Chapitre 26 - Quia ego nominor leo*
Sur les berges du lac, les salicaires se balançaient amplement sous une brise si agréable qu'il était impossible de ne pas l'humer à pleins poumons. Hermione était enfin parvenue à maîtriser sa respiration et à apaiser les battements de son cœur. Cela n'avait pas été une mince affaire.
L'air n'était ni trop sec, ni trop humide, juste assez frais. Les nuages saumon qui zébraient le ciel indigo invitaient à lever les yeux de la prairie verdoyante, fraîchement fauchée. Sans prêter attention à ses sandales déjà trempées de rosée, elle contourna le lac noir pour se diriger prudemment se faufiler, écartant à tire bras les hautes graminées, jusqu'à l'un des passages secrets bien connus de Fred et George, s'assurant par des rafales de courts regards jetés vers le parvis du château qu'elle ne serait pas repérée.
Son cœur s'était peut-être tempéré, mais son esprit n'avait certainement jamais été tant embué qu'en cette soirée d'été, à l'air pourtant si doux qu'il poussait à l'insouciance. Il y avait bien eu cet étourdissement passager dans la salle à manger du refuge Square Grimmaurd, alors qu'elle avait été happée par les yeux de Rogue avec une telle force qu'il lui avait fallu s'extraire du désir de fondre sur ses lèvres comme on s'arrache avec terreur de l'à pic d'une falaise, saisie par le si séduisant péril du vide.
"Je n'ai pas de doute à ce sujet" : l'écho de ses mots lourds de sous-entendus psalmodiait sans fin dans sa mémoire. Cette étincelle qui avait fusé dans ses yeux au moment même où elle avait accepté son invitation à la limite de l'illicite : elle ne l'y avait jamais vue. Il paraissait s'y être entrelacé excitation, culpabilité, terreur et victoire. Elle parvint enfin à la porte métallique rouillée, nichée dans un creux des fondations de Poudlard, sur la partie haute de laquelle était embossée une tête de lion décatie.
- Quia ego nominor leo*, murmura-t-elle.
Un cliquetis discret lui parvint et elle actionna la poignée pour pénétrer dans un couloir moite aux odeurs de salpêtre. Pourquoi avoir accepté de le retrouver ? Pourquoi Rogue, si sombre, pourquoi Rogue et ses sarcasmes ? Par leurs sangs ? Et s'il n'y avait juste pas d'explication à la séduction ? Elle se hâta en passant devant l'entrée de la salle commune de la maison Serpentard. Rapidement, elle vira sur la droite, le long d'un couloir orné de torches aux lueurs rougeâtres et ondoyantes. Tout au fond de ce couloir, la porte de chêne noir. Sa respiration se fit erratique. Ses mains étaient poisseuses. Son estomac semblait danser comme un pendule et son bas ventre était habité d'une sensation tellement habituelle dans l'intimité qu'elle devenait proportionnellement inappropriée en ces lieux. Elle s'efforça d'oublier qu'elle approchait à pas faussement assurés de l'antre de celui qui était, quelques mois auparavant, encore son enseignant. Et pas n'importe lequel : celui qui terrorisait une bonne moitié de l'école, dont elle estimait ne pas faire partie. Parvenue devant l'arche, elle marqua une pause. Longue. Cela lui permit seulement de se noyer un peu plus dans le brouhaha de ses sensations. Et soudain, la poignée s'abaissa et il se tint devant elle.
- Eh bien, entrez, articula-t-il d'une voix étrangement rauque, faussement apaisée.
Elle s'exécuta. Pour la première fois, elle ne prêta aucune attention aux étagères glauques chargées de bocaux emplis de liquides de toutes couleurs et aux contenus de toutes consistances. Ils se firent face un long moment, muets, jusqu'à ce qu'il lui tende une main mal assurée. Avant de s'en saisir, avant de sentir la pression tiède de ses doigts sur ses doigts, elle nota qu'il tremblait. Peu importe, elle aussi, tremblait, furieusement. Toujours sans un mot, il la guida devant lui vers un dégagement masqué par une lourde étagère emplie de parchemins neufs. Elle fut bientôt bloquée dans la pénombre. Lui succédant, Rogue s'avança et, s'appuyant contre elle autant que la convenance le permettait, il fit passer sa main par-dessus son épaule gauche et l'apposa sur une petite dalle de marbre gris.
