La charge de professeur de métamorphose, de Directrice de la maison Gryffondor, cela est bien assez pour moi. Et si le professeur Rogue imaginait se reposer sur ses lauriers, j'ai une solution qui satisfera tout aussi bien ma petite envie de vengeance et son désir de rester à Poudlard...

- Elle a dit ça ? s'exclama Harry, son cavalier recevant un coup de masse mémorable de la part du fou de Neville.

Pattenrond, qui ronronnait sur les cuisses de Ginny, s'étira et sauta sur Hermione. Tous les quatre étaient confortablement installés entre canapé et fauteuils qui faisaient face à la cheminée. La salle commune s'était considérablement vidée malgré que la soirée ne fut pas particulièrement avancée : les élèves étaient épuisés, terrassés par les révisions, à deux jours du déroulement des BUSES et ASPICs. Le scorpion se hissait à peine sur l'horizon, laissant poindre son étoile la plus brillante, Antarès.

- Mât, claironna Neville. Attends, Hermione, tu veux dire que Rogue va être à nouveau directeur de Poudlard ?

- Ca se pourrait bien, oui, encore faudrait-il qu'il accepte.

- Tu t'en fiches, tu ne seras plus là, toi, l'an prochain, grommela Ginny à l'attention de Neville.

- Oh ben...

- Quoi ?

- Le professeur Chourave est d'accord pour me former au poste de professeur de botanique à condition que je suive en parallèle le cursus classique de pédagogie.

- Mais c'est formidable ! rugit Harry.

- Ca veut aussi dire qu'il va devoir supporter Rogue comme directeur, éclaircit Hermione.

C'était comme si le monde s'était soudain écroulé tout entier sur les épaules de Neville, le ciel et les constellations avec lui.

- Je ferais tout aussi bien d'abandonner...

- Oh, crois-moi, à mon avis, il sera bien plus paisible que les années précédentes, lança mystérieusement Hermione.

- Et par quel miracle ce serait possible ? bougonna-t-il.

- Eh bien, McGonagall a une dent contre lui. Elle lui fait une sacrée faveur en ne l'excluant pas, précisa-t-elle. J'imagine, donc, qu'elle va le garder à l'œil et que son directorat aura plutôt intérêt à être placé sous le sceau de la mesure.

Harry bâilla.

- Je vais aller me coucher et éviter de réfléchir à tout ça... grommela Neville.

- Pareil pour moi, lança Harry.

Ginny s'apprêtait à les imiter, mais Hermione la retint.

- Attends, j'aimerais que... j'ai besoin de ton avis.

Elle eut une moue étonnée.

- Le professeur McGonagall a eu un discours que j'ai trouvé vraiment bizarre tout à l'heure, quand elle m'a convoquée, et en même temps...

Hermione chuchota, lançant un regard à la dérobée vers l'escalier où avaient disparu Neville et Harry.

- Elle est persuadée que le fait que j'aie donné une partie de mon sang à Rogue et inversement a créé comme un lien entre nous.

- Un lien ? Quelle sorte de lien ? s'étonna Ginny, les yeux écarquillés, secouant la tête.

- Tu vois bien, le genre de lien que...

Elle décida de bluffer, pour ne surtout pas laisser à voir le doute qui l'habitait. Il n'était pas question de laisser Ginny s'emparer de l'analyse d'émotions qui n'étaient déjà pas claires dans son esprit.

- ... qu'on n'aurait pas envie d'avoir avec Rogue.

- Je ne suis pas sûre d'avoir envie de comprendre ? railla-t-elle, sourcils froncés, entre ironie et dégoût.

- Elle pense que Rogue est venu à Godric's Hollow juste par... enfin, tu vois, juste pour moi.

Ginny pouffa, une main sur la bouche. Pattenrond émit un grognement.

- J'avais raison de ne pas avoir envie de comprendre ! Franchement, Hermione ! Je crois que McGonagall perd un peu la boule, parfois. Tu sais, elle a ce côté vieille écossaise... je suis sûre qu'elle aime bien écouter des récits de bonnes femmes au coin du feu en faisant du crochet.

- Et en même temps, le comportement de Rogue me met vraiment le doute...

Allait-elle oser lui parler de son entrevue sur le lac ?

- Non mais, tu imagines comment serait le monde si les patients de Sainte-Mangouste soumis au Sanguis oblatus tombaient tous amoureux de leur médicomage ?

Effectivement, la démonstration était éloquente. D'ailleurs, Hermione n'était pas loin d'être entièrement convaincue et rassurée quand elle se glissa sous ses draps. Ces angoisses récentes mises de côté, elle prit conscience de l'approche irrémédiable des examens : il ne lui restait plus qu'une journée libre avant d'attaquer la dernière épreuve de Poudlard, celle qui conditionnerait la suite de la totalité de son existence professionnelle dans le monde sorcier. Son cœur s'emballa. Derrière le velours des baldaquins, les Gryffondors semblaient dormir du repos du juste, si l'on en croyait les respirations amples qui filtraient par-delà les rideaux. Elle finit par se résigner à tenter de trouver le sommeil. Quand elle glissa sa baguette sous son oreiller, rituel qui avait toujours été le sien, ses doigts heurtèrent un objet rond et froid dont elle se saisit.

- Lumos, murmura-t-elle.

Elle tenait dans sa paume une petite fiole remplie d'un liquide violet vif. Sur l'étiquette de kraft qui y était enroulée était annoté d'une écriture fine et vive : "Sommeil sans rêves". Sourcils froncés, Hermione souleva son gros coussin. Un morceau de parchemin plié au moins huit fois se trouvait là. Elle s'en saisit, le déploya aussi difficilement qu'on décortique une crevette trop cuite, pour y lire : "Avec mes encouragements. SRP".