Aussitôt, le galandage coulissa et Hermione pénétra dans une vaste pièce dont l'ambiance lui évoquait la salle commune des Serpentard, telle qu'elle se l'imaginait d'après la description de Harry. Ici, le plafond était d'un noir d'ébène, mais la totalité de la paroi qui se trouvait sur sa gauche donnait sur les profondeurs du lac, bleutées, grisâtres, irréelles. Dans une ultime tentative de s'extraire de cette situation qu'elle pensait aussi saugrenue qu'exaltante, elle observa avec une concentration forcée et presque feinte l'ondulation des algues dans le ballet incohérent des particules flottantes. Tournant la tête d'un quart de tour, elle vit Rogue déboutonner lentement sa redingote et la suspendre sur un porte manteau placé au-dessus d'un cadre duquel elle n'eut pas le temps d'apercevoir le contenu. Tout aussi posément qu'il s'était dévêtu, il vint prendre place face à elle. Adieu, vision rassurante, adieu, racines et algues échevelées. Elle n'eut pas à se forcer à lever le regard vers son visage noyé dans la pénombre : dans un mouvement aussi rapide que les précédents avaient été mesurés, il entoura ses épaules de ses bras et elle se retrouva là, cueillie, son visage dans son cou.
- Hermione, laissa-t-il échapper dans un souffle contre ses cheveux.
D'interminables secondes passèrent avant qu'elle n'ait le temps de réaliser sa situation et, percutant soudain, elle apposa ses deux mains dans son dos, sur le coton épais de son gilet charbon. Le front posé sur ses jugulaires, l'oreille écrasée contre sa poitrine, elle perçut quelques ratés. Son propre cœur aussi avait manqué plusieurs battements. Ce soir, Rogue sentait le cuir, le cendres chaudes et l'encre de Chine. Après un moment, elle prit une légère distance et tendit ses doigts vers sa gorge, exactement sur la zone où les crochets de Nagini avaient déchiré sa peau. Il s'en saisit alors, les écartant et repliant son menton vers son épaule, dans un geste d'ultime pudeur. C'est à cet instant-même qu'Hermione enfonça toutes les barrières de ses tergiversations en avançant prestement ses lèvres vers la balafre guérie, le forçant à relever la face, le poussant même à rejeter son visage en arrière. Elle baisa sa gorge, la base de son cou et, après avoir défait avec empressement les deux premiers boutons de sa chemise à col mao, fit glisser sa bouche jusqu'à sa clavicule, que la Maledictus avait laissée broyée.
- Hermione, répéta-t-il, frémissant.
Alors, il fit venir ses mains sur ses joues et caressa d'un pouce ses lèvres tendues.
- J'aimerais vous embrasser, lâcha-t-il, sans un mouvement.
Hermione sentit les ailes de ses narines frémir et sa bouche s'entrouvrir, dans un réflexe instinctif jusqu'alors inconnu.
- Vous auriez dû le faire depuis tellement de temps, s'entendit-elle rétorquer.
Et cela se produisit. Ce ne fut pas un baiser gauche et fougueux - elle pensa subrepticement à Ron -, pas non plus l'un de ceux que l'on regrette immédiatement - Krum disparut aussi vite qu'il avait fait irruption dans son esprit. Lentement, il approcha ses lèvres ourlées des siennes, les frôla, peut-être une fois, peut-être plusieurs, y inspirant imperceptiblement. Finalement, il vint appuyer sa bouche contre la sienne, dans un baiser qui n'avait de chaste que la forme, tant Hermione sentit s'ouvrir en elle cette envie de plus. Ce fut à son initiative que leurs langues se risquèrent à se frôler, toujours avec retenue, mais espérant bien davantage.
- Severus, soupira-t-elle dans sa bouche.
Ce n'était pas un gémissement, plutôt une invitation, qu'elle susurra, extirpant de leurs boutonnières les disques qui maintenaient son gilet fermé. Cette victoire rapidement assumée, elle entreprit de terminer d'exposer son torse et ota l'un après l'autre les boutons de sa chemise. Il n'avait pas rompu leur étreinte et semblait s'atteler par-dessus tout à la maîtriser, autant que possible.
- Que voulez-vous, Hermione ? questionna-t-il, sans reculer.
La pénombre grandissait à mesure que le soleil s'empalait sur la crête des mélèzes. La lueur du lac se muait en ombre mouvante, inquiétante. Ses mains posées à plat sur son torse, elle ne releva pas la question. Elle laissa courir ses paumes de cicatrice en stigmate, depuis les blessures qu'elle connaissait bien, pour les avoir guéries, à celles qu'elle découvrait, vestiges d'un passé à peine évoqué, à la présence pourtant pesante. Certaines marques étaient bombées, lisses, d'autres en creux, rugueuses. Ses doigts suivirent encore les rails de longues balafres barrées de maladroites coutures moldues et les chemins satinés d'interminables brûlures.
- Je ne sais pas, percuta-t-elle soudain, levant les yeux vers ceux de Rogue, qu'elle ne pouvait plus apercevoir.
A nouveau, un baiser, calme et chaste. Rogue balaya l'air de sa main droite et une torche s'embrasa au fond de la pièce. Il avait perçu son besoin d'alléger l'ambiance et s'éloigna vers la bibliothèque. Elle occupait la totalité du mur opposé au lac. Face à l'entrée, Hermione distingua un bureau basique et une chaise. Près de la chaise, elle remarqua une porte dérobée entre les étagères de volumes reliés de cuir. Plus proche d'elle se trouvait un petit guéridon marqueté et un unique fauteuil large, recouvert de velours vert forêt, auprès duquel elle fit une halte, ne sachant pas vraiment ni que faire, ni où se placer.
- J'ai un excellent whisky d'Islay, commença-t-il le dos tourné, auquel je n'ai pas touché depuis des années... Alcool et Occlumencie ne font pas bon ménage. Voudriez-vous m'accompagner ?
- Je n'ai pas l'habitude de boire, mais nous avons des réussites à fêter, alors... Pourquoi pas.
Elle eut un sourire qu'elle pensa gauche. L'obscurité avait ce mérite d'empêcher les regards de se croiser.
- Je vous en prie, lança-t-il en désignant le siège.
Rogue déposa deux verres sur la tablette et s'installa sur la chaise qu'il avait déplacée face à elle. Elle remarqua qu'il avait ôté son gilet et soigneusement reboutonné sa chemise et se trouva presque honteuse au souvenir de son audace. Il la dévisageait de ses yeux noirs de la même manière qui avait toujours été la sienne, avec ce même regard qui paraissait fouiller les âmes, l'air à la fois grave et attentif.
- Aux ASPICs, trinqua-t-il, à vous.
- A nous, osa-t-elle dans une moue malicieuse.
Il baissa les yeux et esquissa un sourire quasi imperceptible. L'air satisfait, Hermione but une courte gorgée, connaissant la force, le fumé, la tourbe des breuvages distillés sur l'île écossaise d'Islay. C'était comme avaler un serpent de mer, brûlant et humique, et recevoir à la suite une vague d'embruns en pleine face. Pendant un moment, Rogue ne lâcha pas un mot et elle ne s'y risqua pas non plus. Le silence était bien plus rassurant que de longues causeries. Finalement, le chaud montant à ses joues, le malt eut raison de sa retenue.
- Pourquoi avoir refermé votre chemise ?
- Simple question de décence, Miss Granger.
Il n'avait pas prononcé son nom comme à l'ordinaire : ce n'était pas cinglant, glacial. Contre toute attente, son ton virait au jeu.
- Il est toujours tant de faire machine arrière, poursuivit-il. Concernant ma chemise, s'entend.
Severus Rogue ne ressemblait plus au Severus Rogue qu'elle avait craint des années durant. La faute aux mois passés et à leur séjour au Square Grimmaurd ? A l'ambiance électrique installée dans la pièce par leurs premiers échanges physiques ? Aux quelques millilitres d'alcool absorbés ? Il vida son verre d'un trait et ses pouces firent sauter dans un mouvement entraîné chaque pression de sa chemise. Il déposa finalement ses avant bras sur les maigres accoudoirs de son assise, paumes au ciel, et croisa les jambes. A cette vision, Hermione s'affaissa un peu plus dans le moelleux des coussins. Il n'était ni particulièrement musclé, ni particulièrement sculpté mais finalement, il n'était rien de plus excitant qu'un corps ordinaire, tant qu'il fut le sien. Ordinaire, ce qu'elle apercevait de ce corps ne l'était en fait pas vraiment. Son torse, en tout cas, était le palimpseste de meurtrissures qu'elle avait deviné du bout des doigts. Il n'y fit pas référence et elle ne s'y attarda pas.
- Que voulez-vous, Severus ? le plagia-t-elle, hameçonnant son regard.
* "Quia ego nominor leo" : "Car je m'appelle Lion" (La Génisse, la Chèvre et la Brebis en société avec le Lion, Phèdre)
